Affichage des articles dont le libellé est écriture. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est écriture. Afficher tous les articles

lundi 16 octobre 2017

La Légende de Yambo

J'avais écrit ça après ma vaine tentative de le rencontrer, en décembre 2013.
Et voilà qu'il n'est plus. Reste ... 

Publié par Le Point Afrique le 31 mai 2018 ( lien) )

LA LEGENDE DE YAMBO

Le ruban de bitume file vers le nord, devant nous, qui resterons là presque deux jours, à regarder passer camions et voitures. Non loin, l’embranchement en a laissé partir d’autres, vers Mopti, ou vers le pays dogon et le Burkina. Assis sous l’ombre éparse d’acacias, dans des fauteuils 60s, bas, tout de fils plastiques tendus, nous attendons. La théière chauffe sur ses braises. Amis, connaissances passent, s’arrêtent, discutent. Chacun, en sirotant son verre de thé, a son histoire sur Ouologuem, qui habite à quelque cinquante mètres de là.

Dans les années 60
Son prix Renaudot en 1968 lui avait valu la notoriété, mais aussi l’hostilité sourde de l’intelligentsia africaine d’après les Indépendances, dont Le Devoir de Violence sapait les bases idéologiques. La polémique sur ses plagiats, après la plainte de Graham Green, l’a atteint en plein vol. Crash, acharnement, lynchage. Il a disparu.

On me dit qu’il vit seul, avec sa femme malienne et les enfants qu’il a eus d’elle. Déjà grands. Il sort peu, mais quand même tous les jours. Surtout pour aller sur la tombe de sa mère. T’inquiète, il va venir, tu pourras le voir.

Sévaré, à quelques kilomètres de Mopti l’antique. Le bourg prolifère à partir du carrefour, boutiques et maisons basses sans cachet, décor de Far West. Là est sa villa, derrière un portail bien rouillé.

Le lycée de Bandiagara, la capitale des Dogons, porte son nom. Il aurait refusé, d’abord, mais un camarade serait venu lui dire « Si tu ne veux pas qu’il porte ton nom, ils n’ont qu’à lui donner le mien ! – Va donner ton nom chez toi, pas ici ! » C’était un Bosso, un parent de plaisanterie des Dogon. On peut tout se dire entre parents de plaisanterie. Il a fallu accepter.

J’avais déjà, quatre mois auparavant, dépêché une ambassade, un ami qui allait à un mariage à Mopti, et que j’avais chargé de préparer le terrain d’une rencontre, d’un entretien, « to pay my respects », l’expression serait à prendre au pied de la lettre par cet angliciste distingué. Cela n’avait rien donné, malgré l’entremise de l’épouse, qui avait fait bon accueil. Il ne veut voir personne, parler à personne d’étranger, surtout pas de Blanc. Par hasard, un autre ami de Bamako, à qui je parlais de ma déconvenue, me dit que son frère, qui habite Sévaré, connaît bien Ouologuem, que celui-ci lui rend souvent visite, qu’il m’aiderait à le rencontrer. Je décide d’y aller.

On me dit qu’il est très pieux, qu’il jeûne tous les jours, sauf les jours de fête, qu’il passe son temps en prières, toujours plongé dans les livres saints.

Les voitures passent, les camions, vers le Nord. Un convoi de 5 ou 6 semi-remorques, chargés de gros conteneurs blancs immaculés, frappés du sigle UN. Tiens, ils s’installent ceux-là ! Ils sont venus pour rester !

On me dit que quand il est revenu il était obèse, difforme, qu’il pouvait à peine marcher. On me dit qu’il est revenu enchaîné et que c’est moi qui ai soigné les blessures causées par les liens. On me dit que c’est son père qui est allé le chercher à Bamako, et l’a ramené au village, au cœur du pays dogon. On me dit que pendant des mois, des années, il l’a soigné, avec la médecine traditionnelle, l’a forcé à marcher et marcher encore, 5 km par jour, on me dit, du côté de Bandiagara, jusqu’à ce qu’il retrouve son corps, et sa tête. Qu’il se reconstruise, qu’il puisse vivre à nouveau. Au moins une partie de sa tête.

On me dit que quand il sort et vient te voir, dans ses amples vêtements d’étoffe dogon tissée main, armé d’un long bâton, il est toujours ronchon, exigeant. Demande un service, veut que ta femme lui serve ceci ou cela, critique toujours quelque chose, ce qui est moderne, dans la maison. Et gare si tu ne t’exécutes pas ! Il peut se fâcher et ne plus revenir pendant des mois. Mais comment refuser à ce grand aîné ? Il commande le respect.

Je lui avais fait passer mon travail sur Le Devoir de Violence. J’y reprends les plagiats de Greene et de Schwarz-Bart, plus un autre passage repris de Another Country, de Baldwin, que j’avais découvert par hasard. J’y analyse la structure du roman comme le parcours de la littérature universelle, en tout cas occidentale, du récit mythique à l’épopée, puis au roman, pour aboutir au théâtre symbolique, ou de l’absurde. J’y montrais comment les « plagiats » réécrivent les textes, les déconstruisent pour en faire ressortir la vérité, qu’ils ne sont pas copie mais lecture et re-création. J’avais intitulé mon travail L’Intertextualité dans « Le Devoir de Violence », comme on disait en ces temps de sémiotique.

Il y a deux fous dans ce quartier de Sévaré. L’un, jeune et nu sauf d’un pantalon en lambeaux, va et vient le long de la route, fouille ou fourrage ça et là avec un bâton, sous notre regard indifférent, tout au long du jour. Il ne s’approchera pas pour le thé, on ne lui en proposera pas non plus. L’autre est plus âgé, vêtu strictement en veston élimé, une serviette noire sous le bras, look instit rigoureux. Il suivra précisément, les deux jours, le rituel qu’on m’avait décrit d’avance. Il arrive à 11h précises, salue de loin ceux qui sommes assis autour du thé et va sous un certain arbre à peu de distance. Il pose sa serviette, balaie un petit espace, s’y plante debout, tourné vers la route, coudes au corps, mains ouvertes paumes vers le ciel. Il prie. Puis ramasse sa serviette et repart. Quotidiennement.
On me dit de Ouologuem qu’il a mauvais caractère. Souvent il frappe de son bâton. Mais il est intéressant, on me dit. Souvent dans ses conversations on ne s’aperçoit même pas qu’il est fou.

Mon guide, le frère de mon ami, qui a conseillé cette approche (on s’assoit à proximité, et on attend sa sortie pour l’aborder) est allé aux nouvelles. Il ne se sentirait pas très bien, il est en prière, pas sûr qu’il sorte de sitôt. On va manger un tiep dans un maquis proche, avant de reprendre notre attente.

On me dit que sa mère avait de l’influence sur lui. La seule, peut-être. Qu’il lui obéissait et suivait ses conseils. Quand elle est morte, il est resté près d’elle, et a refusé qu’on emmène le corps, plusieurs jours durant. Il voulait l’enterrer là. Il a fallu le subterfuge de son meilleur ami, qui l’a attiré à l’écart au prétexte de lui dire quelque chose, pour qu’on puisse retirer le cadavre et l’ensevelir. Il en veut depuis à mort à son ami. Et très souvent il va sur la tombe de sa mère, où il s’est fait construire un petit abri. Il n’est pas rare qu’il y passe la nuit.

On me dit qu’il ne veut plus entendre parler de son roman. Qu’il renie son œuvre. Il dit même que ce n’est pas moi qui ai écrit ça. Rejet d’un monde, d’une époque, d’un lui. Reconstruction autour d’une identité dogon, de la tradition, de l’authenticité. Enfermement protecteur.

On m’a dit qu’il est toujours invité aux Rencontres Etonnants Voyageurs, à Bamako. Il serait venu une fois, aurait rôdé dans les allées du Festival, et s’en serait retourné, sans parler, sans participer. Tout peut se lire, dans ce geste.

A une époque où la doxa négro- et pan-africaine imposait l’immanence d’une âme noire, et la vision d’une Afrique idéale que serait venue corrompre et détruire un extérieur colonisant, Ouologuem a dit des sociétés africaines de classes, où des aristocraties imposaient leur domination et exploitaient des masses qui travaillaient pour elles, souvent esclaves. En bref, des sociétés comme les autres. Humaines, trop humaines. 

Ouologuem a dit que ces aristocraties avaient réussi à sortir souvent presque indemnes de la colonisation, se jouant parfois du colonisateur, et, s’étant refait une virginité, se retrouvaient avec un pouvoir intact de manipulation dans les nouveaux jeunes Etats d’après 1960. Ainsi les victimes sont moins les Africains que, en Afrique comme ailleurs et toujours, la « négraille », et celle-ci, aurait dit Jean Genêt, n’a pas forcément de couleur.

C’était prendre à contre-pied toute l’intelligentsia noire d’alors, invalider tout leur discours, leur ôter leur gagne-pain. On m’a dit, à Bamako, la haine qu’avait exprimé pour Ouologuem la veuve d’un des plus grands romanciers africains de l’époque, qui n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer le traître et le vendu. Des années après, des paroles toujours assassines. Ouologuem avait été si seul alors, à tenir un discours contre cette bien-pensance. Seul, fors peut-être Kourouma, et son Soleil des Indépendances ; et Kourouma avait dû se taire pendant 20 ans avant de republier. Un discours dont on mesure aujourd’hui toute la pertinence, mais inaudible alors.

Depuis, j’ai retrouvé plusieurs autres reprises, dans Le Devoir de Violence. Internet aide bien. Du Maupassant, plusieurs. Du Flaubert. D’autres encore, de la Genèse aux Mille et Une Nuits, en passant pas des contes de Toscane. Plusieurs autres passages du roman ne peuvent pas ne pas avoir été empruntés : certaines tournures, certains détails le crient. Mais je n’ai pu identifier les origines. Internet a du bon, mais est impuissant, par exemple, lors qu’il s’agit de passages traduits. Il faudrait lancer un appel aux lecteurs polyglottes pour repérer les textes où Ouologuem est allé butiner. Car dès lors, Le Devoir de Violence devient le roman où on parle de l’Afrique dans ce qu’elle a de plus spécifique avec des matériaux de la littérature mondiale. Tour de force, défi inouï, et pied-de-nez à Senghor !

Sous les neems, l'attente, à quelques mètres du portail rouillé de sa maison
Il faut relire Le Devoir de Violence. 50 ans après, quelle analyse, quelle clairvoyance ! Ouologuem, le premier des justes, pour paraphraser le titre de Schwarz-Bart où il est allé puiser. On y parle même d’un Islam radicalisé, manipulé par des puissants qui appellent au djihad pour conserver leur pouvoir dans une société en mutation qui pourrait leur échapper. En 1968.

On me dit qu’il n’accepte, pour se soigner, que la pharmacopée traditionnelle. Qu’il n’a pas de téléphone, bien entendu, alors quand il a besoin il emprunte votre portable. On me dit qu’il demande souvent des rames de papier. C’est bien pour en faire quelque chose, non ?

Le jour commence à faiblir. Le thé jette ses derniers feux. Du bruit du côté du portail. Mon guide se lève d’un bond. Viens, c’est lui qui sort ! Je me lève aussi et suis, à quelque distance. Le portail s’est entrouvert et une grande silhouette brune, aux cheveux blancs, un bâton à la main, s’engage dans l’entrebâillement. Il m’aperçoit, et esquisse un mouvement de retrait, disparaît. Je m’arrête net. Mon guide est déjà là-bas, avec d’autres de notre groupe, et ceux qui sortaient de la maison. Ouologuem revient sur le seuil, ça discute. Je ne bouge pas et attends qu’on m’invite à m’approcher. On est venu me rejoindre. Présentations. L’un des grands jeunes gens est fils de Ouologuem. Avec des amis. On parle, je leur explique ce que je suis venu faire, le motif de ma démarche. Je leur montre la copie de mon travail sur Le Devoir de Violence. Ils feuillettent, tandis que je surveille du coin de l’œil ce qui se passe vers le portail. Comme par hasard, ils tombent sur le passage où est citée la scène d’amour torride entre Tambira et Kassoumi, reprise de Baldwin. Ils se montrent le texte, avec des coups de coudes, et gloussent. « C’est lui qui a écrit ça ? Quand on pense à tous les reproches qu’il nous fait, maintenant, à propos de rien du tout ! » Sait-il que son père a écrit sous pseudo un roman érotique, Les Mille et une Bibles du Sexe ? Entre temps la discussion vers le portail s’était achevée. Ouologuem était rentré, il avait renoncé à sa promenade – et refusé de me voir.

Je reviendrai le lendemain matin, pour attendre encore une hypothétique sortie. On me dit, au bout d’un moment, qu’il est très occupé à lire, et à dessiner des constellations. Il aura compris, ou on l’aura informé, que je fais encore le pied de grue, et ne sortira pas. Mieux vaut laisser à son univers cette intelligence foudroyée.


samedi 27 septembre 2014

Teaching the gender


HOW TEACHING FOREIGN STUDENTS CAN LEAD TO QUESTIONING ONE'S CULTURAL IDENTITY
When I was requested to participate in the conference celebrating the 50th anniversary of the Language Department at Makerere University (on August 22nd, 2014), a lot of memories came to my mind, as I spent  there 8 academic years in the 1980s, teaching French as a foreign language to students, quite often beginners. I remembered a problem I met regularly, and which puzzled me quite often.

Why is this word masculine or feminine?

When you teach French to total beginners, you bring in a basic vocabulary, and you ask your students to learn :
            le bureau, la table, le stylo, la salle, le livre, la porte, la chaise
And always, unless they dared not, the students, feeling confused, would ask: WHY ?? why LE here, and LA there??
Then, in a very masterly tone, you tell them that we use LE when nouns are masculine, and LA when nouns are feminine. But it does not solve the problem at all. Because immediately comes again the question WHY?? What is masculine about STYLO? the phallic shape? but what about LIVRE? what is feminine about TABLE? the long legs? but what about PORTE?
At first I would attempt explanations which do not work, skirt the problem, show authority: it is like that, learn it, full stop.
But still it makes you think, ask yourself questions you never considered before. Because for a native speaker it is so obvious. A book is masculine, a chair is feminine. You are taught that from P1, or even before at home. When a toddler, uttering your first words, you were corrected : No, say “une table”, not “un table”, And you did.
But for foreign students, it could be a discouraging mystery. They want to understand, they have an idea about masculine and feminine in life, they try to make the connection, and feel frustrated. I know – and I was confirmed when talking to several of you – that this issue makes many students hate learning French, and often drop it. So, what is to be done?

The gender of nouns in the French language

Let’s go back to some basics of French.
In French, there are 2 genders, called “Masculine” and “Feminine”. We don’t have NEUTER. In France, one has to choose one’s side: no middle way.
The gender of the noun is very important, because it affects determiners (articles, demonstrative, possessives, etc.), pronouns, adjectives (which agree with the noun, unlike in English), the verb sometimes when used with an  auxiliary.
     Le stylo est vert. Il est posé sur la table.
     La règle est verte. Elle est posée sur la table.
“Masculine” and “Feminine” refer (at least metaphorically) to a reality in nature: the sexual differentiation among individuals of a same species. But what about nouns referring to realities with no gender connotation – no sexual differentiation? Are there any rules,is there any way to understand or explain the distribution into genders?
Let’s consider some examples.

Names of animals

Sometimes, the noun changes for male and female. It applies to a few familiar animals: pets and farm animals, game. Obviously, this differentiation goes back far into the past, to the Middle Ages, and refers to the daily life of the time.
   Un chien, une chienne – un chat, une chatte –
   Un taureau ou un bœuf, une vache – un  cheval  ,une jument,
    une poule-un coq, un lapin,    une lapine
   Un cerf, une biche -- un sanglier, une laie -- un loup, une louve – un lion, une lionne
But for all other species, more than 98%, there is only one word, either masculine or feminine – randomly -, and you have to add “male” or “femelle” to stress the difference:
     un pigeon, une souris, une girafe, un aigle, un hippopotame, une antilope
     LE perroquet, le marabout                    LA cigogne, la pintade
     LE pigeon, le paon                               LA colombe, la grue couronnée
     LE capitaine, le tilapia                           LA carpe, la morue
     LE ver de terre, le batracien                  LA limace, la grenouille
     LE scorpion, le hanneton                       LA fourmi, la cigale,

Names of countries :

Even countries are either Masculine or Feminine.
   LE Canada        LA France                       LE Kenya               LA Tanzanie
   LE Maroc          LA Tunisie                      LE Pakistan           LA Birmanie
   LE Honduras     LA Guyane                      LE Soudan             LA Guinée
But the same country can be both:
   LE Royaume Uni                                      LA Grande Bretagne           
Apparently, there is a differentiation. When the name of the country (in French) ends with –e, the country is feminine, if not, it is masculine (with the exception at least of Mexico - LE Mexique – don’t ask me why).
But is Uganda more masculine than France ?

A few interesting or  funny cases:

 The same reality can have 2 names nouns of a different gender
Just to mention 2 cases of such homonymy.. There are so many others:
   Un cartable, une serviette – un tube, une durite

In the military field:
Nouns, as expected, are masculine:
   Un capitaine, un sergent, un officier, un soldat, un artilleur, un sapeur,
But you also find
   une sentinelle (sentry), une estafette (courier), une ordonnance (orderly, batman)
Why ? Though not heroic, those positions have never been a gay preserve.

Sexual organs

We have so many names for them in French. But interestingly enough, the nouns for the male organ are either masculine or feminine
   Un v…, une b…, un b…, la v…, le z…, la p…, etc.
And the same applies to the female organ :
   Un v…, une c…, une m…, la p…, le c…, le m…, la p…, etc.
Decency forbids me to be more explicit, but you have them in mind, and many more.

In conclusion

There is nothing like any explanation to be given, nothing like a guide line to help the learner.
Nouns in French are “masculine” or “feminine” just at random, irrationally- May be the blame can be put on the ancient Latin speakers, from whom we inherited. But they had a neuter, which, unlike in English or German, we abandoned and distributed the neuter nouns into our two Masculine and Feminine categories in an incomprehensible way.

The reality of the language

Classes of nouns

In a dramatic Cartesian move, let us abandon our beliefs, criticize them, and look at the language itself, without any prejudice or the traditional categories.
In French, there are 2 classes of nouns .The only characteristic which actually differentiates them is that each class uses a different set of words, or paradigm (determiners -articles, interrogative, possessives, etc.-, pronouns -personal, possessive, etc.-) they go or agree with.
One class will use le, un, mon, ce, il, celui-ci, or agree as beau, vert, écrit, etc.
One class will use la, une, ma, cette,elle, celle-ci, or agree as belle, verte, écrite, etc.
The other way round, a noun belongs to this or that class according to whether it fits with le, un, mon, etc.  paradigm, or la, une, ma, etc. paradigm.
I use here the term of class of noun which is the one used for describing Bantu languages, where there are usually more than 2. In Kiswahili for instance, you can find the m-/wa- class (mtu, watu – mzee, wazee), the ki-/vi class (kitabu/vitabu), the ji-/ma- class (jicho/macho), and several other classes,where each commands agreements:
   Mzee wangu mzuri           Wazee wangu wazuri           (my elder(s) is/are fine)
   Kitabu changu kizuri       Vitabu vyangu vizuri            (my book(s) is/are nice)
   Jicho langu zuri               Macho yangu mazuri            (my eye(s) is/are good)
In spite of the fact that we have a prefix in Kiswahili and a detached determiner in French, the systems are quite similar. Thus, the category of class of nouns to describe the French language too looks relevant.
In French, it will also imply the agreement of the adjectives or verbal participles

Which nouns belong to which class?

Now, if the go back to consider  the question, is it 100% randomly? Not really.
It happens that most nouns with a male gender connotation belong to one class (aka “masculine”), together with so many more nouns without any gender connotation at all. And most nouns with a female gender connotation belong to the other class.(aka “feminine”). It applies in about 99% of cases, but not always, as we mentioned earlier.
In both classes of nouns, those with gender connotation are a small minority. Yet, the whole class of nouns is usually, traditionally named, in French grammars, after that small part of it.
In fact, it is a kind of metonymy which is not acknowledged. Taken for granted. Ideological, in fact.

Naming the classes of nouns

Talking in terms of classes of nouns, as described above, should imply to abandon the use of the words “masculine” and “feminine”, as confusing and irrelevant to describe the reality they refer to.  What to replace them by?
Let us discard A and B, or 1 and 2, etc. as they imply a hierarchy, an order, a superiority of one over the other.
In a previous note of blog  (see “Et ta soeure ? – Elle bat le beur.” - ) I proposed  to name one class of noun # (hash) and the other class of nouns * (star).
Why ? (1) Those signs, though not in the alphabet, are now found in each and every handset keyboard. (2) There is no hierarchy between them. (3) As in French we say UN dièse (#) et UNE étoile (*), each can easily symbolize the class it belongs to.
Anyway, this is just a proposal, with a pinch of salt. But talking of classes of nouns (and NO LONGER about “masculine” and “feminine”) could make things easier when teaching foreigners. Especially when it corresponds to a reality they are used to in their own vernacular languages. They will not get confused if you refer them to what they know. They will not ask any longer the “WHY?” question: you have to know which class a noun belongs to. Period.
But in France, proposing to drop Masculine and Feminine from Grammar cannot even be suggested. I don’t know who would dare utter such a change, as this idea is a mere abomination.

Why such a resistance ?

For centuries these categories (Masculine/Feminine) have been and are still imposed on French speakers. We drink them from the mother’s breast.
They are self imposed. A form of alienation, as we are not conscious of it. We take it as a matter of fact. A kind of accepted servitude, as La Boetie would say..
That nouns are either masculine or feminine is as obvious as the sun is bright and the night is dark. At school, we learn that rule : “le masculin l’emporte sur le feminin” – the masculine prevails over the feminine … And indeed, in French, you have :
   Paul est beau. Jeanne est belle.
   Jeanne, Sophie, Marie, Dorothée, Agnès, … (+ 50 girls), sont belles.
   Jeanne, Sophie, Paul, Marie, Dorothée, Agnès… (+ 50 girls), sont beaux..
However numerous the feminine nouns may be, the agreement will be masculine if there is but one noun of this case in the list. That is what the language says about the reality of life.
Those categories (M/F) imply – and spread – certain ideas about gender differences, and their respective roles – not so much in the language as in the society. Saying # prevails over * is meaningless. But the“masculine prevails over the feminine” tells a lot.
Language is not in a vacuum, it is the language of a society.
It is informed by the values and uses of that society. Social, ideological, religious values. It embodies the “UNCONSCIOUS” of the society. As a native speaker, one thinks through the values one is unconsciously imposed upon by the language.
A language is a “vision of the world”. Then, what one sees around comes as self evident, when the truth is that one sees the world through the particular lenses of one’s own language (or languages).
As the French philosopher Louis Althusser puts it : “Ce que je pense n’est que l’effet de ce que j’impense.” (what I think is…)
Thus teaching a language is also teaching those values enshrined in the language itself.
Teaching a language to native speakers is a way of socializing them into the society, by transmitting those values. It is part of community or citizen building.
Teaching a foreign language is a way to help the learner to discover a different world, or a world seen from a different perspective. To discover some values which are not his – and that he is invited to share, or at least feel, be sensitive to, if he wants to be fluent.
 (All those statements after all are commonplaces).
The point I wanted to make here is that grammar, too, participates in transmitting values.
Anyone would think that grammar is just ideologically neutral, but this is not true, as the topic we explored today demonstrates.
Grammar is not a scientific discourse about a language. It does not objectively describe an object called a language, as an entomologist would describe an insect.
Grammar enunciates a way the language should be looked at – not necessarily as it is. It is ideological. It is an interpretation of the language. It is the way a society looks at its own language, as it expresses its explicit or implicit values. Grammar is a mirror displaying not the image of a language, but the image that a society has of itself. A kind of selfie.
Then, teaching grammar contributes to strengthening this image, to transmitting values and representations. It is meant for the native speakers, for the strengthening of the social cohesion and transmission. In a kind of inner bondage.
 But also teaching a foreign language can give the opportunity to break the illusion, to have a distanciated view. The teacher of a foreign language is not locked in the ideological circle. He can have a look at the language from the outside. He does not have to adhere to the image the native speakers have of the language he teaches. I would even say: he must not.
Freud showed that an outsider is necessary to allow one to dilute one’s fantasies and cope positively with the reality. This is the meaning of psychoanalysis. The same idea can be applied to the teacher of a foreign language. If he has a critical eye, if he remains an outsider, looking from the outside, he will be in a position to point to the discrepancies between a language and the idea the native speakers have of their own language. And then help the latter out of some illusions.
You teach a foreign language. The language does not belong to you. You have to teach it as it is. As the speakers speak it. But when teaching your students, you don’’t have to adopt submissively the image the native speakers have of their own language. It may be deceitful. Allow yourself to have original approaches. Dare. Use unhesitatingly  the similarities with the languages your students speak, if it helps them, as I said earlier. Be critical with the grammar and methods coming from the native speakers, they are meant for their own use.

Gender and societal changes

Life is change and movement. Societies change a lot, more and more and especially these days, in so many areas. Among other major changes in the last 50 years, in France and in the Western world at large : the gender equality issue.
The language is conservative, it changes more slowly than societies. But yet, it is affected. How does the French language adjust to the progress of gender equality?

The changes in French

As any other language, French changes, according to what the native speakers do with it. Some new words appear, some are no longer used. All sorts of influences play their part.
There are also the prescribers, those with some authority to propose changes.
Stephane Mallarmé assigned this task to the poets : “Donner un sens plus pur aux mots de la tribu” (give a clearer meaning to the tribe’s words). Additionally, France is may be the only country in the world where the language is political and ruled by the law. The National Assembly debates on language issues.
So, how are the societal evolutions (gender equality) being translated into the language, and grammar ? Let’s take an example.

The names of jobs and positions

Women have had gradually access to many – most - jobs which had always been men’s monopolies or preserves. Most of them have “masculine names”, without any feminine equivalent, which is very much resented by women in these positions.
   Un ingénieur, un professeur, un soudeur, un charpentier, un bijoutier, un pasteur,
   un maçon, un auteur, un écrivain
Yet there are many cases, in French, when names of jobs have a feminine equivalent :
   Un infirmier     Une infirmière               Un danseur           Une danseuse
   Un instituteur   Une institutrice            Un marchand        Une marchande
   Un postier        Une postière                  Un paysan             Une paysanne
Une sage-femme (midwife) does not have a masculine form.
But in many cases, the corresponding feminine form does not refer to a woman in charge but to « the wife of »  :
   Le boulanger    la boulangère                 Le général             la générale
   L’ambassadeur l’ambassadrice               Le maire                la mairesse (horrible)
Some have got a very different meaning, always derogatory:
   Un entraîneur  une entraîneuse             Un professionnel  une professionnelle
   Un rapporteur une rapporteuse            Un maître             une maîtresse
There have been attempts : Madame le Maire, Madame le Ministre – with the use of feminine agreements.
But that was not enough for some feminist activists.
A grammatical nonsense : adding a final -e
We are taught in Primary school that you turn an adjective into feminine by adding a final –e. This is a big simplification, as the reality is much more complex. But it produces a fantasy somewhere at the back of the minds: final –e = feminine..
Thus a trend (somehow officialized) to add a final –e to nouns of jobs or positions when one refers to a woman :
une écrivaine, une auteure, une procureure
(mind that you find it only with prestigious jobs : une fraiseure, une facteure, une soudeure are nowhere to be read)
As a consequence, many writers and journalists use these forms, to sound women lib friendly, or gender correct.
Personally it hurts my ears and my feeling of the language. As a false note in a sweet and familiar music. The addition of this final –e is pure fetishism.
It is nothing but a myth. And a nonsense, considering the history and uses governing the life of the language Final –e is very common with masculine nouns, while many feminine nouns do not have a final –e. The rules to turn adjectives and nouns into feminine are much more complex than a simple addition of –e (-eur / -euse, -teur / -trice, etc.).
   instituteur       institutrice                      directeur              directrice
   coiffeur           coiffeuse                       chanteur               chanteuse
   romancier        romancière                   poète                     poétesse           
In fact, un prieur / une prieure  is the only existing case in French of a final –eur becoming –eure when the position is occupied by a woman. Not very modern or exciting.
All that reveals some unconscious ideas in the society. The final –e becomes an emblem, a mark of identity. A kind of flag telling that this position has been conquered. It is.ostentatious. Grammar is also a ground where fantasies can grow and flourish.
I believe this is short - sighted and does not help  much the fight for gender equality, or rather against gender inequality. Another evolution is much more interesting.

Using epicene nouns

Some nouns and names are both masculine and feminine – or the masculine noun and the feminine noun are exactly similar : un enfant, une enfant whether boy or girl. Some first or Christian names are used for both boys and girls  : Claude, Dominique, Camille.
It has a name in grammar: “Epicene nouns” , which an English dictionary defines as: “denoting a noun that may refer to a male or a female, such as teacher as opposed to businessman or shepherd”.
It gets more and more frequently used : la ministre, la deputé.
The noun, originally masculine, is treated as feminine (using the determiners, agreements, etc. proper to feminine nouns) when it refers to a woman. We can have then :
   Ce grand écrivain est un excellent romancier.
   Cette grande écrivain est une excellente romancière.
It breaks a very strong rule : it introduces an agreement according to the meaning, to the referent, and no longer according to the grammar or the signifier.
So, how about considering all nouns as epicene, and use them as masculine or feminine according to the person they refer to ? It would go a much longer way into abolishing gender inequality than the cosmetic –e.
By the way, the personal pronouns of 1st and 2nd person (je, tu and also nous, vous) are epicene. They are either masculine or feminine according to who speaks or is spoken to. So, nihil novi sub sole, it is not something that extraordinary.

Conclusion

The debate is still raging on.  We shall keep you informed of the next developments

samedi 5 janvier 2013

Tournier le sensuel

J'ai gardé des années le souvenir de ce texte lu à Zaria, au nord du Nigeria, dans la sélection hebdomadaire du Monde que nous recevions alors, ça fait donc bien longtemps. Souvenir vivace, tant les idées m'avaient frappé, souvenir diffus puisque j'avais oublié qu'il s'agissait d'un entretien, et que je le pensais plus récent que 1984, plus proche de notre retour en France trois ans plus tard. Depuis, je l'avais égaré et l'ai cherché dans tous les recueils d'essais de Tournier, dans les archives du Monde, sans succès. 
Occupation de mon dernier séjour parisien, aller passer une matinée Quai Voltaire, à la Documentation française. 
Pour vos étrennes - ça ressemble à "étreintes" -, l'hommage de ces pensées.

TOURNIER LE SENSUEL

Se qualifiant lui-même de « naturaliste mystique », l'écrivain Michel Tournier a une passion pour la matière, le geste, le contact physique. Il aime caresser le monde du regard, sentir la chaleur de la peau sous ses doigts, se gorger d'odeurs, se couler dans la moiteur de la terre. Ce sensualisme sulfureux inspire la plupart de ses romans, depuis Vendredi ou les Limbes du Pacifique à Gilles et Jeanne, en passant par le Roi des aulnes (prix Concourt 1970) ou les Météores.

- Dans notre Europe « civilisée », la réserve est érigée en vertu, et chacun cherche à imposer ses distances. En Afrique, au contraire, on est frappé par la diversité des contacts physiques qui règnent entre les hommes ou entre les femmes. A quoi attribuez-vous cette différence fondamentale ?
- La France est un pays divisé aux deux tiers : le Midi commence très loin ; les Français ne sont méridionaux qu'en petite partie. La majeure partie du pays est nordique, océanique, et la vague moralisante qui vient du froid déferle sur la France avec l'influence prédominante des Anglo-Saxons sur notre civilisation, c'est-à-dire depuis le début du XIXe siècle. C'est une morale qui prêche l'horreur du contact physique : on se tient à distance, chacun maintient son quant à soi. On constate d'ailleurs une chose curieuse : les révolutions scientifiques mordent très inégalement sur la vie quotidienne ; tout le monde sait que c'est la Terre qui tourne autour du Soleil, et pourtant cette vérité n'a pas influencé nos habitudes, car nous continuons à parler du lever ou du coucher du soleil. En revanche, à la fin du XIXe siècle, il y eut la révolution de Pasteur, et hélas, dès lors tout le monde a peur des microbes des autres.
- Ne croyez-vous pas cependant que la raison est plus profonde, qu'elle est plutôt psycho-religieuse ?
- Mais le microbe est un phénomène psycho-religieux ! Le microbe, c'est l'esprit du Mal qui pénètre chacun de nous, c'est pour cela que la révolution microbienne de Pasteur a eu un tel succès. Elle se situe exactement dans le droit fil de la peur, de l'esprit malin qui vient s'installer chez les gens. Au lieu d'exorciser les gens, on les désinfecte maintenant. On pourrait presque établir une carte de France - et même de l'Europe - des lits « couche-tout-seul », qui est encore une invention anglo-saxonne et qui gagne depuis le nord vers le sud.
- Ne serait-ce pas une invention protestante ?...
- Non seulement protestante, mais calviniste. On pourrait établir la frontière du lit à deux personnes. Tandis que l'Afrique est un continent où l'on ne dort jamais tout seul, on dort en grappes, on se tient chaud, on rêve ensemble. L'enfant africain ne perd jamais le contact physique avec sa mère, elle ne le quitte jamais, ne le laisse pas seul dans son berceau...
- La femme africaine porte depuis toujours son enfant sur elle, et il est intéressant de constater que maintenant, certaines femmes occidentales imitent cet exemple.
- Ce serait en effet une grande révolution, mais je crains qu'elle ne soit pas encore à la veille de se généraliser. Combien de fois voit-on en Afrique une petite fille maigrichonne de dix ans porter à cheval, sur sa hanche son petit frère qui est parfaitement capable de marcher, mais tous les deux préfèrent ce contact physique étroit. Or dans nos régions, ce contact est interdit ; on n'a pas le droit de se toucher. D'ailleurs, vous connaissez l'argot des curés : « se toucher » veut dire se masturber, ce qui est naturellement le comble de l'horreur et de l'abomination. Il n'y a pas de doute que nous vivons dans une « civilisation de l'image » : tout y est pour l'œil, et rien pour la main. Nous vivons dans un monde où l'on ne se touche plus, où l'on ne se sent même plus. Nous vivons dans la civilisation des « déodorants » !  Autrefois, en traversant les villages, chaque artisan vous envoyait son odeur : il y avait le cuir, il y avait le maréchal ferrant, le marchand de couleurs. Aujourd'hui, seul le boulanger sent encore quelque chose ! Nous vivons, hélas, dans une société sans odeur, sans saveur, sans contact physique, tout est pour le regard !
- Peut-être même pas, puisque lorsque l'on regarde longuement quelqu'un, il se méfie aussitôt ; car ici, dévisager signifie - d'office – « critiquer »; tandis qu'en Afrique, cela suscite plutôt de la sympathie, l'échange d'un sourire...
- En effet, on n'ose même pas regarder les gens. Moi qui suis très curieux, et par goût et par besoin professionnel, j'ai tendance à dévisager les gens en les examinant des pieds à la tête, et il m'arrive souvent de me faire fusiller du regard, voire apostropher. J'en arrive donc à avoir toujours une paire de lunettes de soleil pour pouvoir enfin regarder les gens tranquillement. A la base de tout cela, il y a un manque total de convivialité, de sociabilité, nous vivons dans une société où les gens se détestent.
- La raison fondamentale ne serait-elle pas due au principe sacro-saint de « l'individualisme » ? Ne me touchez pas, je ne vous touche pas, chacun pour soi...
- Exactement. Chacun pour soi et Dieu pour tous, ce qui n'est d'ailleurs même pas vrai. Vous savez que le précepte que Jésus a donné comme premier dans la religion chrétienne « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » devrait nous faire réfléchir : si l'on ne s'aime pas soi-même, il est absolument impossible d'aimer les autres, parce que l'on projette sur eux l'antipathie que l'on a pour soi-même.
- Les Français seraient-ils trop intelligents et donc trop  critiques pour « s'accepter » tels qu'ils sont ?
- Dieu merci, la France est un pays mitigé, et je me félicite de l'arrivée en masse des travailleurs immigrés, qui constitueront bientôt une minorité importante. Il y aura ainsi une autre échelle de valeurs dans les rapports avec les autres et envers soi-même. Afin de contrebalancer ce courant intense qui, depuis deux siècles, vient des pays anglo-saxons, pays de la méfiance, de l'antipathie de soi-même et des autres, et peut-être du monde entier.
On s'en plaint, il y a des frictions, on trouve qu'ils font trop de bruit, une cuisine trop odorante. Mais tant mieux si cela pouvait enfin remuer ces horribles petits-bourgeois frileux, resserrés sur eux-mêmes, qui ont peur des autres et se barricadent chez eux.
Mais, il y a un autre domaine que je voudrais évoquer, c'est la télévision. Vous y voyez, en gros, trois choses: les programmes, qui sont presque toujours nécrophiles, violents, dans l'esprit anglo-saxon dont nous venons de parler. Ensuite, vous avez les actualités : on y montre des gens qui meurent de faim, des corps squelettiques, pustuleux, et torturés. Et puis, vous avez un autre domaine, que j'adore, et je ne suis pas le seul, et c'est la publicité. Là, c'est le contraire : c'est un véritable éloge de la vie, du corps, de la beauté. C'est la seule fissure par laquelle passe un tout petit peu d'érotisme, chose absolument proscrite à la télévision, dont la morale est : faites la mort, ne faites pas l'amour ; tapez-vous sur la gueule, mais ne vous caressez pas.
- Pourquoi n'écrivez-vous pas un livre à l'éloge du contact physique, une sorte de manuel pour empêcher ce dessèchement ?
- Je ne fais que cela. Tous mes livres célèbrent le contact physique, et notamment ceux que j'ai écrits avec suffisamment de soin pour que les enfants puissent aussi les lire. L'un d'eux, Pierrot ou les Secrets de la nuit qui est mon meilleur livre, n'est qu'un hymne au contact physique. C'est une histoire entièrement charnelle, une histoire d'odeurs, de gustation. Je la considère à la fois comme traité d'ontologie, de morale, et une leçon d'amour.
- Que signifie, au juste, le « contact physique » pour vous ?
- Le contact physique, c'est la relation absolue. Souvent, lorsque l'on en parle, on imagine tout de suite l'acte sexuel, mais il y en a bien d'autres, beaucoup plus intimes. Il n'y a pas plus intime que le contact physique entre une mère et son petit enfant.
- Serait-ce la seule relation vraie ?
- Ce n'est pas la seule, mais c'est sûrement la plus vraie de toutes. J'ai écrit un livre sur les jumeaux, les Météores ; eh bien, il n'y a pas de contact physique plus étroit que celui qui existe entre eux puisque ce qui se passe à l'intérieur de l'un est aussitôt ressenti par l'autre : ils peuvent se passer de la parole.
- Si vous aviez vraiment trouvé le contact physique que vous cherchez tant auriez-vous pu vous passer de l'écriture ?
- C'est parfaitement possible. Il est certain que, grâce à l'écriture, j'ai avec tout un chacun un contact qui m'est infiniment précieux, mais qui n'est peut-être que l'ersatz d'un contact physique universel.
J'ai été invité récemment à distribuer aux enfants aveugles les premiers exemplaires de Vendredi ou la Vie sauvage en braille. Lorsque je leur ai fait la lecture à haute voix, une petite fille a toujours gardé sa main dans la mienne, et ce contact était bien plus important que tout ce que je pouvais lui dire.
GUITTA PESSIS PASTERNAK

Entretien paru dans Le Monde du 13 août 1984, page XIV.