Affichage des articles dont le libellé est Afrique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Afrique. Afficher tous les articles

mercredi 2 août 2023

HENRI KONAN BEDIE, l'apprenti-sorcier de l'IVOIRITE

 


A l'heure de son décès, un grand respect est dû à cet homme politique ivoirien, ancien Président, que ses concitoyens (les Ivoiriens ?) ont mis, écarté, réintégré au centre du jeu politique de Côte d'Ivoire. Je connais très peu ce qui s'y joue, et s'y est joué, mais du personnage, je retiens l'introduction et l'orchestration de la notion pernicieuse, empoisonnée, et qui s'est révélée catastrophique d'IVOIRITE.

Petit retour en arrière

Pour rappeler un peu "ce temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître", Houphouët-Boigny venait de décéder et, très constitutionnellement, Konan Bédié, Président de l'Assemblée Nationale, lui a succédé, tandis que le puissant Premier Ministre choisi par Houphouët, Alassane Ouattara, au pouvoir depuis une poignée d'années et qui menait une vigoureuse politique économique, s'effaçait. Il aurait pu très facilement, d'un faible coup de force, s'emparer de la Présidence. Il ne l'a pas fait, mû certainement par un profond respect des textes fondamentaux, mais aussi, peut-on supposer, par un manque de soutien des autorités françaises.
Aux yeux de celles-ci, en effet - en tout cas de certains cercles - Ouattara était le Diable en personne, en tant que "l'homme des Américains". Il avait travaillé aux E.U., pour les institutions de Bretton Woods, soutenait les politiques du F.M.I. et de la Banque Mondiale - et donc ne pouvait qu'œuvrer à l'affaiblissement de la France en Afrique. Cette vision, qui pouvait ne pas être sans fondement, avait tourné en obsession et était devenu un ressort majeur de la politique de la France en Afrique (voir aussi mon autre note de blog "Le RWANDA et moi" ). Quand on rappelle cette perception de Ouattara aujourd'hui, ça laisse rêveur.
Sitôt installé au pouvoir, le souci majeur de Bédié a été "Ouattara ou comment s'en débarrasser". Le problème n'était pas mince, d'autant que bien des indicateurs montraient qu'il serait en bonne position pour remporter des élections quand elles auraient lieu.
C'est alors que surgit l'IVOIRITE.  Viennent à l'esprit les vers de Verlaine :
"Ah ! qui dira les torts de la rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou. 
Nous a forgé ce joujou d'un sou. 
Qui sonne creux et faux sous la lime ?"
Remplacez "rime" par Ivoirité ... Suffisait d'y penser. On va restreindre les conditions d'éligibilité à la Présidence en exigeant, preuves à l'appui, la citoyenneté ivoirienne des grands-parents, la naissance et la résidence au pays, etc. Mes souvenirs sont approximatifs, mais cela n'a aucune importance. Suffirait de prendre une biographie des origines de Ouattara pour trouver toutes les cases à ne pas cocher. Mais la manœuvre était trop transparente en ne visant qu'un individu ou presque. Fallait habiller cela d'une philosophie politique. d'une idéologie officielle qui mobilise le peuple. Des intellectuels de l'entourage de Bédié sont allés chercher des idéologues nationalistes qui vivotaient dans le pays, ont travaillé avec eux leurs thèses xénophobes, discriminatoires, haineuses à l'égard de tout ce qui ne serait pas "pur" ivoirien, authentique, culturellement, originellement, généalogiquement du cru. Une fois ôtés les oripeaux anti-colonialistes et souverainistes, on se retrouve avec le ramassis le plus classique des thèses, et pratiques,  mouvements identitaires d'extrême-droite de par le monde (1). Pour se débarrasser d'une mouche (certes grosse), on a libéré les "Forces du Mal".

La France et "l'IVOIRITE"

Je n'ai absolument aucune preuve que la France ait soutenu l'élaboration et la mise en œuvre de la politique d'Ivoirité, ou de l'Ivoirité comme politique officielle d'Etat; et encore bien moins qu'elle en ait été l'instigatrice. Trop gros. Absurde. Et y songer serait encore une fois nier la capacité d'initiative des Africains.
Mais, autant qu'il m'en souvienne, rien n'a été fait, dit, pour la dénoncer. Je me vois mal ici, moi qui la dénonce tellement, regretter une absence d'ingérence. Mais il y a loin entre faire la leçon, morigéner, voire faire pression, et fermer complètement les yeux, détourner le regard, de fait se rendre complice voire tacitement encourager - tandis que dans ce pays se multipliaient les exclusions, les dénonciations, les discriminations, l'entretien et l'approfondissement des fractures entre populations, le climat et langage de haine au point que beaucoup d'observateurs, journaux et revues en témoignent, parlaient d'un pays au bord de la guerre civile.
Si on en parlait, c'était à propos des faits, des exactions, des comportements des uns et des autres. Jamais, autant qu'il m'en souvienne, pour analyser et nommer l'IVOIRITE comme une idéologie xénophobe et sectaire, nationaliste et identitaire, vectrice de violence et fondamentalement anti-démocratique.
A droite, on s'en satisfaisait, ravi et aveuglé par la mise à l'écart du "danger américain" représenté par Ouattara, et puis après tout c'était une affaire des Africains eux-mêmes (expression qui peut être très ambiguë, et chargée de condescendance méprisante).
Un homme de gauche comme je prétends l'être s'est beaucoup étonné (et l'a exprimé, en vain), que le Gouvernement de la France, mais aussi les partis d'opposition, soient aussi peu loquaces à l'égard d'un pays que nous soutenions et qui prônait ouvertement la "préférence nationale" défendue par le Front National que tous prétendaient combattre à mort chez nous. Y compris parmi les Socialistes. 
Les Socialistes chez qui, à l'époque, Laurent GBAGBO était la caution africaine. Ils avaient accueilli l'éternel opposant à Houphouët, qui se réclamait de la gauche, quand il avait été contraint à l'exil. Un accueil très solidaire et proche puisque un temps au moins Gbagbo a vécu chez le responsable Afrique du PS. Il maniait d'ailleurs impeccablement la rhétorique de la politique africaine du PS (2), et a noué des contacts amicaux avec une bonne partie du personnel politique de gauche.
Plus tard, en 1988, Houphouët permet à Gbagbo de rentrer d'exil ("l'arbre ne se fâche pas contre l'oiseau"), adoubant ainsi le leader du FPI comme premier opposant. Un rôle qu'il continue à jouer dans le contexte politique de la présidence de BEDIE, boycottant l'élection présidentielle, n'ayant pas de mots trop durs contre le pouvoir. Mais rien à propos de l'Ivoirité, dont il reprend et orchestre les côtés populistes et démagogues : souveraineté, promotion des racines, patriotisme (comme autant de déguisements de la xénophobie, de la discrimination, nationalisme sous couvert d'anti-impérialisme). Des convictions profondes, qui parviennent à se dissimuler encore sous une façade "de gauche", ou opportunisme politique ? L'Ivoirité débarrassait aussi Gbagbo de la menace de Ouattara, et ce populisme avait un fort soutien populaire sur lequel il convenait de surfer, ce qu'il a fait très habilement.
On connaît la suite : une fois Bédié renversé par Gueï, ce dernier est battu aux élections - ce qu'il refuse dans un premier temps de reconnaître - par un Gbagbo qui accède ainsi à la Présidence.

Gbagbo précurseur du "French bashing"

Au pouvoir, Gbagbo met en place une politique qui ambitionne de "permettre l'enrichissement de tous les Ivoiriens", prend des mesures sociales en particulier en matière de gratuité de l'éducation, mais sans grands moyens pour les mettre en œuvre concrètement. Sinon, si on en croit les sous-titres de Wikipedia pour la période, c'est "Amplification de la corruption", "Dégradation des infrastructures et insalubrité", "Violence et discriminations ethniques", à l'égard des populations du Nord du pays. Une politique de division, d'approfondissement des clivages internes qui aboutit à la rébellion de 2002 et à la partition de fait du pays.
Le discours de Gbagbo, de ses partisans du FPI se radicalise avec les circonstances et, s'il poursuit la rhétorique populiste et nationaliste, accentue les thèmes tribalistes et xénophobes et particulièrement à l'encontre de la France et de son néo-colonialisme. Une rhétorique amplifiée et mise en acte par le mouvement extrémiste des Jeunes Patriotes (4), emmené par le sinistre Blé Goudé, qui, dans la partie du pays contrôlée par le gouvernement de Gbagbo, se rend coupable d'exactions, de violences, contre les "Dioulas", réputés "mauvais Ivoiriens", et, dans les moments de crise aiguë, contre les intérêts français, y compris les personnes physiques. Une violence bien au-delà de ce qu'on a pu connaître récemment au Mali, au Burkina, et au Niger.
Tous les ingrédients du "French bashing" étaient déjà là. Accusations de néo-colonialisme, d'ingérence, de négation de l'identité culturelle, d'exploitation des ressources du pays, d'accaparement des richesses nationales, d'oppressions de toute sorte, et j'en oublie. Tout ce que l'on retrouve, mis au goût du jour, dans les rues et les réseaux sociaux de Bamako, Conakry, Ouaga, et Niamey désormais. Ainsi qu'ailleurs où les militaires putschistes n'ont pas (encore ?) pris le pouvoir.
On connaît la suite. Après avoir fait traîner pendant 5 ans la tenue d'élections, Gbagbo a été battu (selon toutes les sources et institutions sérieuses) par Ouattara, dont il a contesté l'élection. S'en est suivie une "crise", de plusieurs mois (2), en fait un affrontement militaire, qui - avec le soutien voire l'aide de la France - a abouti à la prise d'assaut du palais où Gbagbo s'était retranché, début avril 2011. OUF !

Des conclusions ?

Ouattara occupant le pouvoir, ce grand ouf! de soulagement a accompagné la fin de ce qui était un cauchemar, et n'était donc plus qu'une parenthèse. Les affaires allaient pouvoir reprendre comme avant.
Les excès commis pendant la présidence Gbagbo, les exactions commises par ses partisans pendant la "crise électorale", le retour à "la normale" ont permis de faire l'impasse sur les phénomènes apparus pendant cette période. Aucune analyse n'en a été faite, aucune conclusion tirée. On est restée dans la jubilation d'une victoire, qui semble se révéler à la Pyrrhus. 
D'où est venu en effet ce sentiment anti-Français qui s'est exprimé parfois si violemment, chez des extrémistes surtout certes, mais avec un assentiment massif ? Quelle part de vérité dans le sentiment de confiscation des richesses, de l'accaparement par l'Etranger des ressources su pays ? Comment cet Etranger peut-il être rendu responsable du marasme et de la mal-gouvernance ? du chômage endémique des jeunes et du manque de débouchés pour les étrangers ? Comment la marginalisation, le mépris, la non-reconnaissance, la non-considération, le rejet par l'Europe et la France (inaccessibles, portes closes), tout ces ressentiments confus mais puissants, peuvent-il être combattus ?
Toutes ces questions n'ont pas été approfondies et retenus par les responsables qui se sont réinstallés dans le confort des certitudes anciennes. Les analyses n'ont pas été faites, ou pas retenues. Et voilà  que toutes ces questions, quasiment à l'identique, reviennent avec force, retour du refoulé, à l'occasion du délitement poursuivi des systèmes issus des Indépendances.
Est-il encore temps de les reposer ? de proposer des analyses innovantes puisque les problématiques anciennes n'opèrent plus ? de mettre en place des stratégies nouvelles de rapports avec les peuples africains, avec lesquels on a tant à faire et partager plutôt que de les laisser se trouver d'autres alliances au futur trouble ? On ne doit jamais désespérer de rien.

Ainsi, au moment où on rend hommage à feu le Président Henri Konan Bédié, mais aussi où de nombreux articles se demandent comment la France (en particulier) a pu devenir aussi honnie en Afrique francophone, surtout parmi la jeunesse, convient-il de se souvenir de l'archéologie de ce "French bashing" et de ce corpus idéologique dit IVOIRITE, bâti pour viser un individu afin de maintenir au pouvoir un autre, qui a bénéficié de surcroît de la bienveillance de ceux-là même qui en seront les principales victimes, n'y ayant vu que du feu. La boîte de Pandore était ouverte ...

---------------------------------

(1) On se doit de souligner que cette politique est aux antipodes de celle de Félix Houphouët-Boigny qui s'est toujours montré protecteur des populations immigrées originaires des pays limitrophes sur  lesquelles, lui et ses planteurs, se dont appuyés  pour développer l'économie de rente du pays (même s'il n'a rien fait pour légaliser leur statut et leur accès à la citoyenneté).
(2) N'oublions pas que Gbagbo a été surnommé "le Boulanger" pour sa capacité à rouler ses interlocuteurs dans la farine. 
(3) Ces "Jeunes patriotes", dont le noyau originel émanait de la FESCI (Fédération estudiantine et scolaire de la Côte d'Ivoire),, très puissante à l'Université d'Abidjan, dont Blé Goudé a été le secrétaire national.
(4) Plusieurs mois durant lesquels les milices Jeunes patriotes ont fait régner la terreur au Sud. La haute-commissaire adjointe aux droits de l'homme de l'ONU estime que « 173 meurtres, 90 cas de tortures et de mauvais traitements, 471 arrestations, 24 cas de disparitions forcées ou involontaires » sont attribuables aux partisans de Laurent Gbagbo en cinq jours seulement, rapporte Wikipedia. On peut lire aussi le témoignage que j'avais recueilli d'un Burkinabe résidant à Bassam et retranscrit sur la note de blog "VIOLENCES EN COTE D'IVOIRE" (lien : https://jenebatisquepierresvives.blogspot.com/2011/01/violences-en-cote-divoire.html ).
Il ne faut pas oublier pour autant que d'autres exactions ont été perpétrées par l'autre camp dans les zones qu'il contrôlait.

samedi 17 avril 2021

CHANSON A LA NUIT, de Chris Abani




Un livre sur les enfants-soldats, le plus bouleversant que j'aie pu lire.
Autant que "Allah n'est pas obligé", de Kourouma, il m'a beaucoup marqué.
Pas disponible en français, je vous en propose les premières pages.

Chris ABANI, SONG FOR NIGHT - Akashik Books, New-York, 2007



Le silence c’est la main figée, paume à plat, tournée vers le sol.

Ce que vous entendez n’est pas ma voix.

Je n’ai pas parlé depuis trois ans, pas depuis que j’ai quitté le camp d’entraînement. Trois ans de guerre insensée, et même si les raisons en sont claires, et même si nous continuerons de nous battre jusqu’à l’ordre d’arrêter — et probablement encore un certain temps par la suite — aucun d’entre nous ne peut se souvenir de la haine qui nous a menés ici. Nous nous battons simplement pour survivre à la guerre. Drôle d’endroit quand on a quinze ans, sans espoir et presque sans humanité. Mais c’est là que je suis quand même. Je me suis enrôlé à 12 ans. Tous nous voulions nous enrôler à l’époque : pour se battre. L’ennemi était une évidence : il avait tué nos êtres chers, nous voulions tous nous venger.

Si vous ressembliez à Ijeoma, vous diriez que je fais plus vieux que mon âge. Elle disait toujours ça : disait, parce que bien que son nom en Igbo signifie Belle Vie, elle est morte jeune, il y a un an, à quatorze ans, quand une explosion a déchiqueté son mince corps sec et nerveux. Comme elle ne pouvait pas parler non plus, dire elle disait peut prêter à confusion, mais nous avions développé une façon rudimentaire de parler, une sorte de langage gestuel que nous maîtrisions. Par exemple, le silence c’est une main figée, paume à plat, tournée vers le sol.

Le mot silencio, que nous aimons aussi, c’est le même signe avec en plus les doigts qui bougent, et même si cela semble une simple espièglerie, cela signifie en fait un silence plus profond, ou un danger, et comme dans toute langue, tout est dans le contexte. Notre façon de parler n’a rien à voir avec le langage gestuel que mon cousin sourd a étudié dans une école spéciale avant la guerre, mais il nous convient. Notre travail est trop intense pour les bavardages.

Je fais partie d’un peloton de démineurs. Notre travail consiste à dégager les mines des routes et des voies d’accès. Bien que cela semble simple, notre travail est compliqué parce que le terme voies d’accès recouvre n’importe quoi, d’une piste de brousse à une voie frayée à travers une rizière. Notre équipement de base : un fusil pour se protéger des troupes ennemies, une machette à lame large pour débroussailler et déterrer les mines, un crucifix, des scapulaires et autres accessoires religieux pour nous sauvegarder

On ne nous a pas choisis pour notre dextérité manuelle ou pour notre intelligence avancée, bien que la plupart d’entre nous soyons très intelligents. Mais simplement parce que nous étions petits, légers même, et que nous semblions ne pas devoir beaucoup grandir dans les conditions de malnutrition d’un champ de bataille. On nous a choisis parce que notre légèreté ne déclencherait pas les mines mortelles même en marchant dessus. Eh bien, ils avaient raison dans le premier cas, même maintenant à quinze ans je peux passer pour un gamin de douze. Mais ils avaient totalement tort dans le second cas. Même une pintade déclenche les mines. Mais ils devaient le savoir : c’est pour cela qu’ils nous ont imposé le silence. Je passe le doigt sur la cicatrice sur ma gorge, trace de l’entaille qui a mis fin à mon temps de parole.

Il y a beaucoup à dire sur le silence, surtout quand il vous arrive jeune. L'intériorité de la tête - ce n'est pas le bon terme, mais les approximations font partie de ce que le silence vous apporte -, mais néanmoins, il y a quelque chose dans l'intériorité de l'esprit qui élargit votre vision du monde. C'est un univers curieux où vivre, il vous entraîne profondément au-delà de votre âge et vous rend familier avec la mort. Mais c'est ce que cette guerre a fait. Je ne suis pas un génie, bien que j’aimerais en être un, j’ai juste plus d’aptitude au monologue intérieur, ce qui est vraiment l’apanage de l’âge, du passage du temps. Pourquoi dis-je cela ? Parce que quand nous disons passage du temps, nous voulons dire la conscience du passage du temps, et quand nous disons vieux, nous voulons en réalité dire expérimenté. Je sais tout cela parce que mon travail m’oblige à me concentrer sur chaque seconde de ma vie comme si c’était la dernière. Bien sûr, si vous entendez quoi que ce soit, c’est parce que vous êtes entré dans ma tête et vous savez que mon discours intérieur n’est pas en français. Vous entendez en fait avec vos propres mots mes pensées en igbo car la guerre rejette tout sauf le langage primaire et atavique des gènes. Mais ne perdons pas de temps à essayer de comprendre tout cela parce que, comme je l’ai déjà dit, le temps ici est précieux et ne doit pas être gaspillé pour des détails, restons-en à l’essentiel.

J’ai donc été séparé de mon peloton. Je ne sais pas depuis combien de temps, puisque je viens de reprendre conscience. Je n’ai pas encore eu la chance de les retrouver, ce qui ne manque pas d’ironie puisque ma mère m’a nommé Ma Chance. Mais comme le disait Grand-père, ne t’arrête jamais de chercher ce que tu désires le plus. Et en ce moment, retrouver mon unité est ce que je désire le plus. Nous étions tous ensemble, quand l’un de nous, Nabuchodonosor je pense, a marché sur une mine. On s’est tous jetés par terre lorsque nous avons entendu l’armement — ce cliquetis inquiétant qui ressemble au mécanisme d’un jouet pour enfant. La règle de base est que si vous entendez l’explosion, vous avez survécu à l’explosion. Comme la foudre et le tonnerre, j’ai entendu le déclic et j’ai entendu l’explosion même si j’ai été soulevé dans les airs. Mais le contrecoup peut faire ça. Vous faire tomber à quelques mètres de là où vous étiez. Quand je me suis réveillé, tout le monde était parti. Ils ont dû penser que j’étais mort et partir sans moi. Très irritant, pas seulement parce que j’ai été abandonné, mais parce que les procédures exigent que nous comptions les morts et recensions les blessés après chaque explosion ou nettoyage. Stupides imbéciles. Attendez que je les rattrape, je vais les déchirer ; les procédures sont tout ce qui nous garde en vie. Compter n’est pas seulement une façon de noter des chiffres, les nôtres et ceux de l’ennemi, mais aussi une façon de s’assurer que les morts sont vraiment morts. Pendant la formation, ils nous ont dit de maximiser les occasions comme celles-ci pour augmenter notre ratio de morts, ce qui nous vaudrait récompenses de nourriture supplémentaire et d’argent que nous ne pourrions pas dépenser. J’aime me dire que je le fais pour soulager la souffrance des ennemis mutilés mais pas encore morts, que ma balle dans leur cerveau ou mon couteau à travers leur gorge est de la miséricorde ; mais en vérité, quelque part au fond, j’aime ça, je m’en délecte presque. Pas sans raison bien sûr : ils ont tué ma mère devant moi. Mais quand même, c’est pour moi, pas pour elle, ce sentiment, ces actes. L’inconvénient du silence est qu’il rend difficile l’auto-illusion. Je me frotte les yeux et crache la terre de ma bouche en maudissant silencieusement mes camarades. S’ils avaient vérifié, ils auraient remarqué que je n’étais pas mort.

La première chose que je fais est de chercher le corps de Nabu. C’est comme ça que ça se passe dans le manuel (bien sûr aucun de nous n’a jamais vu le manuel mais le Major Essien nous l’a tambouriné tant et tant que nous le connaissons par cœur) : d’abord localiser et comptabiliser nos pertes, puis celles de ceux d’en face; dans cet ordre - ami, puis ennemi. Ce qui est drôle, c’est que, malgré mes recherches, je ne trouve pas le corps de Nabu. Il n’y a pas d’autres corps non plus, ce qui signifie qu’il n’y a pas eu d’ennemi dans le coin.

Permettez-moi d’expliquer quelque chose qui, à première vue, peut sembler illogique, mais qui ne l’est pas. Nous posons tous des mines terrestres, rebelles et troupes fédérales, nous et l’ennemi, mais nous le faisons avec une telle hâte que personne ne prend la peine de cartographier ces sites de mines, personne ne se souvient où elles se trouvent. Ajoutez le fait que la ligne de front entre nous se déplace plus vite que les dunes dans un désert, le terrain quotidiennement gagné et perdu, tout ça est difficile à suivre. Étant donné que les démineurs et les éclaireurs sont toujours aux avant-postes, il est facile de comprendre que les champs de mines sont souvent des endroits où nous nous croisons. Dans ce cas cependant, il semble qu’il n’y avait pas d’ennemi, que Nabu a simplement été négligent; ou malchanceux.

Mon instinct premier est toujours la survie, donc j’abandonne la recherche aussi vite que je peux et je sors du découvert. Je me demande si je dois me diriger vers la rivière, à cinquante mètres à ma gauche, ou vers la couverture forestière, à soixante-dix mètres à ma droite. Je choisis la rivière. Les rivières sont le meilleur moyen de rester à proximité des habitations ainsi que le moyen le plus rapide de se déplacer. Je suis de près la rive dans l’ombre et observe attentivement tout mouvement. Je dois avouer qu’il y en a très peu. Jusqu’à présent, je n’ai rencontré personne et je n’ai trouvé aucune trace de mon unité. Il n’est pas bon d’être seul longtemps dans une guerre. Cela diminue radicalement vos chances de survie.

Mais mon grand-père disait toujours : « Pourquoi mettre l’océan dans une noix de coco ? »

La nuit c’est la paume qui descend sur les yeux

Il fait noir : un noir de fumée. Les seuls points de lumière sont le scintillement des lucioles. Bêtement, je me suis endormi pratiquement à découvert, sous un manguier près de la rive, au milieu des fruits pourrissants tombés partout. Je reste immobile, j’attends que tous mes sens se réveillent à tout danger possible, je me remémore comment je suis arrivé ici, et je réalise que j’ai dû m’endormir après m’être goinfré de mangues. Je m’étire et discerne à ma gauche  des contours diffus : la forêt. Je me lève, marche à travers la couche d’herbe sombre entre la rivière et la forêt, et m’arrête au bord de la ligne d’arbres. Le silence est absolu comme si la forêt retenait son souffle. Puis, décidant que je ne suis pas nuisible, elle laisse échapper les doux bruits de la nuit. Pour revenir à moi, pensivement je passe mes doigts sur les petites croix scarifiées de mon avant-bras gauche. Les bosses, plus grosses qu’une éruption cutanée, m’aident à me calmer, à me concentrer sur ma respiration, à retrouver mon corps. D’une manière étrange, elles sont comme une carte de ma conscience, quelque chose qui me ramène de la folie sombre de la guerre. Mon grand-père, pêcheur et conteur, avait un long chapelet fait d’os, de cauris, de bouts de métal, de plumes, de cailloux et de brindilles qu’il utilisait pour se souvenir de notre généalogie. Un dispositif mnémonique, il appelait ça comme ça. Ces croix sont le mien.

Filtrant l’obscurité des ombres grises, mes doigts toujours à lire le braille sur mon bras, j’essaie de forcer mes yeux à s’ajuster, mais ma vision nocturne n’est pas très bonne. Malgré des années de jungle et de guerre, la forêt ne m’est pas familière, et le silence est déconcertant surtout parce que depuis trois ans, je n’ai jamais été seul la nuit. J’étais en meute avec les autres démineurs. Et à cette époque, nous comptions tous sur Ijeoma pour nous guider. Elle savait toujours la bonne chose à faire, et le bon moment pour le faire. Dieu sait combien elle me manque, combien je l’aime. Je l’aimais. Mais je ne peux pas y penser maintenant. Je dois bouger. Je regarde autour de moi et je fouille ma mémoire pour trouver des idées, des points de repère. Je lève les yeux, pensant que peut-être les étoiles me guideront, mais il n’y en a guère et de toute façon j’ai oublié les noms des constellations et de leurs relations. La seule chose dont je me souvienne c’est la chanson « Follow the Drinking Gourd »[i], elle te mènera à la maison. J’essaie de voir le grand creux de sa forme, mais les nuages et la cime des arbres empêchent de voir. Affûtant ma peur comme une lame, je marche et m’enfonce dans les profondeurs de la forêt.

Je m’arrête pour allumer une cigarette, et j’essaie de distinguer la forêt dans la lumière mourante : les allumettes sont trop rares et précieuses pour être gaspillées uniquement pour essayer de voir. Je tire sur le filtre, le bout diffuse une lueur rouge. Au loin, j’entends un oiseau de nuit. J’accélère, fraye mon chemin à travers la forêt avec la finesse d’un buffle. Les insectes mordent, les tiges acérées déchirent ma peau. Finalement j’arrive dans une zone humide, le début d’un marécage. Le sang de mes coupures attire des espèces de sangsues qui sucent mes bras et mes pieds tandis que je m’enfonce plus profondément dans ce qui s’avère être un marais de mangrove. J’ai dû m’avancer dans un méandre, en suivant la forêt à rebours jusqu’à l’endroit où la rivière la traverse. Je dois donc traverser ce marais de mangrove. C’est loin d’être amusant, mais nous avons passé un marais de mangrove en chemin hier, donc je dois battre en retraite dans la bonne direction. En territoire sûr.

Pourtant je déteste les mangroves. Les racines effleurent la surface comme des doigts, si humains ou plutôt comme de sorcières, elles me terrifient. La profondeur de l’eau change constamment. Parfois seulement jusqu’à la cheville, parfois jusqu’aux cuisses, parfois le sol s’échappe sous mes pieds et me voilà enfoncé dans une eau brune épaisse comme du chocolat.

Épuisé, je trouve un arbre avec quelques branches basses et je grimpe, aussi haut que je peux, jusqu’à ce que le marais et la rivière en contrebas ne soient plus que reflets noirs dans la nuit. Je construis un nid de branches, quelque chose que nous avons appris des singes, et m’attache soigneusement à la plus épaisse. Nous avons peut-être appris quelques astuces des singes, mais nous ne sommes pas des singes. Le sommeil m’assomme comme une matraque entre les deux yeux et m’expédie dans l’inconscience. Le repos cependant, c’est une autre affaire. Je ne me suis pas reposé depuis cette nuit-là. J’ai eu de l’épuisement, même du sommeil. Mais pas de repos. Pas depuis que mon unité est tombée par hasard dans un petit village, ou ce qu’il en restait, plusieurs huttes tombant en morceaux au bord d’une bande de goudron jonchée de trous d’obus. Nous avons vu un groupe de femmes assises autour d’un feu, blotties les unes contre les autres comme les sorcières des contes qui ont bercé notre enfance. Armés jusqu’aux dents avec des AK-47, des sacs de munitions et de grenades - la plupart volés aux meilleurs soldats ennemis équipés par les États-Unis que nous avions tués - mais toujours vêtus de hardes, nous sommes restés groupés, surveillant les femmes, incertains de ce qu’il fallait faire. S’’approcher ? Les femmes mangeaient et l’odeur de la viande rôtie nous a fait avancer.

« Bonsoir, les mères », avons-nous dit respectueusement.

Les femmes se sont arrêtées et ont jacassé, mais n’ont pas répondu, et pourquoi l’auraient-elles fait puisqu’elles ne comprenaient probablement pas notre grossier langage de signes. Nous avons remarqué qu’une femme, moins âgée que les autres, gisait par terre. Elle saignait d’une blessure à la tête et semblait étourdie.

« Pouvons-nous avoir à manger? » ai-je demandé. J’étais le chef non gradé mais tacite de la troupe. « Nous sommes de braves guerriers qui luttons pour votre liberté. »

Cette fois, mes gestes, pointant vers la nourriture et mon mime, semblaient avoir été compris et les vieilles femmes m’ont fait signe d’avancer. Je me suis approché du brasero en métal. Il y avait de la viande dessus. J’ai eu un mouvement de recul en voyant le petit bras qui se terminait par une main minuscule, et la petite tête toujours revêtue de son premier duvet. En quelques secondes les femmes ont calculé les conséquences de mon alarme et de ma répulsion, de sorte que j’attrapais à peine mon AK-47 qu’elles elles s’éparpillaient, non sans emporter les morceaux de leur festin sanglant. J’ai vidé un chargeur sur elles, tandis que ma section applaudissait au claquement des vieux os et aux gémissements des chairs fatiguées, même s’ils ne savaient pas pourquoi je tuais ces femmes. La femme qui tenait la tête l’a lâchée quand elle est tombée. Elle a heurté le sol et s’est retrouvée tournée vers moi.

C’est ce petit visage, vieux de quelques mois à peine, qui m’empêche de trouver le repos.



[i] « Follow the Drinkin’ Gourd » (« Suis la Grande Ourse »), chanson folklorique des Noirs Américains, publiée pour la première fois en 1928. La tradition raconte qu’aux Etats-Unis, les esclaves en fuite se servaient de ce point de référence pour ne pas se perdre le long de l’« Underground Railroad », qui les menait vers les Etats du nord.


jeudi 5 novembre 2020

Sur quelques mots de Vaclav Havel

 En juillet 1989, donc quelques mois avant la chute du mur de Berlin, Vaclav Havel, dans une interview donnée au Nouvel Observateur, affirmait :

« Les agitations, les grèves, les révoltes des années 1980 n’ont pu déboucher sur une action méthodique, efficace, qu’à partir du moment où les intellectuels ont apporté une conception globale au mouvement, mis sur pied une stratégie d’ensemble. »

Il est très tendance, aujourd’hui, dans les médias et dans l’air du temps, de valoriser les mouvements spontanés qui se forment autour d’une grande idée, ou d’une indignation, sans organisation, sans doctrine ni stratégie, sans leader, au point même de se méfier de toute tête qui émerge (même si, il ne faut pas être naïf, des organisations peuvent tenter au moins de les manipuler en sous-main et d’en prendre le leadership). On peut constater, avec Havel, que ces mouvements peuvent mobiliser largement, devenir très puissants, avoir un pouvoir de nuisance considérable, mais ne débouchent sur rien ou pas grand-chose – sinon, dans le pire des cas, sur l’inverse de ce qui est recherché. C’est le cas en France récemment des Gilets Jaunes, auparavant de Nuit Debout. On pourrait citer aussi Mobilise Wall Street, une certaine mobilisation pour sauver la planète, ou malheureusement les Printemps arabes ; plus loin dans le temps les jacqueries d’Ancien régime.

A l’inverse, les grands changements historiques s’articulent sur une « conception globale » et sur une « stratégie d’ensemble », qui peuvent prendre diverses formes, y compris celle du guide charismatique. La Révolution Française sur le corpus des Lumières, l’indépendance indienne sur la non-violence et la direction de Gandhi, la révolution iranienne sur la foi chiite et le leadership de Khomeiny, la révolution d’Octobre sur la doctrine marxiste et la conception léniniste du parti d’avant-garde.

Les exemples abondent. Il faut « conception globale » et « stratégie d’ensemble » pour que sur le terrain, qu’ont pu retourner, labourer, préparer les mouvements spontanés de masse, germent les graines et s’épanouissent les fleurs de la saison nouvelle.

Qu’en est-il en Afrique ? Plusieurs pays sont parcourus de ces mouvements populaires, de mobilisations aussi massives que largement informelles, à partir d’un sujet catalyseur, déclencheur, qui tend à s’élargir en demande de changement plus vaste et profond. Cela a été la dénonciation de corrompus au Mali. Au Nigeria, ce sont les exactions d’un corps de police qui ont jeté des milliers de personnes, surtout des jeunes, dans la rue. Un peu partout, la pression monte, le feu couve, l’exaspération devant une situation figée et désespérante : le blocage de la société et des institutions, l’absence de renouvellement du personnel politique et de passage de relai à une nouvelle génération. La jeunesse en particulier se voit un horizon bouché et veut du changement, veut se raccrocher à un espoir.

Or on cherche en vain un récit mobilisateur capable de rassembler de larges couches de la population, les plus actives, les plus novatrices, les forces vives, jeunes, innovantes, sur une vision cohérente et des objectifs clairs. Des valeurs fortes cristallisées en une vision d’avenir, avec la démarche pour la faire advenir.

Malgré des tentatives pour sortir du ressassement de représentations usées, les intellectuels restent en général englués dans les vieilles ornières de la dénonciation extérieure, des maux venus d’ailleurs (la France, l’Occident, le capitalisme coupables de tout), qui débouche sur l’impuissance ; ou (et) dans la posture moralisatrice qui condamne les forfaitures (la corruption, en soi, dans l’absolu, comme délit ou péché) et espère l’avènement de la vertu, autre impuissance. Où est l’analyse des dynamiques internes du système que l’on dénonce, qui nomme clairement l’adversaire et identifie les alliances possibles ? Où est le discours dont dériveraient des objectifs politiques et la voie pour y parvenir ?

Faute de l’élaborer, les forces qui aspirent à un changement pourraient ne pas réussir à répondre aux attentes de populations désespérées, exaspérées, impatientes et en ébullition, prêtes à suivre d’autres voix qui leur fourniraient « conception globale » et « stratégie d’ensemble ». Ces voix existent, elles sont à l’œuvre. Le dogmatisme religieux, l’identité exclusive et haineuse, nationaliste ou tribale, les fanatismes, tout cela gagne du terrain et des forces qui savent les manipuler pourraient rafler la mise.

L’urgence est là, l’époque est périlleuse.

jeudi 11 juin 2020

"ABANDON DU FRANC CFA EN FAVEUR DE L'ECO. QUEL EST L'OBJECTIF DE CETTE REFORME? QUELLES CONSÉQUENCES POUR L'AFRIQUE?"


Une contribution au débat organisé en collaboration avec la
Fondation Gabriel Péri. 
Vendredi 12 juin 2020.

Pour parler monnaie, le préalable de l’analyse politique

Mon point de vue est le suivant : et si depuis des lustres, nous nous étions dispensés dispensées de faire une réelle analyse des formations sociales qui prévalent en Afrique, et avions continué à croire, voyant le soleil se lever à l’Est, qu’il tourne autour de la Terre ? Et si nous prenions toujours pour argent comptant les formes institutionnelles en place (et les Africains ont été maîtres pour revêtir leur système des formes les plus diverses empruntées au Nord, selon qu’il plaisait à ces derniers), alors que le fonctionnement du système, sous ces formes empruntées et revisitées, est tout autre.
En effet, la communauté internationale, pour ne parler que d’elle, traite, en Afrique notamment, avec des Etats modernes, dotées d’administrations et de législations, tout entiers orientés vers le bien général décidé par les majorités, et où les abus sont sanctionnés. Et de déplorer que l’intérêt général cède le pas aux intérêts particuliers. Que les élections pour représenter les majorités soient trafiquées. Que les institutions ne semblent pas servir les missions qui sont les leurs. Que les détournements soient impunis, sauf s’il faut se débarrasser de gêneurs. Que les plus beaux des projets de développement en grande partie tournent en eau de boudin ou s’évaporent, malgré tous les verrous, précautions et chicanes érigées. On ne sait plus à quel saint se vouer.
Longtemps les uns et les autres se sont satisfaits de ce marché de dupes, qui, en s’en tenant à des apparences acceptables, politiquement correctes, convenaient à l’idéologie développementaliste dominante chez les bailleurs, ou à la dénonciation du capitalisme et de la néo-colonisation.
Or, la réalité est toute autre, derrière les faux-semblants, et n’a rien de capitaliste, ni de socialiste d’ailleurs. Pour simplifier …
Les sociétés issues des Indépendances, donc de la colonisation, sont fondamentalement régies par un système qu’on pourrait, pour simplifier, nommer celui de la rente prédatrice. L’accumulation de richesse ne résulte pas de la valorisation d’un capital, mais de la captation permise par la position acquise dans les rouages de l’appareil étatique ou dans l’accès aux rapports avec celui-ci. Le carburant du système étant d’abord les produits bruts d’exportation, puis tous les revenus que la détention d’un pouvoir officiel peut générer, y compris l’aide étrangère si on sait s’y prendre.
Ce système est à bien des égards à bout de souffle. L’appétit croissant des bénéficiaires, leur concurrence exacerbée, la lassitude des populations que n’atteint plus le ruissellement de jadis et laissées désormais à l’abandon, l’arrivée de cohortes de jeunes qui ne voient pas d’avenir, tout cela le menace.

Le rôle du CFA

La plupart des voisins, essentiellement non francophones (sauf la Guinée de Sekou Touré), auxquels la puissance coloniale n’a pas laissé d’autre choix, ont opté pour la monnaie nationale. Après une brève période se stabilité politique et de sagesse financière, avec l’arrivée des coups d’Etat militaires, l’incertitude, la hâte de s’enrichir, le prélèvement de la rente s’est exacerbé : fin de la convertibilité (permettant aux happy few accédant aux devises de faire d’extraordinaires culbutes), hyperinflation, dévissage des monnaies, écroulement économique, sur le mode République de Weimar. En Ouganda, par exemple, les prix avaient tellement augmenté qu’on en est arrivé, en 1978 ou début 79 je crois, à ne plus défaire les liasses des plus gros billets pour payer.Je suis même allé au marché acheter trois carottes et deux salades avec des paquets de liasses dont on n’ôtait même plus la ficelle. Le Ghana, le Zaïre, le Nigéria dans une moindre mesure, très récemment le Zimbabwe ont connu la même chose. Même le sage Kenya a vu la valeur de sa monnaie s’éroder considérablement au fil des ans. De profonds bouleversements sociaux et culturels (dans les mentalités) s’en sont suivi, le FMI et l’ajustement structurel sont passés par là, et certains de ces pays, après avoir touché le fond, ont retrouvé un dynamisme parfois enviable.
Il en est allé différemment pour la plupart des pays francophones.
Dans ces formations sociales basées sur la rente, c'est à dire sur le contrôle de la ressource et de sa redistribution par les cercles qui détiennent le pouvoir politique, le système CFA s'est révélé particulièrement adapté.
Il assure aux bénéficiaires une stabilité appréciable. Une monnaie forte, au taux de change garanti, maintient le pouvoir d'achat en produits importés et un prix bas payé aux producteurs locaux. Elle décourage la valorisation sur place et l'investissement productif et donc l'émergence d'un entrepreneuriat qui réclamerait d'autres règles. Elle favorise le tête à tête avec les sociétés internationales, générateur de ressources rentières à l'import comme à l'export. Sa convertibilité permet la consommation et les placements à l'étranger au détriment du réinvestissement sur place (mais pour quelles entreprises, puisque leur développement est délibérément entravé? Et puis est-ce bien raisonnable de garder l’argent au pays ?). On peut poursuivre.
En bref le CFA dans sa pratique permet (a permis?) un fonctionnement pépère du système rentier. C'est la Caisse d'épargne plutôt que la Bourse. Et une telle assurance a un coût, comme toute assurance. Une certaine dépendance à l'égard d'un tiers à qui on a confié la responsabilité de faire respecter les règles de base du système.
On peut comprendre que des décideurs, voire des couches sociales, ne soient pas prêtes à renoncer à un dispositif qui, quoique s'érodant, leur a permis de tenir vaille que vaille tandis que bien des voisins passaient par des phases de chaos. Même si ces mêmes voisins aujourd'hui semblent mieux s'en sortir.

Un système contesté, une transition en gestation

Les contradictions du système rentier se sont au fil du temps exacerbées. Les appétits ont grandi bien plus rapidement que la ressource (quand celle-ci n’a pas diminué), il a fallu écarter des bénéficiaires, ou les réduire à se fournir aux-mêmes (l’auto-rémunération de quiconque a une parcelle de pouvoir), certaines sources se sont taries ou plus difficiles à capter (l’aide internationale accumule les contrôles et les précautions, ça pourrit la vie), les scandales se multiplient, l’opinion gronde, localement et internationalement, la contestation monte, notamment contre la corruption, dans un contexte de péril fondamentaliste.
Bref, c’est la crise.
En bonne dialectique, quand un système s’effondre sous ses contradictions, de nouvelles dynamiques éclosent, se structurent, font apparaître de nouveaux possibles, une autre forme d’organisation. Longtemps, l’activité privée de transformation est restée artisanale, reléguée et enfermée dans l’informel. Avec de grandes disparités selon les pays, et d’importance, des entrepreneurs sont apparus, dont quelques-uns ont bâti d’immenses fortunes et des empires commerciaux et industriels. Certes, à l’origine de ces fortunes se trouvent parfois des opportunités causées par la gestion de régimes rentiers (ainsi le ciment pour Dangote pendant le boom pétrolier au Nigéria), ou une accumulation primitive rentière, réinvestie ensuite dans l’économie productive (les familles Kenyatta et Moi au Kenya ?). N’empêche, ils participent d’un changement de paradigme, et d’un passage à un autre type de logique économique et de profit. D’autant que, derrière ces quelques exemples anciens et visibles a émergé une forêt d’initiatives, de jeunes entrepreneurs, à la faveur d’une foultitude de raisons : élévation du niveau d’éducation, changements technologiques, opportunité d’innovations, sentiment d’exclusion d’un système où il n’y aurait rien à gagner, marché de nouvelles classes moyennes, etc. Avec la conscience de pouvoir, en agissant sur place, en valorisant production et savoir-faire locaux, créer de la richesse, ne plus la laisser partir à l’extérieur, réussir au pays, donner de l’emploi et des perspectives d’avenir, en particulier aux jeunes.
C’est donc tout un système alternatif qui se déploie, et qui essaie de se frayer un chemin, en dehors de celui qui est en place, de la rente prédatrice. Mais qui est en butte à ce dernier. Car il y a antagonisme.
En effet, le développement d’un secteur privé local, d’initiatives de valorisation sur place des produits, est systématiquement entravé, étouffé par un système de la rente qui le vit comme une menace. Et ce de multiples manières, à tous les niveaux. On peut faire état de quelques uns. Il y a les tracasseries diverses et variées des agents de l’Etat, la petite corruption qui s’appuie sur le fouillis des réglementations pour pressurer. Des réglementations et normes justement qui, sous prétexte de conformité à des standarts « développés », pénalisent et rendent vulnérable. Une fiscalité écrasante. L’absence d’accès au crédit. La pauvreté des infrastructures nécessaires aux échanges régionaux et la création de marchés à cette échelle dont les entreprises nouvelles ont besoin, les limites des Etats n’étant pas suffisantes pour les nouvelles entreprises. La libre circulation à travers ces espaces. Il y a enfin, et pour en revenir au sujet, le besoin d’une monnaie qui serve le développement de cette nouvelle économie.
Dans un tel contexte, la question du CFA/ECO n'est donc bien que secondairement monétaire. Elle n’est pas technique, mais essentiellement politique.

Quelle monnaie pour servir quel système socio-économique ?

On a vu quelle société, quel type de modèle socio-économique le CFA actuel sert, ou à qui il facilite la vie, à qui il la rend difficile. Un CFA réformé, devenu ECO, servirait quel modèle de société ? qui en tirerait bénéfice et pour quoi faire ? qui perdrait au change ? C’est le questionnement qu’il faut traiter d’abord, avant que les économistes ne soient appelés pour trouver l’outil monétaire adéquat qui facilitera la mise en œuvre des réponses.
Deux critères majeurs me semblent déterminants pour lire les évolutions qui se dessinent depuis fin décembre dernier et entrevoir des réponse à cette question : le taux fixe de convertibilité, et la garantie de celle-ci.
Le système rentier en place, pour se perpétuer dans son être, a besoin d’un taux fixe, arrimé à une monnaie forte, en l’espère l’Euro, et de pouvoir exporter les revenus accumulés, pour acheter des biens ou les mettre à l’abri. Cela dût-il paralyser l’économie locale. Au contraire, les entrepreneurs sont victimes de cette monnaie qui les empêche d’être compétitifs face aux produit importés, bloque leur développement régional, l’accès aux marchés les plus importants et aux investissements.
La première voie correspond exactement aux desiderata du Président Ouattara, entérinés par Macron, qu’il a exprimés au nom des autres dirigeants de l’UEMOA, et dont on a pu considérer qu’il s’agissait d’un hold-up du processus engagé par la CEDEAO pour la création d’une monnaie unique de toute la zone. On serait donc dans un schéma de perpétuation du système actuel. On reste dans l’entre soi des francophones. Tout changer pour que rien ne change, sauf peut-être quelques symboles.
Mais ce n’est peut-être pas si simple. Dès le surlendemain, le gouvernement du Ghana – un des poids lourds de la région – annonçait sa volonté de rejoindre l’ECO créé par le groupe UEMOA, tout en déclarant comme allant de soi que cette démarche s’inscrivait pleinement dans le processus de monnaie régionale engagé par la CEDEAO, mentionnant notamment la flexibilité comme un fait acquis. On serait donc, et rien de surprenant à cela de la part du Ghana, dans l’autre voie, celle d’une politique économique favorisant production locale et valorisation des produits.
Il semble donc que rien ne soit joué, et qu’une partie de billard, à plusieurs bandes, est peut-être engagée. Sera-ce un affrontement entre les Anciens et les Modernes, la citadelle du pré-carré contre l’ouverture de l’espace ouest-africain et au-delà ? Est-on dans un processus négocié en coulisse, l’ECO « Ouattara » étant une première étape qui, une fois en place, pourra évoluer pour introduire, avec l’entrée du Ghana, accompagné d’autres pays non-CFA, la flexibilité du taux de change d’un ECO adossé à un panier de monnaies – la France dans ce cas retirant sa garantie de convertibilité ?
Dans ce cas, étant donné que le mastodonte, le Nigéria, ne remplit pas les critères de convergence requis pour rejoindre le nouvel ECO (ce dont personne ne veut, ni lui, qui ne l’accepterait qu’en position de dominant, ni les autres qui le redoutent comme la peste), assisterait-on à une recomposition stratégique de la zone CEDEAO ? Avec un regroupement, pour faire équilibre au géant, de tous les autres pays autour d’une monnaie unique ? Et dont le Ghana se positionnerait d’ores et déjà en leader ?
La France, d’ailleurs, y serait-elle si hostile ? Le jeu est très ouvert.
Au final, si l’Afrique est bel et bien en transition, empêtrée dans un système moribond, en gestation d’un renouvellement profond, qui devra s’accompagner de mutations politiques, ce sera aux Africains de bâtir leur devenir.

vendredi 15 mai 2020

Les ailes de la santé

UNE ANECDOTE

Le CHEAM (Centre des Hautes Etudes sur l’Afrique et l’Asie Modernes) proposait des sessions annuelles de perfectionnement à des fonctionnaires de toutes les administrations appelés à travailler notamment avec l’Afrique. Dont une bonne proportion de militaires et de gens des services. J’ai eu le privilège d’être choisi pour y participer, en 1993 si je me souviens bien. Chaque semaine, le groupe se réunissait pour écouter un conférencier de haut niveau, sur un thème particulier. Il s’agissait cette fois-là de santé et développement.


Après la docte et passionnante intervention d’un spécialiste, pendant la discussion, un des collègues, un gradé souvent facétieux, se lève : « Mais ne croyez-vous pas que le principal problème pour la santé, en Afrique, c’est l’aviation ? »

Stupeur dans l’assistance. Qu’est-ce qu’il nous sort encore ? Et lui de poursuivre, en substance :

« Ben oui, pendant très longtemps, le système de santé a été très solide, bien financé, le personnel bien payé. A partir du moment où on a pu prendre l’avion en cas d’urgence pour aller se faire soigner ailleurs, les élites n’ont plus eu besoin de dépenser des ressources importantes [je parlerais d’une partie de la rente] dans ce domaine. »

En ces temps de pandémie qui va toucher à plein le Continent, alors que nous au Nord peinons à redécouvrir la dimension tragique de l’existence, avec laquelle les Africains n’ont jamais cessé de vivre, il pourra être intéressant à temps perdu d’observer la circulation aérienne.

[Ceci a été écrit au début de la pandémie, quand on pouvait encore, sans en aucune façon lui faire offense, craindre pour le continent un pire qui par bonheur jusqu’ici ne s’est pas concrétisé  –  pour des raisons qu’il sera instructif plus tard d’analyser. Avant, aussi, la venue pour soins du Premier Ministre de Côte d’Ivoire en France aux frontières bouclées.]

mercredi 19 février 2020

SUITE de « La guerre au Sahel ne peut être gagnée par une force occidentale »

Serge Michailof* m'a fait l'amitié et l'honneur de cette réponse à mon article précédent :

Cher Joël
Chers collègues et amis
Cher Joël ton mel et surtout l'article de ton blog mettent le doigt sur plusieurs faiblesses de notre papier du Monde (« La guerre au Sahel ne peut être gagnée par une force occidentale ») que je reconnais bien volontiers et dont nous étions conscients. Le problème est toujours que les contraintes d'un tel papier qui doit tenir en 6500 signes permettent rarement d'aller au fond des choses ce qui est évidemment regrettable.
En gros tu nous fait part de deux principales critiques:
1) Nos propositions n'ont aucune accroche politique et restent donc incantatoires. Elles ne précisent aucunement le type d'alliance politique qui permettrait au Sahel leur mise en œuvre concrète. Sur ce plan tu as parfaitement raison et à la réflexion nous aurions dû couper un peu notre papier pour à la fois respecter la contrainte des 6500 signes et pouvoir développer en quelques lignes l'argumentation que tu explicite dans ton blog et qui peut se résumer en une réponse à la question:  quelles forces politiques et quel type d'alliance pour mettre en œuvre la politique que nous suggérons ? Sur ce plan je trouve que les paragraphes que tu développes dans ton blog sont excellents et résument bien ce que nous aurions dû ajouter à notre papier pour "l'accrocher" à une réalité politique concrète.
2) Notre phrase sur la possibilité technique de nettoyer les écuries d'Augias et de construire ou reconstruire en quelques années le cœur régalien d'un appareil d’État fonctionnel te semblent également incantatoires. Là je voudrais te dire que je ne partage pas ton scepticisme et que je m'appuie pour cela sur mon expérience de 12 ans de consultation sur ces questions dans les géographies les plus difficiles et auprès des pays les plus déstructurés de la planète. Je ne dis pas que c'est facile. Je dis simplement que c'est possible. Deux anciens Premier ministres avec lesquels j'ai longuement travaillé sur cette question pourront d'ailleurs en attester : Tertius Zongo  du Burkina et Matata Mapon de RDC que je me permets de mettre en copie.
Au plan technique je voudrais ici te renvoyer à une note que j'avais rédigée sur cette question et qui a été publiée par la fondation FERDI sous le titre "Le défi du renforcement des institutions publiques sahéliennes"qui explique comment il est techniquement possible dans des délais raisonnables de transformer des institutions gangrénées par le népotisme et la corruption en institutions relativement efficaces, ceci bien sur pour peu que les conditions politiques le permettent.
Je mets cette note en pièce jointe.
Je reste à ta disposition pour échanger sur ces questions qui me semblent aujourd'hui très importantes si l'on veut éviter une poursuite de la dérive actuelle au Sahel.
Bien amicalement
Serge

Et pour poursuivre l'échange : 


Bien cher Serge
Je te remercie infiniment des remarques et commentaires que tu as faits sur ma réaction à votre article paru dans Le Monde intitulé « La guerre au Sahel ne peut être gagnée par une force occidentale ». Je me réjouis très fort de voir à quel point nos réflexions convergent, et voudrais simplement ici, comme tu m’y invites, ainsi que tous nos collègues, poursuivre l’échange.

L’enjeu politique

Nous sommes d’accord, je crois : l’enjeu, dans la situation actuelle – et depuis fort longtemps, même si on l’a trop oublié, négligé ou occulté – est éminemment politique, au sens le plus profond, à savoir celui d’un changement de système, de paradigme, de mode de fonctionnement – et accessoirement de personnel. Basculement de la rente prédatrice à l’initiative privée. Changement de locomotive, de type de moteur, de carburant, voire de pilote ou au moins de mode de conduite. Peu importe le vocabulaire, je pense qu’on se rejoint. Ainsi que sur l’idée – que vous énonciez pour l’aspect sécuritaire, mais qui vaut tout autant ici – que cette mutation, seuls les Africains peuvent (doivent ?) la faire, à la façon qu’ils auront trouvée, certainement de façon différenciée selon les contextes et l’histoire de chacun.
J’aurais simplement une minime réserve quand tu parles des « types d’alliance politiques … pour mettre en œuvre la politique que nous suggérons ». Je ne te fais aucun procès d’intention, bien évidemment, mais le passé est si lourd qu’il convient de clarifier. Nous sommes ici, les uns et les autres, dans des positionnements différents : nos collègues et ami(e)s Africain(e)s qui sont les acteurs de ces bouleversements, qui sont parties prenantes, qui pour le coup entrent en alliances, définissent des stratégies, interviennent ou pas, selon ; et nous, extérieurs à ces sociétés mais pas indifférents loin de là, citoyens de pays, de puissances qui à maints titres peuvent peser sur les situations africaines. Pas acteurs directs, donc pas amenés à nous impliquer dans des « alliances politiques » (au sens d’intervenir, de s’ingérer, comme cela a pu se faire) pour les raisons que l’on a dites, nous pouvons d’une part énoncer nos réflexions, partager analyses, préoccupations, suggestions avec nos amis africains qui en feront ce qu’ils voudront, et d’autre part, citoyens, éclairer nos gouvernements et nos opinions publiques pour orienter leurs modes d’intervention, réviser leurs stratégies, agir avec ce qui nous paraît être discernement et efficacité, déterminer à qui apporter aide et donner des moyens d’action (une autre façon d’entendre « alliance »). J’y reviendrai.

« Nettoyer les écuries d’Augias » est-il possible ?

Je dois m’être fait mal comprendre si tu m’as trouvé négatif sur la possibilité « de construire ou reconstruire en quelques années le cœur régalien d'un appareil d’État fonctionnel ». Je le crois possible, je le souhaite de tout cœur, et existent, comme tu le dis, des forces susceptibles de le faire. La question, on vient de le souligner, est bien moins technique que politique. Et il ne faut pas, sauf à faire du « wishful thinking », se cacher les difficultés et obstacles. Les principaux que je vois :
1. Pour le moment, les dynamiques nouvelles s’expriment dans le champ économique, avec les efforts des petits entrepreneurs qui tentent d’émerger malgré les obstacles, développant des stratégies de ruse et d’évitement. C’est parcellaire et peu cohérent. On voit peu de convergences, de structuration autour de revendications ou d’apparition de mouvements. Pas de traduction, apparemment, en termes politiques de ces dynamiques. Ou alors éclatées, dispersées. Isolées.
L’exemple le plus en pointe que je connaisse est au Mali, est au Mali, avec le mouvement qui mobilise les jeunes contre la corruption, l’action du patronat pour susciter des réformes économiques favorables à l’entreprise, la dénonciation de la prédation comme antagoniste de la création d’emploi et d’avenir des jeunes. Et pas seulement comme dénonciation morale. Cependant,  Coulou l’a dit lui-même - et cela a été relayé dans la presse – si le PR et le PM veulent agir dans ce sens, ils sont isolés, n’ont pas vraiment d’équipes derrière eux pour mener pleinement le changement.
Donc le nécessaire investissement du champ politique par les forces du changement est loin d’être abouti. Il y faut certainement le temps. Peut-être les voies de cristallisation des dynamiques nous échappent-elles. Peut-être les Africains trouveront-ils d’autres voies que nos schémas classiques. A eux de jouer.
2. Dans un article de 1988, récemment ressorti, Vaclav Havel soulignait que « Les agitations, les grèves, les révoltes des années 80 n'ont pu déboucher sur une action méthodique, efficace, qu'à partir du moment où les intellectuels ont apporté une conception globale au mouvement, mis sur pied une stratégie d'ensemble. » Cela, à mon sens, fait cruellement défaut. Et risque d’être durable.
L’intelligentsia africaine est encore largement engluée dans l’anti-impérialisme et le néo-colonialisme, biberonnée aux théories de Samir Amin et autres, pensant l’antagonisme essentiellement Nord-Sud sans s’intéresser aux contradictions internes des sociétés sinon sous le prisme des « valets des Blancs ». Même les études, de plus en plus nombreuses et pertinentes, sur la corruption dépassent peu son approche abstraite et sa dénonciation morale pour s’intéresser à son aspect systémique, sa caractéristique propre intrinsèquement liée à un mode spécifique d’organisation sociale, antagonique du développement économique local et de la transformation endogène.
Personne pour théoriser la nécessaire libération de l’initiative privée et sa prise des commandes de la société. Même le débat sur le CFA et son remplacement par l’ECO l’a montré, qui a mis l’accent plus sur la dénonciation post-coloniale que sur la promotion d’un nouvel ordre économique, avec une monnaie non plus au service des rentiers mais des entrepreneurs. Mais peut-être verra-t-on à Lomé des avancées en ce sens.
Alors qui pour forger cette « stratégie d’ensemble », cette « conception globale » capable d’ouvrir des perspectives, de mobiliser, d’entraîner le changement ? Qui pour élaborer une vision d’avenir nouvelle et exaltante ? D’autant que – et c’est pour moi une immense tristesse – les mots de démocratie, de liberté ont été tellement galvaudés par des mascarades que nous avons soutenues que les valeurs qu’ils représentent en sont largement dévalués. Aux Africains d’inventer leur discours, d’imaginer le « software » de ce changement en cours, de proposer un modèle libre et démocratique qui leur aille. Mais il faut faire vite.
Car, et c’est selon moi le grand danger, une telle  « stratégie d’ensemble », appuyée sur une « conception globale » existent déjà, du côté de l’extrémisme religieux – et pas seulement islamiste. Une idéologie largement diffusée, qui se nourrit du pourrissement du système rentier et de l’absence d’alternative crédible et de perspectives claires. Qui pourrait très bien s’emparer de la thématique de l’initiative privée locale et rallier les entrepreneurs. N’oublions pas que la révolution khomeiniste s’est faite sur l’alliance du fondamentalisme des mollahs avec le Bazar.
3. Enfin, il y a le poids de la « communauté internationale », plus particulièrement des pays du Nord et des institutions internationales, des bailleurs, etc.
Faute d’avoir produit l’analyse de la situation, des dynamiques et des forces en présence – à nous peut-être d’argumenter et de promouvoir la nôtre – tous ces acteurs agissent sans cohérence et assez désemparés. Les financements continuent à alimenter la rente et se perdent dans les méandres de l’inefficacité. Les mesures pour y pallier aboutissent à faire d’une demande de projet une usine à gaz qui récompense la forme au détriment du fond, et de fait verrouille l’innovant. Les réglementations générales imposées ne tiennent aucun compte des contextes spécifiques. Les concurrences entre puissances ouvrent la voie à des accords qui hypothèquent l’avenir avec des dirigeants sensibles à l’intérêt pas toujours général.
Autant de facteurs qui, de fait et sans forcément visée particulière, freinent les dynamiques d’émergence et d’affirmation des forces nouvelles.

Alors « Que faire ? » (Lénine)

Avant tout, et il faut le répéter, ce seront les Africains qui FERONT. A leur façon, comme ils voudront. Pour autant, les amis extérieurs – et quand même parties prenantes  - peuvent aider au changement et donner les moyens pour contribuer à le faire advenir. De plusieurs façons.
1. D’abord, et un groupe comme le GIAf peut y contribuer largement, sur le plan des idées et de l’information. Faire avancer la réflexion, enrichir le débat, diffuser des analyses. Faire connaître les bonnes pratiques – et les mauvaises -, les initiatives, les progrès enregistrés ici ou là. Faire évoluer les représentations, gagner la bataille des idées. Pour l’instant, les dynamiques à l’œuvre n’ont pas de façon perceptible investi ce champ, pourtant essentiel – si on veut être gramscien – dans un changement social d’envergue. Cela vaut pour diffuser l’information, sensibiliser, susciter réactions et engagements en Afrique. Cela vaut pour convaincre responsables gouvernementaux et des organismes internationaux, responsables économiques et financiers qu’il est temps de réviser leur approche et stratégies.
2. Sans s’ingérer politiquement, tous ces acteurs extérieurs peuvent trouver des moyens d’orienter, de presser, pour que soient levés des obstacles à l’initiative économique privée locale, pour que le développement de celle-ci soit facilité, etc. Cela auprès des gouvernements africains (amélioration des législations, encouragement de la transparence et de la lutte contre la corruption prédatrice, entraves aux flux de capitaux « mal acquis », etc.), ou auprès des instances internationales (adaptation des règles de libre-échange, révisions des accords internationaux, protection des industries naissantes, etc.).
3. Un autre levier très important concerne l’Aide Publique au Développement, tant bi- que multilatérale. J’ai naguère, dans un papier intitulé « L’APD dans l’impasse », suggéré la révision de celle-ci et sa réorientation dans le sens d’un appui délibéré, sinon exclusif, aux nouvelles dynamiques. Cesser de faire de l’APD la perfusion de la rente à l’agonie, en faire un outil puissant de développement de l’initiative privée. A titre d’illustration, je reprends les quelques voies suggérées :
·                     Encourager toutes les réformes de structure susceptibles de faciliter la transformation locale et les échanges régionaux (régulation du commerce international, politique monétaire, législations intérieures, réglementations régionales, sanction des prédations).
·                     Financer des investissements orientés vers le développement des économies locales : voies de communication entre lieux de production et de transformation, et non plus à l’export, accès aux nouvelles technologies, à l’énergie, outre l’éducation et la santé.
·                     Aider en finançant non plus (seulement) les Etats et les institutions, mais les entreprises : prêts, participation au capital, pépinières d’entreprises, etc. 
·                     De l’assistance technique, oui, mais pas dans les administrations pour définir des politiques publiques : dans les entreprises privées, en personnels d’encadrement et en conseil, ou en finançant des consultants et de l’expertise, en réponse aux besoins des entrepreneurs. 
Ces suggestions (les spécialistes en jugeront et auront de meilleures idées) pour indiquer ce qui pourrait ainsi donner une forte impulsion au changement en cours, montrer le pari d’une nouvelle voie.
Mais il faut faire vite, et frapper fort. Pour convaincre les populations qu’une voie nouvelle s’ouvre, il ne faut pas jouer petit braquet.
C’était le sens, par exemple, d’un projet malheureusement non abouti auquel j’ai réfléchi avec le CNPM, visant à créer des emplois pour la jeunesse, tout en suscitant modernisation et dynamisation des acteurs économiques. L’entrée n’en était pas la formation de jeunes (une institution sclérosée en prend quelques dizaines, pendant quelques mois, et les lâche dans la nature avec un pécule), mais via un détour par l’appui aux maîtres-formateurs, par la dynamisation du secteur dit informel (ou de sa partie en appétence de changement), qui constitue jusqu’à 80% des emplois. Sa modernisation, son adaptation aux réalités du jour, son intégration dans une économie locale globalisée (les entreprises émergentes ont besoin d’un environnement  de productions et de services pour se développer), s’accompagneront d’un développement de l’apprentissage, lui-même rénové.
Ca ressemble à des emplois aidés ? Il y a de la déperdition possible ? Certes. Mais si les mêmes sommes partent dans la population, donnent du pouvoir d’achat en même temps que s’accroît la qualification, si la jeunesse y trouve des perspectives, est-ce plus un drame que si ces sommes sont détournées en haut lieu ?
Enfin, et pour en revenir à la sécurité, qui est à l’origine de notre échange, et en se référant cette fois à Mao, le jour où les populations accorderont leur confiance à une autorité porteuse de ces dynamiques, auront un espoir en des perspectives d’avenir, les djihadistes  seront comme des poissons hors de l’eau. Mais dans le cas contraire …

*Serge Michailof : Consultant, ancien professeur à Sciences Po, chercheur à l'IRIS, ancien directeur de la Banque mondiale et ancien directeur des opération de l'AFD, il a publié récemment "Africanistan". Je l'ai connu aussi lorsqu'il était rue Monsieur, au Cabinet de la Ministre de la Coopération.

dimanche 16 février 2020

L'APD dans l'impasse

Ce point de vue a été écrit quelques jours avant le 2 juillet 2019

Et si les agences de coopération, nationales ou internationales, s’étaient dispensées de faire l’analyse des formations sociales et continuaient à croire, voyant le soleil se lever à l’Est, qu’il tourne autour de la Terre ? 

En effet, elles traitent, en Afrique notamment, avec des Etats modernes, dotés d’administrations et de législations, tout entiers orientés en principe vers le bien commun décidé par les majorités, et où les abus sont sanctionnés ! Et de déplorer que l’intérêt général cède le pas aux intérêts particuliers. Que les élections pour représenter les majorités soient trafiquées. Que les institutions ne semblent pas servir les missions qui sont les leurs. Que les détournements soient impunis. Que les plus beaux des projets de développement tournent en eau de boudin ou s’évaporent, malgré tous les verrous, précautions et chicanes érigées. On ne sait plus à quel saint se vouer ! 

Depuis des lustres elles prennent pour argent comptant les formes institutionnelles en place (et les Africains ont été maîtres pour revêtir leur système des formes les plus diverses empruntées au Nord, selon qu’il plaisait à ces derniers), alors que le fonctionnement du système, sous ces formes empruntées et revisitées, est souvent tout autre. Longtemps les uns et les autres se sont satisfaits de ce marché de dupes, qui, en s’en tenant à des apparences acceptables, politiquement correctes, convenait à l’idéologie développementaliste dominante chez les bailleurs. 

Beaucoup de sociétés issues des Indépendances, donc de la colonisation, sont fondamentalement régies par un système qu’on pourrait, pour simplifier, nommer celui de la rente prédatrice. L’accumulation de richesse ne résulte pas de la valorisation d’un capital, mais de la captation permise par la position acquise dans les rouages de l’appareil étatique ou dans l’accès aux rapports avec celui-ci. Le carburant du système étant d’abord les produits bruts d’exportation, puis tous les revenus que la détention d’un pouvoir officiel peut générer, y compris l’aide étrangère si on sait s’y prendre. 

Ce système est à bien des égards à bout de souffle. L’appétit croissant des bénéficiaires, leur concurrence exacerbée, la lassitude des populations que n’atteint plus le ruissellement de jadis et laissées désormais à l’abandon, l’arrivée de cohortes de jeunes qui ne voient pas d’avenir et, bien connectés supportent de moins en moins l’injustice, tout cela le menace. 
A bien des égards, l’aide internationale a permis à ce système, cahin-caha, de perdurer. En tout cas, bien davantage, dans les pays francophones, gardés sous perfusion. 

Dans les marges du système – il en a de larges, puisque toute une partie, dite informelle, qui occupe une majorité de la population, n’est pas ou beaucoup moins dans l’aire de la prédation – est apparue une autre dynamique, celle d’un secteur entrepreneurial privé, fondé sur l’innovation et la technologie, la transformation et la valorisation de produits locaux, pour un marché local ou régional. Certaines de ces entreprises, récemment ou, peu nombreuses, depuis plus longtemps, ont pris de véritables dimensions. Parfois sans besoin de grand capital de départ, parfois en saisissant une opportunité conjoincturelle (le ciment pour Dangote quand le Nigeria construisait à tout va), parfois en convertissant une accumulation prédatrice antérieure. 

Pour le moment, ce secteur économique privé se développe à l’écart, le plus souvent, des institutions, sans leur appui, voire en butte aux obstacles qu’elles lui dresse, aux extorsions qu’elles lui font subir, aux règlementations avec lesquelles elles l’étouffent. Car pour la Rente, l’entreprise privée est à la fois menace et proie. Cette dynamique, quoique ralentie, entravée, s’impose progressivement. Davantage dans les pays anglophones, où l’écroulement des Etats et de la monnaie, dans les années 90, a laissé plus d’espace au mouvement tandis que la résistance des Etats et la stabilité du CFA a largement préservé la capacité de nuisance de ceux-ci dans les pays francophones. 

Cette dynamique est loin d’avoir gagné la partie. Pour qu’elle se développe, atteigne une taille critique et devienne hégémonique, elle aura besoin de changements d’orientations 2 politiques, d’un renouvellement des pratiques et des réglementations qui favorise son essor au lieu de le brider. Mais le mouvement est en cours, qui semble inéluctable. 

Si cette analyse est juste – à savoir que nous assistons à une phase où un système de rente prédatrice qui a trouvé ses limites compte tenu de la vague démographique et des mouvements citoyens est en concurrence avec un système dont la locomotive serait l’initiative économique privée, une économie privilégiant la valorisation sur place des productions locales pour un marché régional – alors l’aide internationale, l’APD doit-elle faire de l’acharnement thérapeutique en nourrissant la rente par perfusion ? 

Doit-on y mettre fin ? 

Ou doit-on, sans plus interférer directement avec la politique africaine – ce sera aux Africains à déterminer les modalités du changement de leurs sociétés, avec tempêtes peut être, tangage et secousses, comme il le feront –, accompagner et faciliter un mouvement en cours, fluidifier son éclosion. 

Les avenues pour ce faire sont nombreuses : 
  • Encourager toutes les réformes de structure susceptibles de faciliter la transformation locale et les échanges régionaux (régulation du commerce international, politique monétaire, législations intérieures, réglementations régionales, sanction des prédations).
  • Financer des investissements orientés vers le développement des économies locales : voies de communication entre lieux de production et de transformation, et non plus à l’export, accès aux nouvelles technologies, à l’énergie, outre l’éducation et la santé.
  • Aider en finançant non plus (seulement) les Etats et les institutions, mais les entreprises : prêts, participation au capital, pépinières d’entreprises, etc.
     
  • De l’assistance technique, oui, mais pas dans les administrations pour définir des politiques publiques : dans les entreprises privées, en personnels d’encadrement et en conseil, ou en finançant des consultants et de l’expertise, en réponse aux besoins des entrepreneurs. 

Pour autant, il ne s'agit pas de béatifier le privé, qui a aussi de nombreux travers. Son arrivée en position de leadership ne sera pas l'avènement du paradis sur terre. Il n'en sera pas nécessairement fini de la corruption, quoi que peut-être sous d'autres formes (rappelons nous les scandales qui ont émaillé la 3ème république en France, pendant justement la période de la bourgeoisie d'affaires triomphante). Il n'est pas dit du tout que les travailleurs aient une vie plus facile. Qu'en attendant que les régulations s'imposent avec efficacité, il n'y ait pas de fortes turbulences. 

Mais l'important, c'est que le système étatico-rentier et prédateur en place, en bout de course, ne survit que de se phagocyter lui-même ou en ayant recours à quelques derniers expédients, lassant même ceux, les bailleurs, qui étaient sensés lui servir de partenaires au point qu'on pouvait croire qu'ils servaient réciproquement leurs intérêts. 

Bien entendu, il y a besoin d'un Etat "...pour que le secteur privé fonctionne bien." Mais de quel Etat ? Certainement pas du type de ceux, encore nombreux en Afrique, si on veut généraliser, qui sont largement des machineries d’extraction et de répartition de la rente dont bien des mécanismes briment, étouffent, empêchent d’éclore les initiatives privées, les entrepreneurs économiques locaux, petits ou gros. Ceux-ci, pour se développer, pour mettre en place l’activité de valorisation et d’échange des produits locaux, ont besoin d’un Etat REFORME, qui soit à son service, qui cesse de nuire pour au contraire faciliter, créer les conditions favorables à son activité, réguler aussi, positivement. 

Tout ce qui peut, d’une manière ou d’une autre, accompagner ou pousser à de telles évolutions est bon à prendre, que cela vienne de dynamiques internes ou d’appuis externes. Et l’APD peut, sans intrusion, jouer un rôle important dans ces processus, en révisant ses modalités d’intervention en fonction d’analyses renouvelées.