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dimanche 1 février 2015

Après Charlie





Depuis le 7 janvier, devant l'urgence à réagir, mais aussi à clarifier, à discuter certaines réactions qui m'ont semblé incomplètes, ou mal informées, ou discutables, j'ai surtout écrit sur Facebook (chercher joelbertrand@hotmail.com) en réponse, ou pour signaler des textes qui me paraissaient intéressants.
On s'est étonné que rien ne soit paru sur ce blog (vous seriez quelques un(e)s à me lire !!!). J'ai donc rassemblé ici ce que j'ai pu retrouver, épars. S'y dessine je crois comment je perçois la situation, et l'action à mener.

8JAN
Un petit florilège pour yeux embués. Rire aux larmes. Rire comme hommage à la vie. Merci à ceux qui sont tombés, et respect.



9JAN
Je ne suis pas Charlie, de Marcel SEL
http://blog.marcelsel.com/2015/01/07/je-ne-suis-pas-charlie/

Mon ami Qudus a diffusé ce texte. Je m'y suis beaucoup retrouvé. Pas dans tout, mais beaucoup. Je n'ai pas écrit ‪#‎JeSuisCharlie. Mais j'ai posté des dessins qui m'ont paru pertinents pour parler du meilleur de l'esprit "bête et méchant". Hommage et reconnaissance. Je ne me suis toujours pas remis de la fois où Paul VI disait "Moi je crois mais je ne pratique pas". Ca doit faire 30ans, mais chaque fois que j'y repense je me marre. Au fait, peu de reprises de ce petit florilège de dessins. Je n'ai pas écrit #JeSuisCharlie, cette formule me gêne, comme tous les ‪#‎Je Suis... du reste. Je n'ai pas besoin d'"être" l'Autre pour en être solidaire, pour partager ses peines, ses rêves ou ses combats. Pour nouer alliance, approfondir une relation, aimer même. C'est même justement parce que je ne "suis" pas l'Autre que je respecte ses différences, que je le reconnais tel qu'il est. Qu'il me nourrit, justement, de ce qu'il n'est pas Moi.

11JAN
Lettre ouverte au monde musulman, de Abdennour Bidar
http://quebec.huffingtonpost.ca/abdennour-bidar/lettre-au-monde-musulman_b_5991640.html

Ben oui, beau texte, vaste chantier, dont nous sommes spectateurs. Ce qui ne veut pas dire passivité. Aux Musulmans eux-mêmes de répondre à ces questions, à nous, autres, de faciliter les bonnes dynamiques (celles qui concourent au vivre ensemble). Quelles voies cela empruntera-t-il ? Quel temps ? D'ici là, alliances autour de valeurs essentielles et communes ou similaires, compatibles; trouver des terrains communs; soutenir les forces vives - surtout ne pas jeter les indécis dans les bras des extrémistes par des incompréhensions et malentendus. Un gros effort à faire : comprendre, connaître, c'est à dire aussi considérer et reconnaître, respecter, quitte à critiquer sévèrement, en connaissance de cause.

 13JAN
Why did the world ignore Boko Haram attacks ?
http://www.theguardian.com/world/2015/jan/12/-sp-boko-haram-attacks-nigeria-baga-ignored-media

The millions in the streets of France were also protesting against Boko Haram, against AQMI, against Daesh, against Al Kaeda if anything like that is still there, etc. It was an answer to all terrorisms (be them "Moslem" or not) who want to suppress freedom (of expression here, of listening to music, of playing football, or laughing, ... there). I trust a day will come when in Lagos also, in the whole of Sahel up to East Africa, people will rise in protest, will unite against our common enemy, whatever the way (marching the streets is our custom in such cases, there could be many others to express anger and determination). Let us rise in protest, let us unite - and not only sit, pray and ask what is the government doing? what is the West doing? what are the Muslims doing? what is anybody but me doing?

Post by Qudus Onikeku : 6 African president were present in Paris, one of them sighted crying like an idiot, his country Benin is just two hours by road to nigeria. Where 2000 people reported dead, he shed no tears, he paid no visit and made no match. What a wonderful world. ‪#‎Baga ‪#‎Massacre is where 21st century humanity died. Hypocrisy is when our liberty of expression, weighs more than our humanity.

Had he gone to Nigeria, wouldn't he have been alone marching, abi ?

14JAN
Pour ceux qui, comme moi, n'ont pas eu leur exemplaire, un petit échantillon du Charlie Revival. Comme on aime, grinçant et solidaire, autodérision et attention au monde. On peut se moquer de tout, et même de soi. Du rire salutaire, et aux pisse-vinaigre, reprenez-en une gorgée bien déployée.




16JAN
Dans quelles conditions l'islam autorise-t-il la représentation du Prophète ?
http://abonnes.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/01/15/dans-quelles-conditions-l-islam-autorise-t-il-la-representation-du-prophete_4557365_4355770.html














Très intéressant, toujours bon de comprendre. Ya besoin d'être éclairés, pour tous.

 Le « musulman modéré », une version actualisée du « bon nègre »
http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2015/01/16/le-musulman-modere-une-version-actualisee-du-bon-negre_4557616_3212.html?_reload=1421430904816

Réaction à l'article du Monde intitulé : "Le 'musulman modéré', version actualisée du 'bon nègre' ". Désolé, mais pas bon cet article. C'est pas ce qui va dans le sens de la lutte à mener. Pour faire court : très significativement, il parle des "cathos" (qu'il définit de façon intéressante). Mais parler de Catholiques pour ceux qui sans pratiquer baptisent leurs enfants et se feront enterrer religieusement, c'est pas une injure. Ainsi peut-on parler de Musulmans dans les mêmes conditions sans "accoler" ou "singulariser".
En fait, la symétrie, sur laquelle repose la démonstration, ne tient pas. A "cathos", tel qu'il le définit, correspondrait "barbus", et non Musulmans qui correspond alors à Catholiques. Athée tranquille, que je le veuille ou non j'ai grandi en milieu chrétien J'ai vécu beaucoup en Afrique, notamment en pays d'Islam. J'y étais vu comme chrétien, ça allait de soi ,je ne me suis pas senti offensé ou accolé pour autant, tranquille dans mes convictions - sans me priver d'expliquer quand cela valait la peine. En fait, l'auteur ici parle plus de lui, et de sa relation qui semble complexe voire difficile à la culture religieuse dont il est issu, que de la question politique qu'il aborde. L'heure est à rassembler, dépasser des querelles (bon nègre) et faire face au présent.

17JAN
On Charlie Hebdo: A letter to my British friends
http://blogs.mediapart.fr/blog/olivier-tonneau/110115/charlie-hebdo-letter-my-british-friends

I didn't address much my English speaking friends during the last few days. My comments and reactions about what happened in France -which have so many links with what is happening daily in the world, and especially in Nigeria and East Africa - were more targeted to my fellow citizens. I was asked sometimes for translation. Rather, read this paper, I think it explains very well the situation here, what that newpspaper Charlie Hebdo represents here in France, what is our specificity and our point of view.
I do not agree 100% with what is said, but with most of it. There is fire on the mountain, sang Asa ( Asa Official).Joining forces need a big amount of mutual understanding.

18JAN
Manifestations à Zinder: 4 morts et 45 blessés, le Centre culturel français incendié
http://www.itele.fr/monde/video/manifestations-a-zinder-4-morts-et-45-blesses-le-centre-culturel-francais-incendie-107992

Manifs au Niger et dans le monde musulman. Des morts, pour une caricature qu'en plus je trouve assez sympa. Gouffre d'incompréhension. Je lis beaucoup de réactions ici qu'on pourrait résumer : "Sauvages", "Bandes de cons". FAUX, d'abord, bien sûr. Mais surtout TRES DANGEREUX. Rejeter ainsi, c'est se priver de comprendre, et surtout de convaincre. Eriger des murailles au lieu de jeter des ponts, renvoyer au lieu de rapprocher. On ne terrassera le djihadisme que si on rassemble, si on l'isole, si on convainc de sa nocivité, pas si on lui livre des troupes. C'est là-bas on s'en fout ? Mais ceux qui manifestent à Dakar, Niamey, ailleurs, leurs pères, frères, cousins, sont parmi nous, par milliers. Dans nos écoles aussi. Comprendre n'est pas se compromettre, c'est se donner les moyens de vaincre.

Sur une citation de Romain Gary

Très juste cette page de Romain Gary. Mais de là à la faire partager ... Combien de temps, de siècles, et surtout de luttes, a-t-il fallu aux institutions, aux pouvoirs, pour l'admettre, et cesser la répression ?? Nous jouissons d'une histoire de combats pour la reconnaissance de cette liberté, cette histoire-là n'est pas tellement partagée. Ne serait-ce pas justement notre impératif devoir de convaincre de sa pertinence ?

"(…) Seuls le manque de respect, L’ironie, la moquerie, la provocation même, peuvent mettre les valeurs à l’épreuve, les décrasser et dégager celles qui méritent d’être respectées. Une telle attitude (...) est pour moi incompatible avec toute adhésion politique à part entière. La vraie valeur n’a jamais rien à craindre de ces mises à l’épreuve par le sarcasme et la parodie, par le défi et par l’acide, et toute personnalité politique qui a de la stature et de l’authenticité sort indemne de ces agressions. La vraie morale n’a rien à redouter de la pornographie– Pas plus que les hommes politiques, qui ne sont pas des faux-monnayeurs, de Charlie hebdo, du Canard Enchaîné, de Daumier ou de Jean Yanne. Bien au contraire : s’ils sont vrais cette mise à l’épreuve par l’acide leur est toujours favorable. La dignité n’est pas quelque chose qui interdit l’irrespect et elle a au contraire besoin de cette acide pour révéler son authenticité."
Romain Gary in "La Nuit sera Calme", 1974

 19JAN
Defending ourselves agains atrocities, by Jibrin Ibrahim
http://blogs.premiumtimesng.com/?p=166595

Pour aller au-delà de l'horreur qui nous saisit, et comprendre mieux tenants et aboutissants du phénomène Boko Haram au nord Nigeria, cet article de mon ami Jibrin Ibrahim, que je salue ici, et que je remercie de nous éclairer. Nous sommes ensemble, contre les mêmes immondes. 20JAN
Le discours de François Hollande à l'Institut du Monde Arabe en intégralité













Tiens, pour ceux qui ne l'auraient pas écouté, le discours de François Hollande à l'Institut du Monde Arabe. Je le reprends de La Marseillaise, qui le rend accessible en intégralité. Que cela soit la position officielle de mon pays me plaît. On peut discutailler, se démarquer ici et là, mais l'essentiel est solide. Reste à mettre en œuvre. http://www.lamarseillaise.fr/flux-rss-la-marseillaise/a-la-une/35083-le-discours-de-francois-hollande-a-l-institut-du-monde-arabe-en-integralite
Et puisque j'y suis, pour ceux qui préfèrent lire, la version écrite: http://www.elysee.fr/chronologie/#e8342,2015-01-15,ouverture-du-forum-renouveaux-du-monde-arabe-l-institut-du-monde-arabe


21JAN
Entendu sur France Culture il y a plusieurs heures - ma mémoire des chiffres peut être approximative, mais l'ordre d'idées importe. En France, 85% des personnes interrogées partagent l'idée que l'homme actuel descend d'espèces anciennes disparues. On en est à moins de 60% aux Etats-Unis. Sondage dans le corps enseignant, toutes disciplines confondues. A la question "l'homme est-il le produit d'une évolution ?", Oui à 95% en France, 53% en Roumanie, 35% au Sénégal. Une fois l'étonnement passé, il ne s'agit pas de s'indigner, encore moins de stigmatiser, mais de prendre conscience qu'il faut faire avec une réalité (non pas l'accepter, mais la prendre en compte, le temps qu'elle change, ou qu'une action cohérente menée la fasse évoluer).

Humanity Against The Narcissists Of Death By Wole Soyinka
http://saharareporters.com/2015/01/13/humanity-against-narcissists-death-wole-soyinka#.VLW0TLNgBjw.linkedin

Que de lectures ! Voici un magnifique texte de Wole Soyinka (il l'a pas volé, son Nobel). Pour lui, face aux "narcissists of death" - fachistes fascinés par l'image de leur propre puissance mortifère - on ne peut que Mobiliser ou périr ("Mobilize, or perish!"). Bon slogan, le seul qui vaille. Mobiliser, largement, toutes les forces qui ne se reconnaissent pas dans la haine de l'autre et de la vie.

 23JAN
Niger: une lettre de Jean-Pierre Olivier de Sardan (anthropologue IRD, APAD)
http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-louis-couture/200115/niger-une-lettre-de-jean-pierre-olivier-de-sardan-anthropologue-ird-apad

Une très intéressante analyse des manifestations au Niger, par Pierre-Oliver de Sardan.

 27JAN
First lady Michelle Obama shakes hands with Saudi king. So?
http://edition.cnn.com/2015/01/27/politics/michelle-obama-shakes-hands-saudi-king/index.html

@Joachim Buwembo said : I remember a major diplomatic crisis that erupted between Iran and Zimbabwe because a visiting Iranian delegation was served dinner when there were women seated at the same table, including the lady foreign affairs minister. The Iranians refused to eat and left the country abruptly.

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So they left ? Good for them. As much as I respect the uses and ways of a religion, I have my owns and live by them, especially when I am at home and even when I visit others. I remember meeting a traditional ruler, actually the Kabaka, at the Uganda Embassy in Kampala. I did not flex my knee nor lie on the floor, but saluted him as respectfully as I can. Same; as a non-believer, I do not kneel at Church nor cross, but I stand, bareheaded, as this is our way to show respect. If anyone takes offence, too bad, because there is nothing offensive in my behaviour. The offence would come if I were imposed to behave diofferently. What Michele Obama did needs to be commended. The right way to interact in an intgercultural situation.
  
 
 
 










dimanche 29 juin 2014

Ramadan 2014

Je veux ici saluer et encourager tous mes amis, et au-delà tous les Musulmans de par le monde, qui aujourd’hui – et parfois depuis hier, comme en Côte d’ivoire -, entament le mois de Ramadan. Un mois de jeûne, de restrictions de plaisirs, mais surtout, si j’ai bien compris, de recueillement, d’examen de conscience, pour se rendre soi-même et le monde meilleur. Que ce mois leur soit bénéfique.
Mais ce moment ne concerne pas seulement les Croyants, comme il conviendrait. Dans le tourbillon qui agite le monde musulman, et qui propage ses effets bien au-delà, Ramadan est un enjeu de taille, marqué souvent à rebours de son sens par une recrudescence des affrontements et des horreurs. Au point de fausser la vision, et de troubler les images comme les esprits.

L’essentiel à ne pas perdre de vue, c’est que nous assistons d’abord et surtout à une guerre de religion au sein de l’Islam, à un affrontement entre Musulmans. Dont l’immense majorité des victimes d’ailleurs sont des Musulmans – ce qu’on oublie souvent. Affrontement complexe, à plusieurs niveaux, aux multiples imbrications. Affrontement  entre monarchies sunnites du Golfe qui se disputent l’influence en finançant ça et là conflits armés et mouvements terroristes. Affrontement entre ces fondamentalistes là et leurs homologues chiites, pour la suprématie sur le monde musulman. Je passe sur ce qui oppose tous ces partisans de théocraties aux Etats autoritaires peu ou prou laïques, héritiers d’Atta Turk ou du nassérisme.  De quoi s’y perdre, j’en conviens.
Mais raison de plus, j’y reviens, pour garder à l’esprit l’essentiel. Tous ceux-là, autant qu’ils sont, si ennemis qu’ils paraissent, ont deux choses en commun. Tous sont littéralistes, fondamentalistes, des partisans du retour à la lettre  du Livre, à l’Islam des origines (en y rajoutant fantasmes et obsessions, rigueurs et interdits – une religion de la Loi, qui pourchasse le plaisir et la vie, mortifère). Tous s’en prennent aux Autres, incroyants, Chrétiens, mais aussi en Orient Bouddhistes et alia, en invoquant des menaces contre leur identité, la lutte contre un quelconque Satan, mais surtout, dans leur conflit interne, pour se donner des gages de meilleur défenseur de la Foi, sur le mode « plus Musulman que moi tu meurs ». Ce combat extérieur, qui ne nous affecte que trop !, est somme toute relativement marginal.

Car tous ont pour ennemi principal non pas les non-Musulmans, mais l’autre Islam. Celui qui est accueil et célébration de la vie, adaptation et insertion dans le monde, spiritualité et affaire de conscience, ancré souvent dans une tradition culturelle de grande richesse que les fondamentalistes font tout pour extirper. Un Islam qui se réclame du texte, à interpréter dans la vie d’aujourd’hui, et non de la lettre, figée, de ses Ecritures. Un Islam de l’ouverture et de la liberté de conscience, confiant dans son identité et tolérant, dialoguant. Un Islam que j’ai maintes fois rencontré, que je respecte et dont j’apprécie de nombreux aspects – et surtout bien des pratiquants. Un Islam qui n’a pas de problème de compatibilité avec la République et la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, dont il peut s’approprier et défendre les valeurs.
Un Islam qui a aussi du mal à se définir et à s’affirmer, à se proclamer clairement, après des siècles de littéralisme dominant, de traditions pesantes, d’oppression coloniale aussi qui l’a réduit à la défensive, en butte qu’il est à la guerre à outrance que lui mènent les conservateurs fondamentalistes qui se sentent menacés dans leur pouvoir et veulent garder, ou reprendre, leur ascendant sur la Oumma, la communauté des Croyants.

En fait, l’immense majorité des Musulmans aspire à la paix, à la liberté, à la jouissance de ce que ce monde – par ailleurs bien difficile souvent, avec tant d’inégalités et d’injustices – peut offrir, dans le respect des valeurs et de la morale que chacun choisit. Dans le pluralisme pourvu que chacun puisse vivre son identité, ou se la bricoler dans les changements qui font son vécu.
Si elle y aspire, cette immense majorité n’y est pas encore acquise car tout cela est en changement, en construction, les cadres conceptuels et religieux ne sont pas encore diffusés et légitimés. Des pans entiers de cette majorité peuvent se laisser attirer par le discours radical des fondamentalistes, qui parlent haut et fort, vocifèrent, tandis que la parole d’un Islam de paix (je l’appellerai ainsi) se fait peu ou pas entendre, dans et hors de la communauté musulmane.

Pourquoi ce silence, ou cette sourdine ? Plusieurs causes peuvent être invoquées.
Je soulignerai notamment le manque de moyens. Les lettrés, les religieux, les faiseurs d’opinion tenants de cet Islam de paix ne bénéficient pas des ressources dont sont arrosés prédicateurs, mouvements et associations dites caritatives (salafistes et autres obédiences de tout poil) par les puissances du Golfe, pour ne citer qu’elles. Ils ne bénéficient pas non plus d’une exposition sur les médias de grande diffusion, qui ne tendent leurs micros et ne prêtent leurs écrans qu’aux extrémistes dont ils font ainsi (inconsciemment ?) le jeu en renforçant jour après jour l’idée d’un conflit inter-religions, et une image d’un Islam uniformément liberticide, hostile et violent.
Il y a aussi le terrorisme idéologique, quand toute parole prônant l’évolution, ou la modération, se trouve traitée d’impie et se trouve sommée de se justifier dans une logique de conformité à la lettre qui n’est justement pas la sienne. Quand toute condamnation ferme et totale de certaines pratiques est accusée d’être (et parfois vécue comme) une trahison de l’Islam en lui-même. On a connu ça, quand d’aucuns ne pouvaient  condamner les crimes de Staline sans devenir ennemis de la classe ouvrière. Ces accusations a priori – doublées d’une solidarité mal pensée – font effet de bâillon. Renforcé, autant que de besoin, par le terrorisme pur et simple, qui attente aux personnes, parfois à leur vie, qui portent publiquement la parole d’un Islam de paix, qui condamnent fortement les errements et les crimes commis au nom de l’Islam. L’assassinat, tout dernièrement d’un imam modéré à Mombasa en est un exemple parmi tant d’autres.

Dès lors, en ce début de Ramadan, il faut savoir ce qui se passe et comment se situer.  L’ennemi n’est pas l’Islam. Il est ceux qui, au sein de l’Islam – mais aussi ailleurs, sous d’autres références religieuses ou idéologiques – prônent le renfermement identitaire, la haine de l’Autre, la Loi comme interdit et non protection des libertés, la morale comme répression ou expiation et non comme régulation du vivre ensemble. Ceux qui au final ont des pulsions mortifères (à l’instar des fascistes espagnols qui criaient « Viva la muerte ! »), au lieu de célébrer le bonheur de vivre ensemble (« les roses (…) la vie (…) la lumière et le vent » comme Aragon le fait dire à Manouchian, au moment de mourir exécuté par les Nazis).

Il faut savoir nouer des alliances, aider les tenants d’un Islam de paix dans leur combat contre les rétrogrades. Ce combat, eux seuls peuvent le mener, mais ils ont besoin d’appui, d’assistance – dans la forme qu’ils souhaiteront – pour rassembler la masse des Croyants qui ne demande qu’à être rassurée dans sa foi et dans son aspiration à vivre. C’est leur affaire, sur le plan religieux, mais c’est notre affaire à nous tous aussi car la prolifération de la peste brune, ou vert foncé, parmi nos populations, ne peut qu’affecter sérieusement notre vivre ensemble. Il faut qu’ils s’expriment, haut et clair, à l’égard des leurs, et des Autres, sur ce qu’est leur religion – et condamner fermement et sans relâche ce qui lui est contraire mais qui s’en réclame. Il faut que leur parole soit relayée, diffusée, quel l’on entende une autre parole sur l’Islam que celle des terroristes et fondamentalistes. Les médias ont un grand rôle à jouer, d’information et non plus de sensation. Il faut donner à voir l’image de l’Islam de paix, tel qu’il est partout, tranquille et laborieux, mais aussi donner à voir son hostilité à ceux qui l’attaquent, son combat contre les extrémismes. Il faut progressivement changer la perception de l’Islam chez les Autres, faire comprendre sa complexité, renforcer les alliances autour des valeurs communes de paix et de liberté.


Puisse ce mois de Ramadan permettre de progresser dans ces voies.

vendredi 5 octobre 2012

En invoquant le blasphème, c'est la liberté qui est visée


Sous ce titre, dans l'édition du Monde d'aujourd'hui, une très intéressante contribution de Rachid Azzouz, Mazarine Pingeot, Philippe-Gabriel Steg, Mohamed Ulad et Isabelle Wekstein, dont je retiens quelques extraits.
Après avoir évoqué des cas où la question du blasphème est au coeur de l'actualité (projection au sol de versets à Toulouse, demande de l'OCI de reconnaître le blasphème dans le droit international, revalorisation de la prime contre Rushdie) ...


(...)  Il apparaît clairement que, derrière le blasphème, c'est la liberté religieuse qui est en jeu.
Ce qui se joue au travers de ces phénomènes simultanés est une double guerre. La première est une guerre menée au sein du monde arabo-musulman par des minorités financées par les forces les plus rétrogrades de l'islam wahhabite et chiite pour imposer par la force des dictatures théocratiques islamistes à une majorité souvent indifférente et une minorité démocrate mais apeurée. La seconde est une guerre d'intimidation menée par les mêmes contre l'Occident et sa liberté de pensée et d'expression, guerre qui se joue ici.
Dans ce double conflit, toute politique d'apaisement ou de compromis avec le terrorisme, que ce soit celui de la pensée ou celui des bombes, n'est pas seulement une capitulation inutile, c'est un coup de poignard dans le dos des démocrates et des libéraux du monde arabo-musulman. (..)



Je voudrais  réagir à leur évocation de la majorité musulmane "démocrate mais apeurée". Ce dernier mot est-il juste ? Intimidée certes, piégée - figure classique - entre la prise de distance, qui lui vaut l'accusation d'être contre l'Islam de la part des extrémistes, et le silence - qui la rend de fait complice et favorise dans la société l'amalgame et la peur de l'Islam, perçu en bloc. 
Il est grand temps que les Musulmans modérés, démocrates, éclairés, normaux –peu importe l’appellation : les héritiers de ce que des siècles d’Islam ont produit de meilleur -  s'expriment  fort et clair sur quelques points cruciaux, prennent nettement position. Et que les médias relaient haut et fort cette expression.
Au moins trois points. 
D'abord, une nation ou communauté n'est pas responsable des agissements d'un de ses membres, ou d'une minorité en son sein. Les Musulmans en sont victimes, mais les réactions à "L'innocence...." procèdent de cette même attitude. 
Ensuite, la loi ne saurait considérer comme crime ou délit un fait de nature religieuse (blasphème, apostasie, ...). Avancée de la Révolution, le combat d'idées se mène par les idées. 
Enfin, le sacré pour soi ne l'est pas forcément pour les autres. On peut le regretter, mais on doit l'accepter.

samedi 29 septembre 2012

Les Shebab dans l’est africain : tumeur et métastases (1) la tumeur


Un an après l’enlèvement d’une Française, les Shebab sont chassés de Kismaayo.


Triste anniversaire
Voilà un an demain qu’un groupe armé venu de Somalie enlevait la française Marie Dedieu, dans l’archipel de Lamu. Elle devait mourir moins d’un mois après, faute des soins que son cancer à un stade avancé exigeait. Une semaine auparavant, c’était une anglaise qui avait été enlevée, selon un scénario identique, après que son mari qui avait tenté de résister eut été abattu. Judith Tebutt a été libérée en mars 2012, contre versement d’une forte rançon.
Le procès d’un membre du personnel de l’hôtel de Kiwayu où avait eu lieu le kidnapping, accusé de complicité, a fait ressortir le rôle de riches Somalis du coin, pour fournir la logistique des raids effectués par des équipages locaux. Une telle opération pouvait se révéler lucrative en rétrocédant les otages pour une poignée de milliers de dollars aux Shebab qui contrôlaient la partie sud du pays. Eux pouvaient s’en servir dans leur visée terroriste, et les négocier à fort prix.
Ces deux attaques à partir de la Somalie contre des touristes étrangers ont provoqué, au mois d’octobre suivant, l’invasion par le Kenya de la bande frontalière pour nettoyer la zone et faire cesser ces attaques désastreuses pour l’économie touristique, et la sécurité du pays.
Où en est-on de cette branche du conflit qui s’étend du Sahel à l’Afrique de l’Est ?
Elle ne manque pas d’actualité : les forces kényanes, avec celles de l’Union Africaine (AMISOM) ont pris ce vendredi 28 septembre la ville de Kismaayo, la dernière place tenue par les Shebab.

La prise de Kismaayo
Cette victoire met fin au contrôle du sud de la Somalie par cette mouvance fondamentaliste et terroriste liée à Al-Qaida,.
Les Shebab en avaient pris le contrôle en 2007 lors qu’ils avaient débandé les Tribunaux Islamiques  – une organisation fondamentaliste du même tonneau - qui y exerçaient leur pouvoir.
Elle est l’aboutissement d’un processus de reconquête qui aura duré un an.
Les forces de l’AMISOM (African union Mission in SOMalia), avaient été dépêchées sur place en 2007 par l’Union Africaine pour soutenir le gouvernement de transition somalien (TFG) qui ne contrôlait quasi rien d’un pays en situation d'anarchie, éclaté entre divers pouvoirs et mouvances, dont la plus virulente était les Shebab. Ceux-ci avaient pour objectif l’établissement d’un Etat islamique, et une stratégie de terrorisme régional. L’AMISOM a reçu mandat des Nations Unies l’année suivante. Composées essentiellement de soldats ougandais et burundais, soutenues par Djibouti et la Sierra Leone, ses forces étaient confinées dans certains secteurs de la capitale, Mogadiscio. Elles tentaient d’œuvrer de concert avec les faibles troupes du gouvernement du TFG.
Ce n’est qu’en août 2011 que la situation a commencé à évoluer, quand les Shebab ont abandonné la plupart de leurs positions dans Mogadiscio. Tout en y conservant de fait des bastions, qui ont encore un moment gelé la situation.
Cependant, l’intervention kényane dans le sud où les Shebab avaient établi l'essentiel de leur pouvoir, avec Kismaayo comme centre stratégique, a provoqué un affaiblissement de leurs positions.
L’AMISOM s’est trouvée renforcée, puisque les forces terrestres kényanes sont venues rejoindre les soldats ougandais et burundais sous un même commandement opérationnel – tandis que le Kenya conservait autonomes ses moyens aériens et navals engagés dans l’opération. De nombreuses réunions de concertation ont eu lieu à Nairobi et Addis-Abeba pour coordonner les activités.
A partir de janvier 2012, l’AMISOM à partir de Mogadiscio a pu progressivement desserrer l’étau et reprendre, avec la Somali National Army, bras armé duTFG, le contrôle de zones de plus en plus grandes du pays, vers le sud, tandis que les Kenyans progressaient en sens inverse.
Un pas décisif a été effectué en juin dernier avec la prise d’Afhadow, dont les Shebab avaient fait un de leurs grands centres militaires. La route de Kismaayo, le port capitale du sud de la Somalie, était désormais ouverte, d’autant que des bâtiments de la marine kényane avaient pris position en face de la ville et commencé le 23 août à bombarder les défenses militaires et les zones où les dirigeants shebab étaient supposés résider.
La progression s’est faite lentement, avec la prise de bourgs en chemin, Miido le 31 août, Biibi et Harbole le 5 septembre.
La prise de Kismaayo semble avoir été le résultat d’une ruse. Alors que tout laissait croire à une offensive imminente, appuyée par l’aviation, des troupes terrestres de l’AMISOM massées autour de la ville, ce sont des troupes kényanes, acheminées par un navire de guerre récemment acquis, qui ont débarqué nuitamment dans le port et facilité la prise de contrôle de la ville, apparemment sans se voir opposer de grande résistance.
Sans Kismaayo, les Shebab ne disposent plus d’aucune localité d’importance, d’accès à la mer, de voies d’approvisionnement ni de positions fortes. Le Sud Somalien n’est plus sous leur contrôle.

Une victoire africaine
Il est intéressant de noter ce développement, qui marque la défaite d’une branche importante, et certainement la plus anciennement implantée, de la nébuleuse fondamentaliste et terroriste, liée à Al-Qaida, qui se déploie en Afrique d’est en ouest et dont les autres relais d’importance sont Boko Haram au nord Nigeria, Aqmi et des filiales au Sahel. Une bonne nouvelle là où il y en a peu.
Intéressant aussi que ceci ait été le résultat d’une intervention concertée des Africains eux-mêmes, fort peu appuyés par la communauté internationale. Que l’AMISOM soit financée, même largement, par l’ONU ne change rien à l’affaire. Il est en général de bon ton de considérer avec condescendance l’inefficacité de l’Union Africaine, et des pays du continent. De se désoler de leur incapacité à gérer leurs conflits. De tenir pour évidence leur absence de moyens, et leur inaptitude à les utiliser. Quand les Kenyans sont intervenus en Somalie, nombre d’observateurs ont souri, et prédit que les farouches guerriers somaliens n’en feraient qu’une bouchée. Et l’AMISOM a fait longtemps ricaner. Il y a certainement une leçon à tirer, et il conviendrait de rendre justice.
Intéressant enfin que, ceci qui précède expliquant peut-être cela, on n’en entende si peu parler dans nos médias, tout au plus des articles relégués dans la rubrique Monde. Pour spécialistes avertis. DESOLANT
Cependant, si les Shabab ont perdu le sud de la Somalie, le problème reste grave : leur influence dans la région, et la capacité de nuisance de leurs réseaux sont toujours là.

lundi 23 juillet 2012

How to worship the Nigerian god

Excellent, ce texte de John Elnathan, publié le 12 juillet dans DAILY TIMES, un journal nigérian. Caustique, décapant, mais si vrai. Si vous voulez comprendre l'importance du religieux dans le quotidien de quasi tout le monde là-bas. Comment ca fonctionne. Ca prête à sourire, mais il y a quelque chose à saisir là dedans, dans cette religiosité sans spiritualité, dans cette foi sans transcendance, dans cette piété sans morale, qui me reste mystérieuse et qui structure l'intégration de tant de gens dans la modernité.

The Nigerian god is one. It may have many different manifestations, but it is essentially different sides of the same coin. Sometimes, adherents of the different sides may fight and kill each other. But Nigerians essentially follow the Nigerian god.
This article is for all those who want to become better worshippers. If you are a new or prospective convert, God will bless you for choosing the Nigerian god. This is just how you must worship him.
First, you must understand that being a worshipper has nothing to do with character, good works or righteousness. So the fact that you choose to open every meeting with multiple prayers does not mean that you intend to do what is right. The opening prayer is important. Nothing can work without it. If you are gathered to discuss how to inflate contracts, begin with an opening prayer or two. If you are gathered to discuss how to rig elections, begin with a prayer. The Nigerian god appreciates communication.
When you sneak away from your wife to call your girlfriend in the bathroom, and she asks if you will come this weekend, you must say—in addition to “Yes”—“By God’s grace” or “God willing”. It doesn’t matter the language you use. Just add it. The Nigerian god likes to be consulted before you do anything, including a trip to Obudu to see your lover.
When worshipping the Nigerian god, be loud. No, the Nigerian god is not hard of hearing. It is just that he appreciates your loud fervour, like he appreciates loud raucous music. The Nigerian god doesn’t care if you have neighbours and neither should you. When you are worshipping in your house, make sure the neighbours can’t sleep. Use loud speakers even if you are only two in the building. Anyone who complains must be evil. God will judge such a person.
Attribute everything to the Nigerian god. So, if you diverted funds from public projects and are able to afford that Phantom, when people say you have a nice car, say, “Na God”. If someone asks what the secret of all your wealth is, say, “God has been good to me”. By this you mean the Nigerian god who gave you the uncommon wisdom to re-appropriate public funds.
Consult the Nigerian god when you don’t feel like working. The Nigerian god understands that we live in a harsh climate where it is hard to do any real work. So, if you have no clue how to be in charge and things start collapsing, ask people to pray to God and ask for his intervention.
The Nigerian god loves elections and politics. When you have bribed people to get the Party nomination, used thugs to steal and stuff ballot boxes, intimidated people into either sitting at home or voting for you, lied about everything from your assets to your age, and you eventually, (through God’s grace), win the elections, you must begin by declaring that your success is the wish of God and that the other candidate should accept this will of God. It is not your fault whom the Nigerian god chooses to reward with political success. How can mere mortals complain?
The Nigerian god does not tolerate disrespect. If someone insults your religion, you must look for anyone like them and kill them. Doesn’t matter what you use—sticks, machetes, grenade launchers, IED’s, AK47’s.
The Nigerian god performs signs and wonders. He does everything from cure HIV to High BP. And the Nigerian god is creative: he can teach a person who was born blind the difference between blue and green when the man of god asks, and he can teach a person born deaf instant English. As a worshipper you must let him deliver you because every case of sickness is caused by evil demons and not infections. Every case of barrenness is caused by witches and has no scientific explanation. So instead of hospital, visit agents of the Nigerian god. But the Nigerian god does not cure corruption. Do not attempt to mock him.
If you worship the Nigerian god, you are under no obligation to be nice or kind to people who are not worshippers. They deserve no courtesy.
The Nigerian god is also online. As a worshipper, you are not obliged to be good or decent on Facebook or twitter all week except on Friday and Sunday, both of which the Nigerian god marks as holy. So you may forward obscene photos, insult people, forward lewd jokes on all days except the holy days. On those holy days, whichever applies to you, put up statuses saying how much you are crazy about God.
These days, the Nigerian god also permits tweets and Facebook updates like: "Now in Church" or "This guy in front of me needs to stop dozing" when performing acts of worship.
In all, the Nigerian god is very kind and accommodating. He gives glory and riches and private jets. And if you worship him well, he will immensely bless your hustle.

dimanche 1 juillet 2012

Deux églises attaquées à Garissa


LE MONDE 01/07/2012 - 17h41
Se garder de confondre l'islam et les fondamentalistes intégristes ou leurs prolongements armés que sont les mouvements politiques qui font du terrorisme leur moyen d'action - comme c'est le cas des Shebabs de Somalie. Garissa est une ville kényane dont la population en grande majorité appartient à l’ethnie somalie (pas confondre avec les citoyens somaliens), de tradition musulmane. Les Shebabs qui sont combattus par l'armée kenyane s'en prennent aux chrétiens,Kenyans exogènes, installés dans la ville

Il y a donc une stratégie visant à créer une solidarité ethnique entre somalis du Kenya et de Somalie, en même temps qu'une solidarité religieuse entre Musulmans contre les Chrétiens. Ce sont les fondamentalistes qui veulent entraîner le conflit - dans l'Est africain comme ailleurs de par le monde - sur un terrain d'affrontement religieux. il faut bien se garder de les y suivre, et favoriser la solidarité avec tout ce que l'Islam compte de modérés, de tolérants. Les aider à vaincre.

lundi 17 janvier 2011

Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu'une forêt qui pousse

C'est d'Abd el Malik, à propos du vivre ensemble et de l'image de l'Islam, regrettant qu'on ne voie que les extrémismes et les crises, sans percevoir ce qui se passe au jour le jour, dans l'immense majorité modérée.
Joli, non ? Même si ce n'est pas de lui, mais un proverbe immémorial, il fallait le dire.

Il a dit plus, au gars qu'il avait en face :
" Vous savez quoi de l'Islam ? Moi je viens d'un quartier, un quartier difficile. La communauté musulmane, les Musulmans, c'est beaucoup plus complexe que ce que vous dites.
On est pris en otages par certaines personnes, une minorité. Et vous, vous faites la promo de ça ! Vous savez très bien qu'un arbre qui tombe fait plus de bruit qu'une forêt qui pousse, et ces gens-là, ils sont spectaculaires, ils font beaucoup de bruit. Ils prônent une vision totalement décalée de l'Islam, qui n'est pas l'Islam.

Abd al Malik - Photo : BFC

Pourquoi vous ne parlez pas, à un moment donné, des gens positifs, des gens qui font avancer les choses, qui comprennent que la spiritualité de l'Islam, ce n'est pas quelque chose de l'ordre du privé, mais de l'ordre de l'intime. et qu'on a besoin de ces valeurs républicaines, laïques, démocratiques , pour garantir le fait qu'on soit juif, chrétien, boudhiste ou musulman, qu'on puisse vivre ensemble.Il y a énormément de musulmans qui sont dans une démarche comme ça.
Aujourd'hui, il y a beaucoup de peur, les gens surfent sur la peur. Aussi, à un moment donné, il faut qu'on sorte des peurs.
Pou r moi, il y a un défi essentiel qu'on doit tous relever aujourd'hui, qui est relever le défi du VIVRE ENSEMBLE. La France d'aujourd'hui n'est pas la France d'hier.
Aujourd'hui, la diversté n'est pas une tare, c'est un cadeau.
On doit trouver ce qui nous rassemble. Pourquoi toujours chercher ce qui nous sépare ? C'est là le problème."

Il aurait pu s'adresser à l'ensemble des médias.
Quel défi que de faire entendre la poussée des feuilles, de faire sentir la croissance des troncs !
Mais aussi, il faut que ceux-là dont ils parlent, lui par exemple, les autres, se fassent entendre, se prononcent haut et clair.
Que ne s'emparent-ils du vent comment le font les filaos, les pins, les chênes ?

mercredi 12 janvier 2011

La culture forte de Laferrière

Encore une fois, Dany Laferrière est inspiré. Il est très certainement ma dernière grande découverte en date, arrivé dans mon paysage quand Haïti s’y profilait en termes d’amitié, heureuse coïncidence.
J’avais souri charmé au Je suis un écrivain japonais, j’avais du coup sauté sur Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, avec ravissement, avant de me plonger dans l’envoûtement de l’Enigme du retour. Et chaque fois que je l’avais entendu à la radio, un plaisir d’humour, d’humanité substantielle, de fulgurances.

Le séisme du 12 janvier est passé par là, il y a un an jour pour jour. Le Nouvel Obs publie une excellente interview, à lire dans son entier 
Mais je veux ici en retenir deux extraits, qui tournent autour d’une seule idée à mes yeux majeures.

"D’autre part, les pays de la Caraïbe ont besoin de tourisme pour vivre. Or s’il n’y a pas une culture forte, ça va être du tourisme sexuel… Il faut créer l’image que si l’on vient en Haïti, c’est pour autre chose: parce qu’il y a de la vie, que le pays est habité, qu’il y a des gens à rencontrer… Ça pourrait donner une autre proposition de voyage. Pas de tourisme: de voyage! Allez donc voir Haïti, plutôt que d’envoyer de l’argent aveuglément en vous demandant où il va. Allez voir, vous rencontrerez des gens, vous nouerez des partenariats, de quelque manière que ce soit. Vivez cette expérience avec des individus qui, tout de même, sont indomptables! Allez voir ces gens qui ont résisté aux séismes, aux inondations, aux élections, à tout! "
"D. Laferrière.- Oui, c’est pour ça que je ne cherche pas de légitimité territoriale. Même dans mes livres, je n’ai jamais caché mon passé… Au contraire. Je ne cherche pas une pureté nationale parce que je crois au mixage. Pas exactement au métissage, mais à une forme d’hybridité. Il y a beaucoup d’écrivains du sud qui viennent dans le nord et qui gomment leur expérience du nord quand ils retournent chez eux. Moi je souhaite que cette expérience soit connue. Je ne veux pas avoir pensé plus de trente ans à l’extérieur et que ça ne se sente pas! Ce serait une fausseté, il faut que ça se voie. Ça se vit. Il faut que les gens qui sont toujours restés à l’intérieur voient que quelqu’un est parti, puis revenu. Dans le temps, on peut acquérir de nouvelles expériences, il y a la possibilité de bouger dans sa structure humaine. Quand un jeune homme voit que c’est possible sans perdre de son essence, c’est énorme. Oui, on peut voyager très longtemps et parler de l’odeur du café. On peut faire ça. On peut cumuler, additionner les cultures, rester ouvert au reste du monde et sans risque de perdre son essence. On peut changer, et garder des rapports souterrains avec ce que l’on a été."
D’abord, quel encouragement à nous qui, avec Geneviève, prévoyons justement un voyage en Haïti, à la fin avril, au sens qu’il donne au voyage, d’aller à la rencontre, de « nouer des partenariats », de « vivre avec ». Ce que nous essayons de faire depuis toujours, je crois. Depuis l’Ouganda où on a vite vu que la faune des parcs, certes, les paysages somptueux, assurément, mais que l’intérêt véritable était les gens. Partager avec eux, mesurer ce qu’on a de commun, malgré parfois toutes apparences, se frotter à leur différence pour la découvrir mais aussi pour se connaître à cette épreuve. Car on s’y met en danger, il y a péril, mise à nu de soi, on se découvre. Passage obligé pour se retrouver, pour que l’échange se fasse.
D’où ce qu’il dit d’essentiel : oui, on peut partager avec d’autres cultures, changer à leurs contacts, profondément même (« bouger dans sa structure humaine »), j’ajouterais se bonifier à cet échange. Et tout cela « sans perdre son essence » s’il y a une culture forte.
C’est là le point central. Toutes les réactions de repli sur soi, individuelles ou collectives, les peurs au contact de l’autre, de son intrusion, sont symptômes de faiblesse, de vulnérabilité. On n’est perverti, déculturé, assimilé, ou quelque soit le terme, que si son essence ne résiste pas au frottement, cède au contact.
C’est la leçon de Lamu, qui absorbe la modernité tel qu’en lui-même, depuis trente ans qu’on le connaît. C’est aussi ma vie, en quelque sorte.