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samedi 17 avril 2021

Le RWANDA et moi

 

Je n’y suis jamais vraiment allé – traversé quelques fois, pour rejoindre Kampala de Bujumbura, un ou deux séjours de 48 heures tout au plus, pour je ne sais plus quoi – mais j’ai rencontré ce pays dans ma vie.

Makerere University, Kampala

J’enseignais, mon premier poste, le français langue étrangère à l’université de Makerere, à Kampala. J’y suis resté huit ans, d’abord occupé surtout par des débutants, plus tard chargé beaucoup plus des « Avancés », ceux des étudiants pour lesquels le français était une matière principale. De quoi voir passer plusieurs promotions, de les suivre, pendant ces années de dictature féroce en Ouganda, suivies d’autres dangereuses de guerre civile chaotique, toutes marquées par des pénuries profondes, des conditions de vie éprouvantes, qui obligeaient les étudiants à tirer plusieurs diables par la queue. Huit ans, le temps de nouer des liens forts, de maître à disciples, dont certains durent encore qui se sont transformés en amitiés solides.

Dans chacun des groupes, au fil des années, une certaine proportion d’étudiants se disaient Rwandais, ou Rwandaises bien entendu. En fait, il s’agissait des enfants des réfugiés tutsis qui avaient fui les massacres – je ne sais si le label de génocide a été retenu, mais c’est secondaire – dont le groupe minoritaire a été victime, à la suite de l’indépendance du Rwanda en 1960 et de l’occupation du pouvoir par les partis hutus.

Beaucoup ont été tués, d’autres ont fui en masse, pour la plupart vers l’Ouganda qui les a accueillis sans grande aménité et installés, surtout, dans sa province de l’Ouest, l’Ankole, proche de leur pays d’origine, géographiquement, mais aussi socialement, culturellement. Une forte communauté de réfugiés se sont donc installés dans cet ancien royaume à l’histoire et aux institutions comparables à celle du Rwanda, où on parlait une langue parente de leur kinyarwanda.

Pour autant, ce n’était pas forcément la belle vie. Accueillis, certes, mais a minima. Pas question d’en faire des citoyens ougandais à part entière – mais le souhaitaient-ils même ? puisqu’ils avaient à l’esprit toujours l’espoir de retour et l’idée de vengeance des maux et des spoliations qu’ils avaient subies. Les années avaient passé, émoussant les espoirs, la situation s’était figée, la vie avait continué, et c’étaient maintenant, en cette fin des années 70, les enfants qui avaient grandi en exil, parfois y étaient nés, les quelques meilleurs qui avaient réussi à montrer leurs capacités, qui arrivaient à l’Université.

Etait-ce dans cette perspective qu’ils apprenaient le français ? La question ne m’est jamais apparue, tellement je ne concevais même pas l’hypothétique retour. Mais eux ? Ce n’est que plus tard, résidant au Burundi, que je me rendrais compte de l’insondabilité des pensées des gens des Collines, de cette capacité à conserver enfouies des années durant sans qu’il y paraisse des rancoeurs, des haines, des ambitions, des espoirs, entretenus au plus profond jusqu’à ce que des circonstances, étincelles, permettent la déflagration. Les Rwandais, justement, allaient le révéler aux yeux du monde glacé d’horreur en 1994. Mais ce serait plus de 10 ans plus tard.

Ces étudiants rwandais me surprenaient déjà. Peu étaient seulement moyens. Je ne parle pas de la taille, celle des grands Tutsis, élancés, typiques. Un bon nombre se sont révélés particulièrement brillants. Une intelligence vive, acérée, une aisance dans le maniement des idées, dans leur expression. Parfois aussi ombrageux, distants, supérieurs presque hautains sans jamais dépasser les limites. J’ai pris de réels plaisirs à débattre avec ceux-là, à discuter tel point de littérature ou de civilisation, à devoir argumenter sur le fond. Ou celles-là, car si les filles se montraient moins altières, elles avaient autant de caractère. Et puis à l’opposé, j’en ai rencontré quelques cas, là et nulle part ailleurs : ces étudiants qui dans une langue sans faute, dans un français grammaticalement irréprochable, pouvaient remplir des pages de dissertation sans qu’à aucun moment ne se produise un sens cohérent, une idée compréhensible. Vous arriviez au bas de la page, au terme du devoir, en vous demandant ce qu’il avait bien pu vouloir dire, en quoi il avait si peu que ce soit abordé la question et donc comment évaluer ça.[1]

J’ai donc eu d’assez nombreux étudiants rwandais, anglophones, grandis en Ouganda avec le poids de l’exil, la vie pas facile de qui n’est pas citoyen, qui reste étranger, et qui essaie de se faire une place dans ce pays de refuge. Victimes de discriminations aussi, à l’embauche, à l’accès à des responsabilités, aux études. Avec les aléas politiques des régimes locaux changeants, qui parfois ont supprimé la gratuité de la scolarité pour les non-Ougandais, ou le droit aux bourses. Au point que certains étudiants, qui s’étaient toujours présentés comme Ougandais, se sont révélés, bien plus tard, être en fait des Rwandais dissimulés. On va le voir.

Université de Provence, Aix

Dans le cursus de français, il était prévu, à la fin des études, une fois la licence obtenue, un séjour de six mois en France, financé par la Coopération Française, pour parfaire la maîtrise de la langue. Dans les conditions de vie, ou plutôt de survie, de pénurie générale, prévalant alors en Ouganda, ce stage était un don du Ciel. Certes, nos étudiants travaillaient avec grand sérieux. Mais par ailleurs, l’objectif primordial était d’économiser le plus possible sur le montant, pourtant pas mirobolant, de la bourse qui leur était donnée pour se constituer de quoi se changer la vie au retour au pays. Les bagages, lors du départ, étaient hallucinants. Des valises de vêtements, ou de cosmétiques, que l’on allait revendre pour se constituer un pécule. Qui ramenait deux machines à coudre pour établir un atelier qui lui assurerait un revenu, puisque le salaire qu’il allait recevoir dans la fonction publique n’avait qu’un pouvoir d’achat dérisoire. Tel autre avait investi dans … Cette frénésie – irrépressible – d’économie avait parfois des effets désastreux. On rognait tant sur la nourriture que certains se sont retrouvés à l’hôpital, dénutris.

Cette année-là, le groupe d’une douzaine de Makerereans était parti à Aix-en-Provence, et non plus à Besançon comme auparavant, où en plus de tout il fallait combattre le froid. La promotion, que j’avais suivie depuis son arrivée sur les bancs de l’Université, était plutôt bonne et comptait quelques solides éléments. Nous nous étions bien entendus. Ils avaient été particulièrement suivis par une des profs de la Fac de Lettres, qui était venue à Kampala en tant qu’« external examiner »[2] et connaissait donc bien leur situation.

A la fin du stage, deux d’entre eux, une fille et un garçon, Edith et Bosco, ont exprimé leur volonté de rester pour poursuivre leurs études. Ils s’étaient inscrits à la fac en licence, et entendaient obtenir une maîtrise, voire au-delà. Longues discussions, mais la décision était prise, malgré le saut dans l’inconnu que cela représentait : plus de bourse, plus de logement, plus rien. Ils savaient. Au final, l’un et l’autre ont brillamment obtenu un doctorat, dans le minimum de temps, en finançant eux-mêmes leurs études, l’une avec des gardes d’enfants et des ménages, l’autre avec de la manutention et autres petits boulots. Chose finalement commune chez nous, mais inouïe alors là-bas. J’en reste impressionné.

Entre-temps, j’avais quitté l’Ouganda pour un autre poste en Afrique, mais je revoyais régulièrement Edith[3] et Bosco quand je revenais en France pour les vacances, à Aix. Je suivais leurs progrès, j’écoutais ce qu’ils me disaient de leur vie, sans jamais se plaindre. Avant que je ne quitte Makerere, Bosco m’avait demandé d’aider sa fiancée dans ses démarches pour le rejoindre. Elle faisait de brillantes études de vétérinaire, et il souhaitait qu’elle les poursuive en France, tant la vie au pays était devenue dure pour elle, et tant l’éloignement aussi leur pesait. Nous y étions parvenus sans trop de difficultés.

Les années avaient passé. A l’Université Ahmadu Bello où j’enseignais, dans le nord du Nigeria, nous avions trouvé une petite communauté ougandaise exilée qui y exerçait aussi, et qui nous avait immédiatement adoptés. L’Ouganda était toujours au cœur. Nous avions suivi de près avec eux l’arrivée au pouvoir de Museveni et la pacification du pays. J’admirais déjà avant le bonhomme. Son approche politique me semblait – et me semble encore, celle de cette époque – excellente. A nos amis Ougandais aussi, qui sont progressivement repartis au pays pour participer à sa reconstruction.

Ministère de la Coopération, rue Monsieur, Paris

Mon contrat au Nigeria terminé, j’avais été nommé en province pour enseigner en collège. Jusqu’à ce qu’au tout début de 1991 j’obtienne un poste à Paris, au Ministère de la Coopération. Bosco aussi était en région parisienne. Une fois son doctorat obtenu, il avait trouvé un poste de coordinateur de projets dans une importante ONG française, tandis que Rosine, devenue vétérinaire, travaillait dans un établissement public, à Maisons-Alfort je crois. Nous avions gardé contact, nous nous sommes revus.

A la Coopération, j’ai vite saisi qu’il ne fallait pas trop la ramener avec l’Ouganda, et surtout ne pas montrer sa sympathie. Ce Ministère était peuplé de personnes remarquables et dévouées, de grandes intelligences et sensibilités. S’y étaient accumulées l’expérience et la connaissance intime des réalités africaines, renforcées par une profonde empathie. Mais tout ce qui sortait de l’espace francophone et du « pré carré », le reste du continent, était un trou noir, terrae incognitae. Et comme sur les cartes anciennes les zones inconnues étaient peuplées de fantasmagories. Il y avait là force a priori, idées toutes faites, fantasmes simplificateurs.

Ainsi, Museveni était voué aux gémonies. N’allez pas plus loin, c’était l’homme des Américains, marionnette téléguidée pour nuire à la France.[4] Cela énoncé, la cause était entendue. Rien à en tirer, rien à ajouter. Anathème.

Mais l’hostilité était au centuple à la Mission Militaire, tout à côté de nos bureaux.

Entre temps, en octobre 90, la branche armée du Front Patriotique Rwandais (FPR) avait pénétré le territoire du Rwanda. Fondé en 1987, le FPR regroupait surtout la jeune génération des Rwandais réfugiés, qui avaient constitué en 1978-79 une bonne partie des troupes du UNLF de Yoweri Museveni lors de la « guerre de libération » qui avait chassé Idi Amin, et donc beaucoup avaient plus tard dès 1982 rejoint la guérilla du même Museveni en lutte contre Obote. D’ailleurs, nombre de ces descendants de Rwandais occupaient des postes éminents dans la nouvelle armée ougandaise (UNLA), ce qui froissait sensiblement les officiers autochtones. Le FPR s’était donné dès le départ comme objectif la reconquête du pouvoir à Kigali, ou plus officiellement le renversement du régime ethniciste hutu en place. Selon toute vraisemblance, on s’était entendu : les militaires rwandais quitteraient l’armée ougandaise en échange de l’appui de l’Ouganda à leur tentative de retour au Rwanda. Ce qui fut fait, de manière indéfectible.

Cette invasion du Rwanda par l’Ouganda (le raccourci allait de soi) avait largement outré en France, mais carrément ulcéré la Mission Militaire. Surtout à partir du moment où - et j’étais déjà arrivé à ce moment-là – le FPR avait commencé à s’imposer – par quelques moyens que ce fût - et fait subir des revers sanglants aux Forces Armées Rwandaises (FAR). Ulcération. Et c’est peu dire, à en croire les quelques échanges, les propos autour de la machine à café, ou des bribes de conversation entendues à la cantine, car l’indignation est sonore.

D’abord, ça crevait les yeux, c’était un coup des Américains, on l’a dit, qui voulaient affaiblir notre influence récemment établie dans une zone hors de nos anciens territoires, où on entendait remplacer les Belges qui s’en occupaient peu. Depuis presque deux décennies, progressivement la France avait établi une coopération de plus en plus étroite, tout particulièrement dans le domaine militaire, qui était devenu une chasse gardée.

Ensuite, c’était une provocation inouïe. Comment, une bande de minables, même pas une armée régulière, qui ose s’attaquer à nos amis, nos protégés ! Quelle audace ! C’est la France qu’on défie ainsi ! Au début, l’espoir qu’il n’en serait fait qu’une bouchée. N’avait-on pas formé les FAR ? Plus tard, quand celles-ci se furent souvent débandées, que le FPR eut pris le contrôle de certaines parties du pays, ce fut l’incompréhension, et l’humiliation, donc la fureur. L’Armée Française était remise en cause, directement : son savoir-faire, sa force, l’invincibilité qu’elle se voyait, sur ces terrains-là. Et en plus par qui ? Par des macaques, des guerrillas sans vergogne, des va-nus-pieds sortis d’on ne sait où. L’honneur était atteint, au plus profond.

Enfin, pour tant de membres de la Mission, ces soldats, ces officiers qui étaient défaits, qui tombaient victimes, c’étaient des gens qu’on avait formés, sur place, avec qui on avait fait des écoles militaires, avec qui on avait crapahuté, bu des coups, baisé des filles. Ce qui se passait était inacceptable, insupportable. Blessait profondément.

Voilà l’état d’esprit que je pouvais observer, quasi quotidiennement, au boulot. Et de temps en temps je retrouvais Bosco pour boire un verre, à Odéon ou aux Halles. Il m’avait déjà dit qu’en fait il était Rwandais, qu’il avait prétendu être Ougandais pour ne pas se voir refuser certains avantages réservé aux nationaux, en particulier en matière d’éducation. Il me disait maintenant qu’il était un des représentants du FPR à Paris, et me donnait les nouvelles en provenance de l’autre côté du front. On discutait de la situation. De la stratégie. Je retrouvais les façons de faire qui avaient été celles de Museveni lors de sa conqûete du pouvoir : engager les discussions, obtenir un cessez-le-feu sur la base d’un compromis qui procurait quelques avancées, refaire ses forces et reprendre l’offensive, nouvelles négociations pour obtenir d’autres avantages, et ainsi de suite jusqu’à ce que le fruit, pourri, tombe. Une stratégie qui n’avait pas mal fonctionné puisque, au fil des mois, la zone occupée/libérée par le FPR s’était agrandie, que celui-ci avait obtenu une présence militaire à Kigali, la formation d’un gouvernement avec à sa tête une Hutu modérée, et que les accords d’Arusha allaient consacrer un nouveau compromis …

Et ça fulminait toujours contre ces va-nu-pieds, supplétifs des Américains, qui mettaient en échec les protégés. Humiliation cuisante.

L’assassinat d’Habyarimana a fait (l’expression est mal choisie) l’effet d’une bombe, et le déclenchement du génocide a provoqué la sidération, incrédule d’abord, horrifiée ensuite. De toute part, c’était comment arrêter ça ? qu’est-ce qu’on peut faire ? on ne peut pas laisser continuer les massacres, il faut agir, … Ca a été la grande affaire, le souci de tout le monde. Chez tous les gens du développement, il fallait au plus tôt mettre fin aux tueries, à ce qu’on nommait déjà génocide. Chez les militaires, à ce sentiment-là, indéniable, s’en mêlaient-ils d’autres ? D’autant qu’entre temps le FPR avait repris son offensive et pris le pouvoir à Kigali, consacrant la défaite de l’armée qu’ils avaient formée, de leurs compagnons d’armes.


C’est dans ce contexte qu’est intervenue l’opération Turquoise, présentée comme uniquement humanitaire, au seul objectif de sauver des vies, et qui d’emblée a défini une « zone humanitaire sûre », où il n’était pas question que le FPR qui avançait toujours pénètre, dans sa démarche de prise de contrôle du pays. Un FPR qui était accusé, lui aussi, d’assassiner largement en représailles les supposés complices des massacres de Tutsis.

Que s’est-il passé à l’intérieur de cette « zone » ? Alors que la mission était exclusivement d’empêcher de nouveaux massacres, d’où qu’ils viennent, certains ont-ils espéré un moment que les FAR (Forces Armées Rwandaises, l’armée nationale du régime hutu, pas totalement mais très largement impliquée dans le génocide) se ressaisissent et reprennent l’offensive contre le FPR, avec leur neutralité, leur soutien, voire leur aide ? Cela en tout cas a tourné court, et il ne s’est plus agi que de sauver les meubles, ou plutôt ce qui restait des forces, et des personnels, en tout cas de commandement. Ainsi s’est déroulé l’énorme exode (volontaire ou forcé) des populations hutu vers le Zaïre voisin, dans de gigantesques camps de réfugiés où les cadres génocidaires faisaient largement la loi – comme le raconte une sœur qui y a été envoyée pour aider les réfugiés. Les principaux responsables, exfiltrés, ayant eux trouvé refuge en France ou en Europe, dont l’épouse d’Habyarimana, âme du génocide, dès les premiers jours de son veuvage.

Près de 30 ans après, le débat est encore âpre sur qui a fait quoi. La France est-elle ou non responsable … Les archives s’ouvrent, quelques lumières sont portées sur les points obscurs. Mais on aurait tort je crois de simplifier. D’uniformiser les jeux des acteurs. Sans fantasmes sur un « Etat profond », on peut admettre que des acteurs différents peuvent mener des jeux parallèles, à couvert l’un de l’autre, ou en manipulant les opportunités. Comment, tandis que se déroulait une tragédie invraisemblable que la plupart n’avaient pas imaginée ou cru possible, pas vu ou pu voir se tramer, pas su deviner ou croire (tandis que quelques-uns, par ailleurs, devaient avoir fermé les yeux, ou s’étaient tus), comment donc des politiques ont donné à une opinion demandeuse d’action un récit tout de bonnes intentions ? comment les militaires leur ont vendu une intervention parée des seuls atours humanitaires ? comment d’aucuns y ont vu l’opportunité d’un agenda servant une cause qu’ils croyaient juste et conforme à leurs valeurs ? comment un Président, habité par la défense des intérêts de la France en Afrique, ne voyant là qu’une attaque américaine contre notre présence, via des gens qui de plus avaient lâchement assassiné – tout le portait à le croire – celui avec qui il avait quelques liens d’amitié, a soutenu ou acquiescé à la démarche, en toute connaissance de cause ou n’y voyant que du feu ? comment faucons et colombes sont arrivés à un compromis ? comment certains ont manipulé d’autres ? …

Un écheveau aux intrications multiples, que les historiens finiront peut-être par démêler, au moins partiellement, et qui n’a jusqu’ici servi, de part et d’autre, que la propagande, celle qui se nourrit de simplification et d’occultation des faits, de dénégations stériles.



[1]  J’aurais peut être bien plus tard, lors de mon séjour au Burundi, un élément de la réponse. Dans cette très ancienne culture de montagnards particulièrement taiseux, où rien n’est plus réprimé que l’expression de ses pensées et  sentiments, la seule véritable forme d’art traditionnelle, la plus prisée en tout cas, est paradoxalement l’éloquence. On fait des discours à tout propos. On se distingue par son beau parler. Mais ce beau parler est tout en rhétorique, en figures de style, en proverbes et citations, en formules à double, voire triple sens (on vous le dit d’ailleurs d’emblée : n’essaie pas d’apprendre le kirundi, tu n’y parviendras jamais).  Tant et si bien que le meilleur discours est celui dont on se demande, à la fin, ce que l’orateur a bien pu vouloir dire.

[2] Selon l’usage britannique, en vigueur en tout cas dans les établissements d’enseignement supérieur de leurs anciennes colonies,  les copies d’examen  d’un Département sont relues par un enseignant venu d’une autre Université, aux frais de l’Université hôte, dont le rôle est de valider à la fois la justesse des notes attribuées  et le niveau général de l’enseignement dispensé, reconnaissant ainsi  la valeur du diplôme.

[3] Dr Edith Natukunda, une fois son doctorat en poche, est rentrée à Kampala, a vite obtenu un poste au Dpt des Langues de Makerere, dont elle est tôt devenue le Chef. Elle y enseigne toujours, livre de multiples combats, avec  la fougue et l’intelligence qu’elle a toujours montrées. Nous nous sommes revus. Son amitié fidèle m’honore.

[4]  Pour qui se souvient, le même sort fut jeté sur Ouattara, qui avait quelques idées de changement, à la mort d’Houphouët-Boigny. Venu de la Banque Mondiale,  il ne pouvait qu’être inféodé aux Yankees., et anti-Français. On connaît la suite.

mardi 9 février 2016

La construction d’un espace Est-Africain

UNE VISION STRATÉGIQUE QUI REMONTE A LOIN


J'ai proposé ce texte, écrit pour la circonstance, à la revue Afrique contemporaine, qui avait jadis publié quelques articles que j'avais commis, seul ou avec John-Mary Kauzya, ou encore avec Emmanuel Nabuguzi, et qui appelait à contribution pour un numéro consacré à l'intégration régionale en Afrique de l'Est. Le texte - trop peu scientifique - n'a pas été retenu. Alors je le partage ici, pour faire réagir à son idée finale : ne pas espérer de paix dans l'est de la RDC tant que cette région ne sera pas intégrée à la Communauté Est-Africaine.

Un meeting à Makerere University

Décembre 1979, quelques mois après la chute d’Idi Amin, le dirigeant du FRONASA (Front for National Salvation), un des mouvements de rébellion qui avaient contribué à la « libération » de l’Ouganda, s’adresse aux étudiants de l’Université de Makerere. Il est ministre de la Coopération Régionale. Il s’appelle Yoweri Museveni.
Il avait été écarté peu de temps auparavant du Ministère de la Défense qu’il occupait sous la présidence de Yusuf Lule, mais, toujours membre de l’Executive Council du UNLF, il avait obtenu ce portefeuille de consolation. Le choix n’était pas indifférent.
Devant les étudiants réunis nombreux ce jour-là, il a plaidé pour un Ouganda puissant dans un grand ensemble régional car il n’y avait pas selon lui d’avenir pour son  pays s’il restait confiné dans ses frontières. Il fallait voir plus grand, au-delà même des limites de la défunte East-African Community.
Il arrivera au pouvoir en 1986, après 6 années de guérilla contre le régime d’un Obote vieillissant revenu frauduleusement au pouvoir.

L’éclatement de l’East African Community

La colonisation anglaise avait fortement intégré certains services essentiels des trois territoires contigus sous son contrôle, la colonie du Kenya, le protectorat de l’Ouganda, le mandat du Tanganyika. Un même service postal (depuis 1935), chemins de fer, compagnie d’aviation, ports, établissement d’enseignement, etc.
Cette intégration avait perduré au-delà de l’accession de ces territoires à l’indépendance, à des dates diverses et avait été institutionnalisée en 1967. Mais les tensions entre les partenaires ont augmenté assez vite : options politiques différentes, antagonismes directs entre Nyerere et Idi Amin. Les errements de celui-ci, la volonté kényane de tirer profit seul de ses avantages ont abouti en 1977 à l’éclatement de l’East African Community.
Si cela a donné des ailes au Kenya, les autres s’en sont mal relevés.

Quel espace ?

Les routes utilisées par Bolloré Africa Logistics à partir de Mombasa
Quand la question d’un ensemble régional se repose dans les années 80, ce n’est plus dans les mêmes termes. Certes, les trois pays ont vocation à constituer le bloc central de l’édifice. Mais il n’est plus nécessaire de s’en tenir aux limites héritées de l’histoire coloniale.
L’espace se définit par la géographie des échanges. L’Afrique de l’Est, c’est là où vont les véhicules qui chargent ou déchargent aux rivages de l’Océan Indien. C’est tout le bassin de circulation des hommes et des marchandises dont le débouché extérieur est à Mombasa ou sur les autres ports de la côte.
Un espace qui remonte loin dans le temps (les caravanes parties notamment de Zanzibar l’ont défini) que l’histoire coloniale a morcelé. Il inclut aussi les petits Rwanda et Burundi, la partie sud du Soudan, tout l’est du grand Congo, alors Zaïre.

Les événements du passé

L’histoire des trente dernières années dans la région, souvent tumultueuse, se prête à cette lecture : celle de la longue et patiente constitution d’un ensemble régional, encore inachevé. En plusieurs grands mouvements, où l’on retrouve souvent l’Ouganda à la manoeuvre.
Le rapprochement entre les grands pays fondateurs. Les options politiques et économiques ont très largement convergé, les objectifs des uns et des autres sont devenus davantage compatibles, voire ont fait la place à une répartition des tâches.
La prise de pouvoir au Rwanda en 1994 par Kagame et le FPR – avec le soutien déterminant de l’Ouganda -, avec le choix stratégique fait dès lors de l’Anglais marque la volonté de la nouvelle élite de ce pays de s’arrimer à l’ensemble voisin (où elle a souvent grandi) et d’en faire partie à part entière, pas en figurant.
Depuis le début, l’Ouganda de Museveni soutient la rébellion de John Garang au Sud-Soudan. Intérêt direct : lutter contre le mouvement  de la LRA de Joseph Kony qui y trouve sanctuaire. Mais aussi visée à long terme. Un Sud Soudan indépendant ne pourra que s’allier étroitement à ses voisins du sud, voire en devenir satellite. C’est arrivé après 30 longues années.
En 1997, Laurent-Désiré Kabila, soutenu par le Rwanda et l‘Ouganda, mène la rébellion des Banyamulenge contre le régime de Mobutu. Il en sort victorieux. Trop même. L’est du Zaïre allait-il se détacher et basculer vers l’Est Africain, selon sa pente naturelle ? Kabila a poussé jusqu’à Kinshasa, conservant l’unité du pays devenu R.D.Congo. Mais tout n’est pas dit.
Le Burundi exsangue après des décennies de guerre civile absurde n’a pas d’autre choix que d’adhérer volontairement à la Communauté Est-Africaine en cours de constitution. Son intégration était d’ailleurs de fait jouée.
La Somalie a sombré depuis longtemps dans l’anarchie et se trouve en proie au djihadisme, une menace pour toute la région. Les Ougandais et les Burundais constituent l’essentiel de la force d’intervention de l’Union Africaine qui, avec la présence des Kényans, y remporte des succès. Par ailleurs, l’essentiel de l’élite somalienne, en particulier économique, est déjà présente et investie à Nairobi et au Kenya.
Le sud de l’Ethiopie aussi est partie prenante, et ce pays intervient en Somalie.
L’Ouganda, récemment, a manifesté sa volonté d’être présent en République Centrafricaine. On sort du bassin, mais c’en sont les confins, où une déliquescence d’un contrôle étatique pourrait mettre en péril la sécurité de l’espace est-africain.

La question de l’est de la RDC

On voit, à travers des événements qui apparaissent distincts, selon des modalités disparates, la cohérence d’une visée stratégique. La constitution d’un espace géopolitique, en cours d’achèvement.
Une intégration qui ne se fait pas dans la concorde et la bonne entente, mais qui résulte plutôt de l’exploitation maximalisée des rapports de force.
Car reste un gros morceau : le Kivu, l’est de la RDCongo. Vingt ans de troubles incessants, de rébellions successives, d’alliances en tous sens, de paix sitôt rompues par l’apparition de nouveaux mouvements improbables. Et ce depuis l’échec de l’éclatement du Zaïre en 1997.
Il faudra développer ce point, dans sa complexité. Mais il y a fort à parier que la guerre n’aura de cesse tant que cette vaste et riche zone n’aura pas trouvé sa modalité d’intégration à son espace géographique (naturel ?) qu’est l’Afrique de l’Est et son émanation géopolitique en gestation qu’est la Communauté Est-Africaine. Il peut y avoir d’autres options que la guerre.

Addendum, pour le blog

Pour expliciter un peu la dernière phrase, trop elliptique. Quelles modalités ?
Pour le moment, les réels protagonistes du conflit restent arc-boutés sur des positions maximalistes. Kinshasa clame que le Kivu est une partie intégrante de la RDC, elle-même indivisible, et reçoit le soutien de la Terre entière. En fait, Kinshasa entend bien ne renoncer en rien au potentiel de rente que constitue la région, aux richesses dont elle regorge, même si l’instabilité chronique lui en rend l’exploitation difficile.
De l’autre côté, le Rwanda au premier chef, l’Ouganda à moindre titre, en pillent largement, mais dans les limites imposées par une certaine clandestinité, les ressources les plus accessibles. Ils voudraient bien se débarrasser des gêneurs de Kinshasa, les sortir du tour de table, pour investir massivement et exploiter la région. Plus, intégrer à leur marché toute cette zone largement peuplée, à bon potentiel, et qui est un débouché naturel. Les autres partenaires, notamment les Kényans, y ont tout intérêt.
Le projet de réseau ferré à forte capacité en cours de réalisation
Rien d’étonnant dès lors qu’à peine un accord de paix est-il signé entre le gouvernement de Kinshasa et un groupe rebelle, après des négociations longues et coûteuses pour la communauté internationale que, au bout de peu de mois, voire quelques semaines, un autre mouvement surgit d’on ne sait-où, pour remettre tout en question. Il ne manque jamais de fou sanguinaire, ni de désœuvrés enrôlables, il ne leur faut que quelques moyens…
Dans cette stratégie maximaliste, il n’y a que des perdants qui croient pouvoir un jour rafler la mise entière par l’écart des autres joueurs. Mais qui n’en profitent pas pour autant.
L’intégration du Kivu dans la Communauté Est-Africaine, ne pourrait-elle pas s’envisager tout en restant au sein de l’Etat RDC ? Des règles ne peuvent-elles être établies pour organiser la mise en valeur des richesses de telle sorte que chacun y trouve son compte ? Que les investisseurs extérieurs y soient sécurisés, favorisés ? Bref, ne vaut-il pas mieux partager un gros gâteau que désirer la totalité des miettes ?
Le jour où les politiques le veulent, les diplomates ne sont pas à court d’imagination pour trouver des modalités d’intégration originales, des formules institutionnelles novatrices.

mardi 22 février 2011

Pilote libyen

Hier, deux pilotes de chasse libyens ont posé leurs avions à Malte, refusant d’obéir aux ordres de bombarder la population qui se soulève. Pendant que le peuple de Libye affronte une répression sauvage, c’est le souvenir de James qui me revient.

Nous habitions une maison de l’université, au sommet de la colline de Makindye, qui domine Kampala. La dictature d’Idi Amin sévissait. Les approvisionnements étaient totalement chaotiques, la vie compliquée. Alice depuis trois ans déjà nous aidait à élever nos enfants. Elle habitait, avec les gardes et les autres personnes qui nous facilitaient la tâche, un des servants quarters qui entouraient cette bâtisse, construite dans les années 20 pour sa fille par le médecin fondateur du premier hôpital d’Ouganda. Le sommet de la colline avait un air de petit village, de domus, à la romaine.
Il s’appelait James. Il devait avoir dix-huit ans. Alice nous avait demandé la permission de faire venir ce neveu, qui avait terminé ses études là-bas vers Fort-Portal d’où elle était originaire, pour habiter avec elle et chercher du boulot à la capitale. Il était arrivé, beau et bien bâti, grand sourire, réservé et un peu balourd comme il sied au provincial. Il s’était vite adapté à la vie du village, jouait avec nos filles, fraternisait avec Paulo, notre homme à tout faire et William, un des gardes, tous deux à peine plus âgés que lui. Les journées, il les passait souvent en ville, à la recherche d’emploi, en vain. Les semaines s’écoulaient. Un jour, James n’est pas rentré.
Sous Amin, tout était possible. Les gens disparaissaient. Sans que l’on sût pourquoi, ni surtout, souvent, ce qu’ils avaient pu devenir. Il y avait cependant toujours quelque raison qui explique. Mais là ? Il n’avait aucune responsabilité ou poste en vue, il n’était ni Lango ni Acholi, ni même Muganda, ceux qu’on visait alors, il ne se mêlait pas d’opposition, ce n’était pas un intellectuel, personne n’avait entendu dire qu’il fricotait une fille sur laquelle un militaire avait des prétentions. La tristesse creusait les traits d’Alice, toujours aussi enjouée auprès des enfants.
Il a fallu presque un mois pour que, par je ne sais quelle voie, peut-être grâce à Paulo, nous apprenions que James avait été raflé par l’armée dans la zone industrielle, dans une de ces opérations contre les jeunes désœuvrés, et enrôlé de force. Ce n’était qu’à moitié rassurant, mais au moins il avait des chances d’être en vie. Les semaines ont passé. La vie continuait, Alice ne parlait jamais de son neveu, on est taiseux dans ces contrées.
Ce jour-là, c’était tout à fait exceptionnel, Alice était avec nous dans la voiture pour remonter, à midi, de la ville, les cours finis, les jumelles récupérées au play group qu’elles fréquentaient sur le campus de Makerere. Le soleil était fort, la chaleur lourde. Le trafic, sur la portion de route entre Clock Tower et le rond point de Makindye, était inhabituellement ralenti. La voiture était pleine, toutes fenêtres ouvertes, j’étais au volant, Paulo à mes côtés, Geneviève et Alice derrière, tenant les trois filles, puisque la petite dernière, Luce, ne pouvait qu’être là aussi. Ce qui obstruait la circulation est apparu, un escadron de jeunes soldats, en pantalons de treillis, torses nus dégoulinants de sueur, luisant comme un Soulages, en rang par trois,  les lourds brodequins martelant le sol au pas retenu de la course, au rythme d’un chant militaire. Mon tour était arrivé de déboîter pour remonter lentement la colonne, comme à la revue. Et soudain Alice : « Mais c’est James ! » Lui aussi l’avait vue, et avait pu esquisser un petit signe, sans se départir de son attitude martiale. Fallait pas rigoler.
Et on l’a vu arriver, deux jours après, dans son uniforme qu’il portait beau. Il avait terminé ses classes, son bataillon avait été ramené sur Kampala, et il bénéficiait de trois jours de perm. Quelqu’un lui a-t-il demandé si son nouvel état lui convenait ? Je n’en sais rien. Mais sous Amin, faire partie de l’armée était en quelque sorte une chance. Mieux vaut être du côté du manche. Nous étions fin 78, Amin avait dû déjà envahir le saillant de la Kagera, territoire tanzanien.
Il s’est passé peu de temps avant que James, qu’on voyait depuis assez régulièrement, ne vienne me dire qu’il s’était porté volontaire et avait été retenu pour partir en Lybie suivre une formation de pilote. Sur le coup, je n’y ai pas cru. Même si les petites études qu’il avait faites – il n’était pas arrivé au bac – devaient le distinguer des autres recrutés de force, ce n’était pas l’idée que je me faisais du bagage requis pour devenir pilote de chasse. Je ne l’ai pas découragé, mais dans mon for intérieur … Pourtant, une quinzaine de jours après, James est venu faire ses adieux à sa tante, et à nous, son départ était imminent. Alice mêlait tristesse et fierté. Son neveu bientôt pilote ! Quelle histoire ! Soulagement aussi car du côté de la frontière tanzanienne, ça avait commencé à se battre : la Kagera avait été reprise, et les rebelles avançaient dans la foulée, les combats semblaient s’intensifier, même si Amin affirmait que la situation était under control. Mieux valait le neveu en Lybie qu’au front.
La situation s’est en effet dégradée pour Amin, malgré le soutien jusqu’au bout ou presque, aussi massif en termes de blindés qu’inefficace, de Kadhafi. En quelques mois, les troupes de l’UNLF, fortement soutenues par les Tanzaniens sur leurs arrières, sont arrivées devant Kampala, qui est tombée en avril, précipitant la chute d’Idi Amin qui a pris la fuite tandis que la guerre de libération se poursuivait, jusqu’aux confins du pays, et que l’Uganda Army du dictateur renversé se débandait en disparaissant dans la nature, avec armes et bagages.
Mais quid de James, qui n’avait pas eu le temps, depuis son départ, de donner des nouvelles ?
On ne l’a su que longtemps après. Peut-être deux ans ou plus. J’ai reçu une lettre, par je ne sais plus quelle voie. Il s’était retrouvé pour ainsi dire pris au piège en Libye. Les militaires ougandais comme lui s’étaient vu interdire de sortir du territoire. Et de surcroît pour aller où ? Rentrer au pays ? Quel sort serait fait à un soldat de l’armée d’Amin ? Il disait qu’il allait bien, qu’il était bel et bien devenu pilote, et faisait voler des MIG. Il donnait peu de détails. C’était aussi l’époque où les Libyens étaient engagés au Tchad, et se battaient contre les Français.
J’ai reçu plusieurs lettres comme ça, et je donnais les nouvelles à Alice. Il s’était converti à l’Islam, avait pris un nom musulman, et épousé une Libyenne. Il semblait avoir fait le choix de s’installer. Retournerait-il jamais en Ouganda ? Sa vie avait pris un autre cours.
La nôtre aussi. Le contrat fini, il avait fallu quitter Kampala. Rejoindre un autre poste, dans le nord du Nigeria. Alice avait souhaité rentrer au village, ne plus élever les enfants des autres, qui partiraient un jour. Nous n’avons jamais plus eu de nouvelles. James a dû m’écrire encore une fois, puis nous avons perdu contact.
Il doit avoir atteint la cinquantaine. Pilote-t-il encore ses MIG ? Ou la vie lui a-t-elle encore réservé des rebondissements du meilleur picaresque ? Que devient-il à l’heure où j’écris, s’il est encore dans le chaos libyen ?

A-t-on vraiment de ces destins dans nos vieux pays ?

jeudi 9 décembre 2010

Démocratie en Afrique : faut-il vraiment élire les présidents ?

Deux amis qui me sont chers sont l’un en Haïti, l’autre en Côte d’Ivoire. C’est dire si en ce moment la problématique des élections, et les élections problématiques, sont un sujet pour nous de préoccupation. Plus d’inquiétude.
L’image véhiculée est bien entendu déplorable, celle d’un continent toujours incapable d’avoir une conduite raisonnable (oui, Haïti n’est pas en Afrique, cela ne m’a pas échappé !), bref désespérant pour les bonne âmes, tel qu’en lui-même pour les moins bonnes.
La situation remet sur le tapis « la sempiternelle interrogation sur la capacité de l'Afrique à faire sienne les principes de la démocratie » comme le dit Georges N’Zambi, universitaire, dans sa Chronique d’abonnés du Monde du 05 décembre, intitulée Afrique et Démocratie : un couple antinomique ?
Et il cite, sans vraiment le houspiller cette fois, les phrases de Chirac qui, au début des années 90, avaient tant fait polémique, où il avait cru pouvoir énoncer que « En raison de cette faiblesse structurelle et en l'absence de clivages idéologiques, la démocratisation de l'Afrique ne pouvait que déboucher sur le chaos, le désordre ; un luxe que les pays africains ne pouvaient s'accorder. » Chirac prophète ?
Ouvert depuis maintenant plus de vingt ans, ce débat touche à de l’identité, atteint la profondeur des êtres, tourne largement à la théologie. Il ne saurait vraiment avancer. Peut-être est-il aussi mal posé, ou faut-il le déplacer.

Quand on parle de démocratie, il semble aller de soi que cela implique l’élection du Président au suffrage universel. C’est une évidence, un dogme, que je ne vois nulle part interroger. Donc, partout, faut des élections présidentielles.
Et à chaque fois ou presque, le scénario se retrouve : si le sortant n’est pas plébiscité, l’élection est dans le meilleur des cas sujette à caution, ou trafiquée sans vergogne, annulée et renversée ou interrompue par la force. Quand cela ne génère pas des affrontements meurtriers, voire des guerres civiles, cela installe des dictatures, ou de toute façon des rancœurs, des antagonismes, et en tout état de cause, un dégoût de la « démocratie », dans le pays comme dans ceux qui s’en sentent proches.
Les exemples pullulent. Accusation de truquage des résultats au Kenya en 2008, milliers de morts et déplacés, nettoyage ethnique grave, des mois pour arriver à un compromis sur un gouvernement d’union paralysé, qui ne gère guère que la prédation. Crise toute récente en Guinée, heureusement apparemment bien résolue, mais au prix d’une aggravation des divisions dans le pays. En 1981, en Ouganda, le détournement éhonté des résultats (à la façon Gbagbo, déjà) a permis à Obote de revenir au pouvoir, mais a aussi provoqué une guerre civile de plusieurs années jusqu’à ce que le rebelle Museveni l’emporte. Au Nigeria, alors qu’il était évident que le milliardaire Abiola allait être élu, l’armée a fait pression pour que le processus électoral soit interrompu après le premier tour, avant que son chef Abacha s’installe directement au pouvoir pour plusieurs années de dictature féroce.
Qui pense sérieusement que les Bongo et Eyadema fils, Biya, et autres sont bien élus, ou que les résultats proclamés reflètent bien l’expression des électeurs, même pour un Compaore, ou un Wade bis. (1)
A propos de ce dernier, qui a bénéficié – après combien de déboires ! – d’une alternance de haute tenue, ne fait-il pas tout à présent pour que cela ne se reproduise pas, en sa défaveur ? Au fait, ne faut-il pas aussi rappeler qu’en Côte d’Ivoire, cette alternance qui a amené en 2000 l’éternel opposant Gbagbo au pouvoir ne s’est faite qu’après un long bras de fer avec Guei qui voulait manipuler les résultats et confisquer l’élection. Bis repetita ? oui, mais à front renversés, comme quoi aussi ce n’est pas affaire d’hommes, méchants ou gentils.
On n’en sort pas, ce serait à désespérer … si on reste dans cette logique, et qu’on ne s’interroge pas sur ce qu’est une élection présidentielle, et sa nécessité.

L’élection présidentielle est-elle l’alpha et l’omega de la démocratie ?
On ne se pose même pas la question, tant cela semble évident. Je ne me souviens pas même l'avoir jamais lu ou entendu poser.
A l’époque des processus démocratiques, après le discours de Cancun, pour donner un repère familier, tout le travail institutionnel s’est fait autour du pouvoir présidentiel, et de l’élection de son titulaire.
Or, peut-il y avoir démocratie SANS que le président soit élu directement par le suffrage universel ?
Bien entendu ! Poser seulement la question, c’est faire sauter la fausse évidence.
Je passe sur les royaumes européens, où l’exécutif est dirigé, en règle générale, par le chef du parti majoritaire au Parlement, ou par une personnalité qui peut rassembler une majorité. Mais c’est le cas aussi de Républiques, comme l’Allemagne ou l’Italie. Sans parler de l’Inde, pour sortir du cercle occidental.
Qui dira que les Troisième et Quatrième républiques en France n’étaient pas des démocraties ? Avec leurs défauts, certes, mais elles ont servi, leur temps.
On m’objectera que ce sont là des démocraties parlementaires, alors que dans les pays qui nous occupent, nous avons affaire à des régimes présidentiels.
On approche là peut-être de la vraie question : la nature de l’exercice du pouvoir, et de son partage – les modalités pour y accéder n’étant que conséquence.
Je ne m’y lancerai pas ici.
Mais remarquons que même dans les démocraties à systèmes présidentiels, l’élection au suffrage universel présuppose une série de garde-fous. Elle va avec une stricte et effective séparation des pouvoirs, avec l’existence réelle de multiples contre-pouvoirs, nationaux et locaux, d’institutions de contrôle indépendantes, …
C’est le cas aux Etats-Unis (2), où les pouvoirs présidentiels sont strictement (dé)limités. Où l’alternance est coutumière, a ses règles et ses usages, …
Restons en France, puisque cela semble être encore l’horizon de nombreux constitutionnalistes, et largement aussi de la population, en Afrique, francophone tout particulièrement. Il faut se souvenir qu’en 1958, la Constitution de la 5ème république prévoyait que le Président serait élu par un vaste collège de grands électeurs (parlementaires, élus locaux). C’est De Gaulle qui, en 1962, a voulu  qu’il soit élu au suffrage universel. Et Mitterrand, à l’époque, de crier au danger de dictature !
Si la suite lui a donné tort, ce n’était pas totalement faux. Le danger ne disparaît que dans la mesure où l’organisation politique globale, équilibres, contre-pouvoirs, etc., l’empêchent de s’actualiser. Et donc ne bloquent pas l’alternance.
Mitterrand l’a vérifié quand il en a profité, en 1981. Et encore, qui, quand il l’a vécu, ne se souvient de la panique dans certains cercles dirigeants ?
L’élection présidentielle au suffrage universel requiert une démocratie apaisée, équilibrée, qui a fait l’expérience de l’alternance.
Pourquoi donc, dans tous les pays africains, à l’exception des dictatures et encore, fait-on rimer, en Occident aussi bien, démocratie et présidentielles ?

Quelle est la nature d’une élection présidentielle en Afrique
On dirait que ça leur va comme un gant, à tout le monde.
La Communauté internationale, elle y reconnaît une forme connue, elle envoie force observateurs, elle vend du savoir-faire. Elle déplore la mauvaise issue, dont elle n’est pas comptable.
Les médias, et l’opinion qui va avec. Une compétition bien identifiée, avec méchant et gentil souvent, de quoi réinvestir facilement toutes sortes d’a priori et d’imaginaires (religion, tribus) pour intéresser à des actualités étrangères un auditoire qu’on pense incapable d’entendre une situation complexe. Quand ça se termine mal, c’est tout bénef, ya de l’image et les stéréotypes en sortent bien renforcés, bien efficaces.
Les Africains ? Certainement aussi. Ils veulent être partie prenante aux choix de leurs dirigeants, c’est évident. Ils sont habités d’un désir de démocratie, et ces échecs, ces mauvais coups les meurtrissent, ou finissent par les décourager. On entend que dans la tradition et la culture africaines, la figure du chef est centrale, son rôle éminent, et donc que sa désignation – par tous – prime tout autre acte d’expression de la volonté populaire. Le reste serait insignifiant. Je ne souscris qu’avec force bémols à cette idée, et pas du tout à cette conclusion.

Ceux qui y trouvent autrement leur compte, c’est le personnel politique, à voir ce qu’ils en ont fait. A savoir un jeu de quitte ou double fatal.
Quel est en effet le sens de telles élections ?
Nous sommes, pour simplifier à l’extrême, voire caricaturer, dans des pays où, aujourd’hui encore, détenir le pouvoir, c’est détenir l’accès à la ressource. Et la possibilité d’en exclure d’autres. Je ne parle pas seulement de moyens illégaux, ou de corruption. Dans ces régimes appelés naguère néo-patrimonialistes, l’existence même du groupe gravitant autour du pouvoir, au sens large, dépend économiquement des ressources de l’Etat, directement ou indirectement, prébendes, marchés publics, positions.
Dans beaucoup de cas, perdre le pouvoir, c’est se retrouver à la rue. Voire, à la merci des adversaires d’hier qui n’hésiteront pas, comme vous l’avez fait, à vous mettre hors circuit, à vous poursuivre pour malversations réelles ou supposées jusqu’à risquer l’exil ou la prison. C’est donc humainement inconcevable.
Cela vaut pour les groupes ethniques, qui font du titulaire leur champion, puisqu’il a pu leur redistribuer peut-être un peu, et qui se voient demain en seconde zone ou même vulnérables si les autres prennent la place.
La situation est pire quand le règne qui s’achève est profondément entaché de faits plus graves, de corruption massive, d’assassinats, de crimes de guerre. C’est tout le système immunitaire qui tombe. La Roche Tarpéienne, direct ! Quelle belle âme, par respect pour la voix populaire, ne s’accrocherait pas au Capitole ?
La situation est rendue pire par la condamnation – louable – de l’impunité par la communauté internationale. L’assassinat de Jean Hélène, les massacres perpétrés par les Jeunes patriotes, la disparition d’autres journalistes : à tort ou à raison, la justice, ici et là, attend son heure. Que peut faire un Gbagbo ? où aller ? A ce titre, l’exemple d’un Charles Taylor n’est pas fait pour inspirer confiance dans des assurances qui seraient données.
Et passe Gbagbo lui-même, mais son entourage, ses soutiens les plus impliqués ? Ceux qui sont toujours les passés par profits et pertes des négociations entre chefs. Ceux qui aujourd’hui doivent le contraindre à tenir, si tant est qu’il serait tenté de lâcher, car ils savent que s’il lâche, ils sont morts !
Elire au suffrage universel le Président d’un tel type de système politique ne peut donc générer que des alternances de crise. A ma connaissance, il n’y en a eu de pacifiques que lorsque le sortant ne se représentait pas, et qu’il avait pris avec les uns et les autres les précautions nécessaires pour une dolce vita subséquente (Arap Moi au Kenya, Obasanjo au Nigeria). Si, une exception : Diouf au Sénégal. Mais Diouf est un gentleman (en toute francophonie) et qui dit gentleman dit aussi agreement. Et assurance d’une autre vie ailleurs.
Se demander, à propos de chaos post électoraux, si l’Afrique est capable de démocratie n’est donc pas la bonne façon de poser la question.
Peut-être faut-il d’une part, au fond, s’interroger sur la nature même des pouvoirs, leurs équilibres, leur répartition, bref leur caractère démocratique. Le mode de dévolution n’étant qu’un aspect de la dite démocratie.
Et à plus court terme, plus atteignable, pourquoi ne pas suggérer d’éviter ces compétitions à mort, façon gladiateurs antiques, que sont les élections présidentielles.

Bâtir les bases des démocraties en Afrique
Je ne suis pas outrecuidant au point de vouloir conseiller quoi faire. Seuls les Africains le savent, ou le trouveront eux-mêmes. Et toutes les lignes ci-dessus doivent contenir déjà, mais tant pis, leur pesant d’outrecuidance.
Cela ne m’empêchera pas cependant d’aligner encore quelques idées, de vieilles réflexions.
Sommaires, et en vrac.
D’abord, je crois profondément que la vie démocratique, et la culture qui va avec, se construit à la base, au village, au niveau du quartier, pour la gestion des affaires locales. Sans cocorico excessif, la figure du maire, et le débat politique autour des enjeux municipaux, est essentielle pour l’ancrage de la démocratie. Là, pas ou si peu de clivages ethniques, ou religieux, les divergences d’intérêts et les contradictions vont relever du politique. Encore faut-il que ces collectivités territoriales existent, disposent de ressources et de responsabilités. C’est peut-être à ce niveau que peuvent émerger de nouveaux dirigeants, des leaders, qui viendront renouveler, bousculer des clans politiques trop souvent sempiternellement cooptés (3).
Or, dans la plupart des pays, ou jusqu’à très récemment, la tendance était à tout centraliser, à tout focaliser sur le pouvoir central, sans oxygène pour la vie locale.
Une forte et effective décentralisation peut ainsi être un puissant générateur de démocratie.
De même, le débat politique peut être vif et profond pour l’élection des députés, s’il ne se résume pas à choisir le représentant du champion de cette partie du pays à la présidentielle, mais aborde d’autres enjeux. Pas simple, longue maturation, mais le jeu en vaut la peine.
Pourquoi alors ne pas envisager que la présidence soit désignée par un vaste collège de grands électeurs ?
Dès lors, la discussion et le compromis deviennent possibles. Ce n‘est plus bloc contre bloc, et à mort. On peut trouver des accommodements. Des personnalités de consensus peuvent émerger, en cas de blocage. Bref, de quoi apaiser.
Serait-ce vraiment moins démocratique ?
On en débat ?

(1)     amis Africains, tous mes exemples sont pris sur le continent. Je m’en explique. C’est parce que je le connais et que je l’aime. On peut en trouver aussi en Amérique latine, ou en Asie (Birmanie, par exemple), mais j’ai plus de mal à en parler.
(2)     Oui je sais, le Président des Etats-Unis est élu par de grands électeurs, et non directement par le suffrage populaire, mais on fera comme si.
(3)     Je ne suis pas totalement naïf et je sais aussi bien des limites et dérives des pratiques politiques au niveau local. Cela pourrait faire l’objet d’un autre débat.