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mercredi 20 novembre 2013

Omo Bello, la nouvelle « voix d’or »



(English version, below)



En feuilletant mon magasine, je tombe sur cette page de publicité : Omo Bello, La nouvelle « voix d’or ». Surprise et ravissement. Je n’avais pas de ses nouvelles – je m’étais demandé- depuis son départ pour le conservatoire de Toulouse avec une bourse du gouvernement français. La voilà donc sur papier glacé, promue pour son enregistrement de Mahler. Je ne suis pas assez mélomane pour suivre l’actualité lyrique, et son ascension m’avait échappé. Quel chemin parcouru depuis que je l’avais vue chanter, toute jeune et frêle, sur la scène du MUSON Centre, à Lagos !

Le MUSON

Une sacrée institution, cette Musical Society of Nigeria ( MUSON ), dont les biographies disponibles d’Omo Bello ne disent mot. Je ne m’attendais pas à trouver rien de tel, en arrivant à Lagos au Centre Culturel Français. C’est en fait une société de musique, comme on disait à une époque, dont la bonne société cultivée et distinguée de Lagos est membre, et bienfaitrice. Musique classique, il s’entend. Le MUSON organise des soirées musicales, invite des solistes et des orchestres de chambre. Un festival annuel, virtuoses à l’affiche, attire le beau monde en foule. LE MUSON Center occupe, au contact du Lagos historique et du beau quartier d’Ikoyi,  une grande bâtisse classe, disposant d’un restaurant gastronomique, de deux grandes salles de spectacle dont une en gradins que nous avons souvent utilisée pour nos spectacles en tournée, mais aussi de salles de répétition, etc. Une institution totalement locale, avec laquelle j’ai eu un très grand plaisir à collaborer.
Le bâtiment du MUSON Center
Mais le MUSON gère aussi en son sein une école de musique, de bonne tenue, où les enfants de la bourgeoisie – et de l’aristocratie – lagosienne viennent s’initier, et au-delà, aux grands instruments. Je crois me souvenir qu’un système de bourse, même, soutien les jeunes talents moins fortunés : si on veut entendre de la bonne musique, il faut s’en donner les moyens, car en orchestre les élèves chaque année se produisent pendant le festival.

Omo Bello

Je ne me souviens plus des circonstances exactes. Etait-il en tournée ou plutôt en mission, ce musicien, prof au conservatoire je crois ? Etait-il venu évaluer le potentiel nigérian ? ou préparer des tournées ? Toujours est-il qu’à l’occasion de sa venue j’avais organisé avec l’administration du MUSON une matinée musicale. Nous n’étions que quelques-uns dans la salle, nos hôtes, l’expert en mission, l’attaché culturel qui était venu d’Abuja, moi. Su r la grande scène se sont succédés de jeunes musiciens et chanteurs, seuls ou en formation, des solos des duos.
Parmi eux, une frêle jeune fille, à peine dix-sept ans peut-être, dans un duo de Don Giovanni, ou seule pour un Ave Maria. Limpide beauté, un ravissement. Même si ses camarades étaient très bons, sans aucun doute elle sortait du lot. Nous avons passé un superbe moment musical, et j’en suis reparti la tête encore enchantée de cette jeune voix limpide, pur cristal, mais avec aussi sa force, et une personnalité déjà affirmée.
Quelques temps après, j’avais le plaisir de transmettre la nouvelle au MUSON. Notre Ambassade à Abuja proposait à la jeune Omo Bello une bourse pour aller faire ses classes en France, au Conservatoire. La réponse est venue, positive et reconnaissante, mais ce serait pour un peu plus tard. Omo était engagée dans un cycle d’études qu’il convenait qu’elle finisse, avant de partir sur une autre voie. Sagesse, retenue, volonté et maîtrise de soi, sous un abord de charmante modestie, comme on dirait d’une jeune fille de bonne éducation. Les traits que j’ai retrouvés chaque fois que nous nous sommes rencontrés. Car pendant les quelques mois avant son départ, nous l’avons sollicitée.
Ce fut d’abord la Fête de la Musique. Chaque année, avec plusieurs partenaires musicaux, dont le New African Shrine de Femi Kuti, le CCF organisait plusieurs concerts, et en trois lieux plus de 50 groupes et musiciens de tous les styles de Lagos se succédaient, jusque tard dans la nuit. La fête de tout le monde, la fête de toutes les musiques. Cette année-là, j’ai voulu que l’art lyrique soit aussi présent. Ainsi en fin d’après midi le public se pressait déjà dans la grande cour du CCF où une scène avait été dressée en plein air. Un public bigarré, nombreux, populaire,  peu d’étrangers, surtout des jeunes, venu applaudir gratos les artistes qu’ils aiment bien, puisque l’affiche était assez prestigieuse. Ils avaient déjà eu du reggae, du hip-hop, de l’afrobeat, du juju, du high- life. Ils en attendaient encore. Et une frêle silhouette s’est approchée du micro, seule en scène, la sono a envoyé les premières notes, sa voix s’est envolée, radieuse et volontaire. L’Amour est un enfant de Bohème … Stupeur dans l’assistance, dont la plupart n’avait jamais entendu une musique pareille, une telle façon de chanter. Quelques murmures, de l’incertitude, et puis plus rien. Le public était sous le charme. Après Carmen, ce furent deux autres morceaux, dont l’Ave Maria de Gounod, et je ne sais plus quel autre. Omo Bello avait fait découvrir le bel canto à un public nouveau, difficile, pas habitué aux politesses, qui avait aimé, qui l’avait applaudie.
Trois semaines après, notre Consul Général, Joël Louvet, qui accordait un grand intérêt à l’action culturelle, lui a demandé d’interpréter la Marseillaise à l’occasion de la réception du 14 juillet, dans les jardins d’un palace de la ville. Ce fut beau. Pas tout à fait Jessie Norman Place de la Concorde (ou c’était la Bastille ?), mais un beau moment musical, émouvant à des milliers de kilomètres de la France, touchante illustration d’amitié avec le Nigeria.

Courte-échelle

Omo Bello, son diplôme en poche, est donc partie pour le Conservatoire, à Toulouse d’abord, avec des perspectives de rejoindre Paris, si  cela marchait très bien. Cela a dû marcher. Je n’ai pas eu avec elle la proximité, la chaleur du contact, le suivi ultérieur que j’ai pu avoir avec d’autres artistes, qui eux aussi font un très beau parcours international, et expriment tout leur talent. Je pense au danseur Qudus Onikeku, qui était la saison dernière l’hôte du Festival d’Avignon et qui présente dans le monde entier ses solos, ses chorégraphies. Je pense à Emeka Okereke, le photographe, et aussi aux autres grands photographes de Lagos, que j’ai exposés au CCF encore tout jeunots : James Uche Iroha, Kelechi Amadi Obi, qui ont aussi une réputation internationale. Je pense bien entendu à Asa, passée des planches de La Paillotte du CCF, aux disques d’or.

Accompagner tous ceux-là, et bien d’autres, leur servir de tremplin, leur donner le coup de pouce pour exprimer leur talent, ce fut passionnant et exaltant. Les voir prendre leur envol, rencontrer le succès, dépasser même ce qu’on pouvait imaginer procure une forte émotion. Quelque chose de comparable à ce que l’on ressent à voir ses enfants réussir. Même si tout le mérite revient à eux. Si un jour l’improbable grand Saint Pierre me demande ce que j’ai fait dans ma vie, je répondrai peut-être « courte-échelle », ce qui n’est pas si mal.


Omo Bello, the new "golden voice"

Flipping through my magazine, I came across this page of advertising: Omo Bello, The new «golden voice." Surprise and delight. I had no news of her - I sometimes wondered -, since her departure for Toulouse Conservatory with a scholarship from the French government. So she reappears now on glossy paper, promoted for his recording of Mahler . I'm not quite a classical music lover to follow the news of bel canto , and I did not notice her success. What a long way since I saw her sing, very young and frail on the stage of MUSON Centre in Lagos !
the MUSON
What an institution , that Musical Society of Nigeria ( MUSON )! The available biographies of Omo Bello are silent about the role it played at her beginnings. I did not expect to find anything like it, when I arrived in Lagos as Director of the French Cultural Centre . This is actually a music society, - classical music, I mean - of which the beautiful cultivated and distinguished society of Lagos is a member and benefactor.. The MUSON organizes musical soirées , invites soloists and chamber orchestras . An annual festival, featuring virtuosos,  attracts the beautiful people in numbers. THE MUSON Center is situated at the junction of the historical LagosIsland and the beautiful Ikoyi area , a large classical building with a gourmet restaurant , two large hall and theatre that we often use for our touring artists but also rehearsal rooms, etc. . A totally local institution, which I had a great pleasure to collaborate with.
But MUSON also manages a school of music, of high standard , where the children of the Lagos bourgeoisie - and the aristocracy - come to learn , and beyond , the classical instruments. If I remember well, scholarships and sponsorships help the less well off young talent: if you want to enjoy good music, it is necessary to provide the means, because the students’ orchestra performs every year during the festival.
Omo Bello
I do not remember the exact circumstances. Was he on tour or on a  mission , this musician , teacher at the conservatory who came to visit Lagos? Did he come to assess the Nigerian potential? or prepare a tour ? Still, on the occasion of his arrival I had arranged with the administration of MUSON a musical morning session. We were only a few in the hall, our guests , the expert, the cultural attaché coming from Abuja, myself. On the large stage was a succession of young musicians and singers, alone or in group, solos, duets.
Among them, a frail girl, hardly seventeen perhaps, sang in duet an air from Don Giovanni , and, solo, an Ave Maria . Limpid beauty, a delight. While her classmates were very good, no doubt she stood above the flock . We had a great musical moment, and I left still enchanted, my head filled with this young clear voice, pure crystal, but also strong, an already affirmed personality.
Sometime later, I had the pleasure to convey the news to MUSON. Our Embassy in Abuja granted to young Omo Bello a scholarship to France to follow classes at the Conservatoire . The answer came, positive and grateful, but it would be for sometime later. Omo was engaged in a degree courseand she would rather complete it before starting on another direction . Wisdom, restraint and self-control, under a discreet modesty, as it suits a well educated young girl. The characteristics of the personality whenever we met. As we made some requests to her during the few months left before her departure.
First came World Music Day. Every year, with several musical partners, including the New African Shrine of Femi Kuti , CCF organized several concerts , and in three venues more than 50 bands and musicians of Lagos would perform , till late into the night . A festival for everyone, the festival of all music. That year, I wanted the opera also to be present . In the late afternoon, the public was already crowded into the courtyard of the CCF where a stage had been erected in the open air . A colorful public, numerous , popular, few foreigners , mostly young people , had come to applaud, free of charge, the artists they like , since the program featured quite prestigious names. They already had reggae, hip- hop, afrobeat , juju , high-life . They were waiting for more. Then a frail figure approached the microphone, alone on stage. The sound track sent the first notes , her voice raised , radiant and full of power. “L’Amour est un enfant de Bohême ...” The audience got flabbergasted. Most of them had never heard such a music , such a way of singing . Some murmurs of uncertainty, and then nothing. The audience was under the spell. After Carmen  came two other pieces , including Gounod 's Ave Maria , and I don’t recall what else. Omo Bello had introduced the bel canto to a new audience, a difficult one, not familiar with listening  politely. They loved it, they applauded.
Three weeks later, our Consul General, Joel Louvet , who had a great interest in the cultural activities, asked Omo Bello to interpret the Marseillaise during the reception on Bastille’s Day, in the gardens of a palace in the city. It was beautiful. Not quite like Jessie Norman Place de la Concorde (or it was the Bastille?). But a beautiful musical moment, very moving, thousands of kilometers from France , a touching illustration of friendship with Nigeria.
Helping hand
Omo Bello, after graduating, left to attend a School of Music , first in Toulouse , with the prospect of joining Paris , if all would worked very well. Apparently it did! I have not been so close with her. Not much like the warmth of contact and the subsequent follow up that I have had with some other artists, who are also doing a great international career and are expressing  their talents fully. I have in mind the dancer Qudus Onikeku , who was the host last season of the Avignon Festival and performs worldwide his solos and choreographies. I have in mind Emeka Okereke , the photographer , and also other great photographers of Lagos, I exhibited in CCF when at their beginning : Uche James Iroha , Kelechi Amadi Obi , who also have an international reputation. I also, of course, have in mind Asa who started on the stage of Paillotte in CCF and reached golden records.

Accompanying all these artists, and many others, serving as a springboard , giving them the boost to express their talent , was quite exciting and exhilarating . To see them take off , meet with success , even beyond what we could imagine, it provides a strong emotion. Something similar to what it feels like to see his children succeed. Even if all the credit goes to them. If one day the unlikely great Saint Peter asks me what good I've done in my life, my answer may be "helping hand" , which after all is not so bad.

mercredi 12 juin 2013

Fatai Rolling Dollar n'est plus

Avec sa façon d’enflammer une salle, de faire onduler les ankylosés, de sauter de la scène pour se joindre aux danseurs, malgré sa barbe ou sa moustache blanche, derrière ses lunettes de soleil, on le prenait pour un éternel jeune homme, en dépit de ses 85 ans.

C’est qu’il avait, il y a finalement assez peu, commencé une nouvelle vie, un revival au sens propre, avec ses deux nouveaux albums qui l’avaient remis sur scène, lui avaient rendu un public dont on se demande pourquoi il l’avait oublié – et lui du coup d’avoir pris une jeune épouse, sa choriste, toute verdeur retrouvée. C’est qu’il célébrait la vie, Fatai, par toutes les notes qu’il tirait de sa guitare, par toutes les inflexions de sa voix chaleureuse qui s’éraillait dans les aigus. Une voix aussi qu’il pouvait parfois approfondir dans les basses, pour retrouver les accents des plus deep deep blues men.

One two three four ! et l’orchestre démarrait, comme il pouvait aussi s’arrêter pile au geste, car il ne rigolait pas, le Vieux, quand il s’agissait de diriger.
Fatai avait démarré dans les années 50 et s’était imposé comme un des maîtres de l’Agidigbo, puis de la juju music, avant de tenir encore le devant de la scène high life dans les années 60. Mais le succès s’était progressivement éloigné, Fela et son Afro beat avait largement ringardisé tout le reste de la scène musicale de Lagos à partir des 70s, et Fatai était sorti de la lumière. Oublié.

C’est autour de 2000 que Steve Rhodes, la grande conscience de la musique nigériane, à l’occasion de la Fête de la Musique – c’est en tout cas ce qu’on m’a raconté – était allé le chercher dans la misère, sur son galetas de gardien de nuit où il croupissait, vieux, usé, à plus de 70 ans, comme on peut l’être après des années de survie au jour le jour. Comment Steve Rhodes l’a convaincu de reprendre sa guitare, de remonter sur scène interpréter ses morceaux d’antan, dont les moins de 20 ans ignoraient tout ? Lui non plus n’est plus là pour le raconter. Toujours est-il que grâce à lui Fatai est revenu chanter, au Centre Culturel Français, pour cette fête de toutes les musiques. Comment ensuite  a-t-on abouti au superbe album Fatai returns, chez Jazz Hole ? je ne le sais pas mais Kunle Tejuoso pourrait nous le dire.

Il n’était pas sorti depuis longtemps, l’album, quand je suis arrivé en 2002 à Lagos pour prendre la direction du CCF. On m’a vite signalé ce vieux monsieur, que la maison contribuait à remettre en selle, et la magie – le juju  - de cette musique a sitôt opéré. Fatai a vite été l’hôte de nos Happy Hours, cette belle formule où un artiste se produisait tous les samedis d’un mois, et il a chaque fois rempli - et je n’ose pas dire mis le feu à - La Paillotte.

Tout naturellement, c’est Fatai et son groupe que j’ai conseillé quand il s’est agi de faire venir des musiciens à Abuja, pour l’inauguration de l’antenne du Centre Culturel dans la nouvelle capitale. Il avait voyagé avec son orchestre dans le bus du CCF, et le Vieux, très alerte malgré les kilomètres, avait ravi notre ambassadeur et ses beaux invités. Ce qu’il avait perçu comme un honneur et une reconnaissance nous avait rapprochés.
Dès lors, tout en étant de tous les événements du CCF, il avait aussi gagné sa place entière dans cette merveilleuse soirée mensuelle à O’Jezz, à Yaba, dite « Elders’ Forum » qui tous les premiers dimanches réunissait tout ce que Lagos comptait de vieux musiciens de high life, juju, et autres styles. Avec Geneviève, on essayait de n’en rater aucun.

C’est tout naturellement aussi que, lorsqu’en 2003 le Festival de Rabat m’a sollicité pour leur envoyer un groupe nigérian de qualité, c’est à Fatai que j’ai fait appel. Ce jour-là, son visage a rayonné. Même s’il avait retrouvé succès et notoriété, il n’était jamais – y compris dans les belles jeunes années – sorti du pays. C’était sa première tournée internationale, le premier voyage en avion. Il m’en a toujours voué une immense gratitude, presque gênante, tant elle se manifestait sous forme d’un grand respect alors qu’à mes yeux c’était lui le Vieux, l’artiste, l’Oga. Mais après tout, j’ai profité des grandes accolades et des exclamations, si chaleureuses.

Quoi encore ? Il a sorti son second album, tout aussi excellent « Won kere si number one », pour lequel Jazz Hole a fait grande fête, comme on sait le faire là-bas pour un launching. Il a sorti aussi un VCD d’un concert live à O’Jezz, filmé un jour où nous nous y trouvions par le plus grand des hasards, avec une de mes filles en visite au Nigeria. Ce fut une surprise de se voir danser quand l’enregistrement est sorti. Ce VCD m’est très précieux, cher.

Enfin, Fatai était venu à notre soirée de départ en 2006, quand nous avons quitté Lagos. Il était là, il a chanté pour nous. Quel plus beau cadeau pouvait-il nous faire ?

Un seul regret : j’aurais voulu le faire venir en France, le faire connaître au public français, ce personnage, ce destin hors du commun, et surtout cette bonne musique qui entraîne et fait bouger en réjouissant le cœur. Ca n’a pas marché, dommage.


Fatai est parti, à un bel âge somme toute, après pas mal d’années d’une nouvelle jeunesse dont on pensait finalement qu’elle durerait encore longtemps, pour notre plus grand bonheur. A l’homme, au musicien, ma pensée émue. Sa musique est belle, elle retentira encore longtemps.

samedi 5 janvier 2013

Tournier le sensuel

J'ai gardé des années le souvenir de ce texte lu à Zaria, au nord du Nigeria, dans la sélection hebdomadaire du Monde que nous recevions alors, ça fait donc bien longtemps. Souvenir vivace, tant les idées m'avaient frappé, souvenir diffus puisque j'avais oublié qu'il s'agissait d'un entretien, et que je le pensais plus récent que 1984, plus proche de notre retour en France trois ans plus tard. Depuis, je l'avais égaré et l'ai cherché dans tous les recueils d'essais de Tournier, dans les archives du Monde, sans succès. 
Occupation de mon dernier séjour parisien, aller passer une matinée Quai Voltaire, à la Documentation française. 
Pour vos étrennes - ça ressemble à "étreintes" -, l'hommage de ces pensées.

TOURNIER LE SENSUEL

Se qualifiant lui-même de « naturaliste mystique », l'écrivain Michel Tournier a une passion pour la matière, le geste, le contact physique. Il aime caresser le monde du regard, sentir la chaleur de la peau sous ses doigts, se gorger d'odeurs, se couler dans la moiteur de la terre. Ce sensualisme sulfureux inspire la plupart de ses romans, depuis Vendredi ou les Limbes du Pacifique à Gilles et Jeanne, en passant par le Roi des aulnes (prix Concourt 1970) ou les Météores.

- Dans notre Europe « civilisée », la réserve est érigée en vertu, et chacun cherche à imposer ses distances. En Afrique, au contraire, on est frappé par la diversité des contacts physiques qui règnent entre les hommes ou entre les femmes. A quoi attribuez-vous cette différence fondamentale ?
- La France est un pays divisé aux deux tiers : le Midi commence très loin ; les Français ne sont méridionaux qu'en petite partie. La majeure partie du pays est nordique, océanique, et la vague moralisante qui vient du froid déferle sur la France avec l'influence prédominante des Anglo-Saxons sur notre civilisation, c'est-à-dire depuis le début du XIXe siècle. C'est une morale qui prêche l'horreur du contact physique : on se tient à distance, chacun maintient son quant à soi. On constate d'ailleurs une chose curieuse : les révolutions scientifiques mordent très inégalement sur la vie quotidienne ; tout le monde sait que c'est la Terre qui tourne autour du Soleil, et pourtant cette vérité n'a pas influencé nos habitudes, car nous continuons à parler du lever ou du coucher du soleil. En revanche, à la fin du XIXe siècle, il y eut la révolution de Pasteur, et hélas, dès lors tout le monde a peur des microbes des autres.
- Ne croyez-vous pas cependant que la raison est plus profonde, qu'elle est plutôt psycho-religieuse ?
- Mais le microbe est un phénomène psycho-religieux ! Le microbe, c'est l'esprit du Mal qui pénètre chacun de nous, c'est pour cela que la révolution microbienne de Pasteur a eu un tel succès. Elle se situe exactement dans le droit fil de la peur, de l'esprit malin qui vient s'installer chez les gens. Au lieu d'exorciser les gens, on les désinfecte maintenant. On pourrait presque établir une carte de France - et même de l'Europe - des lits « couche-tout-seul », qui est encore une invention anglo-saxonne et qui gagne depuis le nord vers le sud.
- Ne serait-ce pas une invention protestante ?...
- Non seulement protestante, mais calviniste. On pourrait établir la frontière du lit à deux personnes. Tandis que l'Afrique est un continent où l'on ne dort jamais tout seul, on dort en grappes, on se tient chaud, on rêve ensemble. L'enfant africain ne perd jamais le contact physique avec sa mère, elle ne le quitte jamais, ne le laisse pas seul dans son berceau...
- La femme africaine porte depuis toujours son enfant sur elle, et il est intéressant de constater que maintenant, certaines femmes occidentales imitent cet exemple.
- Ce serait en effet une grande révolution, mais je crains qu'elle ne soit pas encore à la veille de se généraliser. Combien de fois voit-on en Afrique une petite fille maigrichonne de dix ans porter à cheval, sur sa hanche son petit frère qui est parfaitement capable de marcher, mais tous les deux préfèrent ce contact physique étroit. Or dans nos régions, ce contact est interdit ; on n'a pas le droit de se toucher. D'ailleurs, vous connaissez l'argot des curés : « se toucher » veut dire se masturber, ce qui est naturellement le comble de l'horreur et de l'abomination. Il n'y a pas de doute que nous vivons dans une « civilisation de l'image » : tout y est pour l'œil, et rien pour la main. Nous vivons dans un monde où l'on ne se touche plus, où l'on ne se sent même plus. Nous vivons dans la civilisation des « déodorants » !  Autrefois, en traversant les villages, chaque artisan vous envoyait son odeur : il y avait le cuir, il y avait le maréchal ferrant, le marchand de couleurs. Aujourd'hui, seul le boulanger sent encore quelque chose ! Nous vivons, hélas, dans une société sans odeur, sans saveur, sans contact physique, tout est pour le regard !
- Peut-être même pas, puisque lorsque l'on regarde longuement quelqu'un, il se méfie aussitôt ; car ici, dévisager signifie - d'office – « critiquer »; tandis qu'en Afrique, cela suscite plutôt de la sympathie, l'échange d'un sourire...
- En effet, on n'ose même pas regarder les gens. Moi qui suis très curieux, et par goût et par besoin professionnel, j'ai tendance à dévisager les gens en les examinant des pieds à la tête, et il m'arrive souvent de me faire fusiller du regard, voire apostropher. J'en arrive donc à avoir toujours une paire de lunettes de soleil pour pouvoir enfin regarder les gens tranquillement. A la base de tout cela, il y a un manque total de convivialité, de sociabilité, nous vivons dans une société où les gens se détestent.
- La raison fondamentale ne serait-elle pas due au principe sacro-saint de « l'individualisme » ? Ne me touchez pas, je ne vous touche pas, chacun pour soi...
- Exactement. Chacun pour soi et Dieu pour tous, ce qui n'est d'ailleurs même pas vrai. Vous savez que le précepte que Jésus a donné comme premier dans la religion chrétienne « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » devrait nous faire réfléchir : si l'on ne s'aime pas soi-même, il est absolument impossible d'aimer les autres, parce que l'on projette sur eux l'antipathie que l'on a pour soi-même.
- Les Français seraient-ils trop intelligents et donc trop  critiques pour « s'accepter » tels qu'ils sont ?
- Dieu merci, la France est un pays mitigé, et je me félicite de l'arrivée en masse des travailleurs immigrés, qui constitueront bientôt une minorité importante. Il y aura ainsi une autre échelle de valeurs dans les rapports avec les autres et envers soi-même. Afin de contrebalancer ce courant intense qui, depuis deux siècles, vient des pays anglo-saxons, pays de la méfiance, de l'antipathie de soi-même et des autres, et peut-être du monde entier.
On s'en plaint, il y a des frictions, on trouve qu'ils font trop de bruit, une cuisine trop odorante. Mais tant mieux si cela pouvait enfin remuer ces horribles petits-bourgeois frileux, resserrés sur eux-mêmes, qui ont peur des autres et se barricadent chez eux.
Mais, il y a un autre domaine que je voudrais évoquer, c'est la télévision. Vous y voyez, en gros, trois choses: les programmes, qui sont presque toujours nécrophiles, violents, dans l'esprit anglo-saxon dont nous venons de parler. Ensuite, vous avez les actualités : on y montre des gens qui meurent de faim, des corps squelettiques, pustuleux, et torturés. Et puis, vous avez un autre domaine, que j'adore, et je ne suis pas le seul, et c'est la publicité. Là, c'est le contraire : c'est un véritable éloge de la vie, du corps, de la beauté. C'est la seule fissure par laquelle passe un tout petit peu d'érotisme, chose absolument proscrite à la télévision, dont la morale est : faites la mort, ne faites pas l'amour ; tapez-vous sur la gueule, mais ne vous caressez pas.
- Pourquoi n'écrivez-vous pas un livre à l'éloge du contact physique, une sorte de manuel pour empêcher ce dessèchement ?
- Je ne fais que cela. Tous mes livres célèbrent le contact physique, et notamment ceux que j'ai écrits avec suffisamment de soin pour que les enfants puissent aussi les lire. L'un d'eux, Pierrot ou les Secrets de la nuit qui est mon meilleur livre, n'est qu'un hymne au contact physique. C'est une histoire entièrement charnelle, une histoire d'odeurs, de gustation. Je la considère à la fois comme traité d'ontologie, de morale, et une leçon d'amour.
- Que signifie, au juste, le « contact physique » pour vous ?
- Le contact physique, c'est la relation absolue. Souvent, lorsque l'on en parle, on imagine tout de suite l'acte sexuel, mais il y en a bien d'autres, beaucoup plus intimes. Il n'y a pas plus intime que le contact physique entre une mère et son petit enfant.
- Serait-ce la seule relation vraie ?
- Ce n'est pas la seule, mais c'est sûrement la plus vraie de toutes. J'ai écrit un livre sur les jumeaux, les Météores ; eh bien, il n'y a pas de contact physique plus étroit que celui qui existe entre eux puisque ce qui se passe à l'intérieur de l'un est aussitôt ressenti par l'autre : ils peuvent se passer de la parole.
- Si vous aviez vraiment trouvé le contact physique que vous cherchez tant auriez-vous pu vous passer de l'écriture ?
- C'est parfaitement possible. Il est certain que, grâce à l'écriture, j'ai avec tout un chacun un contact qui m'est infiniment précieux, mais qui n'est peut-être que l'ersatz d'un contact physique universel.
J'ai été invité récemment à distribuer aux enfants aveugles les premiers exemplaires de Vendredi ou la Vie sauvage en braille. Lorsque je leur ai fait la lecture à haute voix, une petite fille a toujours gardé sa main dans la mienne, et ce contact était bien plus important que tout ce que je pouvais lui dire.
GUITTA PESSIS PASTERNAK

Entretien paru dans Le Monde du 13 août 1984, page XIV.

vendredi 4 mars 2011

Héritage et devenir

La "chrétienté a laissé" à la France "un magnifique héritage de civilisation", vient-il de dire. On se récrie, on s’offusque à gauche. On applaudit à droite, on se hausse du col, on se drape, d’un geste ample, dans les plis de la République et de la laïcité, pensant avoir piégé les gardiens de ces temples.
Voilà une phrase qui ne me pose aucun problème, et j’y souscris volontiers.
De même pour «La France ne doit pas oublier ce qu'elle est et ce qu'elle fut parce que le monde change». Nihil obstat.
Pareil quand il dit que "Ces paysages qui nous entourent font partie de l'identité de la France", selon ce que rapporte La Montagne, en poursuivant : "Aucune de nos villes ne seraient ce qu'elles sont [sic] sans ces cathédrales." çà, je ne sais pas si je l’aurais dit. Non que j’aurais forcément mieux accordé, mais c’est quand même un truisme, d’une banalité navrante.
Je le suis encore quand il cite Lévi-Strauss, en déclarant que : "L'identité n'(est) pas une pathologie".
Sarkozyste alors ? non, à cent lieues !
Car je voudrais revenir sur une autre phrase de Lévi-Strauss que je mentionnais dans mon blog le 6 octobre : « il s'agit de le prendre non pas pour une valeur mais pour une réalité »  où « le » peut désigner un fait quelconque, finalement.
Oui, la chrétienté a été et demeure un élément constitutif de notre histoire, elle imprègne dans sa substance notre culture commune, qui a longtemps été construite par elle, ou contre elle, en tout cas par rapport à elle. C’est une réalité.
Et alors ?
Une chose est de la constater, une autre d’en faire une valeur en soi. Si l’identité n’est pas une pathologie, elle ne relève pas de l’ontologie.
Or, là est bien la question. Ces phrases présidentielles, en elles-mêmes, sont parfaitement défendables. Le contexte de leur énonciation, le moment choisi, le buzz médiatique qui est dans le fond de l’air du temps leur donnent une tout autre portée.
Sarkozy parle en termes de valeurs érigées en vérités éternelles et immuables.
C’est ce qu’on entend quand il poursuit :«Cet héritage nous oblige, cet héritage, c’est une chance, mais c’est d’abord un devoir, il nous oblige, nous devons le transmettre aux générations et nous devons l’assumer sans complexe et sans fausse pudeur» avant d’appeler à «conserver et restaurer» cet héritage chrétien.
Transmettre reste ambigu, l’association de restaurer à conserver éclaire l’ensemble. Sous-jacente (à peine) l’idée d’une identité close, figée, à préserver intacte, en butte aux attaques de l’extérieur. Une identité qui se définirait par rapport à ce qu’elle n’est pas, et que dès lors elle exclut. Conception qui induit la peur et le rejet.
Faut-il, pour rester dans SA logique, recourir à la parabole évangélique, qui recommande que cet héritage il faut le faire fructifier, et blâme le fils qui l’a conservé tel quel ?
Toute autre est la conception qui fait de l’identité le produit d’une histoire, une réalité qui se forge au fil du temps, redéfinissant incessamment les valeurs qui la charpentent.
Faut-il rappeler que celles de tolérance et de démocratie, qui nous soudent aujourd’hui, ne prévalaient pas au temps des cathédrales, et même qu’il a fallu combattre l’Eglise qui les avait construites pour qu’elles s’imposent ?
Cette réalité comme réalité historique, les générations actuelles peuvent légitimement en tirer gloire, ou en interroger des aspects, bref l’assumer dans sa complexité. Et puisqu’il s’agit d’héritage, elles ont à la fois devoir de transmission et droit d’inventaire.
Assumer : ce mot aussi est un enjeu, qu’il ne faut pas abandonner au discours réactionnaire. Sarkozy l’utilise, Laurent Wauquiez, aussi, lors de la même visite : "C'est parce qu'on assume notre histoire qu'on peut être tolérant et ouvert à la diversité. Et je crois que c'est quand on nie son identité que l'identité se venge et aboutit à l'intolérance."
Là encore, il parle d’or, mais ces mots de bon apôtre ne sont pas, dans la pratique, compatibles avec le cœur du discours présidentiel. Poudre aux yeux de prôner tolérance et ouverture, quand on tient sur le fond un propos identitaire défensif, qui fait perler la peur.
Il ne sert dès lors à rien de s’offusquer que la droite soit conservatrice, qu’elle nie l’histoire et campe sur les valeurs éternelles. C’est sa nature, depuis les Barrès et autres. Tout au plus pendant un certain temps avait-elle caché ces références sous le tapis.
Il ne faut surtout pas lui reprocher d’évoquer l’héritage chrétien. C’est une réalité qu’il faut aussi, à gauche, énoncer, et assumer.
Le nier serait absurde, inaudible et politiquement se tirer une balle dans le pied.
Mais il faut aussitôt – et c’est là le clivage – montrer que ce legs est une des facettes de la société française moderne, que les chrétiens eux-mêmes contribuent à la faire évoluer. Que la France d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier, qu’il est de l’intérêt de tous qu’elle évolue, bla bla bla.. Et surtout dénoncer et traquer dans tous ses interstices le discours de la peur, de la crainte de l’extérieur et de l’autre, de l’enfermement dans la forteresse que distillent à longueur de temps le pouvoir et ses hérauts.
Ce discours de la peur montre chez ceux qui le tiennent une perte de confiance, un comportement de faiblesse, l’idée inavouée que nous serions en danger, en perdition. En fait sans avenir que de préserver l’existant. C’est ça leur idée de la France ?
Je préfère suivre Dany Laferrière quand il dit (là encore, au risque de paraître outrecuidant, je renvoie à mon blog du 12 janvier 2011) que s’il y a « une culture forte », « on peut cumuler, additionner les cultures, rester ouvert au reste du monde et sans risque de perdre son essence ». Convainquons que cette force de culture, nous l’avons, à nous tous, contre les chantres du rabaissement.

mercredi 19 janvier 2011

C'est du rythme, tous les choses c'est du rythme

Un petit bijou de film sur la musique et le quotidien, dégoté par Qudus.
Je partage.
En hommage à la culture malinké.

mercredi 12 janvier 2011

La culture forte de Laferrière

Encore une fois, Dany Laferrière est inspiré. Il est très certainement ma dernière grande découverte en date, arrivé dans mon paysage quand Haïti s’y profilait en termes d’amitié, heureuse coïncidence.
J’avais souri charmé au Je suis un écrivain japonais, j’avais du coup sauté sur Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, avec ravissement, avant de me plonger dans l’envoûtement de l’Enigme du retour. Et chaque fois que je l’avais entendu à la radio, un plaisir d’humour, d’humanité substantielle, de fulgurances.

Le séisme du 12 janvier est passé par là, il y a un an jour pour jour. Le Nouvel Obs publie une excellente interview, à lire dans son entier.  
Mais je veux ici en retenir deux extraits, qui tournent autour d’une seule idée à mes yeux majeures.

"D’autre part, les pays de la Caraïbe ont besoin de tourisme pour vivre. Or s’il n’y a pas une culture forte, ça va être du tourisme sexuel… Il faut créer l’image que si l’on vient en Haïti, c’est pour autre chose: parce qu’il y a de la vie, que le pays est habité, qu’il y a des gens à rencontrer… Ça pourrait donner une autre proposition de voyage. Pas de tourisme: de voyage! Allez donc voir Haïti, plutôt que d’envoyer de l’argent aveuglément en vous demandant où il va. Allez voir, vous rencontrerez des gens, vous nouerez des partenariats, de quelque manière que ce soit. Vivez cette expérience avec des individus qui, tout de même, sont indomptables! Allez voir ces gens qui ont résisté aux séismes, aux inondations, aux élections, à tout! "
"D. Laferrière.- Oui, c’est pour ça que je ne cherche pas de légitimité territoriale. Même dans mes livres, je n’ai jamais caché mon passé… Au contraire. Je ne cherche pas une pureté nationale parce que je crois au mixage. Pas exactement au métissage, mais à une forme d’hybridité. Il y a beaucoup d’écrivains du sud qui viennent dans le nord et qui gomment leur expérience du nord quand ils retournent chez eux. Moi je souhaite que cette expérience soit connue. Je ne veux pas avoir pensé plus de trente ans à l’extérieur et que ça ne se sente pas! Ce serait une fausseté, il faut que ça se voie. Ça se vit. Il faut que les gens qui sont toujours restés à l’intérieur voient que quelqu’un est parti, puis revenu. Dans le temps, on peut acquérir de nouvelles expériences, il y a la possibilité de bouger dans sa structure humaine. Quand un jeune homme voit que c’est possible sans perdre de son essence, c’est énorme. Oui, on peut voyager très longtemps et parler de l’odeur du café. On peut faire ça. On peut cumuler, additionner les cultures, rester ouvert au reste du monde et sans risque de perdre son essence. On peut changer, et garder des rapports souterrains avec ce que l’on a été."
D’abord, quel encouragement à nous qui, avec Geneviève, prévoyons justement un voyage en Haïti, à la fin avril, au sens qu’il donne au voyage, d’aller à la rencontre, de « nouer des partenariats », de « vivre avec ». Ce que nous essayons de faire depuis toujours, je crois. Depuis l’Ouganda où on a vite vu que la faune des parcs, certes, les paysages somptueux, assurément, mais que l’intérêt véritable était les gens. Partager avec eux, mesurer ce qu’on a de commun, malgré parfois toutes apparences, se frotter à leur différence pour la découvrir mais aussi pour se connaître à cette épreuve. Car on s’y met en danger, il y a péril, mise à nu de soi, on se découvre. Passage obligé pour se retrouver, pour que l’échange se fasse.
D’où ce qu’il dit d’essentiel : oui, on peut partager avec d’autres cultures, changer à leurs contacts, profondément même (« bouger dans sa structure humaine »), j’ajouterais se bonifier à cet échange. Et tout cela « sans perdre son essence » s’il y a une culture forte.
C’est là le point central. Toutes les réactions de repli sur soi, individuelles ou collectives, les peurs au contact de l’autre, de son intrusion, sont symptômes de faiblesse, de vulnérabilité. On n’est perverti, déculturé, assimilé, ou quelque soit le terme, que si son essence ne résiste pas au frottement, cède au contact.
C’est la leçon de Lamu, qui absorbe la modernité tel qu’en lui-même, depuis trente ans qu’on le connaît. C’est aussi ma vie, en quelque sorte.