dimanche 2 mai 2021

HORS-SERIE : Esclavage, une histoire française - Lettre au Rédac Chef de L’OBS

 Bonjour

Je regrette vivement de devoir vous dire que votre hors-série sur l’esclavage me semble à beaucoup d’égards très déplacé.


Non pas que le sujet ne mérite un numéro spécial, non pas qu’il ne faille le dénoncer avec la plus grande vigueur – c’est à juste titre qu’il a été déclaré « crime contre l’humanité ». Non pas non plus qu’il ne faille, bien au contraire, occulter ou minimiser le rôle qu’il a joué dans notre histoire, directement dans l’enrichissement de certaines villes, indirectement dans l’essor de notre économie marchande et de notre prépondérance – avec d’autres puissances européennes – à partir du XVIIIème siècle.

Pour autant, vous le faites de façon fort inappropriée, à savoir d’une façon qui n’aide ni à comprendre le phénomène, ni les uns et les autres, « bourreaux » et « victimes », à assumer et dépasser l’épisode historique.

Pour avoir lu un certain nombre d’articles, s’en dégage une ligne directrice qui me semble accusatrice, victimaire, vindicative, métaphysique, sentimentaliste.

Accusatrice

Commençons par le titre. « L’Esclavage, une histoire française », répété à l’envie avec chaque titre de chapitre, en tout cas en ligne. A chaque fois une flagellation. La reprise du titre de Nourissier prend ici une polysémie ambiguë. On doit y lire, je pense, « La France et l’esclavage », quelle part notre pays a pris dans ce phénomène historique, comment cela s’est manifesté. Mais on peut y lire aussi l’insinuation que le phénomène serait spécifiquement français, ou à tout le moins que la France aurait joué un rôle prépondérant, majeur dans cette histoire.

L’histoire, justement, montre que la France n’a pas été à l’origine du commerce triangulaire. L’Espagne et le Portugal ont démarré le circuit. Elle n’a pas non plus été responsable du plus grand volume de traffic : l’Angleterre a été grand leader de ce commerce. On rappelle avec horreur le Code Noir, texte terrible puisqu’il donne à des humains le statut de marchandise, mais il ne fait que codifier un état de fait (le crime commence-t-il au moment où il est nommé ?) en mettant un cadre et des limites à des rapports sociaux atroces, mais jusque là non régulés, sans foi ni loi. D’aucuns ont avancé qu’un surcroît de malheur a été que le Code Noir ne soit pas mieux appliqué. De plus, un voyage en Louisiane m’a appris que la condition des esclaves des grandes plantations s’était beaucoup détériorée avec le passage de ces colonies sous autorité anglo-saxonne, qui leur accordait bien moins de « droits ». Enfin, la France (n’) a (pas) été la première puissance européenne à abolir l’esclavage. Aboli en 93 sous l’impulsion de grands Révolutionnaires, rétabli par Napoléon au début de l’Empire, pour perdurer pendant les monarchies réactionnaires puis libéralo-conservatrice, jusqu’en 1848, jusqu’à la République. La liberté des esclaves a épousé les vicissitudes de la liberté du peuple français.

Cela n’exonère rien, ne diminue en rien la cruauté des faits, met seulement la nécessaire perspective à une vraie compréhension partagée du phénomène.

Victimaire

En ces temps de #metoo, de protection de la jeunesse, de dénonciation de l’inceste et des violences conjugales, l’accent est mis très fortement sur l’indispensable libération de la parole, sur l’écoute des victimes, qui se sont trop longtemps tues. Nombre d’articles de votre numéro spécial vont dans ce sens, et c’est heureux. Dire ce que pouvaient être les conditions de vie des esclaves, comment pouvait être perçue, ressentie, cette situation d’asservissement. Entendre comment, aujourd’hui encore, chez les descendants, la plaie peut rester ouverte car trop longtemps occultée, dissimulée purulente sous des emplâtres de déni. Il le fallait.

Pour autant, la parole de la victime, si elle libère, si elle dévoile, si elle peut casser l’omerta – et si donc il faut qu’elle s’exprime – ne dit pas la justice. C’est un des fondements de notre droit, mieux de notre civilisation, qu’il ne revient pas aux victimes, à leurs proches ou à leurs descendants de juger, de se prononcer sur la culpabilité. On a abandonné la loi du talion, la vendetta et autres vengeances d’honneur. Dans la vie sociale, il revient aux tribunaux de faire justice. Quand il s’agit du passé, cela revient aux historiens. L’impression que donne votre numéro spécial est que cette dimension, sans être explicitement niée, est marginalisée, pour privilégier une approche victimaire, le média organisant le tribunal, et l’implicite sentence, par l’accumulation des témoignages.

Vindicative

Car cela amène une autre entorse, très grave à mon sens, aux principes de notre culture juridique, à savoir que chacun est responsable de ses actes, et ne peut être tenu responsable d’actes commis par des tiers, ascendants ou autres. Et qu’il n’y a pas de responsabilité collective.

Or c’est bien cela qui court dans nombre des articles de votre hors-série  – comme dans les thèses communautaristes (décoloniales, identitaires, racialisées, what have you) qui les imprègnent. On sent la volonté de culpabiliser, de jeter l’opprobre de l’esclavage sur … Mais sur qui d’abord ? sur la France dans son ensemble ? sur les Français, tous ceux du moins qui seraient non-Noirs, et c’est encore à prendre avec des pincettes (car les Arabes ont largement esclavagé à travers le Sahara, et les Africains largement participé au commerce triangulaire). Il faut voir et revoir « Tout simplement Noir », de Jean-Pascal Zadi.

Ainsi tous coupables ? Collectivement ? Et chacun devrait faire résipiscence des méfaits subis par les esclaves ? Même le descendant de petits paysans du Gapençais et du Piémont que je suis, dont les ancêtres n’ont vu d’esclave ni de près ni de loin, vivant chichement de la culture de quelques arpents de terre arrachés à la montagne ? Dont la progéniture, au prix de l’émigration ou de l’exode rural a pu peut-être, oui, bénéficier petitement d’une prospérité boostée par le commerce des produits des colonies des Amériques, puis de l’Empire ? Et dont bénéficie aussi aujourd’hui, dans une certaine mesure, la population des DOM-TOM et des anciennes colonies immigrées ? Il n’y a pas de culpabilité collective, de responsabilité transmise aux générations. Il y a par contre une collectivité, une nation, résultant d’une histoire complexe et parfois douloureuse, différemment pour certains de ses membres, et qui doit veiller, collectivement, à renforcer indéfiniment les conditions du vivre ensemble, y compris en faisant justice à la mémoire de chacun. Et aux inégalités qui peuvent résulter de l’histoire commune.

Métaphysique

Ces dérives – car c’en sont – proviennent largement d’une raison de fond, de l’approche philosophique qui parcourt le numéro, à savoir l’érection de l’Esclavage en réalité ontologique : figure du Mal en soi, archétype ou acmè de ce que « l’homme peut faire pour le profit » hors de toute contextualisation sociale et historique. Occultant qu’il est réduit ce faisant à sa réalité du commerce triangulaire et des colonies de plantations américaines – îles de l’Océan Indien incluses, même si elles sont en général bien oubliées celles-là. Dès lors, on n’est plus dans la rationalité de l’analyse, on est dans une métaphysique de la diabolisation, où le Mal s’acharne, via ses démons (armateurs, marchands d’esclaves, planteurs – et leurs affidés et descendance) sur des victimes innocentes identifiées par leur seule couleur de peau, critère susceptible de conférer à qui l’a en partage le label de victime.

Si le trait est forcé, ce n’en demeure pas moins le fondement d’une pensée identitaire, clivante, close sur elle-même, qui au raisonnement et à l’analyse préfère la séparation, la vindicte, l’anathème par-dessus la clôture. Une pensée dogmatique, souvent binaire, dichotomique, qui a tous les traits du religieux des mauvais jours, jusqu’à un certain fanatisme.

Cette pensée diabolisante (ou sanctifiante, ce qui revient au même), n’est pas propre au discours sur l’Esclavage qui parcourt le numéro spécial. L’ontologie dogmatique sévit aussi, pêle-mêle, à propos de la Nature, de l’Inceste, de la Maltraitance animale, de la Pédophilie, de la Colonisation, du Voile, de l’Empreinte carbone, etc. Dans tout les cas, le discours rationnel, qui fait la part de la nuance, du complexe – sans pour autant être laxiste ou moins déterminé – disparaît, est sommé de disparaître, derrière l’émotion, le sentiment, le pathétique. Matière malléable, manipulable, par les médias.

Sentimentaliste

Ainsi de l’illustration iconographique qui accompagne le numéro spécial (pour ce qu’on a pu en voir en ligne). Les images d’époque sont classiques, habituelles disons. Ce qui depuis longtemps travaille l’imaginaire sur la condition des esclaves, et la fait détester – ce qui est une bonne chose.

Plus frappante (et c’est le but recherché) est la série de clichés dus à Fabrice Monteiro, qui fait la couverture. Il a fait refaire, au Bénin, des instruments punitifs ou de contention dont le port était infligé aux esclaves fugitifs et récalcitrants, vus de nombreuses fois sur des gravures d’époque. Rien de neuf, mais portés par des Africains bien vivants, saisis en noir et blanc dans une pénombre épaisse, l’effet est saisissant. Une grande beauté qui émeut. Le photographe coche toutes les cases sulpiciennes et doloristes. En parfaite illustration, amplification, du message prédominant du numéro spécial.

Heureusement il y a Reynaert

En total décalage, en revanche, est l’article signé par François Reynaert.

Il commence par « La France était une nation esclavagiste parmi d’autres. » et est tout entier une remise en perspective historique de ce rapport social particulier qu’est l’esclavage, pratiqué quasiment partout au cours des siècles, mais sous des modalités différentes, avec des pratiques et des vécus particuliers.

On est dans l’analyse, la comparaison, la recherche des causalités historiques. Le rôle – et les responsabilités – des uns et des autres, multiples, complexes. Il est fait appel à la raison, à la compréhension, pas au sentiment ni à la culpabilisation. Cela n’exonère pas, au contraire. Cela permet de discuter, d’avancer ensemble – au lieu de figer des affrontements.

Un bel article qui aurait dû donner le ton à l’ensemble du numéro spécial, au lieu d’en être le vilain petit canard, ou au pire la caution. Un article qui fait honneur à l’OBS comme on l’aime, loin de ses fréquentes dérives sentimentalo-dogmatiques de ces temps-ci.

C’est pitié que l’OBS ait commis ce numéro spécial, à 100 coudées de la qualité de réflexion qui était celle, par exemple, du numéro spécial récent d’Historia (février 2020) « Les vérités sur  l’esclavage » justement. Dans votre hors-série, on n’est pas sur « Briser les chaînes des non-dits », comme s’intitulait leur édito, on est hélas sur « Cultivons les clichés ».