Ce qui ne nous empêchera pas de déguster ensemble l’excellent vin de mon fils, naturellement. Ce sera sans doute le seul élément de synthèse possible entre nous dans ce débat…
Une suite ?
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Sa réponse, insérée dans mes paragraphes, ce qui m'incite à vous les répéter, sauf à vous obliger à aller voir ci-dessus, on ne sait plus où on en est, lecture encore plus pénible
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Suite du feuilleton, et du grand roman
épistolaire en cours…
Devant un ordinateur, c’est tout de
suite plus facile, de lire, de répondre et de poster !
Résumé des épisodes précédents : mon
excellent ami et collègue Joël B., que je qualifierai volontiers de « pédago »
même s’il s’en défend véhémentement, a émis en commentaire ici même toute une
série de propositions tellement dignes d’intérêt que j’y ai répondu là (1)
Ci-dessous, la réponse de Joël, et ma
réponse à celle-ci.
NB : Pour plus de lisibilité et même si nos points de vue n’ont
radicalement rien à voir, le texte de Joël est en italiques
A Françoise (Mes
réactions à ta réponse - la suite)
Venons en aux quelques propositions délibérément
iconoclastes (on dirait ailleurs thought provoking) que j’énonçais. Je constate
d’abord que tu as préféré les traiter non point par point mais en bloc, une
fois dûment étiquetées, labellisées, assimilées à une diablerie connue, dès
lors aisément
Je récuse ce procédé, bien connu de nos jeunes années
(staliniens, trotskistes, même combat) consistant, pour disqualifier une parole,
à y coller une étiquette infamante, permettant dès lors de décliner les
horreurs afférentes et préparer l’autodafé, sans lire. Idem pour disqualifier
une personne. Je ne me reconnais pas pédago, et ne sais même ce que cela
signifie au fond, si ce n’est qu’ici c’est une des figures de l’abomination. La
présentation ainsi faite, le chien se sait noyé. Exit. J’ai adoré ton de facto, un moins latiniste aurait pu dire en dernière analyse. Cela permet dans
le paragraphe d’accumonceler pêle-mêle toutes sortes d’horreurs, comme autant
de fagots au bûcher. L’image que tu me tends n’est pas mon reflet, et la
discussion reste à mener.
Joël, si j’ai traité tes propositions en
bloc et non pas une à une, c’est parce qu’elles constituent un tout, qu’elles
sont le fruit d’une même philosophie de l’école, d’une même vision du monde,
qui ne sont pas les miennes. Il pourra m’arriver d’être d’accord avec toi sur
des points de détail, mais il n’en reste pas moins que, globalement, les
présupposés de ton programme, que j’ai lu avec attention, me paraissent très
contestables.
Par ailleurs, pour ce qui concerne mes jeunes années, je crois
qu’effectivement, si j’ai pris des rides et de l’âge, ce que je n’ai pas perdu,
c’est – comment pourrais-je le dire sans te blesser ? – une certaine capacité à
flairer les arnaques et à débusquer, sous le discours gogoche et bien-pensant
de la social-démocratie, la magouille finale, quelles que soient par ailleurs, parfois, les bonnes intentions (dont l’Enfer est pavé…) de ceux qui portent ledit
discours, tout persuadés qu’ils sont de faire le bonheur du peuple malgré lui,
et, en l’occurrence, de savoir, mieux que les professeurs, ce qui est bon pour
eux et pour des élèves qu’ils n’ont plus vus de près depuis plusieurs lurettes.
J’en resterai moi aussi
au global, pour te confirmer qu’on diffère en effet sur le fond. Mais encore
faut-il l’expliciter, remonter à l’impensé.
Je le vois affleurer quand tu parles de « la liberté
pédagogique des professeurs : on enseigne comme on veut, on bidouille, on expérimente,
avec ou sans informatique, avec ou sans tableau noir (ou blanc, interactif ou
pas), avec livre ou avec tablette ». Que tu associes aussitôt à une question de
« confiance ». Je crois que là est le fond, cette représentation du prof comme
maître-artisan, voire artisan d’art, maître chez soi, chacun sa spécialité, son
tour de main. On n’a plus de compte à rendre, une fois sa compétence certifiée,
ou agrégée. Toute évaluation formelle est récusée, sauf très épisodiquement et
l’enjeu n’en est que la rapidité de promotion. Il est inconvenant qu’un
collègue vienne jeter un œil. Reste, comme pour l’artisan, ou la profession
libérale, l’évaluation informelle et sauvage de la cour de récré, des rumeurs
entre parents, de la salle des profs – mais qui doit rester tue. Cette façon de
se percevoir, ce modèle économique du travailleur indépendant, a sa légitimité
– même si elle reste dans le non-dit, et que la posture prise dans la
revendication soit volontiers celle du prolétaire.
Joël, ne mélangeons pas tout et ne
caricaturons pas.
La liberté pédagogique des professeurs,
ce côté « maître-artisan », comme tu le dis très bien, est effectivement la clé
de la confiance et de la créativité des collègues. Il ne s’agit pas de cuisiner
tout seul dans sa classe – comme les artisans, les professeurs partagent,
mutualisent, donnent un coup d’œil, apportent un regard extérieur. De plus en
plus et tu le sais, les « tours de main », comme les recettes de cuisine,
s’échangent,(les copies itou), les cours se préparent en commun, et c’est très
bien parce que c’est informel. Les enseignants travaillent ensemble par
affinités, amitiés, convergence dans la manière de faire et/ou enrichissement
par la différence, et c’est parfait. A partir du moment où on va imposer aux
gens de bosser en équipe et selon des démarches qui ne seront pas forcément les
leurs, ça ne marchera pas. A se demander du reste si le but de la manœuvre est
vraiment que « ça marche », ou de contraindre les professeurs à passer
définitivement sous les fourches caudines de la pédagogie officielle unique.
Quant à l’inspection, parlons-en : les
IPR aux ordres venus imposer à de bons professeurs de travailler en séquence et
par méthode inductive, alors même que les résultats obtenus par ces collègues
étaient excellents, nous les avons bien connus naguère dans l’Académie de
Nantes, où le corps des IPR semblait devenu l’annexe du catalogue
Bertrand-Lacoste.
Tout comme on ne peut pas imposer le travail en équipes, on ne peut
davantage imposer la séquence didactique comme le schibboleth, l’alpha et
l’oméga de la pédagogie du français. Il y a des programmes, à respecter
impérativement, car le bac est encore, jusqu’à plus ample informé, un examen
national, et puis des méthodes, des procédures, un savoir-faire, qu’il faut
laisser se développer, que les collègues choisissent ou non de travailler
ensemble. La créativité est à ce prix : n’oublions pas que Célestin Freinet a
dû quitter l’Education Nationale et ouvrir une école privée (certes «
prolétarienne », mais privée) pour pouvoir continuer à enseigner comme il
l’entendait.
Quant à la « posture du prolétaire », si les salaires des professeurs
n’étaient pas aussi ridiculement bas et si le point d’indice n’était pas bloqué
depuis quelques lurettes, elle n’aurait pas lieu d’être.
Ce modèle est ce que nous avons connu, il a
fonctionné. Son corollaire était aussi que n’arrivait dans le secondaire qu’une
partie d’une génération (souvenons nous des classes de fin d’études où
restaient ceux qui n’avaient pu passer, ceux souvent qui n’avaient pas
l’appétit pour l’étude alors que les autres n’avaient en fait pas besoin de «
pédagogie », ils avaient pigé le truc, suffisait de leur transmettre le
savoir). Mais la société offrait assez de boulots non qualifiés qui allaient
les absorber. L’écrémage, ou la production de déchets, se poursuivait
d’ailleurs tout au long du secondaire. Mais une proportion de rebut est admise
dans l’artisanat d’art.

Je ne vois pas le rapport entre le
modèle « artisanal » et le fait que, « de notre temps », seule une partie de
notre génération « montait » au lycée , comme si c’était cet « artisanat d’art
» qui avait produit « l’écrémage », pour reprendre ta métaphore. « De notre
temps », les instituteurs formés à l’Ecole Normale pratiquaient, justement,
cette pédagogie artisanale qui te fait un peu sourire – avec les « leçons de
choses », par exemple, où le maître bidouillait avec les moyens du bord un
système solaire ou la digestion du pain blanc par la salive in vitro… Et toute la classe était bouche bée, y compris ceux qui n’avaient « pas
d’appétit pour l’étude », certes, mais de l’intérêt pour le concret et le
vivant.
Ton terme de « Corollaire » suppose que
c’est le modèle artisanal qui était l’obstacle à la démocratisation scolaire,
alors même que dans les campagnes bas-alpines ou autres, devant une « classe
unique », les instituteurs inventaient des solutions pédagogiques au cas par
cas et qui fonctionnaient. Ceux qui n’allaient pas au lycée reprenaient la
ferme familiale, par exemple, ou l’atelier paternel : boulots qualifiés,
certes, et même hautement qualifiés (un bon vigneron, un bon charcutier, c’est
du vrai savoir et du vrai savoir-faire) mais d’une qualification non scolaire
en ces temps-là : on apprenait avec son père ou sa mère, et avec des taloches
éventuellement.
L’écrémage, comme tu le dis, tient à tout autre chose : toujours moins
d’école à l’école, toujours moins de savoirs transmis, et la sensation, chez
ceux qui décrochent, que rien de ce qu’on fait dans les classes n’a de sens.
Mais le monde a changé. Notre suprématie n’est plus
là. Nos sociétés, si elles veulent préserver notre niveau de vie, ne peuvent se
permettre de produire chaque année des milliers de jeunes non qualifiés. Cela
obère l’avenir et le coût n’est pas supportable. Objectif indispensable : zéro
déchet. Cela amène à réviser les processus, à changer les méthodes de travail.
Car c’est bien d’un travail et d’un métier qu’il s’agit, auquel on se forme, et
qui comme tout au monde change et évolue avec la vie.
La question que tu ne poses pas, c’est
celle du « pourquoi » : pourquoi ces jeunes non qualifiés, pourquoi les «
décrocheurs », pourquoi les désolantes statistiques de l’illettrisme lors des
journées APD.
Tu n’es du reste pas le seul à refuser
de la poser, mais ce n’est pas une raison. A partir du moment où l’Ecole
n’instruit plus les élèves, où elle renonce à les instruire, où une IG
constructiviste et Bertrand-Lacostienne explique sans rire que si un petit
sixième ne sait pas lire, ce n’est pas grave, vu qu’il n’a pas terminé ses
études, il ne faut plus s’étonner de rien.
Un enfant s’ennuie à l’école (au collège, au lycée) quand il a l’impression
d’y perdre son temps, quand il n’en sort pas enrichi, quand il n’y apprend
rien, quand, je le répète, les apprentissages ne font pas sens. Tu noteras que
sur ce point je partage l’opinion de Meirieu – même si les conclusions que j’en
tire ne sont pas exactement les mêmes :-)
L’accent est mis, au-delà d’abreuver de savoirs ceux
qui ne demandent qu’à boire (pas besoin de « pédagogie » pour ceux-là, je te
l’accorde, ils apprennent de toute façon – on en a peut-être fait partie) sur
ceux à qui il faut donner l’envie d’apprendre pour X raisons, afin de les
hisser à un niveau minimum, ou mieux déclencher le déclic qui leur fera prendre
leur essor. Je te l’accorde aussi, beaucoup, travers bien Français de
pseudo-cartésiens binaires, pensent qu’un objectif remplace l’autre et ne
voient pas que les deux finalités doivent se prolonger, s’articuler, voire se
renforcer l’une l’autre.
Sur ce point, je vais être d’accord avec
toi : ce qu’il faut donner ou re-donner, c’est l’envie d’apprendre.
Mais pour cela, il faut… apprendre ! Je
vais utiliser une métaphore gourmande, pour éclairer mon propos : faire
découvrir à un enfant des nourritures un peu difficiles comme le foie gras, le
roquefort ou les huîtres, suppose que l’enfant ait goûté le foie gras, les
huîtres, le roquefort, qu’il puisse expérimenter les bonheurs gustatifs de ces
plats. On ne peut pas gaver un gosse de jambon blanc-coquillettes et attendre
qu’il ait le déclic pour une gastronomie un peu plus pointue.
Il y a un plaisir d’apprendre, qu’il faut effectivement susciter. Mais
comme le dit Samy Joshua, un pseudozintellectuel de droite bien connu, « ce
n’est pas parce qu’on fera faire aux élèves des choses rigolotes qu’ils
apprendront mieux » (2). Les élèves, y compris et peut-être même surtout les
décrocheurs, ne sont pas stupides : si ce qu’on leur apprend ne fait pas sens
pour eux, ils ne voient pas les raisons de s’y accrocher, surtout quand le
monde hors les murs paraît si gai, si drôle, si « plein de nègres et de
négresses », si rentable, si plein de possibilités magiques (le football, le
trafic, les « roots », la chansonnette, le mannequinat) tellement plus
désirables que l’école, qui, à vouloir rivaliser en attractivité avec
l’extérieur, sera toujours moins « sexy », comme le dit à propos du latin une
des conseillères de NVB (3).

Cela implique un changement de modèle économique. On
passe de la cueillette à l’agriculture. Du maître-artisan solitaire au travail
de groupe, à la communauté éducative. Une large part de l’autonomie se déplace
de l’huis-clos de la classe au niveau de l’établissement. Métamorphose,
changements essentiels, qui implique une mutation de tous les paradigmes, et
au-delà. Et qui implique surtout d’imaginer, de trouver les modalités
d’application, les cadres, les pratiques, les pouvoirs et contre-pouvoirs, bref
faire du neuf. Tout est à inventer, et se contenter de résister, c’est laisser
les choses se mettre en place sans y peser, tout au plus les retarder. Combat
d’arrière-garde. Dire « c’est le libéralisme ! les petits chefs ! » c’est
laisser le champ libre, refuser le combat, s’avouer vaincu d’avance.
Si ce que tu appelles « la communauté
éducative », c’était juste de rassembler les enseignants, de les laisser
enseigner et de leur donner carte blanche pour, en mettant en commun leur
créativité, créer une synergie profitable pour tous, profs comme élèves, je
crois que tout le monde ou presque serait d’accord.
Mais soyons sérieux, Joël : tu connais l’institution aussi bien que moi (et
même mieux, au sens où tu as été, toi, de l’autre côté des bureaux…), tu sais
très bien comment ça se passe et comment ça se passera : des projets
mousse-paillettes, parce ce qui compte, surtout dans un contexte de mise en
concurrence des établissements (et des professeurs !), c’est le « faire-savoir
» -- parfois même des projets Potemkine, très beaux sur le papier, intenables
dans la pratique ; ou encore des projets chronophages, fatigants pour les
collègues, et avec sur les élèves des résultats tout aussi aléatoires que ceux
des approches plus conventionnelles. Je n’aurai pas la cruauté de revenir sur
le tract ( !) en espagnol ( !!) à destination des floriculteurs kenyans,
présenté sur F2 (reportage au collège Clisthène, où, ne l’oublions pas, l’on
expérimenta la réforme) comme le nec plus
ultra de la pédagogie innovante (4).
Il est possible avec des formes de gauche d’effectuer
cette mutation, serait-on trop cons pour les imaginer ? Refuser a priori toute réorganisation, l’autonomie au sein des établissements, la
coordination du travail, et des remises en cause bien au-delà, est dogmatique
et suicidaire. Cela relève de la même intelligence que proscrire tout alcool
pour éviter l’ivresse. C’est aussi se complaire dans la posture de la victime.
Si « l’autonomie au sein de l’établissement » se traduit, comme il est
probable, par une réorganisation où chaque enseignant sera son propre flic,
chapeauté de surcroît par son coordonnateur de discipline, devenu de facto (eh oui, j’insiste…) son supérieur hiérarchique, puis
par le conseil pédagogique, instance de contrôle et, dans de mauvaises mains,
de flicage, puis par le chef d’établissement, et éventuellement par le CA, je
crains que le remède que tu proposes soit encore pire que le mal. Et je ne vois
pas en quoi l’intérêt des élèves, là-dedans, s’en portera mieux.
Cela dit, on peut ne pas aimer, préférer légitimement,
à titre personnel, le statu quo ante, où l’on a connu
joies et épanouissement. Finie la liberté d’enseigner ? Mais un sportif ne
s’épanouit-il que dans les sports individuels, pas dans les sports collectifs ?
On peut préférer le tennis au rugby, mais difficilement tenir ce dernier pour
lieu d’asservissement. Eternelle question du conflit entre intérêt général et
intérêt particulier, du TGV dont on veut bien qu’il passe mais pas chez moi –
auquel cas les justifications historiques, écologiques, environnementales – ou
pédagogiques - ne manquent jamais. Que l’intérêt des élèves n’aura-t-il pas
justifié, depuis trente ans au moins !
Là encore, tu déplaces les problèmes. Le
rugby est un sport merveilleux, mais tu sais parfaitement que les équipes qui
gagnent sont celles dont la dynamique de groupe est positive ; on peut dire la
même chose à propos du football – si les Bleus ont été champions en 1998, c’est
parce qu’ils jouaient très bien, certes, mais aussi parce qu’Aimé Jacquet avait
sélectionné des joueurs dont il considérait qu’ils pourraient travailler
efficacement ensemble (d'où l'éviction de Cantona).
Or d’une part tous les chefs
d’établissement (même s'ils en rêvent) ne sont pas Aimé Jacquet, tant s’en
faut. D’autre part, le recrutement des enseignants par lesdits chefs
d’établissement (tout comme leur évaluation, du reste, si le corps d’inspection
venait à disparaître) ouvre grand l’espace du copinage (au mieux) et du
favoritisme, surtout dans des contextes de féodalités locales un peu...
pesantes.
C’est ce qui se passe dans les institutions privées, certes, mais nous ne
sommes pas, du moins pas encore, dans cette configuration-là.
Tout dans la situation présente me déplaît. Et surtout
son verrouillage par les postures des acteurs. Le(s) gouvernement(s) avance(nt)
par petites touches, un pion de-ci, de-là, morceau de puzzle après l’autre,
mais sans qu’apparaisse le schéma d’ensemble, l’objectif final et toutes ses
implications. Cela crée toutes les peurs possibles, cristallise tous les
rejets. Et on assiste à l’hystérie récente, Marianne guidant le peuple en duo
d’opérette avec Figaro.
L’intention des gouvernements est parfaitement claire, et le schéma
d’ensemble tout autant : par petites touches, effectivement, mais comme le
navire Argo ou la grenouille cuite, déconstruire l’existant, c’est à dire au
premier chef le cadre national, et importer dans l’enseignement public les
méthodes de gestion du privé. L’objectif final, du PS comme de l’UMP pardon de
LR, c’est, sous les jolis mots et les généreuses intentions (adaptation aux
urgences de l’heure, autonomie, libération des initiatives, intérêt des
apprenants, sauvetage des décrocheurs, égalité républicaine ), de mettre en
place un modèle d’Ecole où l’objectif final ne sera plus d’instruire mais de
donner une sorte de bagage de compétences minimum (le fameux socle commun de F.
Fillon) – un peu comme une médecine, qui, au lieu de soigner, se contenterait
de réparer.
Définir, décrire, clarifier l’objectif final, ce
serait en permettre la discussion, ouvrir le champ de la négociation sur les
modalités, y compris rassurer sur la progressivité et le filé. Mais une telle
communication est-elle possible ? Apparemment non, sans mettre le feu aux
poudres, tant la culture générale est à la préservation des acquis, à la
méfiance contre toute modification, à la haine des déplacements de lignes qui,
forcément, ébranlent des équilibres personnels patiemment conquis. Le
syndicalisme enseignant n’a pas peu contribué à solidifier ces réflexes depuis
20 ou 30 ans, les parant des discours les plus progressistes.
« La préservation des acquis » et l’attaque contre le syndicalisme
enseignant, ce pelé, ce galeux, ce casse-pieds… Joël, mon cher Joël, on sait
d’où tu parles. Ne deviens pas ta propre caricature, je t’en supplie : tu vaux
mieux que ces désolants raccourcis. Et console-toi en te disant qu’il reste le
SGEN-CFDT et l’UNSA-FEN pour dire toujours « amen » et sortir le stylo dès
qu’il y a une réforme à approuver.
J’en veux encore à Jospin de n’avoir pas fait le
boulot quand il avait 5 ans devant lui et à Allègre de ne pas avoir expliqué sa
visée mais de s’être posturé en épouvantail.
Toutes mes excuses pour la photo : c'est
BAS, je le reconnais, mais je n'ai pas pu y résister ! J'ai honte -- mais c'est
BON, la honte....
« Fait le boulot », j’adore l’expression… Pourtant il l’a fait, le boulot,
avec son acolyte Allègre, il l’a fait salement (et il l’a salement payé, faut
reconnaître !), avec la loi de 1989 qui a signé le commencement de la fin pour
le système scolaire français. Mais j’arrête là car nous perdons de vue le sujet
et j’ai déjà été très longue dans ma réponse
Au lieu d’une vraie réflexion d’ensemble, sereine et
approfondie, ce qui n’exclut pas l’affrontement d’idées et moins encore les
vrais clivages entre gauche et droite (justice sociale ou laisser-faire des
avantages acquis,…
Ce que j’aime bien chez toi, Joël, c’est ton sens du raccourci. Un «
avantage acquis », c’est de droite. Magnifique, on dirait de l’Emmanuel Macron.
…. on s’enferme dans d’incandescentes conflagrations
rhétoriques sur une heure de plus ou de moins ici ou là, bien de chez nous.
Il ne s’agit pas d’une heure de plus ou
de moins ici et là, malheureusement, mais de la disparition à court terme d’un
enseignement (le latin en tant que langue) ou de filières qui marchaient bien
(bilangues).
Quant aux heures de français, rappelons
simplement qu’en 1976, un élève qui sortait du collège avait reçu 2088 heures
d’enseignement du français depuis son entrée en CP ; En 2004, c’était 800 de
moins, soit l’équivalent de deux années et demie : comme si, au milieu de son
année de 5eme on le faisait passer en 2nde.
Et après, on se demande pourquoi tant d’élèves sortent de l’Ecole sans
qualification…
La notation ? Prononcez le mot et les couteaux
sortent, et on se retrouve dans le fameux dessin « Ils en ont parlé ! ».
Pourtant, la formation continue, en plusieurs décennies d’expérience, a fait
des avancées, trouvé des modes pertinents qui méritent attention. Mais rien de rien n’a été intégré dans l’enseignement
initial, non plus que les notions de compétences, d’acquis/non acquis, dont la
greffe ne prend pas (je ne me suis pas contenté de bronzer sous les cocotiers,
ni d’user le rond-de-cuir du rectorat, j’ai aussi glandé dans la formation
continue qui, chacun le sait, n’est que billevesées - n’en déplaise à un
commentateur).
Pour ce qui concerne les compétences et afin de ne pas produire une réponse
interminable, je te renvoie à un texte que j’ai co-écrit voici quelques années
avec Agnès Joste et Michèle Gally, sur le site de SLL, Collectif Sauver les
Lettres (5), je crois qu’il te donnera la mesure de l’étendue de notre
désaccord
Pendant ce temps, le monde change. Les enseignants
seraient-ils les seuls incapables de se remettre en cause et de s’adapter quand
tous les métiers l’ont su, jusqu’aux plus modestes ?
Que le monde change, on est tous d’accord ; mais que ce soit le prétexte
pour proposer des remèdes qui sont pire que le mal et la pérennisation de
pratiques qui ont fait la preuve de leur inefficacité, là je ne comprends plus.
Ne me dites pas que c’est parce que les autres
risquaient la perte d’emploi à ne pas bouger.
Je rejoins là ce que tu dis, Françoise, dans « Gueule
de bois et perspectives », à savoir « réfléchir à des contre-propositions sans
se borner à une posture défensive. » Je n’aurai pas forcément dit « contre », mais il importe peu. On n’est pas «
contre » la loi de la pesanteur, mais on peut parvenir à voler. PROPOSITIONS,
réflexions, remises à plat. Le cycle inauguré en 1945 est terminé, bien des
solutions trouvées alors, et qui ont démontré leur efficace, sont devenues
contre-productives. Banale dialectique historique. il faut savoir les remettre
en question, trouver et surtout négocier les formes nouvelles, originales, qui
aillent même vers des améliorations. Impossible ? Pas aisé certes, mais
impossible seulement si- arc-boutés dans la conservation, on laisse s’imposer
les choses.
« Conservation », j’aime bien, aussi :
c’est presque « conservatisme », non ?
1945, c’est le Programme National de la
Résistance, « les jours heureux », etc., clairement dans le viseur. Au moins
c’est clair…
Ce n’est pas la première fois que la social-démocratie, derrière un
habillage lénifiant (je n’ai pas dit « léninifiant » !) et de bienveillantes
proclamations d’intentions, met en place des mesures inefficaces pour ne pas
dire nuisibles.
J’ai dit remise à plat complète. Je ne voudrais pas
finir sans revenir sur les remarques de Pierre-Henri, qui soulève un point
central, mais avec lequel je diffère car il réfléchit en termes statiques et
non dynamiques. Il est évident que ce chamboulement à venir du métier
d’enseignant va aussi avec une renégociation des conditions faites aux
enseignants (obligations de service, carrières, temps de travail, et bien
entendu rémunération). Le constat fait du manque d’attractivité de la
profession est flagrant. La féminisation a un temps masqué le phénomène, mais
c’est terminé. Et quand on est repoussoir, les conséquences sont multiples, à
terme, et profondes. Là encore, quel est l’état des lieux, en gros, très
simplifié. J’y vois un contrat tacite, jamais énoncé. Je te sous-paye
largement, certes, tu vas en baver dans un premier temps, dit l’employeur, mais
je t’assure la sécurité de l’emploi, beaucoup de temps libre, peu de risques de
sanction, et au bout de quelques années, si tu sais y faire, une amélioration
progressive de tes conditions de travail. Les inconvénients s’étant petit à
petit aggravés, pas étonnant que, d’une part, le « contrat » intéresse de moins
en moins les meilleurs, et que, d’autre part, à tout ce qui peut apparaître
comme un coup de canif aux avantages les intéressés se sentent volés comme au
coin du bois. Et comme on est dans le non dit, le dialogue est difficile. Il
faut en sortir. Et revenir au point de départ. Jusqu’ici, les enseignants du
secondaire sont des cadres A de la fonction publique (cela peut changer, comme
tout, mais faut le dire). En outre, il faudra rendre le job attractif pour bien
recruter. Cela peut aussi impliquer une révision de la définition du temps de
travail, une modulation des rémunérations selon les tâches, les évaluations,
voire les résultats (mais oui ! et là encore, ne pas jeter le bébé avec l’eau
du bain : cadrages, concertations, instances de régulation et surtout formation
des acteurs peuvent éviter seigneuries, arbitraires et abus).Le changement du
métier d’enseignant doit aller avec une revalorisation sérieuse de ce métier.
Mais soyons réalistes : cela n’ira pas non plus sans poser la question du coût
et donc des effectifs. Qui peut prendre ce risque ? En tout cas mieux vaut en
parler, que feindre de ne pas voir en tonitruant sur des points annexes.
Si la redéfinition du métier va dans le
sens d’une dégradation, vu l’état d’épuisement et de découragement des troupes
(comme tu le reconnais toi-même, d’ailleurs), tu n’auras plus personne pour
exercer ce boulot de chien. 35 heures hebdo, 5 semaines de congés annuels, des
réunions chronophages et des tâches administratives à l’infini, je ne vois pas
où est l’attractivité.
Quant à la modulation de la rémunération
selon les résultats, je trouve cette proposition absolument insensée : nous
travaillons sur du matériel humain, avec une composante aléatoire totalement
inquantifiable, par définition. Exemple : l’année X, j’ai quatre admissibles et
trois admis à l’ENS, je touche une prime – et l’année suivante, alors que je me
suis investie avec la même énergie, un seul alpha et zéro admis : suis-je pour
autant devenue un mauvais professeur ?
Pour ce qui concerne l’évaluation par le chef d’établissement, tu sais ce
que j’en pense. Mieux vaut encore un corps d’inspection, même très imparfait,
même autoritariste, même vérolé par le constructivisme, que la notation par le
« patron » (sic, mais beaucoup de collègues emploient ce texte) : l’école n’est
pas une entreprise, même si le programme socialiste rêve d’y importer les
méthodes du privé.
Tiens, encore un paragraphe. Comment se fait-il que
beaucoup qui prônent la démocratie participative se révulsent à l’idée d’une
autonomie des établissements ? Dans tout changement, c’est celui qui fait qui
prend le pouvoir, car ce qu’il met en place le privilégie. Plutôt que d’être
seulement défensifs, pourquoi ne pas peser pour une gouvernance des
établissements qui assure l’efficacité tout en se prémunissant de
l’autoritarisme, de l’arbitraire et d’autres maux ? Faire de l’établissement un
espace productif démocratique. Intéressant non ?
Une « gouvernance des établissements »
se prémunissant de l’autoritarisme et de l’arbitraire, tout en accroissant les
pouvoirs de l’équipe de direction, ça me paraît relever de la quadrature du
cercle ou des antinomies de la raison pure.
La « démocratie participative », que je
sache, ce n’est pas un machin où chaque lycée, collège, etc., va œuvrer dans
son coin à la recherche du « caractère propre » qui lui permettrait de se faire
bien voir des acteurs économiques et politiques locaux, tout en flattant les
parents dans le sens du pelage. Si ce que tu appelles la « démocratie
participative » (et que je comparerais plutôt aux « cercles de qualité » en
entreprise, ce machin venu du Japon où les travailleurs collaborent à l’amélioration
de leur propre oppression et à l’optimisation du poids des chaînes) doit
aboutir pour l’Ecole à la fin du cadre national, je ne vois pas ce que les
acteurs du système, élèves comme enseignants, auront à y gagner. Si la «
démocratie participative » officialise les dékhonnages de type Clisthène, je
pense que ce n’est vraiment pas la peine.
« Faire de l’établissement un espace productif démocratique », comme tu le
dis, ce serait, simplement, commencer par laisser les enseignants enseigner,
mettre en place les structures et les procédures de leur choix, se regrouper
(ou pas) par affinités sur leurs propres projets – le seul impératif étant le
respect de programmes à la fois ambitieux et progressifs. Que la créativité
bouillonne et que cent fleurs s’épanouissent, loin des commissaires
pédagogiques et des caporaux petits ou gros.
Dans l’état actuel des choses, c’est plutôt vers une extension du domaine
de la garderie que l’on s’achemine. Je ne suis pas sûre que les élèves, pas
plus que leurs enseignants, n’aient à y gagner quoi que ce soit.