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dimanche 22 octobre 2017

Périple YAKRO/ BKO, by bus.


J’avais décidé qu’une fois terminée la conférence, j’irais à Bamako suivre les quelques petits projets que j’essaie d’y mener. Et ce serait en bus, vus les tarifs par avion, prohibitifs comme dans toute la région. 25 000 CFA contre plus de 250$ pour les « low cost » aériens, autour de 400 pour les compagnies établies, ya pas photo. Ca pose une vraie question d’ailleurs. Pourquoi si cher ? Sur des distances comparables (et la distance au final compte peu), on voyage pour moins de 100€ sur les lignes intérieures nigérianes, ou en Afrique de l’Est. Où est l’erreur ? Manque de compétitivité des compagnies, ou étranglement par les taxes et droits ? Et nul qui proteste et fait pression, tant parmi ceux qui prennent l’avion rares sont ceux qui payent de leurs deniers, et pour les autres, l’avion appartient à un autre monde. Fin de la digression.
Notre itinéraire, en violet.
Je m’étais donc renseigné. Le bus quitterait Yamoussoukro le matin à 5h, et on me promettait une arrivée possible à 22h. Le temps ne me manquait pas. Billet payé, place réservée, on m’avait bien sermonné d’être à l’heure, et – service personnalisé – on m’a même appelé à 4h15 pour me demander si j’étais en route, ou pour vérifier que je m’étais bien réveillé. La gare routière baignait encore dans la torpeur du halo de brume que peinaient à traverser les lampadaires. Mon arrivée a créé un début d’agitation, et soulagé de l’impatience. Apparemment on n’attendait que moi, seul passager à embarquer semblait-il. Sur les bancs devant le minuscule bureau de la compagnie les silhouettes s’ébrouent. On enregistre mon bagage et me voilà placé sur un des rares sièges qui restent mais bien devant, entre un gars peu loquace et un jeune qui part à Kankan, en Guinée, enterrer son père. Ce sera un bon compagnon.

Une idée de l'ambiance autour de l'arrêt du bus, vers 5h.
On démarre donc, et avant l’heure. J’apprendrai qu’en fait le bus a quitté Abidjan à 22h la veille, et a passé la nuit à Yamoussoukro. Seulement pour m’attendre ? Trop d’honneur, je ne pense pas. Et j’aurais pu tout aussi bien partir à 1 ou 2h du matin, si on m’avait dit. Plutôt je crois pour le timing des étapes suivantes. Mais on comprend que les passagers aient eu hâte. Ca ne faisait que commencer.

Première halte, tout juste à la sortie de Yakro, sitôt terminée la vaste avenue à deux fois trois voies, et que commence la longue petite route vers le nord. Barrage. Herses et barre à pointes sur roues. Quelques personnes autour, de vagues uniformes. Un homme en postures d’autorité s’affaire, fait fermer la voie. Le jeune contrôleur du bus (le « conductor » ou « spanner boy », en Afrique anglophone, le gars à tout faire, pour toute situation, une fois les billets vérifiés) descend et va de l’un à l’autre, revient, parle au chauffeur, repart. Le barrage se lève, accord a été trouvé, certainement élevé, on peut vraiment partir.
Plus loin, sur la route, il y aura une dizaine d’autres points de contrôle, qu’on passe parfois sans s’arrêter, ou à peine, le temps que le chauffeur tende la main à l’uniforme qui s’approche.

Il est à peine plus de 7h quand on arrive à Bouaké. Tout est humide d’un crachin maussade, dans le petit jour blême. Le bus se gare dans un méchant espace clos de parpaings. Tout le monde descend. Le sol est boueux, flaques, gravats piétinés. Ca grouille autour du bus, à grands cris, pour charger des tas de ballots et les esquicher dans les soutes, à grands coups de tatanes. Toute proche, une rangée de petites vendeuses – surtout des femmes – qui proposent sodas, sacs à dos, parfums, viande grillée, un brouet léger de céréales bien chaud, qui a grand succès, des sandwiches aussi, où dans une demi-baguette bien blanche on entasse force victuailles diverses. Je cherche mon bonheur, à cette heure de la journée. Mais d’abord les toilettes. On me les montre, au fond. Plus que rudimentaires. Trois
Ajouter le crachin, un sol défoncé trempé
cubicules à ciel ouvert, un trou carré dans le béton, une porte qui a du mal à fermer. Ca fera. Je jette ensuite mon dévolu sur une grosse dame qui fait des beignets fort appétissants. Quatre feront du bien. 80 CFA, 12 centimes d’Euro. Ce travail n’est pas rémunéré. Mais je voulais boire quelque chose de chaud, et ne trouvais rien aux alentours. Mon voisin guinéen aussi d’ailleurs. On demande, et on nous désigne, un peu plus bas, à une centaine de mètres, une gargote. Le bus ne partira pas de sitôt, on y va. Bingo ! Sous un auvent, au milieu d’un comptoir où on peut s’asseoir, un gars manie ses machines. Bouilloire et petit percolateur. Nescafé ou expresso ? Ca ne se discute pas. Avec les gestes d’un barista italien, il vide d’un coup sec le réceptacle, remplit de poudre, fait couler. Délicieux café. Très bonne initiative commerciale, l’expresso de rue ! J’en avais déjà vu un, et dégusté, dans un petit kiosque à Abidjan.

Malgré cette bonne surprise, je ne peux m’empêcher de comparer avec le transport par bus en Afrique de l’Est, sur toutes les routes que j’y ai prises. Ici chaque compagnie fait arrêt à son propre espace, situé chaque fois au profond de la ville, ce qui oblige à des détours par des ruelles (Korhogo, Sikasso) parfois totalement défoncées comme à Bougouni. Et pour aboutir à des lieux où rien n’est prévu pour le passager, sauf un ou deux maigres tabliers. Et ça dure des heures. Là-bas, les arrêts se font le long de la route, sur des espaces spécifiques aménagés – souvent couplés à des stations-services – des magasins, de la restauration (locale, et de qualité), des toilettes décentes, et tout un car est servi, a consommé, est reparti en 15-20mn. Rien à voir. La raison m’échappe.

Il est déjà presque 8h30 quand on quitte Bouaké. Le ruban de goudron défile, avec pas mal de nids de poule qui font zigzaguer le bus. Somnolence, lecture, bavardages. Mon voisin est donc Guinéen. Mais né en Côte d’Ivoire. Son père s’y était établi jeune, avait travaillé, et fini par posséder un atelier de mécanique florissant, plus machines qu’autos, et lui y travaille encore, avec ses frères. Le père, arrivé à la retraite, s’est retiré à Kankan, après tant d’années. Je lui pose la question de la nationalité. Il se dit spontanément guinéen. Devenir Ivoirien ? la question ne se pose même pas, ça ne se fait pas. Ces pratiques si restrictives, ce refus du droit du sol, un peu partout d’ailleurs, me laissent perplexe. Etranger, toujours, ad vitam aeternam, et ça semble naturel. Ca interroge aussi d’ailleurs sur l’acquisition de la nationalité, chez nous. Comment est-ce vécu ? Intériorisé ?

Le bus ressemblait à quelque chose comme ça
Entre temps, drame. A peine sortis de Bouaké, alors que j’avais prévu de bien m’en servir en chemin, voilà mon téléphone bloqué. J’avais bien reçu la veille après-midi, un dimanche, un avis me demandant de passer dans une boutique Orange pour m’identifier, faute de quoi la ligne serait suspendue. Surpris d’abord : j’avais acheté ma SIM à l’aéroport, on avait bien enregistré mon passeport, quoi de plus ?? Je m’étais dit ensuite que je ne pouvais rien faire un dimanche, ni le lundi dans le bus, mais qu’ils me laisseraient bien le temps de passer la frontière. Eh bien non, suspendu d’office, illico presto ! Et le message disait : aller dans une
La route, longue, peu fréquentée, nids-de-poule en plus
boutique, ou appeler tel numéro, le service clientèle. Sauf que quand j’ai fait le numéro, c’était la même rengaine : celui là non plus n’était pas accessible avec ma ligne. Malchance, mon Guinéen était à court de crédit. On avait traversé Korhogo sans s’arrêter, donc sans qu’il puisse en acheter. Je fais appel à un jeune contrôleur, pas le même, un autre, dès que je le vois cesser d’être fixé à son smartphone, et il me le passe gentiment. Je fais le numéro indiqué. Ca sonne 36 fois, sans décrocher. Avant que le réseau disparaisse. On recommence. J’obtiens finalement quelqu’un en ligne, et le temps de commencer à expliquer, hors zone de couverture. J’ai fini par renoncer. Mais écœuré par les méthodes d’Orange. Pas la première fois, au Mali aussi. Visiblement, l’attention au client, la culture de service n’est pas leur fort. Ce n’est pas lui le roi. Ca reste à l’ancienne, on mène à la trique, autoritairement. Même dans les grandes entreprises du privé. Au final, je ferai mes appels de la frontière, avec ma SIM du Mali. Mais j’ai perdu tout le crédit restant, et les Mo aussi.

Et nous voilà à Ferkessédougou, dont j’ignorais même l’existence. Et là stupeur ! Une bourgade sympathique, à un croisement de routes, comme plusieurs traversées jusque là, mais des avenues immenses, doubles voies, lampadaires tout du long. La verdoyance de la végétation en moins, c’est un autre Yamoussoukro. Je m’étonne et comprends vite. C’est le pays de Guillaume Soro.
Démesure, surdimensionnement, gabegie. Quel impact économique ces trois ou quatre kilomètres ?
Les travaux sont depuis quasi achevés, c'est encore plus somptueux.
Mais voir aussi, au loin, la route "normale" qui reprend.
avant que reprenne, sitôt les dernières maisons, la petite route défoncée – moins que plus au sud, il est vrai, mais quand même. Rares sont les portions où le bus peut prendre une vitesse de croisière. Combien d’enfants éduqués avec les sommes dépensées à des autoroutes urbaines (faudrait plutôt dire bourgaines) où circulent de rares véhicules ?

D’ailleurs, une autre chose me frappe : le peu de circulation, finalement, sur cet axe quand même majeur, qui relie Yamoussoukro aux villes du nord, et au-delà au Mali. Une voie internationale. Or, des camions, certes, avec leurs containers, quelques bus, mais très peu de véhicules plus légers, de voitures particulières. Celles-ci n’apparaissent qu’en pénétrant dans les agglomérations. On ne se déplace pas. Peu d’échanges. D’activité en fait. Là encore le contraste est frappant avec l’Afrique de l’Est. Ou le Nigéria.

Mais on approche de la frontière. Il est près de 17h. Les barrages d’ailleurs se sont faits plus rapprochés. Un des jeunes contrôleurs se lève et s’adresse aux passagers. En substance, on a le choix. Soit on se cotise, et le passage ne sera qu’une formalité, soit … ça va prendre des heures car les douaniers vont tout contrôler, ouvrir tous les bagages, je vous dis pas. En gros, il faudrait dans les 200 000 pour être bien tranquilles. Ca fait gros, en effet ! Je ne sais pas d’où il sort ce chiffre. Réel ?
La zone frontière ressemble un peu à ça.
Beaucoup de va-et-vient, d'activité d'agitation :
gens qui passent, petits vendeurs, "assistants", moto-taxis, etc..
Gonflé pour prendre leur part eux aussi, après tout ? J’observe. Les réactions dans le bus sont houleuses. Ca rechigne. Certains de dire qu’ils n’ont pas de bagages, et ne voient pas pourquoi ils paieraient. Les autres de soutenir que c’est l’intérêt commun d’en finir vite, et que chacun doit contribuer. Une bonne partie de la discussion m’échappe, faute d’entendre, ou de comprendre la langue. Quand le collecteur passe, je donne 2000, ce qui me semble une côte mal taillée entre les principes, mon unique valise, mon étrangeté, et le souhait de me fondre dans le groupe. Pas de remarque.

La frontière. Tout le monde descend. On prend les pièces d’identité au sortir du bus. Moi, avec mon passeport, on me dit d’aller vers la droite, tandis que les autres s’agglutinent devant une petite bâtisse. Mon passeport mettra du temps à revenir, mais l’officier affable enregistrera soigneusement les informations dans un grand livre, avant de me le rendre tamponné. Il y a encore du temps avant que c’en soit fini pour les autres, appelés un à un. Apparemment, me dira mon ami guinéen, on demande 1000 chacun, et c’est bon. Mais paraît-il, les Mauritaniens, c’est 5000. Allez savoir pourquoi ! Les petits marchands assaillent. Cartes SIM et crédit téléphonique, changeurs d’argent (qui change quoi, entre deux pays de la zone CFA ?), eau fraîche, quelques grignotages. Pendant ce temps, le personnel du bus – ils sont au moins cinq, dont deux chauffeurs – est attablé devant un gros plat de riz sauce graine. Ils ont leur coin, réservé. Rien de tel pour les passagers. On réembarque pour aller de l’autre côté, malien. Même topo, ramassage des pièces, regroupement et appel nominal, obole. Moi, on se contente de me tamponner. Je n’ai pas eu droit au même accueil qu’à mon précédent passage, voilà trois ans, quelques mois après l’intervention française. On m’avait fait asseoir dans un fauteuil, l’officier en personne était venu s’occuper de moi, et me dire la gratitude pour les avoir préservé de l’invasion djihadiste. Touchant.
Ensuite, le passeport tamponné, il faut aller rejoindre les autres et le bus, stationné sur l’aire des douanes. Quand j’arrive, les portes des soutes sont relevées, un douanier bien en chair, entouré d’un essaim de passagers, inspecte vaguement, désigne de sa baguette, ça discute, bruits de voix au loin. Je
Le poste frontière
prends soin de ne pas m’approcher ni d’entrer dans le champ de vision, pour pas donner envie de s’intéresser à ma valise. Mais le tour continue, lent et tout en postures. Sans s’intéresser à moi. On attend après encore vingt bonnes minutes occupées à je ne sais quoi (négociations ? ) avant d’embarquer, et au bout d’un moment encore repartir. La nuit est tombée, nous entrons au Mali.
Pour s’arrêter très peu après : un lieu au bord de la route où abondent petits marchands de tas de choses. Faut se reposer et se restaurer. J’achète pour 200CFA je crois de viande fumée coupée menu, très savoureuse. De l’eau fraîche, un peu de thé. Je cause avec d’autres passagers, sympathique. Mais l’heure tourne, le temps passe, se perd.

Etape suivante, après deux barrages et contrôle des papiers, Sikasso. Le bus se fraie un chemin au cœur de la ville et parvient à manœuvrer au millimètre pour se garer dans la cour de la compagnie. Et là c’est l’effervescence. On débarque une très grande partie des colis chargés à Bouaké – en grand nombre, et on comprend mieux les termes du débat sur la « cotisation ». En effet, pourquoi ne fait-on pas payer, au départ, un supplément par bagage, pour les frais « en route » ? Les passagers avec qui j’avais fait causette nous quittent aussi : ils s’arrêtent là pour prendre un autre bus vers Mopti. Bonne route ! Et on repart, déjà presque 22h.

Nouvel arrêt, à l’entrée de Bougouni. Un barrage. Une partie du staff descend. Et on attend, le temps passe, plus d’une demi-heure, rien ne bouge. Calme plat, dans la nuit bien avancée. Je m’impatiente et demande. C’est la douane. On discute. Et ça dure encore. Tout à coup, les gens reviennent, démarrage, ça repart. Pas pour longtemps car dans Bougouni voilà qu’on quitte la route pour s’enfoncer par un chemin défoncé – le bus brinquebale, a des hoquets, nous secoue de droite et de gauche – tout ça pour atteindre l’arrêt de la compagnie. Encore 20mn d’arrêt. Pourquoi ? nul ou presque ne semble être descendu, ni monté, mais bon…

Tous ou presque sommeillions, le bus allait bon train, sur le dernier tronçon vers Bamako, quand grande secousse : le bus venait de prendre un profond nid de poule à vive allure, et allait bientôt s’immobiliser, un pneu crevé. Il était déjà près d’une heure du matin. On descend tous et dans la nuit fraîche on se répartit le long de la route bordée de hautes herbes. Les « spanner boys »(le nom est bien mérité) s’affairent, entourés d’un groupe d’observateurs bruyants, qui conseillent. Quelques véhicules, camions, bus, passent, de temps à autre. Le cric est installé, la roue crevée démontée, la roue de secours est amenée mais, enfer et damnation ! quand on la présente, le bus n’est pas assez soulevé pour qu’elle puisse se loger. Les voix autour s’amplifient, chacun doit y aller de son conseil, de son yaka. Un camion finit par s’arrêter. Discussion. Un autre cric est installé, tandis que le camion est déjà reparti. La roue installée, on repart.


Un ou deux arrêts pour contrôles rapides encore, et nous voilà arrivés à Bamako. Il est plus de 3h du matin. Fatigue et un peu d’énervement. Mon voisin guinéen décide d’attendre 6h pour continuer vers Kankan. Je prends un taxi pour rejoindre la chambre que j’avais pu retenir. Heureusement, on peut y arriver à toute heure.

samedi 18 janvier 2014

Impressions du Mali

Je n’étais allé qu’une seule fois à Bamako, et encore pour un séminaire qui nous avait laissé peu de temps. L’occasion d’un pèlerinage à la recherche d’un auteur, les contacts sur place que cela m’avait permis d’avoir offraient une belle occasion.


Sympa dès l’abord. La frontière, on avait déjà passé pas mal de temps côté ivoirien – j’arrivais en bus d’Abidjan – et même topo : tout le monde descend et donne sa pièce d’identité puis se dirige sous un arbre, à proximité des bureaux, modeste construction  avec une natte qui fait paravent  sur le côté droit. Distinction est faite entre les titulaires de passeports et les autres. Un groupe de gars grands et secs, en  qamis, quelque peu barbus, allure de Maures, sont appelés à l’écart. Un autre groupe de jeunes aussi, Ivoiriens à l’évidence, très bruyants et brassant l’air depuis le départ. Ils arborent RayBans et super smartphones. L’appel commence, à se rendre au guichet derrière le paravent pour récupérer ses papiers. Un après l’autre. Confidentialité.  Un des premiers servis revient avec l’info pour les autres. Ils prennent 1000 (CFA, soit 1,5€) par personne. Raisonnable. Je n’ai pas envie de donner, on va voir.  J’attends mon tour, comme précédemment de l’autre côté de la frontière. Les Maures ont dû raquer davantage, ça a duré pour eux sur la gauche du bâtiment, et ils font un peu la gueule. Les jeunes kakous aussi (version africaine du marseillais cacou) . Je saurai plus tard que ce devaient être des spécialistes de l’escroquerie en ligne, qui arrivent à ramasser de fortes sommes, mais qui – pourchassés désormais en Côte d’Ivoire – se font envoyer les sommes à Sikasso, juste de l’autre côté de la frontière. Ils viennent donc relever les compteurs, et doivent arroser les uns et les autres. Ils s’arrêteront en effet à Sikasso. Presque tout le monde est passé, j’attends. Pour la bonne bouche ?  Mais un gars en uniforme s’avance et me dit de venir. Il me conduit vers une table basse autour de laquelle des gradés sont assis dans de bas fauteuils de jardin. Je m’approche. Le supérieur me tend mon passeport avec un sourire. Nous sommes très reconnaissants de ce que vous faites pour nous. Vraiment, la France nous a sauvés, on vous remercie. Je bafouille quelques mots sur l’amitié franco-malienne, et m’en retourne vers le groupe qui a commencé à remonter dans le bus. Bonne maison, 1000CFA d’économisés.
A un arrêt du bus

Le Mali est un pays en guerre.  A Bamako, ou même jusqu’à Mopti, il n’y paraît pas. En plus d’une semaine j’ai vu en tout et pour tout deux militaires français. Ils prenaient leur bière et déjeunaient au restaurant de l’Institut français. Rien de bien belliqueux.  Des soldats maliens, de ci de là, quelques véhicules, pas de lourde surveillance le long des routes, ça doit se passer ailleurs. Assis au bord de la route du Nord, à Sévaré, tout près de Mopti, on voit défiler un important convoi de semi-remorques  chargés d’énormes citernes ou containers, tout de blanc peints, marqués de grands UN. « Tiens, ils ont plutôt l’air de s’installer, ceux-là ! » remarque-t-on à côté de moi.

Le site de Bamako a de la beauté. Le Niger, déjà très large, très en eau à cette saison, a creusé de part et d’autre une vaste plaine que borde une barre de collines, où la ville commence à grimper. La Présidence y domine, sur une rive. En face, on pourrait parler d’une colline du savoir, où j’ai trouvé à me loger, avec nombre de bâtiments universitaires. La ville s’étend en contrebas, liée par ses deux ponts. Peu de grands immeubles, une poignée, des banques bien entendu, la BCEAO et sa tour aux accents d’architecture sahélienne. Le reste est bas, laissant apparaître le faîte de nombreux arbres. 


Une avenue de Bamako
De fait, le centre ville a un parfum d’antan. Des rues ombragées et poussiéreuses. Le goudron, plutôt étroit, est en bon état. Les voitures s’y croisent à l’aise, sans plus. Pas de trottoirs bien entendu, les bas-côtés pour le piéton sont défoncés, des saisons de pluies y ont creusé les rigoles. Mais c’est assez large sous les arbres. La place d’installer de quoi s’asseoir. Beaucoup de groupes d’hommes, autour d’une théière sur un petit brasero. D’autres regardent passer. La vie s’écoule (c’est cool). Ailleurs de très larges avenues, quatre ou six voies, sans âme. La ville bouge, ça circule, oui. Mais ça s’active ?

Cet invraisemblable « Projet de la production 
et de l‘utilisation de l’huile de jatropha
comme biocarburant durable ».  PPUHBD ??
Ce type de projet qui commence par utiliser
les fonds reçus pour acquérir de beaux locaux
et des véhicules (photo) avant de commencer
 à se demander ce qu’est même le jatropha.
Marcher le long de ces rues. Sur les villas sous les manguiers, ou sur les petits édifices, partout : Direction générale de tel ministère, Office de ceci, Service de cela. Agence machin. Projet untel, Délégation  unetelle, ONG tartempion. L’institutionnel  règne.  Jusqu’à l’immense, rutilante cité administrative d’un goût architectural moyen qui s’étend le long du fleuve, au débouché d’un des ponts, œuvre ou don dit-on de Khadafi, qui regroupe tous les ministères dans une cité fermée sur elle-même. Splendide enceinte d’ivoire.
Pour qui est plus habitué à Lagos, à Nairobi, ou même à Abidjan, à ces villes où l’activité trépide, où les opérateurs économiques tiennent le haut du pavé, quel contraste ! Je me sens un peu trente années en arrière, dans l’after des Indépendances, quand la bureaucratie coloniale s’était renforcée d’une large étatisation. C’est l’administratif qui donne le la, qui imprègne l’état d’esprit. Le seul  véritable entrepreneur que je rencontre me le confirme, et semble bien isolé. Au demeurant l’administratif est débonnaire, sympathique, fait de son mieux (j’en ai connu ailleurs des bien pourris qui  ne s’occupaient que de tirer profit).
La Cité administrative, toute récente, rassemble tous les Ministères
Ca fonctionne, à sa manière.  Mais à la résidence, par exemple, agréable et très bien tenue, le petit personnel d’entretien est pléthorique, le responsable de la Cafétéria suffisant et incompétent (on me dit qu’il n’y a au Mali aucune école de formation aux métiers de l’hôtellerie ou de la restauration, un enseignement technique et professionnel presque inexistant en général), je me demande comment cet établissement, encore une fois  très agréable, équilibre ses comptes, de quelles subventions il vit.
Une anecdote. Je voulais utiliser internet sur mon smartphone.  Pour cela, on me dit qu’il faut configurer l’appareil tout spécialement. Bon. Mais pas chez un concessionnaire Orange où je me rends, non, faut aller au siège même d’Orange.  Un seul lieu dans la ville. Dans le pays ? Je vais donc dans ce lieu à la pointe de la modernité technologique et du secteur concurrentiel. Grand hall, équipement moderne, écrans plats,  affichage en diodes des numéros d’appel.  Un guichet pour l’accueil avec deux personnes. Je vais m’approcher mais on me donne un numéro.  Faut aller faire la queue sur des bancs en attendant d’être appelé pour expliquer son problème (et être dirigé alors, selon, vers l’une des autres queues  que je découvre dans la grande salle). A vu de nez – ou du peu d’empressement des agents de l’accueil à traiter une personne, s’activant à tout autre chose entre deux – il y en a pour au moins une demi-heure pour la première étape. Je pianote mon mobile, et m’aperçois qu’il y a une couverture wifi. Accueillant, pour meubler l’attente. Et puis la moindre des choses, en ce lieu, promotion de son produit, tout ça. Je me dirige vers un comptoir pour demander le code d’accès. « Ah non, désolé Monsieur, la wifi est réservée aux techniciens. » Désolation. On ne s’occupe pas des clients, on traite des administrés.  Comme au bon vieux temps.

Vue du marché
L’impression, comparativement encore, d’un pays qui se laisse vivre. Qui se satisfait de son état, vaille que vaille. Qui ne va pas chercher plus loin. Sous perfusion des aides internationales et de l’argent de l’émigration, exportant personnels de nettoyage, jeunes hommes sans qualification, qui seront bientôt pressurés. Le quartier du marché est actif, le commerce a envahi rues et immeubles. Un peu à la façon de Lomé. Mais c’est une activité traditionnelle, import et export, gros et détail, qui rapporte à ses acteurs mais n’a pas d’effet levier. L’accès à Internet est plutôt poussif, les cybers assez désuets et très modérément fréquentés. S’ils le sont ailleurs beaucoup par de jeunes aigrefins, cela crée néanmoins une culture informatique que l’on ne sent pas ici. Le niveau général d’éducation semble assez bas. On a du mal à se faire comprendre. Les chauffeurs de taxi connaissent mal  la ville, les explications sont laborieuses, ils s’adressent systématiquement à l’Africain qui m’accompagne, pour pouvoir échanger en bambara, et même là, c’est pas gagné.  Un ami Ivoirien s’étonnait de cette pauvreté, par rapport à Abidjan. 
Assis sous les neems de Sévaré,
en train de prendre le thé,
avec Abdoulaye et Boubacar


Un autre point.  A discuter avec les uns et les autres, à regarder les infos, les publicités aussi, on sent un réel attachement au pays, un vrai patriotisme – sans pour autant d’esprit de clocher, ou cocardier. Il y a une vraie fierté d’être Malien, de bon aloi. En tout cas dans les parties que j’ai visitées, je ne suis pas allé dans le Nord des Touaregs. Cependant, là encore, avec le recul, quelque chose qui chagrine. A aucun moment, de la part de quiconque, où que ce soit, je n’ai vu mentionner la dimension régionale, une vision d’avenir dans un espace plus grand que national. Or, quand on observe l’Afrique – et d’autres continents de la même façon, le nôtre compris, il est évident que si développement, si émergence il doit y avoir, elle ne peut se faire que dans le cadre d’intégrations régionales. C’est l’affaire du siècle. L’Afrique de l’Est s’y emploie résolument. L’Afrique du Sud polarise tout le cône austral et vise au-delà. Le Nigéria cahin-caha assoit son hégémonie  sur la partie ouest. On ne semble guère s’en soucier au Mali, on ne sent pas cette conscience, Même si Ouaga est plus près de Mopti  que  Bamako. Même s’il est plus facile d’aller de Kayes à Dakar qu’à Bamako, on se satisfait des limites de son pays. L’expérience montre que lorsqu’on ignore un grand bouleversement, il se fait quand même, et on s’en retrouve victime faute s’y être inséré.


Voilà beaucoup de points plutôt négatifs. Je m’en voudrais beaucoup de blesser mes amis Maliens, qui sont si merveilleux, qui m’ont si bien accueillis, que j’ai tant envie de revoir, de retrouver, dans ce Bamako si agréable, dans ce Sévaré si chaleureux où l’on partage au moins autant l’amitié que le thé. Qu’ils ne voient dans ces lignes que l’expression de mon souci de leur devenir, dans un monde en tourmente, dans une Afrique en grande mutation, prometteuse, dynamique,  mais où, comme partout dans l’Histoire, les places aux  premiers rangs iront à ceux qui auront su sentir le vent.