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mercredi 20 novembre 2013

Omo Bello, la nouvelle « voix d’or »



(English version, below)



En feuilletant mon magasine, je tombe sur cette page de publicité : Omo Bello, La nouvelle « voix d’or ». Surprise et ravissement. Je n’avais pas de ses nouvelles – je m’étais demandé- depuis son départ pour le conservatoire de Toulouse avec une bourse du gouvernement français. La voilà donc sur papier glacé, promue pour son enregistrement de Mahler. Je ne suis pas assez mélomane pour suivre l’actualité lyrique, et son ascension m’avait échappé. Quel chemin parcouru depuis que je l’avais vue chanter, toute jeune et frêle, sur la scène du MUSON Centre, à Lagos !

Le MUSON

Une sacrée institution, cette Musical Society of Nigeria ( MUSON ), dont les biographies disponibles d’Omo Bello ne disent mot. Je ne m’attendais pas à trouver rien de tel, en arrivant à Lagos au Centre Culturel Français. C’est en fait une société de musique, comme on disait à une époque, dont la bonne société cultivée et distinguée de Lagos est membre, et bienfaitrice. Musique classique, il s’entend. Le MUSON organise des soirées musicales, invite des solistes et des orchestres de chambre. Un festival annuel, virtuoses à l’affiche, attire le beau monde en foule. LE MUSON Center occupe, au contact du Lagos historique et du beau quartier d’Ikoyi,  une grande bâtisse classe, disposant d’un restaurant gastronomique, de deux grandes salles de spectacle dont une en gradins que nous avons souvent utilisée pour nos spectacles en tournée, mais aussi de salles de répétition, etc. Une institution totalement locale, avec laquelle j’ai eu un très grand plaisir à collaborer.
Le bâtiment du MUSON Center
Mais le MUSON gère aussi en son sein une école de musique, de bonne tenue, où les enfants de la bourgeoisie – et de l’aristocratie – lagosienne viennent s’initier, et au-delà, aux grands instruments. Je crois me souvenir qu’un système de bourse, même, soutien les jeunes talents moins fortunés : si on veut entendre de la bonne musique, il faut s’en donner les moyens, car en orchestre les élèves chaque année se produisent pendant le festival.

Omo Bello

Je ne me souviens plus des circonstances exactes. Etait-il en tournée ou plutôt en mission, ce musicien, prof au conservatoire je crois ? Etait-il venu évaluer le potentiel nigérian ? ou préparer des tournées ? Toujours est-il qu’à l’occasion de sa venue j’avais organisé avec l’administration du MUSON une matinée musicale. Nous n’étions que quelques-uns dans la salle, nos hôtes, l’expert en mission, l’attaché culturel qui était venu d’Abuja, moi. Su r la grande scène se sont succédés de jeunes musiciens et chanteurs, seuls ou en formation, des solos des duos.
Parmi eux, une frêle jeune fille, à peine dix-sept ans peut-être, dans un duo de Don Giovanni, ou seule pour un Ave Maria. Limpide beauté, un ravissement. Même si ses camarades étaient très bons, sans aucun doute elle sortait du lot. Nous avons passé un superbe moment musical, et j’en suis reparti la tête encore enchantée de cette jeune voix limpide, pur cristal, mais avec aussi sa force, et une personnalité déjà affirmée.
Quelques temps après, j’avais le plaisir de transmettre la nouvelle au MUSON. Notre Ambassade à Abuja proposait à la jeune Omo Bello une bourse pour aller faire ses classes en France, au Conservatoire. La réponse est venue, positive et reconnaissante, mais ce serait pour un peu plus tard. Omo était engagée dans un cycle d’études qu’il convenait qu’elle finisse, avant de partir sur une autre voie. Sagesse, retenue, volonté et maîtrise de soi, sous un abord de charmante modestie, comme on dirait d’une jeune fille de bonne éducation. Les traits que j’ai retrouvés chaque fois que nous nous sommes rencontrés. Car pendant les quelques mois avant son départ, nous l’avons sollicitée.
Ce fut d’abord la Fête de la Musique. Chaque année, avec plusieurs partenaires musicaux, dont le New African Shrine de Femi Kuti, le CCF organisait plusieurs concerts, et en trois lieux plus de 50 groupes et musiciens de tous les styles de Lagos se succédaient, jusque tard dans la nuit. La fête de tout le monde, la fête de toutes les musiques. Cette année-là, j’ai voulu que l’art lyrique soit aussi présent. Ainsi en fin d’après midi le public se pressait déjà dans la grande cour du CCF où une scène avait été dressée en plein air. Un public bigarré, nombreux, populaire,  peu d’étrangers, surtout des jeunes, venu applaudir gratos les artistes qu’ils aiment bien, puisque l’affiche était assez prestigieuse. Ils avaient déjà eu du reggae, du hip-hop, de l’afrobeat, du juju, du high- life. Ils en attendaient encore. Et une frêle silhouette s’est approchée du micro, seule en scène, la sono a envoyé les premières notes, sa voix s’est envolée, radieuse et volontaire. L’Amour est un enfant de Bohème … Stupeur dans l’assistance, dont la plupart n’avait jamais entendu une musique pareille, une telle façon de chanter. Quelques murmures, de l’incertitude, et puis plus rien. Le public était sous le charme. Après Carmen, ce furent deux autres morceaux, dont l’Ave Maria de Gounod, et je ne sais plus quel autre. Omo Bello avait fait découvrir le bel canto à un public nouveau, difficile, pas habitué aux politesses, qui avait aimé, qui l’avait applaudie.
Trois semaines après, notre Consul Général, Joël Louvet, qui accordait un grand intérêt à l’action culturelle, lui a demandé d’interpréter la Marseillaise à l’occasion de la réception du 14 juillet, dans les jardins d’un palace de la ville. Ce fut beau. Pas tout à fait Jessie Norman Place de la Concorde (ou c’était la Bastille ?), mais un beau moment musical, émouvant à des milliers de kilomètres de la France, touchante illustration d’amitié avec le Nigeria.

Courte-échelle

Omo Bello, son diplôme en poche, est donc partie pour le Conservatoire, à Toulouse d’abord, avec des perspectives de rejoindre Paris, si  cela marchait très bien. Cela a dû marcher. Je n’ai pas eu avec elle la proximité, la chaleur du contact, le suivi ultérieur que j’ai pu avoir avec d’autres artistes, qui eux aussi font un très beau parcours international, et expriment tout leur talent. Je pense au danseur Qudus Onikeku, qui était la saison dernière l’hôte du Festival d’Avignon et qui présente dans le monde entier ses solos, ses chorégraphies. Je pense à Emeka Okereke, le photographe, et aussi aux autres grands photographes de Lagos, que j’ai exposés au CCF encore tout jeunots : James Uche Iroha, Kelechi Amadi Obi, qui ont aussi une réputation internationale. Je pense bien entendu à Asa, passée des planches de La Paillotte du CCF, aux disques d’or.

Accompagner tous ceux-là, et bien d’autres, leur servir de tremplin, leur donner le coup de pouce pour exprimer leur talent, ce fut passionnant et exaltant. Les voir prendre leur envol, rencontrer le succès, dépasser même ce qu’on pouvait imaginer procure une forte émotion. Quelque chose de comparable à ce que l’on ressent à voir ses enfants réussir. Même si tout le mérite revient à eux. Si un jour l’improbable grand Saint Pierre me demande ce que j’ai fait dans ma vie, je répondrai peut-être « courte-échelle », ce qui n’est pas si mal.


Omo Bello, the new "golden voice"

Flipping through my magazine, I came across this page of advertising: Omo Bello, The new «golden voice." Surprise and delight. I had no news of her - I sometimes wondered -, since her departure for Toulouse Conservatory with a scholarship from the French government. So she reappears now on glossy paper, promoted for his recording of Mahler . I'm not quite a classical music lover to follow the news of bel canto , and I did not notice her success. What a long way since I saw her sing, very young and frail on the stage of MUSON Centre in Lagos !
the MUSON
What an institution , that Musical Society of Nigeria ( MUSON )! The available biographies of Omo Bello are silent about the role it played at her beginnings. I did not expect to find anything like it, when I arrived in Lagos as Director of the French Cultural Centre . This is actually a music society, - classical music, I mean - of which the beautiful cultivated and distinguished society of Lagos is a member and benefactor.. The MUSON organizes musical soirées , invites soloists and chamber orchestras . An annual festival, featuring virtuosos,  attracts the beautiful people in numbers. THE MUSON Center is situated at the junction of the historical LagosIsland and the beautiful Ikoyi area , a large classical building with a gourmet restaurant , two large hall and theatre that we often use for our touring artists but also rehearsal rooms, etc. . A totally local institution, which I had a great pleasure to collaborate with.
But MUSON also manages a school of music, of high standard , where the children of the Lagos bourgeoisie - and the aristocracy - come to learn , and beyond , the classical instruments. If I remember well, scholarships and sponsorships help the less well off young talent: if you want to enjoy good music, it is necessary to provide the means, because the students’ orchestra performs every year during the festival.
Omo Bello
I do not remember the exact circumstances. Was he on tour or on a  mission , this musician , teacher at the conservatory who came to visit Lagos? Did he come to assess the Nigerian potential? or prepare a tour ? Still, on the occasion of his arrival I had arranged with the administration of MUSON a musical morning session. We were only a few in the hall, our guests , the expert, the cultural attaché coming from Abuja, myself. On the large stage was a succession of young musicians and singers, alone or in group, solos, duets.
Among them, a frail girl, hardly seventeen perhaps, sang in duet an air from Don Giovanni , and, solo, an Ave Maria . Limpid beauty, a delight. While her classmates were very good, no doubt she stood above the flock . We had a great musical moment, and I left still enchanted, my head filled with this young clear voice, pure crystal, but also strong, an already affirmed personality.
Sometime later, I had the pleasure to convey the news to MUSON. Our Embassy in Abuja granted to young Omo Bello a scholarship to France to follow classes at the Conservatoire . The answer came, positive and grateful, but it would be for sometime later. Omo was engaged in a degree courseand she would rather complete it before starting on another direction . Wisdom, restraint and self-control, under a discreet modesty, as it suits a well educated young girl. The characteristics of the personality whenever we met. As we made some requests to her during the few months left before her departure.
First came World Music Day. Every year, with several musical partners, including the New African Shrine of Femi Kuti , CCF organized several concerts , and in three venues more than 50 bands and musicians of Lagos would perform , till late into the night . A festival for everyone, the festival of all music. That year, I wanted the opera also to be present . In the late afternoon, the public was already crowded into the courtyard of the CCF where a stage had been erected in the open air . A colorful public, numerous , popular, few foreigners , mostly young people , had come to applaud, free of charge, the artists they like , since the program featured quite prestigious names. They already had reggae, hip- hop, afrobeat , juju , high-life . They were waiting for more. Then a frail figure approached the microphone, alone on stage. The sound track sent the first notes , her voice raised , radiant and full of power. “L’Amour est un enfant de Bohême ...” The audience got flabbergasted. Most of them had never heard such a music , such a way of singing . Some murmurs of uncertainty, and then nothing. The audience was under the spell. After Carmen  came two other pieces , including Gounod 's Ave Maria , and I don’t recall what else. Omo Bello had introduced the bel canto to a new audience, a difficult one, not familiar with listening  politely. They loved it, they applauded.
Three weeks later, our Consul General, Joel Louvet , who had a great interest in the cultural activities, asked Omo Bello to interpret the Marseillaise during the reception on Bastille’s Day, in the gardens of a palace in the city. It was beautiful. Not quite like Jessie Norman Place de la Concorde (or it was the Bastille?). But a beautiful musical moment, very moving, thousands of kilometers from France , a touching illustration of friendship with Nigeria.
Helping hand
Omo Bello, after graduating, left to attend a School of Music , first in Toulouse , with the prospect of joining Paris , if all would worked very well. Apparently it did! I have not been so close with her. Not much like the warmth of contact and the subsequent follow up that I have had with some other artists, who are also doing a great international career and are expressing  their talents fully. I have in mind the dancer Qudus Onikeku , who was the host last season of the Avignon Festival and performs worldwide his solos and choreographies. I have in mind Emeka Okereke , the photographer , and also other great photographers of Lagos, I exhibited in CCF when at their beginning : Uche James Iroha , Kelechi Amadi Obi , who also have an international reputation. I also, of course, have in mind Asa who started on the stage of Paillotte in CCF and reached golden records.

Accompanying all these artists, and many others, serving as a springboard , giving them the boost to express their talent , was quite exciting and exhilarating . To see them take off , meet with success , even beyond what we could imagine, it provides a strong emotion. Something similar to what it feels like to see his children succeed. Even if all the credit goes to them. If one day the unlikely great Saint Peter asks me what good I've done in my life, my answer may be "helping hand" , which after all is not so bad.

lundi 23 juillet 2012

How to worship the Nigerian god

Excellent, ce texte de John Elnathan, publié le 12 juillet dans DAILY TIMES, un journal nigérian. Caustique, décapant, mais si vrai. Si vous voulez comprendre l'importance du religieux dans le quotidien de quasi tout le monde là-bas. Comment ca fonctionne. Ca prête à sourire, mais il y a quelque chose à saisir là dedans, dans cette religiosité sans spiritualité, dans cette foi sans transcendance, dans cette piété sans morale, qui me reste mystérieuse et qui structure l'intégration de tant de gens dans la modernité.

The Nigerian god is one. It may have many different manifestations, but it is essentially different sides of the same coin. Sometimes, adherents of the different sides may fight and kill each other. But Nigerians essentially follow the Nigerian god.
This article is for all those who want to become better worshippers. If you are a new or prospective convert, God will bless you for choosing the Nigerian god. This is just how you must worship him.
First, you must understand that being a worshipper has nothing to do with character, good works or righteousness. So the fact that you choose to open every meeting with multiple prayers does not mean that you intend to do what is right. The opening prayer is important. Nothing can work without it. If you are gathered to discuss how to inflate contracts, begin with an opening prayer or two. If you are gathered to discuss how to rig elections, begin with a prayer. The Nigerian god appreciates communication.
When you sneak away from your wife to call your girlfriend in the bathroom, and she asks if you will come this weekend, you must say—in addition to “Yes”—“By God’s grace” or “God willing”. It doesn’t matter the language you use. Just add it. The Nigerian god likes to be consulted before you do anything, including a trip to Obudu to see your lover.
When worshipping the Nigerian god, be loud. No, the Nigerian god is not hard of hearing. It is just that he appreciates your loud fervour, like he appreciates loud raucous music. The Nigerian god doesn’t care if you have neighbours and neither should you. When you are worshipping in your house, make sure the neighbours can’t sleep. Use loud speakers even if you are only two in the building. Anyone who complains must be evil. God will judge such a person.
Attribute everything to the Nigerian god. So, if you diverted funds from public projects and are able to afford that Phantom, when people say you have a nice car, say, “Na God”. If someone asks what the secret of all your wealth is, say, “God has been good to me”. By this you mean the Nigerian god who gave you the uncommon wisdom to re-appropriate public funds.
Consult the Nigerian god when you don’t feel like working. The Nigerian god understands that we live in a harsh climate where it is hard to do any real work. So, if you have no clue how to be in charge and things start collapsing, ask people to pray to God and ask for his intervention.
The Nigerian god loves elections and politics. When you have bribed people to get the Party nomination, used thugs to steal and stuff ballot boxes, intimidated people into either sitting at home or voting for you, lied about everything from your assets to your age, and you eventually, (through God’s grace), win the elections, you must begin by declaring that your success is the wish of God and that the other candidate should accept this will of God. It is not your fault whom the Nigerian god chooses to reward with political success. How can mere mortals complain?
The Nigerian god does not tolerate disrespect. If someone insults your religion, you must look for anyone like them and kill them. Doesn’t matter what you use—sticks, machetes, grenade launchers, IED’s, AK47’s.
The Nigerian god performs signs and wonders. He does everything from cure HIV to High BP. And the Nigerian god is creative: he can teach a person who was born blind the difference between blue and green when the man of god asks, and he can teach a person born deaf instant English. As a worshipper you must let him deliver you because every case of sickness is caused by evil demons and not infections. Every case of barrenness is caused by witches and has no scientific explanation. So instead of hospital, visit agents of the Nigerian god. But the Nigerian god does not cure corruption. Do not attempt to mock him.
If you worship the Nigerian god, you are under no obligation to be nice or kind to people who are not worshippers. They deserve no courtesy.
The Nigerian god is also online. As a worshipper, you are not obliged to be good or decent on Facebook or twitter all week except on Friday and Sunday, both of which the Nigerian god marks as holy. So you may forward obscene photos, insult people, forward lewd jokes on all days except the holy days. On those holy days, whichever applies to you, put up statuses saying how much you are crazy about God.
These days, the Nigerian god also permits tweets and Facebook updates like: "Now in Church" or "This guy in front of me needs to stop dozing" when performing acts of worship.
In all, the Nigerian god is very kind and accommodating. He gives glory and riches and private jets. And if you worship him well, he will immensely bless your hustle.

samedi 9 juin 2012

Comment un accident d'avion devient l'occasion de meubler le vide avec des généralités dénigrantes



Le journalisme à deux balles a encore frappé. Mais d’abord l’article.
A Lagos, le crash d'un Boeing ajoute au chaos ambiant
Le Monde.fr | 05.06.2012 à 15h02 • Mis à jour le 05.06.2012 à 15h02

Le chaos régnait à Lagos dimanche 3 juin au soir, après le crash d'un avion de ligne qui a heurté de plein fouet un immeuble du quartier pauvre et surpeuplé d'Iju Ishaga Agege. Aucune des 153 personnes à bord de ce Boeing de Dana Air - dont le journal Nigerian Tribune publie la liste - n'aura survécu à l'accident. A terre, d'autres victimes ont succombé au choc, à l'incendie et à la confusion qui ont suivi- les corps de quatre premières victimes ont été découverts mardi. 

Les habitants tentent d'aider les pompiers sur le site du crash, le 3 juin.
AP/Sunday Alamba 
Images et témoignages sur place laissent entrevoir une foule de milliers d'habitants qui n'a pas tardé à s'amasser autour de la scène du crash, bloquant l'accès aux équipes de secours. Des militaires ont tenté de les disperser à coup de gourdins en caoutchouc et de jets de planche. Ils ont reçu en retour des jets de pierre, tandis qu'un hélicoptère avait les plus grandes difficultés à atterrir. Seuls quelques véhicules de secours ont réussi à se frayer un chemin jusqu'au site, où gisaient au milieu des décombres en feu une aile détachée de la carlingue et un réacteur déchiqueté.
Dans ce décor encore fumant, les pillages ont immédiatement suivi l'accident, relate à l'AFP un commerçant d'Iju Ishaga, qui n'a pas attendu une seconde, quand il a pris connaissance de la nouvelle, avant de fermer son bar. Car ces scènes font partie de la norme, dans cette ville considérée comme l'une des plus dangereuses du monde, explique Maud Gauquelin, chercheuse associée à l'IFRA (Institut français de recherche en Afrique) et au Cemaf de Paris (Centre d'études des mondes africains) : "Comme dans le cas des camions citernes ou des oléoducs qui explosent fréquemment, par manque de vigilance et de maintenance, les pillages sont monnaie courante. Car le pays est très riche, mais la grande majorité de la population vit avec moins de un euro par jour."
"Quand un cadavre est sur la chaussée, on ne le ramasse pas, principalement pour ne pas être suspecté de meurtre. Le dépouiller est 'naturel', les gens ont tout simplement faim, très faim. Ils jeûnent fréquemment par manque de moyens, surtout dans ces quartiers", poursuit-elle. Ainsi se dessine, derrière ces scènes pour le moins chaotiques, le visage de la mégapole nigériane - cette ancienne colonie britannique dont l'expansion a largement débordé de la lagune qui lui donna son nom. Et qui atteint aujourd'hui entre 15 et 20 millions d'habitants (les statistiques restent impuissantes à chiffrer avec exactitude sa démographie), dans le pays lui-même le plus peuplé d'Afrique.         
UNE MÉGAPOLE EN GRAND ÉCART
Aux abords de Lagos, la capitale économique du Nigeria, le 21 avril.
REUTERS/AKINTUNDE AKINLEYE
Un habitant français du Nigeria, contacté par le Monde.fr, la décrit comme "une mégapole lagunaire, très particulière, au bâti très dense, à cheval entre le continent et diverses îles reliées entre elles par d'immenses ponts". La ville n'est pas la capitale officielle du Nigeria, mais bien "son cœur économique et industriel, et l'un des plus grands ports d'Afrique", souligne-t-il.
Elle est aussi, dit Maud Gauquelin, un "centre de télécommunications, un aéroport international, un centre financier mondial. C'est par Lagos que transite l'économie du pays, que ce soit vers les autres capitales africaines, les Etats-Unis, l'Europe ou encore la Chine." Bref, c'est un "hub". Et pourtant. Les routes y sont mal entretenues, les bouchons, endémiques, et les coupures d'électricité, très récurrentes. 
Dans Les rues de Lagos, espaces disputés/espaces partégés, l'historien Laurent Fourchard explique ainsi qu'il faut bien se garder d'esthétiser cet art consommé du chaos, qui n'est pas forcément du goût des Lagossiens eux-mêmes : sur l'économie informelle qui envahit l'espace urbain par exemple, "la presse locale n'a pas cessé de critiquer l'incapacité du gouvernement à trouver une solution durable face à la vente ambulante souvent perçue comme une 'menace', qui participe de l'insalubrité générale, qui entrave la circulation et qui représente un danger évident pour des dizaines de milliers d'enfants".
A l'image du morceau du maître de l'afrobeat nigérian Fela Kuti, , Lagos est ainsi la ville du grand écart. Une cité "en état de tension permanente", qui "continue de croître dans une violence qui n'a d'égal que son dynamisme", décrit un article du Monde diplomatique. "Vus d'avion, les gratte-ciel de la marina, sur l'île de Lagos, évoquent une sorte de Manhattan. Vus d'en bas, les abords de Broad Street ressemblent à un Bronx tropical", dépeignent les auteurs. Dans cette ville fébrile où le racket est quotidien, "la vie va, et tout le monde cohabite. Deux cent cinquante ethnies sont ici rassemblées, soit autant de langues, de coutumes, de modes de vie, de valeurs, de croyances", explique un autre article, de Jeune Afrique. Bref, "la vraie vie, c'est Lagos ou New York City, la ville-qui-ne-dort-jamais."

Angela Bolis



A lire l'article, on perçoit la personne qui s'est trouvée fort dépourvue à devoir parler d'une ville dont - cela n'a rien de coupable - elle ignorait tout, quelles idées reçues et images toutes faites exceptées, à l'occasion de l'événement dramatique du crash d'un avion sur un quartier de la ville.

Réflexe, au-delà de la dépêche AFP, relire quelques articles ou ouvrages, téléphoner à la chercheuse sur place ou presque, parole d'autorité, et aussi à un résident anonyme donc autorisé.

Je me suis trouvé occasionnellement, plusieurs fois, dans le cas de la personne interrogée, parce qu'on avait donné mon contact, à travers l'homme qui connait l'homme qui .... J’ai souvent peu reconnu l’essentiel de ce que j’ai dit, plutôt une ou deux phrases hors contexte.

Jusque là, péché véniel. Mais deux remarques.

Point, jamais, de référence à la presse locale. Pardon, un lien, pour la liste des victimes, avec le Nigerian Tribune. Il y a à Lagos d'excellents journaux, une presse abondante, qui sont en ligne. S'il s'agissait de rendre compte de l'événement, et eux l'ont fait, ils auraient pu être une source d'information. Ils auraient pu nourrir une analyse du crash - parler de la vétusté de certains avions, mais aussi de l'hypothèse loin d'être exclue d'un attentat de Boko Haram. Mais rien de tel !! Quel mépris! Faute d'informations sur le crash lui-même, que les sources téléphoniques ou d’archives étaient bien en peine de donner, l'article en vient à porter sur la ville de Lagos elle-même, en général, occasion à saisir pour faire du papier.

Et là, on abonde dans le cliché, la généralisation hâtive et le dénigrement à sensation. On choisit dans les sources ce qui sert le propos. Les pillages - en effet, dès que l'occasion se présente, un camion qui se renverse, les gens se précipitent ; à Lagos, mais ailleurs aussi en Afrique, et même il y a eu quelques émeutes à Londres, ou une histoire de billets distribués au Champ de Mars voilà quelque temps. Les badauds qui freinent les secours - idem -, la recommandation de ne pas secourir un blessé de crainte de se voir prendre à parti - hélas réflexe à avoir partout en Afrique et dans d'autres continents. Lieux communs qui traînassent sur les pays du Sud.

J'exagère? il n'y a pas dénigrement gratuit dans le seul but de sensationnel? Prenez la phrase " Dans cette ville fébrile où le racket est quotidien, la vie va...". C'est quoi ce racket? De quoi est-il question? De RIEN, pas de développement, mais cela en remet une couche, ajoute du noir au tableau.

On n'a pas peur des contradictions entre l'article et la légende d'une photo montrant "Les habitants tentent d'aider les pompiers sur le site du crash, le 3 juin". Ou du n'importe quoi : il aurait fallu deux jours pour "découvrir" les corps des "quatre premières victimes" ? On n'a pas confondu avec "identifié" ? 

Lagos est une grande ville de près de 20 millions d'habitants. Certes, il y a des misérables, des gens qui luttent pour survivre au quotidien, qui sont souvent prêts à tout pour cela, à risquer leur vie inconsidérément, allez disons un million, à l'énorme louche. Mais il en reste 19 autres, qui travaillent, qui étudient, qui produisent, qui créent, qui grandissent. Dans un immense dynamisme comme on en voit peu en Afrique. Dans un pays qui ne vit pas de l'aide internationale. Qui peut aussi dans son ébullition époustoufler d'ordre et de discipline : allez prendre un bus rouge à Oshodi, vous verrez des gens faire des queues de plus d'une centaine de mètres, attendre leur tour pour monter un par un dans le bus qui arrive. Ca m'a époustouflé. On est loin d'en être capables en France. C'était en février dernier à Lagos. Mais foin de tout cela, mieux valent les clichés et les chromos d'Epinal. Quitte à jeter l'opprobre sur toute une population.

Et pas un mot d'intérêt pour les victimes, à bord ou au sol. Du journalisme à deux balles je vous dis.

Comment

vendredi 10 septembre 2010

Voyage à LAGOS, années 90

Il y a bien longtemps déjà.  Plus rien de comparable pendant la dernière période, celle de nos quatre années à Lagos. Cela faisait plusieurs années qu'on ne s'était pas revus avec Julius. J'étais en mission à Cotonou, l'occasion d'aller faire un saut. C'était mi-décembre, pas loin de Noël, il y avait eu arrestation de trafiquants d'armes à la frontière avec le Bénin une dizaine de jours avant.


1. Je m'étais avancé à pied parmi les nombreux véhicules vers le long bâtiment administratif d'un étage où se règle la traversée du Bénin au Nigeria, d'un monde à un autre. Pas vraiment une formalité.

Plutôt voilé le soleil. La chaleur n'est pas torride, un peu oppressante, moite. Nous avions quitté Cotonou moins d'une heure avant et les amis béninois qui m'accompagnaient avaient passé la grille d'enceinte de la zone frontière. Ils s'étaient garés au milieu de bien d'autres sur ce vague terrain ceint d'un long mur de parpaings, champ clos du passage.

Ensemble, nous étions arrivés sous la longue véranda de droite où s'abritent les guichets de la sortie du territoire. Assis en contrebas du comptoir à leur grande table de bois épais, devant de grands registres, les fonctionnaires inscrivent consciencieusement les informations. Passeports, carnets d'immatriculation sont tendus, rendus, circulent. Souvent le coin d'un billet dépasse des pages. Il a disparu au retour. Tout est assez tranquille, calme, sérénité. Les gens passent, on s'occupe d'eux, les tampons sont apposés, les documents visés, normal. On est côté béninois.

A quelques mètres, toujours sous la véranda, un mince bâton est posé sur deux fûts.

Au-delà, on voit la différence. Ça grouille, ça ruche, ça crie, pousse des hurlements. Des gens en mouvement brownien, sans logique apparente. Chacun poursuit son chemin, règle son problème, tente sa chance. Je salue mes amis.

2. Le contrôle de santé. Il prend mon carnet, le vérifie. What did you bring for us ? Je m'y attendais, ça commence. On discute. Il fait les gros yeux. Il brandit mon carnet, l'agite devant moi au hasard de son parler avec les mains. Il me fait sentir son pouvoir, je résiste, souris, dis des âneries, que y en a d'autres, qu'on verra après, tout cela. Ça l'agace, il part avec mon carnet. Il disparaît du groupe grouillant au milieu duquel je suis pris. Bon, on verra. Je m'approche d'un guichet. Étroite ouverture derrière des barreaux. Un gars commence à parler. D'où venez-vous ? que venez-vous faire ? J'explique. En visite, un ami, je suis résident en France. Qu'avez-vous pour nous ? Quoi pour Noèl ? Autres paroles dilatoires, on prend du temps, bafouille des inepties, je lui dis qu'il y a beaucoup de monde. Il se lasse, un idiot ce Blanc. Il glisse la carte à remplir dans le passeport, le passe au guichet d'à côté.

3. Debout, au milieu de la bousculade, le sac entre les jambes, l'autre sur l'épaule, je remplis tant bien que mal la fiche de renseignements. Autour, les gens se penchent vers le guichet, tendent document ou passeport avec 20 N, le billet vert qui m'apparaît comme l'étalon en pratique. A bon entendeur salut. Je prends la queue, m'insère en me collant contre le précédent, je regarde faire. Mon tour. Je tends passeport et fiche. Le gars regarde, pose quelques questions. Des mecs sont collés à moi, vibrants d'impatience. Le gars appelle. Officer ! Officer ! Rien ne bouge, chacun est affairé. Tout mêlé, des uniformes, des gars en T-shirts. Des femmes passent, des ballots parfois sur la tête, traversent tout cela tranquilles. Officer ! J'en touche un pour lui signaler l'appel. Rien. Un autre finit par bouger, s'approche. Il reçoit mon passeport avec la fiche des mains du guichetier, à travers les barreaux. Follow me ! Hé ! Je veux récupérer mon carnet de vaccination ! Qui l'a pris ? Les agents de la santé sont toujours là, à un ou deux mètres. Mais pas le mien. Je pose la question. Il resurgit, mon carnet à la main. On se cause à part, on organise notre espace dans un face à face d'un mètre carré avec la grouille autour. Il y tient, insiste. Je reste dilatoire, il s'agace. Je finis avec sourire par plonger ma main dans la poche et extirper 20 N. Moue de dégoût, je fais l'idiot. Il prend, me rend mon carnet, et tourne les talons.

4. J'ai fait deux mètres en territoire nigérian. Je suis l'officier, deux barrettes sur l'épaule. On pénètre par une ouverture entre les guichets. Les bureaux dedans, à gauche du couloir, cloisons de bois, bureau sans âge, bancs usés. Tout gris ciment et brun planches. Un homme au fond, en civil. A la table, affalé, un uniforme, trois crachats, en vert foncé. Passeport. D'où, où vous allez ? Quoi pour nous ? Réponses, patiemment, précisément, l'air assuré et aimable, souriant. Il tend le tout au civil, un geste. Follow me. On s'enfonce plus loin dans l'enfilade de bureaux de bois.

5. Un homme jeune, quasi rasé, une certaine dureté. Asseyez-vous. La même litanie de questions. Je souris. Le visage est fermé. je donne l'information a minima. Les questions se font plus précises. Où allez-vous ? Rendre visite à un ami. Où loge-t-il ? Ikoyi. Vous connaissez ? Non, je n'y suis jamais allé. Vous devez avoir une lettre d'invitation ? Je sors ma copie de fax, bien sûr qu'elle fera merveille, à l'en-tête de la Présidence. Très chaleureuse. Quelle est votre mission ici ? Mais il n'y en a pas, c'est une visite privée. Ah ! c'est votre ami personnel ? Je reprends, il faut expliquer. Oui, on était profs ensemble à Zaria, pendant plusieurs années. Là, je reviens le voir. Je joue la corde sentimentale. Je parle des enfants, que je ne connais pas encore. Visite familiale. Il écoute à peine, plongé dans la relecture de la lettre. Is this Bala Usman ? Aïe aïe aïe ! Non non, pas du tout, rien à voir avec ce professeur politique, agitateur et opposant notoire et radical, au passage raciste et hostile, avec qui j'avais eu des rapports peu amènes. Pas du tout. Je connais Bala Usman - mieux vaut reconnaître : quand on a enseigné à Zaria, on ne peut ignorer le personnage - non, nous avons bien été par hasard voisins de bureaux, mais je n'ai rien à voir avec lui. C'est un autre Docteur Bala. Alors, vous allez passer Noèl à Lagos ? Les questions reprennent. Je semble vraiment bizarre. Rendons vraisemblable. Le réel est encore le mieux, présenté de bonne façon. Non, vous savez, Noèl, c'est la famille. Mes enfants me réclament en France. Et puis d'ailleurs mon ami aussi doit aller passer Noèl chez lui dans sa famille à Shendam. Pourquoi avais-je besoin d'ajouter cela ? La sauce autour, pour rendre vraisemblable, faire voir que je connais. Et puis les valeurs familiales, les habitudes de vie, je connais. Pourquoi ne pas en jouer un peu ? Dissoudre la suspicion.

6. Vous avez dit Shendam ? Oui, il est de Shendam. Il regarde encore la lettre. C'est - il hésite - Julius Bala ? Oui, Julius Jibril Bala. Le visage change, s'éclaire soudain, le sourire s'installe. Je suis de Shendam moi aussi, you know. Have you been there ? Non jamais, pas eu l'occasion. Je suis allé chez lui à Jos, mais pas à Shendam. Les questions reprennent mais plus rien à voir. J'explique à nouveau le tout, mais cette fois c'est parce qu'on parle entre amis d'une connaissance commune. Pas si connaissance d'ailleurs. Donc vous allez le voir ? Dès ce soir, au plus tôt possible. Pouvez-vous lui dire - il écrit son nom sur le coin de la lettre d'invitation - que vous m'avez rencontré et que je le salue. Bien sûr, je m'y manquerai pas. La conversation se poursuit, aimable. Rien ne presse. Ne le presse. Tout en causant il retourne la fiche de renseignements et inscrit les indications idoines. Soudain, il lève la tête. Faut pas nous en vouloir vous savez, on fait notre métier. Ça se termine. Je comprends qu'on va partir. Je me lève. A ce moment-là, il reprend la lettre d'invitation. Je vous donne mon adresse. Ce serait gentil si vous m'envoyiez un petit mot. Une adresse brutale. Poste frontière. Nigeria. Précisez quand même Immigration Office, ajoute-t-il. Il se lève enfin, je le suis. On retourne dans le bureau avec l'officier en vert aux trois crachats, plus le civil. Quelques mots en hausa. L'atmosphère se détend, sourires, mon passeport s'en va entre les mains d'un arpète. quelques paroles échangées. L'arpète revient. Voilà, c'est OK. Il est bien tamponné. Sourires, remerciements. L'officier ne fait aucune allusion que ce soit à Noèl. Pas de demande, même pour la forme. Tout baigne, je le salue. Mon civil m'accompagne. Je lui suggère qu'il pourrait m'escorter jusqu'au bout des formalités. profiter de l'aubaine. Mais non, il y a du monde qui attend. En effet, des femmes s'étaient installées dans son bureau. Il vient toutefois jusqu'au bout du couloir. Me revoilà dehors dans la presse. J'ai fait trois mètres au Nigeria.

7. Nouvelle enfilade de guichets le long du bâtiment. C'est la douane cette fois. Des femmes, des hommes, en uniforme vert. Quelques paroles, des questions. L'aventure avec le gars de Shendam m'a mis en confiance. Je suis dilatoire, j'élude et souris. Les demandes fusent. Je les écarte. Je poursuis mon chemin en forçant ma route, veillant à ne pas sembler fuir ou me soustraire. Je suis au bout du bâtiment. Ça y est, le poste frontière est passé, avançons vers les véhicules semés partout, la presse autour, la foule qui grouille, le taxi pour Lagos.

FEET AT OSHODI  - photo de Kelechi Amadi-Obi
8. J'avance, cherchant du regard. Un gars en lunettes de soleil sans uniforme. Passeport ! Il regarde. Questions encore. Mais on m'a bien demandé cela tout à l'heure, voyez. Bon Dieu ! pourquoi l'autre gars ne m'a-t-il pas accompagné davantage ? Pas pareil, moi c'est la sécurité. C'était donc quoi, l'autre ? Un autre approche, qui se protège du soleil sous un parapluie. Questions. Demandes. Pressantes. Je perçois de la menace. J'ai hâte d'être en route. Je décide de céder. Je sors un 20 N. Nous sommes trois. J'en extirpe deux autres et récupère mon passeport. Chaleur, soleil, poussière soulevée par cette foule qui s'agite.

9. Des gens dans un véhicule, qui semble prêt à partir. Je m'approche. Ecarte des gens qui me proposent un taxi particulier. Mais c'est plein, il y a déjà quatre passagers. Un gars assis dans le véhicule parké à côté m'appelle. Prends celui-ci. Une assez jolie gueule, mais l'air possible filou. J'hésite, retarde. Je veux prendre le premier à partir. J'en ai connu des taxis presque pleins où les passagers assis s'avéraient des comparses qui quittaient au fur et à mesure de l'arrivée des vrais clients, appâtés par un départ rapide. OK, mais alors je prends la place à côté de vous. Je me réserve ainsi la portière gauche. Un autre est déjà assis devant. On appelle le dernier qui s'était éloigné. Les bagages dans la malle me rassurent que ce sont de vrais passagers, pas une entourloupe genre traquenard. Le chauffeur s'installe. On part.

10. Le taxi cahote dans les trous, se fraye un chemin à travers les gens. Klaxon, cris, vociférations. Il atteint la route, se hisse sur la pente vers le mur d'enceinte de toute la zone frontalière. On passe la grille. Un signe. Garez-vous là. Le gars s'approche, fait quelques pas, me salue. C.I.D., passeport s'il vous plaît. Questions, explications. Tout y passe. Lettre d'invitation. Vous allez où ? Ikoyi. Vous connaissez Ikoyi ? Oui. Il faut aussi faire le récit, mes années au Nigeria avant, tout. Vous connaissez bien la personne qui vous a invité ? . Oui, récit, explications. Comment allez-vous aller chez lui ? Pourquoi n'est-il pas venu vous attendre ? Autre récit. Le vol réservé de Douala sur Nigeria Airways, qui n'existait pas. L'alternative d'aller à Cotonou, le départ par la route. Pourquoi n'est-il pas venu vous chercher ? Pas de téléphone, j'ai essayé. Difficile, vous savez, ... Alterner précisions, pointes amusantes, détendre l'atmosphère. Il n'en a aucune envie. Il faut prendre l'autre fax, où Bala me disait qu'il viendrait m'attendre à Ikeja, et le plan pour aller chez lui. Vous voyez bien : vous ne connaissez pas l'endroit. Ça reprend. Convaincre, encore. Où sont vos bagages ? Le chauffeur est appelé, descend, ouvre la malle. Mon sac en bandoulière. Bon sang de bois. J'essaie de montrer le moins possible sans toutefois lui cacher l'argent que j'y ai. Il voit tout. Les liasses de nairas. Volumineuses, de peu de valeur. Il ignore les francs, tombe sur les dollars dans leur pochette. Je lui montre en comptant. 5, 15, 20, 40. Une centaine. Not much, dit-il à un acolyte qui est arrivé. Je sens que je suis bon. On passe au petit sac de voyage. Habits, cadeaux paquetés, rien de rare. D'où venez-vous avez cette voiture ? Je l'ai prise juste là. Qui est avec vous ? Personne, je ne les connais pas. Il est gros, ventru, très noir, le visage épais et rasé. Deux scarifications sous les yeux. Il s'éloigne en conciliabule avec son compère. Ça peut tourner vinaigre. Mais un gars qui n'a l'air de rien et qui tient la grille l'appelle, ils échangent quelques mots. Mon gros interrogateur revient, me rend mon passeport. You may go. Comme ça, tout d'un coup. Je ne me le fais pas redire. Je rembarque

11. Je suis désolé, je vous ai retardé. Quelques mots d'excuse aux autres passagers, avec sourire confus. Ils sourient aussi, on sait ce que c'est. Mon voisin de siège, T-shirt noir, jean beige, sandale. Le gars à faire du petit trafic transfrontalier en permanence. A l'autre portière, un autre, plus âgé, sourire fin, un peu narquois, petite moustache, casquette. Sur le siège avant, un autre se retourne pour me dire de rien. Plus épais, plus lourd, rasé à casquette. La bonne trentaine. Le chauffeur, plus maigrichon, démarre, sans un mot.
12. Trente mètres à peine. Autre signe. Arrêt. Des douaniers. Passeports. Les uns, les autres. Qu'avez-vous dans la malle ? Effets personnels. Ouvrez. Le chauffeur sort, passe derrière, ouvre. Il revient de suite. Il a dû donner 20 N, on repart. Encore cinquante mètres, une paillote au bord de la route, une barre de bois cloutée en travers. Signe. Arrêt. C'est encore moi, cette fois. Passeport. Que venez-vous faire ? Mais ça ne dure pas, on repart. I like the way this one is doing. He is kind. C'est mon voisin qui commente. CHECK POINT

13. On roule un peu. De l'air refroidit la voiture. Mais à peine un kilomètre. Signe. Nouvel arrêt. Passeports. Bagages ? Quoi dans la malle ? On entend le chauffeur ouvrir derrière. Des voix. Et ceci ? A qui ? Visiblement, ils ouvrent les sacs. Le gars de devant descend. Son bagage bourré de vêtements est grand ouvert. Il surveille un peu. Les autres suivent. Moi aussi. Il ne s'intéresse pas à mon sac. Ni d'ailleurs à l'attaché-case métallique. Ni au grand sac plastique blanc au fond. Ça se termine vite. Je n'ai pas vu circuler de billet. On repart. Plus loin, commentaires dans la voiture après un barrage rapide où le gars a pris ses 20 N sans façon. Qu'est-ce qu'il est gentil ! Il fait son boulot, normal. C'est pas de la corruption, ça. On les comprend. On compatit. Chacun lutte pour sa croûte. Soi, les autres. Garder la mesure, voilà ce qui compte.

14. Plusieurs arrêts encore, à rythmes plus ou moins éloignés, mais dont le détail est fastidieux. Je sers d'attraction. Le geste las, prêt à laisser passer, se raidit soudain, se pointe vers le sol en m'apercevant. Signe de se garer sur le côté, et ça recommence. Parfois bref, parfois plus long. Je reste assis, ou il me faut descendre, on m'éloigne un peu pour parler. Une fois en revenant, le moustachu : vous avez donné quelque chose ? Non, je m'en suis sorti sans. Rien de plus, pas de réaction visible. Je suis sûr cependant qu'il doit se dire que ce Blanc-là n'est pas un blanc-bec, qu'il sait y faire. Une fois avant déjà, quelques remarques sur les questions, les réponses à donner. Indirectement. Ils ne parlent pas précisément de moi. Mais je comprends que c'est de cela qu'il s'agit. Ils apprécient que je me débrouille. Pas pour rien. Si je paniquais, ou si mon histoire n'était pas claire - vraie ou pas ils s'en fichent, mais claire - ça les retarderait encore bien plus. Ils pourraient même être en difficultés eux-mêmes, du coup. Ils ne m'en veulent pas d'être là. C'est la vie, il faut supporter. Mais apprécient que je me défende bien. Et si eux n'étaient pas clairs, qu'adviendrait-il de moi ? Et s'ils étaient heureux au fond que j'attire l'attention ? que je leur serve de paratonnerre ?

15. C'est plutôt au chauffeur qu'ils en veulent - bouc émissaire de la colère qu'ils ont d'être ainsi retardés, alors qu'ils ne peuvent pas m'en vouloir par compassion pour mes difficultés. Nouveau barrage. Ah ! différent cette fois. Des militaires. En treillis camouflé, fusil d'assaut sur le cou. Je ne les intéresse pas du tout. Le chauffeur descend. On entend des voix. Fortes. Je ne comprends pas la langue, du yoruba. Mais le chauffeur remonte, il se fait dire de se garer sur le côté. Quelques minutes d'attente, la consternation s'installe. Rien, plus personne ne s'occupe de nous. Passe un grand sous-off, dégingandé, gueule un peu voyou taillée à la serpe, n'était l'uniforme. Oga ! Oga ! Monsieur ! ou mieux Messire ! Les passagers l'interpellent. Ça discute. Fort. Les passagers s'agitent. S'énervent. En fait, les militaires exigent 50 N. A tout seigneur tout honneur, ils ne se satisfont pas des 20 habituels. Le chauffeur a refusé. Ils l'ont mis en pénitence. Ça s'échauffe. On m'explique que les militaires sont comme ça. Eux, ils ne supportent pas le marchandage. Pas question. Y a qu'à exécuter. Et de s'en prendre au chauffeur. En yoruba. Pourquoi nous retarde-t-il ainsi ? Ne sait-il pas que ? C'est lui le fautif. Il explose, le chauffeur. Tape sur son volant. Yen a marre. Il ne fait rien de mal. Il ne transporte même pas de la contrebande. Pourquoi faudrait-il donner comme ça, à tout bout de champ ? Puis il s'éloigne. Vous voyez, en fait c'est que le chauffeur est avare. Il ne veut pas donner. Les trois s'accordent pour lui faire porter le blâme. Le chauffeur revient. Avec le sous-off. Nouvelle discussion. A tous. Moi seul me tiens coi. Le chauffeur ressort, en claquant la porte. Il s'éloigne vers l'abri du poste militaire. Au bout de quelques minutes, il revient, on repart. Mais a-t-il donné quoi que ce soit ? Personne ne va demander.

16. Encore quelques barrages mineurs. Puis on roule. De part et d'autre, de hautes herbes, des arbustes. La glissière entre les deux chaussées défile. Le passager à l'autre bout de la banquette arrière se déboucle la ceinture. La trentaine mûre, avec sa petite moustache. Plutôt souriant. Je risque un oeil. Il défait la braguette, écarte les pans. Un caleçon à raies, dessous. Il se met à en manier l'élastique, tire, pousse, finit par en extraire un rouleau serré qu'il déplie. Des dollars, en bonnes coupures, 50, 100. Ça en fait pas mal. Il en extrait 2 ou 300, remet le reste dans sa cachette. Le manège m'amuse. Il ne se cache pas. Nous sommes tous à la même enseigne. Chacun vit sa vie, tente son aventure, poursuit son trajet. Je risque quand même : Vous êtes sûr qu'il n'y a plus rien à présent. Non, ça va. Après, c'est bon. Mes compagnons de voyage ne sont pas vraiment patibulaires. Pas angéliques non plus. Cet air du Nigérian de la rue qui lutte pour vivre. Pas différents de ces condamnés attachés aux poteaux des exécutions publiques dont les photos s'étalent dans les journaux. DANS UN BUS

17. Ça ne dure pas. Cinq minutes. Une cahute en roseaux. Un uniforme. Signe. Jeune, costaud, le visage rond. Ni souriant ni agressif. Puis, dans les formes, il se présente, montre sa carte : brigade de répression des stupéfiants. Je l'intéresse, mais sans plus. Quelques questions. Ce que je fais là. Comment je connais ces gens. Le hasard des taxis collectifs. Il veut voir les bagages. Tout le monde descend. Autour de la malle. Le sac débordant de vêtements est toujours grand ouvert. Il s'intéresse à un autre bagage, plus au fond. Un bazar hétéroclite. Qu'est-ce que vous faites ? Du commerce, entre Accra et Lagos. Rien de passionnant. Même s'il ne cherche pas que de la drogue. Il en vient à l'attaché-case blanc métal. Le gars aux dollars s'avance. Il l'ouvre. Un fatras de papiers divers, dossiers, de la couleur. Sur le rabat du couvercle, d'une poche dépasse la photo d'un Européen. Je le repère aussitôt. Heureusement, il ne me ressemble en rien. Bien sûr qu'il l'a vu de suite. Qui c'est ça ? Un ami à moi. Il travaillait pour KLM à Lagos. Il est parti à présent. Ah ! bon, suivez-moi. Vous aussi, avec vos bagages. Je prends mon sac, l'autre toujours en bandoulière. On le suit vers la cahute sur le bas-côté. Pendant ce temps, d'autres véhicules passent.

18. Proprette, la cahute. Des tiges de roseaux bien alignées clouées sur une armature de bois. Mur de façade à mi-hauteur, qui ouvre sur la rue. Une cloison sépare l'espace en deux. Une banquette court en angle sur deux des côtés. Il me fait asseoir dans le coin, s'intéresse à mon compagnon. Tout y passe, en détail. L'autre est poli, respectueux. Il a un rien d'ironie quand même, de défi. Il voit les dollars sortis, pas ceux dans la ceinture. Pas de réaction. Encore des questions sur le gars de la photo, sur divers papiers de la mallette. Des listes de marchandises. Des traces d'affaires commerciales. Papiers brouillons, documents douteux. Que fait-il ce mec ? Comme tant d'autres sur le littoral. Il le renvoie, vient mon tour.

19. Venez. On passe derrière la cloison. A l'abri des regards. Ça ne sent pas bon. Il va falloir jouer serré. Il s'assoit sur la banquette, une jambe sous la cuisse. Me fait poser mes affaires dans le coin. Ne pas se laisser intimider, ni même en donner l'air. Interrogatoire serré. Toute l'histoire. Pourquoi ? Comment ? Invitation ? Détails ? Ça dure. Sourires, détendu. On passe à la fouille des bagages. Le sac, les paquets cadeaux. Des jouets, pour les premiers. Il agite. Ça sonne bien jouet. Pas came ? Trousse de toilette, item par item. Vient l'autre sac. En grands détails. Les diverses devises. Dollars, francs, CFA, il compte, examine. Les bouquins, le journal. Quelques médicaments. Qu'est-ce que c'est ? On ouvre les boîtages. Et dans vos poches ? Je les vide. A droite encore un paquet de nairas, où je puisais depuis le départ en cas d'urgence. A gauche de menus papiers, trois capotes, un coussinet plastique de lubrifiant, trouvé dans une boîte de préservatifs. Il regarde tout. Et ça ? Je lui en explique l'usage. Ah ! bon, tu te mets ça sur le machin ? Le geste accompagne la parole. Oui, pour que ça glisse mieux, pour pas faire craquer la capote. Toi alors ! Il se marre. J'ai marqué un point, il me m'a pas fait craquer, et là c'est lui qui est pris à contre-pied. Ça va aller pas trop mal. Il reprend quand même l'offensive. Voilà le moment décisif. Mais il n'a pas trouvé d'arme fatale. Now, what can you do for us ? La négociation s'ouvre. Il sait tout ce que j'ai. Comment calmer sa gourmandise ? Paroles idiotes, on tourne autour du pot, esquives. Je tente les 20 N tarifaires. Il sourit, moi aussi. C'était pour rire. Je ne voulais pas le vexer. C'est qu'ils sont plusieurs, me dit-il. Bon, il faut y aller. Je prends les billets de 50. En tente deux, esquisse trois. C'est qu'on est six ! Il a mordu. Je vais bien m'en tirer. Pas de problème. Je sors les trois autres avec un grand sourire. Donner l'impression que c'est moi qui remercie. Encore quelques paroles pour ne pas avoir l'air de croire que là était le but, ne pas être impoli. Je reprends mes affaires sans hâte, regagne la voiture, retrouve mes compagnons. On démarre. Vous avez filé du fric ? Ah ! oui, cette fois, pas moyen d'échapper. Des dollars ? Non, du naira. Appréciation.

20. Une dernière encore, pour l'anecdote. Au bout de quelques kilomètres. Arrêt. On me fait descendre, me conduit en contrebas du fossé où deux officiers sont assis sous un petit toit de chaume. Salutations distinguées. Y a de la dorure aux épaulettes et sur les manches. Je me présente. Vite, ils me parlent des fêtes et de leurs hommes qui ont bien besoin de pouvoir célébrer aussi. Rempli de confiance par l'épisode précédent ? Gonflé, je leur dis qu'il y en a vraiment beaucoup. Que j'ai beaucoup de sympathie pour eux mais je ne peux pas grand-chose. Je connais l'usage, c'est 20 N par barrage. Mais je ne pense pas que des officiers de haut rang comme eux s'abaisseraient à prendre une telle dîme misérable. J'avais produit mon billet. Ils sourient. Ils ne s'attendaient pas à ça. Me souhaitent bonne continuation., je prends congé. Il est cinq heures.

OSHODI - photo de Kelechi Amadi-Obi
21. GO SLOW Faut encore une heure pour faire les dix à vingt kilomètres qui restent avant le terminus du taxi. Lagos commence. Plus de barrages, les go slow. Ça bouchonne. Deux chaussées à trois voies, un terre plein central poussiéreux, de boue séchée mêlée aux détritus et sacs plastiques de la ville. Le sens vers Lagos se bloque. Des véhicules commencent à emprunter le terre plein. Qui se bloque aussi. On passe - notre chauffeur avec - sur la voie inverse, sur une file, deux files. Tout est immobilisé. Invectives, klaxons. Débrouille. Des véhicules en travers, à contre-courant, celui-là qui veut à toute force traverser l'ensemble du flot pour rentrer chez lui, de l'autre côté.  GO SLOW AGAIN  Dans la voiture, c'est à qui suggérera de se faufiler ici ou là. C'est vrai qu'il prend rarement les meilleures options, le chauffeur. Les autres semblent se mouvoir un peu, au moins. Les conseils fusent. Mon voisin donne de la voix. Le chauffeur, qui n'avait suivi aucun des conseils, explose. Et puis quoi ? Vous voulez m'apprendre mon métier ? Il défie la sourde hostilité qu'il sentait peser depuis longtemps. Quelques paroles hautes, des protestations, dans les deux sens. Mais sans durée. Nul n'y peut rien, et chacun retourne à sa patience, tandis que le jour diminue. La nuit est presque tombée quand nous arrivons au Taxi park. Plutôt que chercher aventure ailleurs, je demande au chauffeur s'il m'emmènerait jusqu'à Ikoyi. Il me propose un prix, qui me convient. Je remets mes bagages dans la malle. En chemin, peu de conversation. Pas un bavard, ce chauffeur. Je finis par lui poser la question qui me taquine. Après avoir tourné autour de notre voyage. Mais finalement, combien avez-vous laissé en chemin ? Sans me regarder. Oh ! autour de 800 N. Rapide calcul. La moitié d'un passager. Il a bien joué. Oui, parce que sinon, si on donne comme ça, chaque fois, au bout du compte, il ne reste plus rien. Le sourire est malicieux. Les autres passagers ne sont plus là, il peut répondre à leurs reproches. Il faudra plus de deux heures pour arriver à destination, au centre ville. MILE 2, LAGOS

24. Le lendemain, fin de matinée, le retour. Mon ami me propose de m'emmener au taxi park. C'est samedi, l'air est léger, un soleil voilé. Les trois enfants grimpent à l'arrière de la voiture. Il est en sandales, décontracté, le fonctionnaire en week-end. La ville défile, fascinante. Toujours. A mi-chemin, il me propose de m'emmener jusqu'à la frontière. Il n'a rien d'autre à faire, la matinée est belle, et on s'est si peu vus. Je lui avais bien sûr fait mon récit. Je commence par refuser. Politesse. Curiosité aussi, pour voir ce que ça allait donner dans l'autre sens. Il insiste. Et puis il n'est jamais allé jusque là-bas. Mais tu as des papiers au moins, les documents de la voiture ? Un geste vers la boîte à gants. Non, je les ai laissés à la maison. Tu vois, ce n'est pas la peine, laisse tomber. Comment ? il ferait beau voir qu'on me fasse des ennuis dans mon propre pays. La cause est entendue.

25. Ça ne m'allait qu'à moitié. Et s'ils étaient dans ce sens aussi teigneux qu'hier dans l'autre ? Sur quoi allait-on s'appuyer s'ils se mettaient à douter de ses dires ? On allait voir. Nous avions déjà dépassé le Taxi park. Le coup était parti. Je reconnaissais les sites de l'embouteillage de la veille. Nous étions sur la même chaussée, mais dans l'autre sens. Fluide. Des étals de marchands, des ateliers de métallurgistes, des carcasses de voitures. Nous parlions peu. Il devait être un peu inquiet lui aussi, comme je l'étais devenu. Et puis : Ah ! je vais quand même changer les plaques de la voiture. Le voilà qui s'arrête sur le côté, près d'un emplacement de bus. Je suis un peu interloqué. Oui, je m'en sers rarement, mais là il vaut mieux mettre les plaques officielles. Il ouvre la malle. Derrière mes bagages, qu'on avait chargés, je m'avais pas remarqué en effet les deux plaques d'immatriculation frappées FGN (Federal Government of Nigeria). En deux minutes, les attaches amovibles sont enlevées, la substitution faite, nous sommes repartis. Les premiers barrages arrivent. Il ralentit, s'écarte des véhicules devant qui commencent à s'arrêter. L'uniforme fronce les sourcils, observe, et fait un large geste pour nous laisser passer. Un seul arrêt réel. Du soleil. Pas de véhicule. La route était dégagée, une tige de bois posée en travers. Le policier s'avance, pose ses questions, avec déférence. Mon ami lui répond, puis engage une courte conversation presque condescendante. L'autre avait parlé de Noèl. Quand même. Sait-on jamais, s'il était tombé sur des huiles généreuses. Il eut son comptant de belles paroles. Sacrée élite. Elle glisse sur la vie avec cette assurance de ceux à qui tout est dû.

26. Bientôt, c'était déjà la frontière.