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vendredi 9 avril 2021

DU FRANC CFA A L'ECO (quel prochain épisode ?)


Kako NABUKPO
Dans son article « Du Franc CFA à l’Eco en Afrique de l’Ouest », publié dans la revue ETUDES de mars 2021, Kako Nabukpo nous propose une  anticipation, dans le cadre d'une remise en perspective historique. Le fouillé de son analyse, la modération de son ton, tout en affirmant des prises de position nettes, dépassent la technique monétaire pour la replacer dans une problématique de société.

« … rompre avec une pratique qui permet d’accroître les bénéfices d’une politique de rente plébiscitée par les élites au bénéfice d’une réinjection des capitaux dans les économies locales… »

« il (le CFA) est devenu un mécanisme d’assurance tout risque vis-à-vis des défaillances multiples et variées de la gouvernance des dirigeants africains de cette zone. »

Pays de l'UEMOA

« … pour éviter de tomber dans les mêmes travers, à savoir la pérennisation de l’extraversion des économies de l’UEMOA … protégées par une monnaie CFA … fortement incitatrice à l’adoption de comportements rentiers. »

«  une communauté de destin, fondée sur le caractère incontournable de l’intégration monétaire, économique et commerciale au sein de la CEDEAO, comme seule voie de développement endogène en Afrique de l’Ouest. »

Tout cela est parler d’or. Kako NABUKPO définit de réelles perspectives, clairement énoncées – avec souvent d’ailleurs pas mal d’habileté – et je m’y reconnais très largement.

                                                      

Ce qui peut-être m’autorise à une remarque. Il évoque quatre « options de transition du franc CFA à l’éco »[i], et je me suis étonné de ne pas en trouver une cinquième, à mes yeux pas totalement improbable : celle d’une monnaie unique de tous les pays de la CEDEAO sans le Nigeria, qui dans un avenir prévisible garderait sa Naira et sa souveraineté monétaire, quitte à avoir des accords de stabilisation entre les deux entités.

J’ai cru percevoir le bout de l’oreille de cette option fin 2019, dans la suite des événements de l’époque. Parmi les acteurs, tout le monde s’accorde sur « il faut que ça bouge ». Mais comment ?

Acte 1.Ouattara, le patriarche respecté de la zone, conservateur en diable sur ce sujet, tient, avec les anciens du club des Chefs d’Etat francophones dont il se fait le porte-parole,  à la « pratique qui permet
d’accroître les bénéfices d’une politique de rente », à savoir l’arrimage à l’Euro et la garantie de change. Il vient à l’Elysée.  Il est tout proche du départ, on l’y accompagne en douceur avec tous les honneurs.

Acte 2. Macron, à qui on a dit le know how avec un Ancien chef d’Etat, doyen du club qui tient encore les rênes, va signer avec Ouattara l’accord du 20 décembre. Remue-ménage à la CEDEAO, mais surprise, un communiqué du Ghana annonce qu’il veut rejoindre ce nouvel Eco, appelle les autres pays à faire de même et tous à « working rapidly towards… adopting a flexible exchange rate regime ».  Ca passe presque inaperçu (qui parmi les Francophones s’intéresse à ce qui se passe chez les voisins, quand la maison est chamboulée ?) mais ça change tout.


Le scenario se dessine : le Ghana rejoint l’ECO (UEMOA), entraîne avec lui les autres petits Etats non-francophones, sauf le Nigeria bien entendu qui ne peut condescendre. Ouattara est parti en majesté. On peut remettre la question sur le tapis, parler des choses sérieuses, notamment avec son remplaçant, et avec un Ghana qui se voit bien en leader. Quelque chose me dit que Paris n’aurait pas vu cela d’un mauvais œil car si, dans notre Etat profond, il est encore des conservateurs ligne Ouattara, les points de vue ont bien changé. N’aurait-ce pas été une opération diplomatique menée de main de maître ?

Acte 3. Le mastodonte Nigeria ouvre un œil et réagit enfin. Il convoque à Abuja tous les non-UEMOA et tonne. Hold-up ! Ingérence ! On ne permettra pas ! Mais rien de concret. On baisse la tête, le Ghana fait résipiscence qui n’engage à rien, d’autant
qu’il doit élire son président très bientôt. On  rentre à la maison, rien n’est joué, les petits balancent.

Acte 4. Patatras ! Le destin a frappé. Le Premier ministre candidat à la succession de Ouattara décède. Personne – même Paris – ne peut dissuader Ouattara de se représenter. Peut-être justement a-t-il perçu que SON Eco, son grand-œuvre final, était en péril, et avec lui tout le système peinard francophone ? Qu’on l’avait roulé dans la farine (spécialité ivoirienne) ?
Le scénario billard à trois bandes s’écroule, ou est remis à la Saint Glinglin. Tout s’est soudain figé,

Muhammadu BUHARI
avec la double glaciation Ouattara-Covid. Le Nigeria a sonné le rassemblement, et c’est, à l’heure actuelle, pour ce qu’on peut en percevoir de l’extérieur, bloc contre bloc. L’option 3 de Kako Nabukpo. Catastrophique.
On attend le dénouement à l’Acte V.

Même si j’en parle de façon plaisante, cette option 5 ne me semble pas à négliger. Plusieurs arguments.

·         Pas besoin de relire La Fontaine. Une union monétaire où un seul membre pèse 70% du PIB et 52% de la population est une union autour de ce membre, les autres se rangeant sous son hégémonie. Penser qu’il peut jouer le rôle de locomotive de la CEDEAO, de « prêteur en dernier ressort » si cela ne correspond pas strictement à ses propres intérêts est se faire des illusions. Chacun le sait. Les voisins le savent, qui ont été témoins du comportement « solidaire » lors des expéditions militaires nigérianes dans la sous-région – réalisées ou soigneusement évitées.

       

UEMOA, ZMAO et CEMAC

·  A l’inverse, un regroupement CEDEAO minus Nigeria aurait l’avantage de rééquilibrer tant soit peu les choses (PIB 30/70, population 48/52), de créer un ensemble sinon homogène, du moins assez cohérent, avec des membres prééminents de poids comparables (Côte d’Ivoire-Ghana), la conscience qu’on ne peut rien faire seul et qu’une entente est essentielle.

·         · Les deux entités (ECO/NAIRA) pourraient ne pas être opposées, et même pourraient coopérer – régulation des taux de change, convertibilité garantie, etc. - pour faciliter les échanges et le développement des activités de transformation. La CEDEAO garderait – ou trouverait - à ce titre tout son sens.

·         · Encore faut-il que le Nigeria accepte de renoncer à des ambitions de suprématie régionale. Est-il déjà en mesure d’assurer cette suprématie, tout occupé qu’il est encore à renforcer sa cohérence intérieure et à développer son marché intérieur ? Attend-il le retrait de la France dont les petits voisins se font un bouclier pour se protéger du géant, avant de ne faire qu’une bouchée de toute la région ?
Ou ne trouverait-il pas son intérêt, au moins temporaire, à une ECOopération avec ses 14 partenaires engagés dans une politique économique dynamique, une stabilité financière et politique, structurant un vaste  marché où le Nigéria pourrait écouler ses produits, investir ses capitaux, trouver des débouchés pour ses jeunes élites ?

Pas pour demain, certes, mais une telle option ne serait pas la moins équilibrée, la moins attentive aux intérêts  bien compris des uns et des autres.
Peut-être aussi une option qu’il n’est pas aisé même d’évoquer publiquement quand on occupe un poste de responsabilité, au milieu des enjeux de pouvoir et des subtilités diplomatiques. Mais quand on ne parle comme moi qu’en son nom, sans rien d’officiel ?



[i] A savoir : (1) « L’ECO, simple avatar du Franc CFA, parie sur l’élargissement progressif de l’UEMOA » ; (2) « celle d’un ECO réel fondé sur la convergence (…) du PIB par tête », convergence vers le trio de tête Cap-Vert, Nigeria, Ghana ; (3) une autre zone monétaire ZMAO, à côté de l’UEMOA ; (4) l’ECO monnaie commune et non monnaie unique (accords  de taux de change, résorption des déséquilibres, processus d’intégration).

jeudi 11 juin 2020

"ABANDON DU FRANC CFA EN FAVEUR DE L'ECO. QUEL EST L'OBJECTIF DE CETTE REFORME? QUELLES CONSÉQUENCES POUR L'AFRIQUE?"


Une contribution au débat organisé en collaboration avec la
Fondation Gabriel Péri. 
Vendredi 12 juin 2020.

Pour parler monnaie, le préalable de l’analyse politique

Mon point de vue est le suivant : et si depuis des lustres, nous nous étions dispensés dispensées de faire une réelle analyse des formations sociales qui prévalent en Afrique, et avions continué à croire, voyant le soleil se lever à l’Est, qu’il tourne autour de la Terre ? Et si nous prenions toujours pour argent comptant les formes institutionnelles en place (et les Africains ont été maîtres pour revêtir leur système des formes les plus diverses empruntées au Nord, selon qu’il plaisait à ces derniers), alors que le fonctionnement du système, sous ces formes empruntées et revisitées, est tout autre.
En effet, la communauté internationale, pour ne parler que d’elle, traite, en Afrique notamment, avec des Etats modernes, dotées d’administrations et de législations, tout entiers orientés vers le bien général décidé par les majorités, et où les abus sont sanctionnés. Et de déplorer que l’intérêt général cède le pas aux intérêts particuliers. Que les élections pour représenter les majorités soient trafiquées. Que les institutions ne semblent pas servir les missions qui sont les leurs. Que les détournements soient impunis, sauf s’il faut se débarrasser de gêneurs. Que les plus beaux des projets de développement en grande partie tournent en eau de boudin ou s’évaporent, malgré tous les verrous, précautions et chicanes érigées. On ne sait plus à quel saint se vouer.
Longtemps les uns et les autres se sont satisfaits de ce marché de dupes, qui, en s’en tenant à des apparences acceptables, politiquement correctes, convenaient à l’idéologie développementaliste dominante chez les bailleurs, ou à la dénonciation du capitalisme et de la néo-colonisation.
Or, la réalité est toute autre, derrière les faux-semblants, et n’a rien de capitaliste, ni de socialiste d’ailleurs. Pour simplifier …
Les sociétés issues des Indépendances, donc de la colonisation, sont fondamentalement régies par un système qu’on pourrait, pour simplifier, nommer celui de la rente prédatrice. L’accumulation de richesse ne résulte pas de la valorisation d’un capital, mais de la captation permise par la position acquise dans les rouages de l’appareil étatique ou dans l’accès aux rapports avec celui-ci. Le carburant du système étant d’abord les produits bruts d’exportation, puis tous les revenus que la détention d’un pouvoir officiel peut générer, y compris l’aide étrangère si on sait s’y prendre.
Ce système est à bien des égards à bout de souffle. L’appétit croissant des bénéficiaires, leur concurrence exacerbée, la lassitude des populations que n’atteint plus le ruissellement de jadis et laissées désormais à l’abandon, l’arrivée de cohortes de jeunes qui ne voient pas d’avenir, tout cela le menace.

Le rôle du CFA

La plupart des voisins, essentiellement non francophones (sauf la Guinée de Sekou Touré), auxquels la puissance coloniale n’a pas laissé d’autre choix, ont opté pour la monnaie nationale. Après une brève période se stabilité politique et de sagesse financière, avec l’arrivée des coups d’Etat militaires, l’incertitude, la hâte de s’enrichir, le prélèvement de la rente s’est exacerbé : fin de la convertibilité (permettant aux happy few accédant aux devises de faire d’extraordinaires culbutes), hyperinflation, dévissage des monnaies, écroulement économique, sur le mode République de Weimar. En Ouganda, par exemple, les prix avaient tellement augmenté qu’on en est arrivé, en 1978 ou début 79 je crois, à ne plus défaire les liasses des plus gros billets pour payer.Je suis même allé au marché acheter trois carottes et deux salades avec des paquets de liasses dont on n’ôtait même plus la ficelle. Le Ghana, le Zaïre, le Nigéria dans une moindre mesure, très récemment le Zimbabwe ont connu la même chose. Même le sage Kenya a vu la valeur de sa monnaie s’éroder considérablement au fil des ans. De profonds bouleversements sociaux et culturels (dans les mentalités) s’en sont suivi, le FMI et l’ajustement structurel sont passés par là, et certains de ces pays, après avoir touché le fond, ont retrouvé un dynamisme parfois enviable.
Il en est allé différemment pour la plupart des pays francophones.
Dans ces formations sociales basées sur la rente, c'est à dire sur le contrôle de la ressource et de sa redistribution par les cercles qui détiennent le pouvoir politique, le système CFA s'est révélé particulièrement adapté.
Il assure aux bénéficiaires une stabilité appréciable. Une monnaie forte, au taux de change garanti, maintient le pouvoir d'achat en produits importés et un prix bas payé aux producteurs locaux. Elle décourage la valorisation sur place et l'investissement productif et donc l'émergence d'un entrepreneuriat qui réclamerait d'autres règles. Elle favorise le tête à tête avec les sociétés internationales, générateur de ressources rentières à l'import comme à l'export. Sa convertibilité permet la consommation et les placements à l'étranger au détriment du réinvestissement sur place (mais pour quelles entreprises, puisque leur développement est délibérément entravé? Et puis est-ce bien raisonnable de garder l’argent au pays ?). On peut poursuivre.
En bref le CFA dans sa pratique permet (a permis?) un fonctionnement pépère du système rentier. C'est la Caisse d'épargne plutôt que la Bourse. Et une telle assurance a un coût, comme toute assurance. Une certaine dépendance à l'égard d'un tiers à qui on a confié la responsabilité de faire respecter les règles de base du système.
On peut comprendre que des décideurs, voire des couches sociales, ne soient pas prêtes à renoncer à un dispositif qui, quoique s'érodant, leur a permis de tenir vaille que vaille tandis que bien des voisins passaient par des phases de chaos. Même si ces mêmes voisins aujourd'hui semblent mieux s'en sortir.

Un système contesté, une transition en gestation

Les contradictions du système rentier se sont au fil du temps exacerbées. Les appétits ont grandi bien plus rapidement que la ressource (quand celle-ci n’a pas diminué), il a fallu écarter des bénéficiaires, ou les réduire à se fournir aux-mêmes (l’auto-rémunération de quiconque a une parcelle de pouvoir), certaines sources se sont taries ou plus difficiles à capter (l’aide internationale accumule les contrôles et les précautions, ça pourrit la vie), les scandales se multiplient, l’opinion gronde, localement et internationalement, la contestation monte, notamment contre la corruption, dans un contexte de péril fondamentaliste.
Bref, c’est la crise.
En bonne dialectique, quand un système s’effondre sous ses contradictions, de nouvelles dynamiques éclosent, se structurent, font apparaître de nouveaux possibles, une autre forme d’organisation. Longtemps, l’activité privée de transformation est restée artisanale, reléguée et enfermée dans l’informel. Avec de grandes disparités selon les pays, et d’importance, des entrepreneurs sont apparus, dont quelques-uns ont bâti d’immenses fortunes et des empires commerciaux et industriels. Certes, à l’origine de ces fortunes se trouvent parfois des opportunités causées par la gestion de régimes rentiers (ainsi le ciment pour Dangote pendant le boom pétrolier au Nigéria), ou une accumulation primitive rentière, réinvestie ensuite dans l’économie productive (les familles Kenyatta et Moi au Kenya ?). N’empêche, ils participent d’un changement de paradigme, et d’un passage à un autre type de logique économique et de profit. D’autant que, derrière ces quelques exemples anciens et visibles a émergé une forêt d’initiatives, de jeunes entrepreneurs, à la faveur d’une foultitude de raisons : élévation du niveau d’éducation, changements technologiques, opportunité d’innovations, sentiment d’exclusion d’un système où il n’y aurait rien à gagner, marché de nouvelles classes moyennes, etc. Avec la conscience de pouvoir, en agissant sur place, en valorisant production et savoir-faire locaux, créer de la richesse, ne plus la laisser partir à l’extérieur, réussir au pays, donner de l’emploi et des perspectives d’avenir, en particulier aux jeunes.
C’est donc tout un système alternatif qui se déploie, et qui essaie de se frayer un chemin, en dehors de celui qui est en place, de la rente prédatrice. Mais qui est en butte à ce dernier. Car il y a antagonisme.
En effet, le développement d’un secteur privé local, d’initiatives de valorisation sur place des produits, est systématiquement entravé, étouffé par un système de la rente qui le vit comme une menace. Et ce de multiples manières, à tous les niveaux. On peut faire état de quelques uns. Il y a les tracasseries diverses et variées des agents de l’Etat, la petite corruption qui s’appuie sur le fouillis des réglementations pour pressurer. Des réglementations et normes justement qui, sous prétexte de conformité à des standarts « développés », pénalisent et rendent vulnérable. Une fiscalité écrasante. L’absence d’accès au crédit. La pauvreté des infrastructures nécessaires aux échanges régionaux et la création de marchés à cette échelle dont les entreprises nouvelles ont besoin, les limites des Etats n’étant pas suffisantes pour les nouvelles entreprises. La libre circulation à travers ces espaces. Il y a enfin, et pour en revenir au sujet, le besoin d’une monnaie qui serve le développement de cette nouvelle économie.
Dans un tel contexte, la question du CFA/ECO n'est donc bien que secondairement monétaire. Elle n’est pas technique, mais essentiellement politique.

Quelle monnaie pour servir quel système socio-économique ?

On a vu quelle société, quel type de modèle socio-économique le CFA actuel sert, ou à qui il facilite la vie, à qui il la rend difficile. Un CFA réformé, devenu ECO, servirait quel modèle de société ? qui en tirerait bénéfice et pour quoi faire ? qui perdrait au change ? C’est le questionnement qu’il faut traiter d’abord, avant que les économistes ne soient appelés pour trouver l’outil monétaire adéquat qui facilitera la mise en œuvre des réponses.
Deux critères majeurs me semblent déterminants pour lire les évolutions qui se dessinent depuis fin décembre dernier et entrevoir des réponse à cette question : le taux fixe de convertibilité, et la garantie de celle-ci.
Le système rentier en place, pour se perpétuer dans son être, a besoin d’un taux fixe, arrimé à une monnaie forte, en l’espère l’Euro, et de pouvoir exporter les revenus accumulés, pour acheter des biens ou les mettre à l’abri. Cela dût-il paralyser l’économie locale. Au contraire, les entrepreneurs sont victimes de cette monnaie qui les empêche d’être compétitifs face aux produit importés, bloque leur développement régional, l’accès aux marchés les plus importants et aux investissements.
La première voie correspond exactement aux desiderata du Président Ouattara, entérinés par Macron, qu’il a exprimés au nom des autres dirigeants de l’UEMOA, et dont on a pu considérer qu’il s’agissait d’un hold-up du processus engagé par la CEDEAO pour la création d’une monnaie unique de toute la zone. On serait donc dans un schéma de perpétuation du système actuel. On reste dans l’entre soi des francophones. Tout changer pour que rien ne change, sauf peut-être quelques symboles.
Mais ce n’est peut-être pas si simple. Dès le surlendemain, le gouvernement du Ghana – un des poids lourds de la région – annonçait sa volonté de rejoindre l’ECO créé par le groupe UEMOA, tout en déclarant comme allant de soi que cette démarche s’inscrivait pleinement dans le processus de monnaie régionale engagé par la CEDEAO, mentionnant notamment la flexibilité comme un fait acquis. On serait donc, et rien de surprenant à cela de la part du Ghana, dans l’autre voie, celle d’une politique économique favorisant production locale et valorisation des produits.
Il semble donc que rien ne soit joué, et qu’une partie de billard, à plusieurs bandes, est peut-être engagée. Sera-ce un affrontement entre les Anciens et les Modernes, la citadelle du pré-carré contre l’ouverture de l’espace ouest-africain et au-delà ? Est-on dans un processus négocié en coulisse, l’ECO « Ouattara » étant une première étape qui, une fois en place, pourra évoluer pour introduire, avec l’entrée du Ghana, accompagné d’autres pays non-CFA, la flexibilité du taux de change d’un ECO adossé à un panier de monnaies – la France dans ce cas retirant sa garantie de convertibilité ?
Dans ce cas, étant donné que le mastodonte, le Nigéria, ne remplit pas les critères de convergence requis pour rejoindre le nouvel ECO (ce dont personne ne veut, ni lui, qui ne l’accepterait qu’en position de dominant, ni les autres qui le redoutent comme la peste), assisterait-on à une recomposition stratégique de la zone CEDEAO ? Avec un regroupement, pour faire équilibre au géant, de tous les autres pays autour d’une monnaie unique ? Et dont le Ghana se positionnerait d’ores et déjà en leader ?
La France, d’ailleurs, y serait-elle si hostile ? Le jeu est très ouvert.
Au final, si l’Afrique est bel et bien en transition, empêtrée dans un système moribond, en gestation d’un renouvellement profond, qui devra s’accompagner de mutations politiques, ce sera aux Africains de bâtir leur devenir.

mardi 6 novembre 2018

Aide publique au développement : OSER LE PRIVE


Ma réaction à une lettre ouverte (que l'on trouvera plus bas) au Directeur de l'Agence Française pour le Développement.


Par le titre alléché, je me suis précipité dans la lecture de cette lettre ouverte, où la vivacité de la harangue ne cède en rien à l’acuité des observations. Que voilà une charge, sabre au clair, contre les lourdeurs bureaucratiques d’un organisme dont les attributions plus récentes requièrent une réactivité à des situations de crise qui n’est pas forcément nécessaire quand il s’agit de dossiers d’infrastructures, le métier d’origine, et la culture de base de l’AFD. Peut-être n’a-t-elle pas assez su adopter, pour ses missions d’opérateur de projets de développement, la vélocité par elles requise. L’analyse semble au demeurant fort pertinente : les lourdeurs bien ciblées, les exigences accumulées en termes de critères d’éligibilité réduisant le cercle des partenaires aux sempiternels mêmes pointées du doigt, le décalage entre les besoins et la réalisation dénoncé. La performance n’est pas au rendez-vous de la situation des pays africains. Mais ne peut-on en dire autant des autres agences d’APD, nationales ou multinationales, voire des Fondations ? Seraient-elles exemptes des tares qui sont ici dénoncées chez l’Agence Française ? Après quelques décennies de jeux au chat et à la souris, au gendarme et au voleur, au bailleur et au bénéficiaire, ceux-là ont élevé des montagnes de précautions, ceux-ci font contorsions et danses du ventre requises pour être conformes aux exigences, au point que le gros lot va moins au bon projet qu’au bon faiseur de dossier. Il est temps en effet que tout cela se réforme.
Ce faisant, on en reste au « bousculement des procédures » - volet certes indispensable – puisque la supplique, ou le défi, porte sur le recours à d’autres prestataires, ou des prestataires d’un autre type, selon d’autres modalités, d’autres temporalités, plus aptes à la réactivité exigée par la gravité et l’urgence des situations. Mais on reste un peu sur sa faim.
Car à lire le titre « Osez le privé », on pouvait s’attendre à autre chose, portant sur des « remises en question de l’approche » de l’aide publique française au développement. C’est en effet bien dans ce cadre qu’il faudrait oser le privé. C’est-à-dire soutenir, autant que faire se peut, les entrepreneurs africains existants ou émergents, les initiatives de transformation et d’ajout de valeur aux produits locaux, de conquête et de structuration des marchés régionaux. Cela pourrait passer non par des dons (l’objectif des entreprises étant l’enrichissement privé), mais des prêts – à travers des organismes bancaires spécialisés -, des entrées au capital de jeunes pousses, le temps qu’elles se fortifient et qu’on s’en dégage, de l’apport d’expertise – l’assistance technique, bien sûr, mais cette fois non en donneuse d’ordre et édictrice de politiques publiques, mais au service du développement d’une entreprise, sous un patron et un conseil d’administration -, etc., on doit trouver d’autres formes d’appui à l’industrialisation et à la création de valeur par l’entreprenariat local. Oser le privé, c’est faire un pari, basé sur un constat raisonné. Celui que c’est le secteur privé (artisanat compris, si on se donne la peine de l’aider à se moderniser, et cela vaut aussi pour le secteur agricole) qui est créateur d’emploi, qui peut donner des perspectives d’avenir, sortir la jeunesse de l’horizon « no future ». Celui que, au contraire, le système économico-politique qui prévaut encore dans la plupart des pays, basé sur la rente prédatrice et sa redistribution sélective, où la corruption est structurelle, est à bout de souffle mais pis encore fait obstacle de mille façons à l’éclosion des initiatives entrepreneuriales, leur met des bâtons dans les roues, les tue dans l’œuf par des saignées incessantes. Ce pari, c’est celui qui découle des analyses de GIAf, celui du nécessaire besoin de changement de moteur d’une société qui ne fonctionnerait plus à la rente mais au travail productif.
Oser le privé serait donc bien un changement d’approche. Soutenir les forces vives des sociétés, au lieu de contribuer, en dépit de son plein gré, à alimenter en milliards exportables la prédation qui les mine. Ce serait aussi s’appuyer sur une diplomatie qui, sans ingérence mais partant de la même analyse, influerait pour permettre aux entreprises bourgeonnantes de s’épanouir avec un certain degré de protection au lieu d’être tuées a priori par une concurrence excessive ; qui aiderait à faire évoluer les systèmes monétaires pour qu’ils contribuent à la compétitivité des entreprises locales, au démantèlement des obstacles légaux, réglementaires, fiscaux, sécuritaires et autres, qui font obstacles au développement des entreprises. Qui accompagnerait les changements endogènes des sociétés et des institutions.
Il semble que l’aide publique au développement ne partage pas encore cette analyse, dont beaucoup de traits transparaissent dans des déclarations récentes sur la politique africaine de la France. Qu’elle n’en ait en tout cas pas tiré toutes les conséquences, et qu’on en reste encore largement au jeu de masques et de faux-semblants qui ne satisfait pas grand monde. On en fait de moins en moins tant est percé le tonneau des Danaïdes, on se replie sur santé et éducation, en espérant que là au moins il y aura quelque effet, mais là encore la déception est la règle (ne faudrait-il pas ici aussi oser le privé ?), les chiffres et pourcentages d’aide n’étant plus que des supports de communication.[1]
Alors oui, des changements profonds sont nécessaires dans l’aide publique française au développement, et donc chez ses/son opérateur/s. Oui, il lui faut faire ce pari et oser le privé en Afrique. Et, tant qu’à interpeler le directeur de l’AFD, le faire de façon plus large que seulement lui demander d’élargir l’accès à ses guichets.



[1] En ce sens, l’appel lancé ces derniers jours par une vingtaine de parlementaires de gauche et LR, qui appelle à une augmentation de l’APD en lui  donnant comme objectif de « lutter contre les inégalités », sans analyse de l’origine systémique de ces inégalités, relève du bon vieux temps, et n’aboutirait qu’à poursuivre l’alimentation de la « pompe à phynances » - cf. https://www.nouvelobs.com/politique/20181031.OBS4785/appel-pour-une-politique-de-developpement-plus-ambitieuse.html


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En Afrique, osez le privé, Monsieur le Directeur !
(lettre ouverte au Directeur de l’AFD)

Victoire ! La France va enfin « révolutionner » son aide publique au développement. C’est une très bonne nouvelle tant elle était sinistrée depuis de trop nombreuses années, la manipulation des chiffres affichés permettant de masquer la faiblesse réelle de notre engagement. Et les déclarations récentes évoquant des restructurations, des remises en question de l’approche, des bousculements de procédures, et faisant part de la décision d’affectation d’important budget supplémentaire sont censés traduire la volonté de passer à l’acte. Réjouissons-nous de cette heureuse orientation ! Toutefois, à ce stade, cela tient encore très largement du déclaratoire, car tout reste à matérialiser. Et c’est loin d’être gagné ! Les décideurs ne s’en cachent pas d’ailleurs qui évoquent que « si ces engagements crédibilisent notre action et notre parole, encore reste-t-il à inventer le nouveau logiciel d’un mode opératoire renouvelé » !
Pensez donc, dans le budget 2019, un milliard d’euros d’autorisations d’engagement supplémentaires viendront s’ajouter aux 10,4 milliards d’engagements, dont la moitié pour l’Afrique. Il s’agit là bien sûr du budget confié à l’unique maître d’œuvre de notre aide publique au développement, l’Agence Française de Développement. Et c’est justement là peut-être que les choses se compliquent !
J’ai eu l’opportunité durant ces trois dernières années de retrouver des pays africains dans lesquels j’avais beaucoup travaillé par le passé, le contexte étant alors tout autre. Il se trouve que tous ces pays sont aujourd’hui en grande difficulté, d’ordre sécuritaire, sociale et souvent même politique. C’est précisément pour réfléchir à comment améliorer les choses que j’ai été amené à m’y déplacer.
C’est ainsi que, récemment, des autorités et autres personnalités du Mali, Niger, Guinée Conakry, Guinée Bissau, Centrafrique et Comores m’ont demandé de les aider à concevoir des projets visant à renforcer la stabilité qu’elles sentaient très fragile, chacune dans leur pays respectif. Pour certains de ces Etats, avouons quand même que c’est un euphémisme !
J’ai pu alors constater l’absence totale du moindre projet réalisé concrètement sur le terrain alors qu’à Paris les décideurs avaient, nous disait-on, mobilisé en urgence son bras armé unique et tout puissant, l’Agence Française de Développement. Il y a apparemment une incapacité viscérale de l’Agence à travailler dans l’urgence. Entendons-nous bien, j’évoque les situations d’urgence, celles qui réclament des réponses rapides face à une insécurité grandissante, inquiétante, débordante, bref insupportablement dramatique pour certains partenaires. Les populations de Centrafrique savent de quoi je parle, dont les autorités ne maitrisent plus que la capitale et encore. J’évoque bien sûr l’action immédiate à mener aux Comores, pour faire face au retour de 300 migrants par semaine pour qui il faut trouver dans l’extrême urgence des réponses de réinsertion.
Je ne suis pas un expert du développement, et je ne mets pas en doute l’ampleur du travail de fond que sait faire l’AFD comme la mise en place ou la restructuration de filières majeures, les projets d’aide à une meilleure gouvernance…, j’entends juste les réflexions incessantes sur les lourdeurs administratives inhérentes à son organisation. On est pourtant là sur le temps long !
Mais c’est bien sur l’urgence que je souhaite m’étendre, en me bornant à l’Afrique, la priorité des priorités puisque la moitié de l’effort planifié est fléchée sur ce continent. Et justement dans ce cadre géographique aujourd’hui bien compliqué, qu’en est-il des situations d’urgence ?
Comme je le soulignais plus haut, aux plans structurel et technique d’abord, le constat est dramatique ! Au Mali, en Centrafrique, aux Comores, bien que de nombreuses décisions d’engagement aient été prises lors des multiples réunions de conseil de crise et autres interministérielles tenues sur ces sujets, soulignant toutes de façon constante et appuyée l’impérieuse nécessité d’agir urgemment et décidant des enveloppes budgétaires permettant de répondre, aucune action concrète n’est visible sur le terrain. En cours d’étude, paraît-il, mais aucun projet réalisé à l’horizon ! La décision politique se heurte à l’incapacité persistante de traduire en action concrète la volonté d’agir dès qu’on parle d’urgence. Et pour cause ! La manne financière nécessaire à l’action passe par un canal unique, l’AFD qui devient l’incontournable acteur en la matière, décidant de tout, action à mener, pertinence des projets, financement, rythme de déploiement… Les dossiers sont lancés, nous dit-on, mais la durée du temps d’instruction est incompatible avec les besoins que réclament ses situations d’extrême urgence, notamment en Afrique. L’Agence se réfugie derrière les sacro-saintes procédures techniques et financières à respecter. On comprend évidemment la nécessité d’agir dans un cadre maîtrisé. Mais ces procédures sont d’une inimaginable lourdeur qui pourrait inspirer l’humoriste si le sujet n’était aussi grave. Les uns le déplorent, les autres s’insurgent, tout le monde dénonce et… rien ne change, à l’exception du renforcement du pouvoir et du périmètre financier de l’Agence. Inquiétant !
Au plan décisionnel aussi il y aurait de quoi dire. La règle générale veut que ce soit l’Agence qui, en dernier ressort, décide de la concrétisation des projets à mener. Certes, on parle de concertation, de dialogue, d’association à la décision, d’appropriation même… le partenaire n’a dans la réalité pas vraiment son mot à dire. L’agent en poste informe son interlocuteur que, dans le cadre des grandes orientations fixées conjointement, telle enveloppe est accordée pour réaliser tel projet. Et si l’heureux bénéficiaire n’avait pas cette priorité en tête, peu importe, on lui rappelle les grandes thématiques retenues par son pays, et puis, c’est ça ou rien. Désolant !
Au plan de la mise en œuvre des projets enfin, le tableau n’est pas réjouissant non plus pour qui n’appartient pas à l’Agence. Le pré-carré est sacré, l’AFD considère qu’elle est seule à détenir la compétence, et détient donc le droit de décider qui doit agir sur le terrain. Des sous-traitants sélectionnés, ONG spécialisées et autres acteurs du même acabit, appartiennent au club très fermé, impénétrable, des heureux élus de l’Agence. Les sociétés privées sont bannies par principe, soupçonnées, entre autres, de pratiquer des marges bénéficiaires incompatibles avec la nature désintéressée des projets. Pire, toute velléité à
s’intéresser à ces sujets sacrés leur est interdite, leur compétence n’étant pas reconnue. Quand l’arrogance le dispute au dogmatisme. Désespérant !
Très honnêtement, qui de ceux, Africains ou autres, agissant aujourd’hui dans le cadre géographique et le domaine évoqués, ne reconnaitront pas dans ces lignes une situation maintes fois observée ! Mais qu’on ne s’y méprenne, c’est la machine AFD que je dénonce, pas ses agents. Dieu me garde de porter ici le moindre jugement sur le personnel de l’Agence. J’ai côtoyé au fil de ma carrière trop de ses experts, remarquables à tous points de vue, pour ne pas leur rendre sincèrement hommage. Alors, j’admets le côté un peu forcé de ce qui pourra apparaître au lecteur comme un billet d’humeur, c’est l’exercice qui veut ça. Je me doute aussi de ce que va me valoir cette publication, j’en prends le risque. Et comme ma nature me pousse à aller malgré tout de l’avant, je voudrais, à défaut de ne pouvoir le rencontrer, m’adresser au Directeur de l’Agence Française de Développement :
« Puisque vous avez été nommé à la tête de la puissante Agence, auréolé du prestige d’expert qualifié et de grand réformateur, raison du choix de votre nomination, Monsieur le Directeur, je vous lance le défi, en Afrique, osez le privé !
Plus concrètement, permettez-moi de vous proposer un projet précis aux Comores, régulièrement évoqué par les temps qui courent. La situation sociale y est épouvantablement difficile, autant qu’à Mayotte, notre département, où le désordre et l’insécurité insupportent à juste titre nos frères Mahorais. Nous avons là, nous Français, autant intérêt à régler les choses que les Comoriens.
Au début de cette année, pour répondre à la situation explosive dans notre département et cherchant, pour ce faire, à stabiliser aussi la situation régionale, un projet relatif à l’insertion de la jeunesse comorienne a été étudié, qui a retenu l’attention de nos autorités politiques en réunion de crise, le Service Civique d’Aide à l’Insertion. Les autorités comoriennes le réclament elles aussi avec insistance. Il s’agit d’intégrer aux institutions comoriennes un outil interministériel pour former socialement, puis professionnellement, et enfin, après un stage d’apprentissage et de cohésion sociale, pour accompagner l’insertion de 1000 jeunes Comoriens par an. Dans l’esprit, ce projet est directement inspiré du Service Militaire Adapté présent dans nos départements d’outremer. Il faut aussi savoir au passage que des projets de même nature, utilisant des modes d’action identiques, ont déjà été mis en œuvre avec succès en Afrique, financés entre autres par les bénéficiaires et des partenaires bailleurs internationaux.
A ce stade, l’Agence évalue que, dans le meilleur des cas, la société qui sera retenue pour mettre en place le Service Civique d’Aide à l’Insertion de la jeunesse des Comores ne pourra commencer à œuvrer au mieux pas avant fin 2019-début 2020, procédures obligent. Cela repousse le recrutement de la première promotion dans le meilleur des cas à la fin de l’année 2020. La situation est pourtant jugée comme prioritaire. Et bien en prenant un risque minime, chacun en jugera, je vous propose de reconsidérer ce projet et d’en faire une expérience de laboratoire. Puisque le besoin d’agir urgemment est avéré, l’aval politique donné sur le projet, sa pertinence reconnue et son ingénierie adaptée à la situation, sortons
du schéma traditionnel et procédons à une expérience test : remettons tout en question, changeons les habitudes, bousculons les procédures, bref, décidons d’agir rapidement !
D’expérience, il faut deux semaines pour déployer l’équipe d’experts sur le terrain qui sera en mesure d’accompagner les Comoriens pour la mise en place du Service Civique. Après une étude de deux mois des conditions de faisabilité, déjà largement entamée, quatre mois sont nécessaires pour préparer les centres de formation sur le terrain et former l’encadrement local du futur Service Civique. A partir de là, soit seulement un peu plus de 6 mois après le premier engagement, la première promotion est recrutée, à effectif modeste pour roder la machine. Un an après, une deuxième promotion prend la relève, à effectif complet cette fois, toujours accompagnée par notre équipe d’experts. A l’issue, soit deux ans et demie après le démarrage du projet, les Comoriens se sont totalement approprié le projet tout en ayant inséré déjà deux promotions. Ils poursuivent alors l’action de façon autonome avec la troisième promotion. L’outil est intégré dans la machine comorienne. Cela a déjà marché sur ce rythme ailleurs en Afrique.
Pour résumer, afin de répondre à une situation jugée par toutes les parties comme urgente, je vous propose, Monsieur le Directeur, de prendre le risque du secteur privé, et de tester un mode d’action tout à fait nouveau privilégiant, sans précipitation, la vitesse d’exécution, en réduisant les conditionnalités, en bousculant les procédures, en changeant les habitudes, pour tenter de réaliser le projet dans des délais acceptables. Et cela me parait compatible avec la légitime nécessité de contrôle qu’exige la dépense publique tout comme celle de la vérification du résultat obtenu sur le terrain. Le risque encouru est bien minime au regard du bénéfice espéré, qui semble surtout dépendre de la volonté de vraiment changer les choses. Nous apprendrons tous beaucoup et l’expérience contribuera certainement à trouver ce fameux nouveau logiciel d’un mode opératoire renouvelé. Et puis, au passage, Monsieur le Directeur, cela permettrait de vérifier à nouveau l’étrange pouvoir qu’attribuait déjà Pline l’Ancien au continent noir : semper aliqui novi ex Africa ! Il sortirait d’Afrique une fois encore quelque chose d’inouïe ! »

lundi 29 août 2016

Le CFA est-il un problème monétaire?

Décidément, ça se met à parler beaucoup de ce sujet souvent jugé tabou. En réaction à une série d'articles sur Mediapart ( https://www.mediapart.fr/journal/dossier/international/notre-serie-le-franc-cfa-en-question), les quelques remarques suivantes, osées puisque d'un tout sauf économiste spécialiste des questions monétaires.

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Je me permets quelques réactions de béotien à la série d'articles sur le CFA dont l'argumentaire me semble largement parasité, à son détriment.

PARASITE 1 Faut il être un gbagboiste enfiévré pour se livrer à une analyse critique du système CFA? Je ne le pense pas. Certains a priori et formulations outrancières me semblent relever d'un autre combat que je ne discuterai pas mais qui nuisent au propos au risque de le rendre inaudible. La patte de certains des rédacteurs, ou concession à Mediapart?
 
PARASITE 2 La France. Elle est coupable de tout et de son contraire. D'avoir imposé la devaluation de 84, de la refuser depuis. De profiter honteusement des réserves. De laisser les dirigeants les accumuler. Le rôle qu'on lui fait jouer ici est celui du punching ball. On lui porte les coups qui devraient ou devront être portés aux vrais adversaires, mais c'est diversion. Ça peut plaire à l'auditoire mais ça occulte les vraies questions. Quand bien même tout serait vrai (y compris les zestes de mauvaise foi), comment la France pourrait elle s'opposer à la volonté de deux groupes de pays, ensemble ou séparément, de recouvrer leur autonomie monétaire ? Impossible. Dès lors la question devient: Pourquoi cette volonté ne se manifeste -t-elle pas? Et dès lors aussi tout ce discours de dénonciation de la France devient secondaire. Elle en profite? Elle exerce du pouvoir? Pardigue! Elle aurait tord de s'en priver. Mais quels avantages y a-t-il au statu quo qui compensent ces inconvénients et font (à qui?) préférer le maintien ? La réponse selon moi est essentiellement et fondamentalement politique et non monétaire.
Mais quelques remarques préalablement.
 
REMARQUE 1 Il est parlé avec envie de ces pays qui ont leur monnaie nationale, et la gèrent comme des grands. C'est un fait. Mais il ne faut pas oublier l'histoire. Il y a eu une époque où le cédi ghanéen s'est effondré jusqu'à ne plus valoir rien ou s'utiliser par milliards pour acheter une bière. A l'instar du mark de la République de Weimar. Idem au Zimbabwe. Quand je suis arrivé au Nigeria en 1983 la naira s'échangeait contre un dollar. A mon départ en 1987, il en fallait largement plus de 100, je ne me souviens plus très bien. Avec contrôle des changes, non convertibilité et marché noir florissant. Il m'est arrivé d'aller faire mon marché dans l'Ouganda d'après Idi Amin en emportant non pas des liasses de la plus grosse coupure mais des paquets de 10 liasses qu'on ne déficelait plus pour acheter ses tomates. Même dans le sage Kenya le shilling s'est largement et progressivement érodé. Je ne parle pas des pays où le dollar US est devenu la monnaie d'échange la plus courante.
Bien sûr ces pays ont redressé la barre, sous contrainte d'ajustement structurel en général, et certains sont aujourd'hui enviables, même si on peut faire la fine bouche.
Mais ce qui me semble le plus important dans ces processus est la redistribution des cartes qui s'y est jouée.
Tous les revenus d'ordre salarial (en particulier dans la fonction publique) se sont effondrés : à un moment le salaire mensuel de mes collègues à l'université correspondait au prix d'un casier de bière. Tout ce qui était d'ordre marchand, en revanche, pouvait suivre le rythme et s'ajuster vaille que vaille. Y compris les services. Le prof le matin faisait la pub pour ses cours privés de l'après-midi.
Les marqueurs sociaux ont changé. On est passé du statut et de la position au "business minded" ( y compris la marchandisation des possibilités offertes par la position).
Parallèlement les prix des produits importés augmentaient d'autant et les produits locaux devenaient attrayants ou mieux que rien.
Pas sûr que ceux qui peuplent les institutions, qui vivent de salaires et qui consomment de l'importé acceptent de gaîté de coeur la perspective d'une telle remise en cause de leur mode de vie. Pas sûr que ces épisodes dramatiques soient inéluctables et qu'une transition plus modérée soit impossible. La rue Monsieur en 84 s'évertuait à imaginer des dispositifs qui amortiraient les effets de la dévaluation pour les populations, aisées en particulier. Pas sûr non plus que les changements de mentalités induits par les crises dans les autres pays puissent se produire aussi.
 
REMARQUE 2 Monnaies nationales ou régionales? Là encore la question est secondaire par rapport à une autre: Quelle politique économique pour le développement de quelle société ? S'il s'agit d'un chacun pour soi et d'une course à la compétitivité, go national, et les plus faibles seront vite distancés. Mais gare à la fable des grenouilles. S'il s'agit de développer les échanges entre pays sur la base des avantages comparatifs, de valeur ajoutée locale et de vastes marchés, il faut une monnaie commune à cette aire d'échanges. Mais comment la bâtir avant que la monnaie du géant, la naira (ou peut-être le dollar) ne s'impose de fait comme la devise des transactions de la zone ?
 
REMARQUE 3 Qui n'a pas grand chose à voir mais dont je ne peux m'empêcher en lisant ce qui est dit à propos de Ouattara. Je me souviens là encore que dans les années 90 il était la bête noire des Français pour qui il n'était qu'un suppôt des Américains. Je ne sais qui a joué quel rôle dans la succession au décès d'Houphouët mais à la rue Monsieur ce fut très longtemps "Tout sauf Ouattara", au point de ne rien trouver à redire (to say the least) à la calamiteuse politique d'ivoirité qui n'avait rien à envier à la préférence nationale qu'on dénonçait en France avec horreur. Comme quoi les choses peuvent changer et la perspective historique est toujours intéressante, au moins pour son côté amusant.
 
POUR EN VENIR AU FOND: Le feuilleton Mediapart, substantiel et documenté comme il est, aborde à peine, et par touches subtiles - mais peut-être est ce difficile à énoncer publiquement tout de go - ce qui me semble l'essentiel. Et cet essentiel relève du politique au sens de système d'organisation de la société.
Dans des formations sociales basées sur la rente, c'est à dire sur le contrôle de la ressource et de sa redistribution par les cercles qui détiennent le pouvoir politique, le système CFA s'est révélé particulièrement adapté. Il assure aux bénéficiaires une stabilité appréciable. Une monnaie forte au taux de change garanti maintient le pouvoir d'achat en produits importés et un prix bas payé aux producteurs locaux. Elle décourage la valorisation sur place et l'investissement productif et donc l'émergence d'un entrepreneuriat qui réclamerait d'autres règles. Elle favorise le tête à tête avec les sociétés internationales, générateur de ressources rentières à l'import comme à l'export. Sa convertibilité permet la consommation et les placements à l'étranger au détriment du réinvestissement sur place (mais pour quelle entreprise, puisque leur développement est entravé?). On peut poursuivre. Mais en bref le CFA dans sa pratique permet (a permis?) un fonctionnement pépère du système rentier. C'est la Caisse d'épargne plutôt que la Bourse. Et une telle assurance a un coût, comme toute assurance. Une certaine dépendance à l'égard d'un tiers à qui on a confié la responsabilité de faire respecter les règles de base du système. On peut comprendre que des décideurs, voire des couches sociales, ne soient pas prêtes à renoncer à un dispositif qui, quoique s'érodant, leur a permis de tenir vaille que vaille tandis que bien des voisins passaient par des phases de chaos. Même si ces mêmes voisins aujourd'hui semblent mieux s'en sortir.
On peut penser que ce système est à bout de souffle. Qu'il étouffe la production, la transformation et les échanges locaux et tout développement endogène basé sur l'initiative entrepreneuriale qui aurait besoin d'autres règles. C'est à dire aussi d'une mutation du politique.
La question n'est donc bien que secondairement monétaire.