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dimanche 14 juin 2015

Mon 6ème sens(phone)

Mais allô quoi ? ODE.

Tout a commencé avec la perte du fil, le cordon coupé. Pas une commodité, une révolution copernicienne.

Bonjour de Haïti
Jusque là, le téléphone était lié à un lieu. On vous appelle, on vous y trouve, ou pas. Non il n’est pas là, je peux lui faire une commission ? Avantage : hors d’atteinte, on ne peut pas vous emmerder avec des questions de boulot. Mais on peut aussi vérifier que vous êtes là. Ou tout le monde peut décrocher. C‘était qui, cette voix féminine qui a subitement raccroché ? Vaudeville.

Le mobile est lié à une personne. Çà change tout. Vous êtes accessible 24/7, suspect si vous ne décrochez pas. L’absence de réseau n’est plus un bon prétexte. Mais on ne sait pas d’où vous répondez, sauf à mettre bêtement la cam. Oui, oui, tout de suite Monsieur le Directeur, dis-je voluptueusement allongé. Mais ça, c’était l’antiquité, le vieux Nokia.

Avec les smartphones (j’ai pas trouvé mieux en français), c’est autre chose. Je peux être, à tout moment, en contact avec ma fille, mes amis, à des milliers de kilomètres. Plus proches, bien plus, que des copains à quelques rues, que finalement je ne rencontre qu’épisodiquement. Des rencontres, justement. J’en fais non plus seulement où mes pas me guident, mais sur des réseaux à l’infini. Extension du domaine des contacts. Je peux voir, entendre, à la seconde, ce qui se passe partout ailleurs, par le truchement de TVs ou d’un témoin sur place, tout en déambulant dans mon petit périmètre. Je me trimbale, partout, avec bien plus de dictionnaires que je n‘en ai jamais eu, d’infinies bibliothèques, discothèques, médiathèques, mes œuvres préférées, ou que je n’aurais pas eu la chance de découvrir. Pour le meilleur et pour le pire ? Bien entendu, comme tout, depuis Esope.

Jusque là j’avais ma vue, mon ouïe, mon odorat, mon toucher, mon goût, que j’ai dû éduquer ; je m’habitue à jouir d’un sixième sens, l’ubiquité.

mardi 23 avril 2013

Mesure et proportion


La tension que produit le marasme actuel engendre d’étonnants excès, des emballements. Tel événement provoque des émotions énormes, des réactions et même des conséquences disproportionnées, parfois sans commune mesure avec les faits. Deux exemples, Cahuzac et Boston.
Cahuzac. Il a fraudé le fisc. Il a dissimulé sur un compte à l’étranger 600 000 euros depuis de nombreuses années, provenant semble-t-il de versements faits par des entreprises pharmaceutiques au propriétaire de clinique qu’il était. Pour autant que le montant et l’origine des fonds soient avérés, ou de cet ordre, y a-t-il de quoi envoyer au bûcher ? Entendons nous bien, frauder le fisc est répréhensible, et doit être sanctionné. Il est normal que toute la lumière soit faite sur l’étendue de la fraude, et que le contrevenant soit sanctionné. Cela dit, avec 600 000, on n’a pas un très grand appartement à Paris. Ce n’est pas une bien grande fortune, à l’aune des revenus mensuels d’un footeux, des primes de gens de la finance, de certaines dissimulations récemment apparues ou d’autres très légales réductions d’impôts par niches fiscales ou gestion optimisée. Par ailleurs, a priori, ce n’est pas de l’argent public qui a été détourné, même si cela en dit certainement long sur les pratiques de l’industrie pharmaceutique ou médicale, mais qui en doutait encore ? et quel pourcentage de praticiens se sont laissés séduire par les sirènes de laboratoires, en liquide ou en nature, congrès tropicaux et autres. Mais il fallait déclarer, car c’est une obligation citoyenne. Cependant qui n’a pas – pour peu qu’il en ait eu l’occasion – (été tenté de) frauder dans son existence, omis de déclarer un bien ou un revenu, minimiser une valeur ou la dissimuler lors d’une succession, travaillé ou employé au noir, que sais-je encore ? A entendre le concert des offusqués vertueux contre le fraudeur, en ces temps de catho revival, j’ai beaucoup pensé à qui jette la première pierre.
Certes, et on est bien d’accord, la question n’est pas là. Mais ailleurs, double. Elle est d’abord que Cahuzac n’est pas un citoyen lambda, et que quand on se mêle de vouloir être élu, et encore plus d’assumer des charges officielles importantes dans la République, il y a des choses qu’on ne peut se permettre. Quand on planque du pognon quelque part, on n’accepte pas d’être nommé ministre du Budget, Mais aussi, on ne se laisse pas élire président de la commission des finances de l’Assemblée par la majorité précédente – choses qui a peu été soulignée par une droite qui accuse d’aveuglement et insinue la complicité. Le tout même si dans l’exercice de ses fonctions on fait preuve d’une grande rigueur et si on traque avec zèle le fraudeur. Nul n’a encore remis en cause la compétence et l’efficacité de Cahuzac, sauf à lui reprocher sa rigueur. Certes Napoléon avait chargé Vidocq de diriger sa police, mais chacun connaissait ses antécédents, et ce n’était pas la logique de la nomination de notre dissimulateur.
Car la deuxième question, c’est la déloyauté. Avec ce qui n’est somme toute qu’une minable affaire de fraude fiscale, mais un mensonge invraisemblable, inouï, Cahuzac a plombé toute une politique, jeté le discrédit, rendu inaudible une parole, dédouané des turpitudes autrement sérieuses. Il a floué tous ceux qui ont porté la gauche au pouvoir, et qui mettent leurs espoirs en elle, tout taraudés qu’ils sont par le doute. Tout ça pour 666 fois moins que l’argent du contribuable qui a été donné à Tapie, 83 fois moins que ce que le fils Kadhafi dit avoir été donné par papa à Sarko, 6,6 fois moins que le liquide sorti du compte suisse de Bettancourt pour ses œuvres. 
Cela ne disculpe pas pour autant ce salaud de Cahuzac qui nous a mis dans une telle merde. Son invraisemblable comportement est impardonnable. Mais il faut garder à l’esprit les proportions, et dénoncer les réalités de l’évasion fiscale, des optimisations – légales – largement abusives.
L’attentat de Boston. Trois morts, 160 blessés, des gens en plein loisir. C’est horrible. Mais trois morts. Bien moins que beaucoup d’attentats qui quotidiennement, ici ou là, font bien davantage de victimes. Il est très vite apparu que cela était bien artisanal, relevant davantage d’une initiative relativement isolée que d’une organisation lourde. Enfin, la police a fait son boulot, elle a été efficace, elle a mobilisé les grands moyens et a rapidement retrouvés les (présumés) coupables, qui en plus ne s’étaient pas montrés particulièrement malins. C’est grave, horrible. Mais au final cela reste un événement de basse intensité, l’acte d’un (de deux) de ces individus isolés mais très dangereux, dont la radicalisation soudaine et secrète à un moment les amène à passer au crime au nom et dans le sillage d’une mouvance djihadiste contre laquelle on n’a pas fini de lutter et de se prémunir. Somme toute quelque chose qui, au fil des ans, devient assez ordinaire.
Certes, cela s’est passé sur le territoire américain. Ils n’y sont pas encore accoutumé – c’est la deuxième fois, après plusieurs des tentatives entravées à temps, si l’on excepte bien entendu les tueries à l'arme à feu par  fous, qui leur sont familiers – et ça leur fait drôle, l’émotion est grande, on le comprend. Que cela ait eu lieu au cours d’un loisir populaire accentue la réaction. Mais quel événement, depuis une semaine ! Les grands titres, du direct à n’en plus finir, une place énorme. Disproportionnée. Une dimension de sacrilège, s’être attaqué au marathon, s’être attaqué aux maîtres du monde. Mais on le comprend, il y avait de l’image en direct, la police locale a organisé du grandiose : la ville entière paralysée, les réseaux sociaux mobilisés. La planète à l’écoute, live.

Nous informe-t-on ? Ou nous épate-t-on de tout ce qui peut faire spectacle ?
Les chaînes d’information en continue, et dans leur sillage l’ensemble de la presse, s’emploient à monter en épingle – battre comme œuf en neige – tout ce qui peut donner lieu à du sensationnel, toute image forte disponible, tout ce qui peut susciter l’émotion, indépendamment du poids de l’événement, de son importance réelle. Du slogan de Paris Match, il ne reste plus que « le choc des photos ». Nous sommes immergés dans un bain de sophisme, où la réalité a disparu au profit de la seule représentation.
J’attends des journalistes qu’ils m’éclairent, pas qu’ils m’éblouissent. Qu’ils m’aident à remettre, dans la marée des news, les choses en perspective, dans leur contexte, leur environnement. Qu’ils m’aident à leur donner leur juste mesure, la dimension de la substance sous l’écume de l’appréhension immédiate. A comprendre le sens.  Au lieu de quoi, ils vont à contre-sens.
Nos valeurs, celles de la gauche, ont tout à perdre de cette dérive loin de la raison.
Mesure et proportion, je propose ce slogan.

samedi 9 juin 2012

Comment un accident d'avion devient l'occasion de meubler le vide avec des généralités dénigrantes



Le journalisme à deux balles a encore frappé. Mais d’abord l’article.
A Lagos, le crash d'un Boeing ajoute au chaos ambiant
Le Monde.fr | 05.06.2012 à 15h02 • Mis à jour le 05.06.2012 à 15h02

Le chaos régnait à Lagos dimanche 3 juin au soir, après le crash d'un avion de ligne qui a heurté de plein fouet un immeuble du quartier pauvre et surpeuplé d'Iju Ishaga Agege. Aucune des 153 personnes à bord de ce Boeing de Dana Air - dont le journal Nigerian Tribune publie la liste - n'aura survécu à l'accident. A terre, d'autres victimes ont succombé au choc, à l'incendie et à la confusion qui ont suivi- les corps de quatre premières victimes ont été découverts mardi. 

Les habitants tentent d'aider les pompiers sur le site du crash, le 3 juin.
AP/Sunday Alamba 
Images et témoignages sur place laissent entrevoir une foule de milliers d'habitants qui n'a pas tardé à s'amasser autour de la scène du crash, bloquant l'accès aux équipes de secours. Des militaires ont tenté de les disperser à coup de gourdins en caoutchouc et de jets de planche. Ils ont reçu en retour des jets de pierre, tandis qu'un hélicoptère avait les plus grandes difficultés à atterrir. Seuls quelques véhicules de secours ont réussi à se frayer un chemin jusqu'au site, où gisaient au milieu des décombres en feu une aile détachée de la carlingue et un réacteur déchiqueté.
Dans ce décor encore fumant, les pillages ont immédiatement suivi l'accident, relate à l'AFP un commerçant d'Iju Ishaga, qui n'a pas attendu une seconde, quand il a pris connaissance de la nouvelle, avant de fermer son bar. Car ces scènes font partie de la norme, dans cette ville considérée comme l'une des plus dangereuses du monde, explique Maud Gauquelin, chercheuse associée à l'IFRA (Institut français de recherche en Afrique) et au Cemaf de Paris (Centre d'études des mondes africains) : "Comme dans le cas des camions citernes ou des oléoducs qui explosent fréquemment, par manque de vigilance et de maintenance, les pillages sont monnaie courante. Car le pays est très riche, mais la grande majorité de la population vit avec moins de un euro par jour."
"Quand un cadavre est sur la chaussée, on ne le ramasse pas, principalement pour ne pas être suspecté de meurtre. Le dépouiller est 'naturel', les gens ont tout simplement faim, très faim. Ils jeûnent fréquemment par manque de moyens, surtout dans ces quartiers", poursuit-elle. Ainsi se dessine, derrière ces scènes pour le moins chaotiques, le visage de la mégapole nigériane - cette ancienne colonie britannique dont l'expansion a largement débordé de la lagune qui lui donna son nom. Et qui atteint aujourd'hui entre 15 et 20 millions d'habitants (les statistiques restent impuissantes à chiffrer avec exactitude sa démographie), dans le pays lui-même le plus peuplé d'Afrique.         
UNE MÉGAPOLE EN GRAND ÉCART
Aux abords de Lagos, la capitale économique du Nigeria, le 21 avril.
REUTERS/AKINTUNDE AKINLEYE
Un habitant français du Nigeria, contacté par le Monde.fr, la décrit comme "une mégapole lagunaire, très particulière, au bâti très dense, à cheval entre le continent et diverses îles reliées entre elles par d'immenses ponts". La ville n'est pas la capitale officielle du Nigeria, mais bien "son cœur économique et industriel, et l'un des plus grands ports d'Afrique", souligne-t-il.
Elle est aussi, dit Maud Gauquelin, un "centre de télécommunications, un aéroport international, un centre financier mondial. C'est par Lagos que transite l'économie du pays, que ce soit vers les autres capitales africaines, les Etats-Unis, l'Europe ou encore la Chine." Bref, c'est un "hub". Et pourtant. Les routes y sont mal entretenues, les bouchons, endémiques, et les coupures d'électricité, très récurrentes. 
Dans Les rues de Lagos, espaces disputés/espaces partégés, l'historien Laurent Fourchard explique ainsi qu'il faut bien se garder d'esthétiser cet art consommé du chaos, qui n'est pas forcément du goût des Lagossiens eux-mêmes : sur l'économie informelle qui envahit l'espace urbain par exemple, "la presse locale n'a pas cessé de critiquer l'incapacité du gouvernement à trouver une solution durable face à la vente ambulante souvent perçue comme une 'menace', qui participe de l'insalubrité générale, qui entrave la circulation et qui représente un danger évident pour des dizaines de milliers d'enfants".
A l'image du morceau du maître de l'afrobeat nigérian Fela Kuti, , Lagos est ainsi la ville du grand écart. Une cité "en état de tension permanente", qui "continue de croître dans une violence qui n'a d'égal que son dynamisme", décrit un article du Monde diplomatique. "Vus d'avion, les gratte-ciel de la marina, sur l'île de Lagos, évoquent une sorte de Manhattan. Vus d'en bas, les abords de Broad Street ressemblent à un Bronx tropical", dépeignent les auteurs. Dans cette ville fébrile où le racket est quotidien, "la vie va, et tout le monde cohabite. Deux cent cinquante ethnies sont ici rassemblées, soit autant de langues, de coutumes, de modes de vie, de valeurs, de croyances", explique un autre article, de Jeune Afrique. Bref, "la vraie vie, c'est Lagos ou New York City, la ville-qui-ne-dort-jamais."

Angela Bolis



A lire l'article, on perçoit la personne qui s'est trouvée fort dépourvue à devoir parler d'une ville dont - cela n'a rien de coupable - elle ignorait tout, quelles idées reçues et images toutes faites exceptées, à l'occasion de l'événement dramatique du crash d'un avion sur un quartier de la ville.

Réflexe, au-delà de la dépêche AFP, relire quelques articles ou ouvrages, téléphoner à la chercheuse sur place ou presque, parole d'autorité, et aussi à un résident anonyme donc autorisé.

Je me suis trouvé occasionnellement, plusieurs fois, dans le cas de la personne interrogée, parce qu'on avait donné mon contact, à travers l'homme qui connait l'homme qui .... J’ai souvent peu reconnu l’essentiel de ce que j’ai dit, plutôt une ou deux phrases hors contexte.

Jusque là, péché véniel. Mais deux remarques.

Point, jamais, de référence à la presse locale. Pardon, un lien, pour la liste des victimes, avec le Nigerian Tribune. Il y a à Lagos d'excellents journaux, une presse abondante, qui sont en ligne. S'il s'agissait de rendre compte de l'événement, et eux l'ont fait, ils auraient pu être une source d'information. Ils auraient pu nourrir une analyse du crash - parler de la vétusté de certains avions, mais aussi de l'hypothèse loin d'être exclue d'un attentat de Boko Haram. Mais rien de tel !! Quel mépris! Faute d'informations sur le crash lui-même, que les sources téléphoniques ou d’archives étaient bien en peine de donner, l'article en vient à porter sur la ville de Lagos elle-même, en général, occasion à saisir pour faire du papier.

Et là, on abonde dans le cliché, la généralisation hâtive et le dénigrement à sensation. On choisit dans les sources ce qui sert le propos. Les pillages - en effet, dès que l'occasion se présente, un camion qui se renverse, les gens se précipitent ; à Lagos, mais ailleurs aussi en Afrique, et même il y a eu quelques émeutes à Londres, ou une histoire de billets distribués au Champ de Mars voilà quelque temps. Les badauds qui freinent les secours - idem -, la recommandation de ne pas secourir un blessé de crainte de se voir prendre à parti - hélas réflexe à avoir partout en Afrique et dans d'autres continents. Lieux communs qui traînassent sur les pays du Sud.

J'exagère? il n'y a pas dénigrement gratuit dans le seul but de sensationnel? Prenez la phrase " Dans cette ville fébrile où le racket est quotidien, la vie va...". C'est quoi ce racket? De quoi est-il question? De RIEN, pas de développement, mais cela en remet une couche, ajoute du noir au tableau.

On n'a pas peur des contradictions entre l'article et la légende d'une photo montrant "Les habitants tentent d'aider les pompiers sur le site du crash, le 3 juin". Ou du n'importe quoi : il aurait fallu deux jours pour "découvrir" les corps des "quatre premières victimes" ? On n'a pas confondu avec "identifié" ? 

Lagos est une grande ville de près de 20 millions d'habitants. Certes, il y a des misérables, des gens qui luttent pour survivre au quotidien, qui sont souvent prêts à tout pour cela, à risquer leur vie inconsidérément, allez disons un million, à l'énorme louche. Mais il en reste 19 autres, qui travaillent, qui étudient, qui produisent, qui créent, qui grandissent. Dans un immense dynamisme comme on en voit peu en Afrique. Dans un pays qui ne vit pas de l'aide internationale. Qui peut aussi dans son ébullition époustoufler d'ordre et de discipline : allez prendre un bus rouge à Oshodi, vous verrez des gens faire des queues de plus d'une centaine de mètres, attendre leur tour pour monter un par un dans le bus qui arrive. Ca m'a époustouflé. On est loin d'en être capables en France. C'était en février dernier à Lagos. Mais foin de tout cela, mieux valent les clichés et les chromos d'Epinal. Quitte à jeter l'opprobre sur toute une population.

Et pas un mot d'intérêt pour les victimes, à bord ou au sol. Du journalisme à deux balles je vous dis.

Comment

vendredi 8 avril 2011

Rendre compte d'Abidjan

La situation en Côte d’ivoire occupe beaucoup mon esprit ces jours. J’y ai des amis dont je me soucie, qui à Abidjan, qui parti au village jusqu’à l’accalmie, qui en province. Prendre de leurs nouvelles, c’est aussi un aperçu de ce qui se passe.
C’est aussi un pays que j'ai suivi depuis longtemps, où j’ai eu la chance d’aller de nombreuses fois. Du temps d’Houphouët déjà. J’ai pesté au temps de l’ivoirité. Le personnage de Gbagbo m’a intéressé, ses ressorts m'intriguent, dans une antipathie profonde.
D’où des réactions nombreuses, un peu passionnées au passage, un parti raisonnablement pris, dans les journaux, pour mettre un éclairage un peu autre que le discours ambiant. Car la façon dont il est parlé de tout cela me gène. Ca suinte le paternalisme colonial, car au fond des choses, les Africains ne seraient pas capables de faire quoi que ce soit par eux-mêmes. Ca exhale la bonne conscience humanitaire, qui ne voit que les victimes, pour laquelle tout se vaut, pas de bonne cause, tous les mêmes, on ne considère que ceux au secours desquels on se précipite. Et on voit que la seconde n'est que l'avatar du premier.
Mais finalement, derrière le cas ivoirien, mes réactions portent surtout sur le discours médiatique. La façon dont il rend compte me hérisse.
Quelques morceaux bruts de forge, à développer, penser, nuancer. Plus tard.

 
du 6 avril
Une question d'heures "pour l’armée française". Je ne comprends pas ce titre. Ni l'approche très biaisée de nos médias. Mine de rien, les forces de Ouattara l'ont emporté, seules, en prenant le contrôle de l'ensemble du pays y compris Abidjan, hormis des foyers de résistance en trois ou quatre points de la capitale. La conquête en aurait pu être longue et inutilement meurtrière. L'issue en était certaine. Licorne a détruit les canons dont Gbagbo aurait fait usage, et précipité la reddition.

Si on admet la décision des Nations Unies, Gbagbo n'est plus qu'un usurpateur depuis la proclamation des résultats du second tour, et Ouattara le président légitime, qui a dû, AVEC SUCCES, employer la force pour imposer le résultat des urnes. Rien que de très conforme à la démocratie. L'intervention française a eu un double effet. Elle a donné le coup de pouce final nécessaire pour éviter un bain de sang. Elle a donné prétexte à la reddition, dans ce théâtre d'ombres. Elle a aussi sauvé Gbagbo.
En prenant le contrôle de la situation dans le dernier carré, la France a prévenu les débordements possibles d'un assaut des Ouattaristes contre les inconditionnels de Gbagbo. Ouattara peut s'en féliciter, tant il doit savoir quel mal des dérapages pourraient lui faire. Elle a aussi sanctuarisé Gbagbo et son clan, le sauvant ainsi pour la seconde fois, après 2002. Mais tel le bout d'adhésif, il colle aux doigts, s'accroche. Allons, c'est secondaire, insignifiant! Parlez de la paix à construire

Autre réaction du 6 avril
Gbagbo veut-il prendre la posture d'Allende, et finir les armes à la main, pour une mythologie posthume ? C'est grotesque. Allende combattait un putsh militaire contre l'élu du peuple, Gbagbo défend son pouvoir personnel, alors que les urnes l'ont mis en minorité, et contre le pouvoir démocratique qu'il n'a pu manipuler. Mais quelle autre issue pour cet homme qui n'a d'autre avenir que d'être traîné devant des tribunaux pour les crimes commis en son nom, ou par son entourage, s'il ne les a instigués? Ce serait le dernier des faux-semblants, la dernière farine dont il userait, après y avoir roulé Juppé toute une nuit. Reconnaissons quand même que cette mise en scène aurait une certaine grandeur, si, dernier crime, elle ne risquait d'alourdir sérieusement l'avenir de réconciliation.
Puisse-t-il entraîner le moins possible d'autres dans sa disparition ! Mieux, puisse-t-il être empêché et pris vivant : bas le masque, qu'il réponde de ses actes, de son éternelle mauvaise foi.

Jeudi matin 7 avril
"Alors que lundi soir des bombardements de la France et de l'ONU (...) avaient fait s'écrouler l'essentiel du régime" (Nouvel Obs). « quelques heures après un assaut manqué des forces d'Alassane Ouattara » (Le Monde). Vous comptez pour rien la reconquête du pays, et de l'essentiel de la capitale? Les quelques frappes françaises vous obnubilent et vous dédaignez l'action des militaires africains.
Ils n'ont pas repris de suite le bunker de Gbagbo? Et voilà le mépris, des minables! Mais pourquoi Ouattara ferait-il mourir ses hommes pour précipiter une issue qui ne fait aucun doute? Tôt ou tard. Les médias sont pressées? Elles ont besoin de leurs journalistes sur d'autres théâtres, alors qu'on se hâte? Les médias se font des films, elles ne rendent pas compte de la réalité.
Ouattara a montré qu'il est maître du temps. Il n'a pas hésité à tenir quatre mois, mais il a pris le pays comme un fruit mur, avec un minimum de combats et de destructions.
Un siège, c'est pas photogénique. Faut de l'action, un dénouement rapide. Faut-il donc tout faire sauter, des vies avec (spectacle!), ou laisser pourrir? On fait une guerre ou on communique ?

« Si la France refuse une aide militaire à M. Ouattara, son rival peut encore se prévaloir d'un soutien : l'Angola" Ca veut dire quoi? c'est de l'information? "se prévaloir"? une belle jambe, oui!
On laisse imaginer que l'Angola pourrait intervenir, faire une intervention aéroportée, venir à la rescousse. Sans être spécialiste: il n'y a aucun réalisme là dedans. Mais la phrase est balancée, dût-elle rajouter au réel, égarer. Ou pimenter la situation. La concision de l'information devient une fin en soi.

Le 8 avril, à propos d'articles du Monde
« Le président élu a lancé, jeudi soir, un appel à la réconciliation après de multiples pressions en ce sens, notamment de la France. » Le journaliste a-t-il oublié que Ouattara avait déjà lancé le même appel, voilà une dizaine de jours au moins, pour le dernier en date ? Mais mieux vaut insinuer qu’il est aux ordres.
Tout ça parce que Ouattara n’a pas parlé assez vite ? Que la France a dit avant ? qu'il a pas été prem's … On est à Question pour un champion ? Si tu n’obéis pas au temps des médias, tu es puni.

Plus loin
« Ouattara a annoncé… Les partisans du président sortant ne l'entendent pas de cette oreille. Pour son conseiller, Toussaint Alain, qui s'exprimait depuis Paris » On met sur le même plan les deux individus pour l’objectivité de l’information ? Mais qui c’est ce Toussaint ? A-t-il seulement contact avec Gbagbo, pour s’exprimer en son nom ? Rien n’est moins sûr.
         
D’accord, le journaliste a peut-être peur de rater le nouveau De Gaulle s’exprimant depuis Londres. (rire) Mais qu’il nous donne le contexte, des clés d’explications, pour qu’on puisse mesurer la valeur de ces paroles. Sans le contexte, informer est désinformer. Et si ce n’était qu’un gars qui s’est mis à l’abri et croit devoir poursuivre les vitupérations dont les gbagboïstes nous abreuvent depuis une décennie ? N’écartons pas cette hypothèse. Proposez-nous la, monsieur le journaliste.

Encore une, toujours dans le Monde

« Alors que des interrogations demeurent sur l'ampleur du massacre de Duékoué perpétré lors de l'offensive des forces pro-Ouattara, des enquêteurs de l'ONU ont découvert plus de cent corps ». Il ne le dit pas, mais tout le monde comprend : ces nouveaux corps sont imputables aux mêmes. Mais rien n’est moins sûr. Peut-être, mais peut-être pas ! Sauf que, à ne rien préciser, on insinue, on suggère une thèse. Et ça change toute la vision des choses.
Je me souviens, moi, que vers le mois de janvier (mais qui s’intéressait encore alors à ce qui se passait en Côte d'Ivoire ? ) que l’ONUCI avait été empêchée de se rendre sur un lieu de charnier. Qu’en début de semaine, on a parlé de charniers découverts par les forces de Ouattara tandis qu'elles progressaient.
Faire son boulot de journaliste : mettre tout cela en perspective, énoncer les hypothèses, nuancer, modaliser. Ca alourdit le texte, alors on raccourcit, dût-on insinuer.
Donner une information brute ne sert à rien si on ne donne pas son sens, sans clés de compréhension. Par exemple ici, l’inanité du soutien de l’Angola à Gbagbo. Ou des paroles de ce M. Toussaint.
Ou plutôt, et plus pervers, l’information s’insère dans un réseau d’interprétations
a priori qui au final ne rend pas compte du réel. Mais cela donne une cohérence au discours, fait ronronner la vulgate convenue.
Dénoncer cette idéologie de l’information.

Et encore une réaction, toujours à chaud, à propos de la partie de l'article de Libé cité au-dessous :

J’attends d’un journaliste qu’il éclaircisse

Or ici, totale confusion. On mélange tout. On insinue. Et je ne suis même pas sûr que ce soit pour nuire de façon partisane. Ce qui aurait le mérite d'être une mauvaise excuse.
Il y a eu Douékoué, qu'il reste à éclaircir, mais où il semble établi que les forces de Ouatttara portent de lourdes responsabilités. Mais à partir de là, faut pas créer la confusion. Et préciser AU MOINS ce qui est attribuable à qui.
Par exemple, les miliciens libériens, c'est pro-Gbagbo. Les assassinats de ressortissants étrangers ouest-africains, c'est aussi les pro-Gagbo qui s'y livraient (depuis 2004 au moins), en tout cas pas les Ouattaristes. Ignorance des pigistes?
Les 100 nouveaux corps trouvés aujourd’hui, si on sait pas à qui les attribuer, faut le dire clairement, dès le début. Pas en milieu d'article, au détour d'une phrase. Surtout quand on titre en gras LES PRO-OUATTARA MONTRES DU DOIGT. Et que par ailleurs on met des guillemets aux "mercenaires libériens" dans le titre précédent.
On attend des journalistes, à ce moment là, qu'ils rappellent qu'en janvier, l'ONUSI avait été empéché par la foule pro-Gabgbo de se rendre dans un faubourg d'Abidjan où on lui avait signalé un charnier. Que les forces de Ouattara en ont signalé d'autres découverts lors de leur progression.
J'attends du journaliste qu'il m'éclaire, qu'il mette en perspective, qu'il donne des clés de compréhension.
Par exemple, je suis allé voir à MILICE sur Wikipedia, § Epuration:
"Les miliciens furent souvent les cibles privilégiées de l'Épuration spontanée ou « épuration sauvage » pratiquée par les FFI au cours des combats de la Libération et immédiatement après le départ des Allemands. De nombreux miliciens furent alors exécutés sommairement, parfois en groupes (pour prendre un cas extrême, 77 sur 97 prisonniers en une seule journée au Grand-Bornand en Haute-Savoie fin août 1944, après un jugement expéditif)."
C'est pas beau. Ca n'a jamais été beau, ce genre de choses. Peu de guerres civiles y échappent. L'Europe en a eu son lot, même assez récemment. C'est l'honneur des nouvelles autorités de l'empêcher. De Gaulle s'est grandi en s'efforçant d'y mettre fin. Que se passe-t-il vraiment en Côte d'Ivoire ? J'ai plusieurs fois appelé à Daloa, pour prendre de ses nouvelles, un ami bété. La peur, mais pas de tuerie. Idem à Bassam, où, selon mon ami, deux de ses cousins miliciens de Blé Goudé sont en ville, circulent (encore ?)librement. Et pas d'informations sur des représailles massives, organisées. Personne n'est innocent dans cette histoire. Mais faut pas jeter de l'huile sur le feu, en semant la confusion.
Et à prendre parti, ne vaudrait-il pas mieux éviter d'envenimer les choses pour la réconciliation à venir ?

L’article de référence : Libération du 8 avril

Des enquêteurs de l'ONU ont découvert plus de 100 corps ces dernières 24 heures dans l'Ouest de la Côte-d'Ivoire, a annoncé vendredi le Haut commissariat de l'ONU aux droits de l'homme, indiquant qu'il semblait s'agir de victimes de violences ethniques.
«Plus de cent corps ont été trouvés ces dernières 24 heures dans trois endroits dans l'Ouest» de la Côte-d'Ivoire, a déclaré un porte-parole du Haut commissariat, Rupert Colville, au cours d'un point de presse.
Il a en outre précisé que ces assassinats semblaient avoir eu des mobiles «ethniques».
Ce sont de «mauvaises nouvelles» pour la Côte-d'Ivoire, a-t-il estimé, tandis que les agences humanitaires de l'ONU ont demandé vendredi l'ouverture de couloirs humanitaires dans le pays pour venir en aide aux victimes qui fuient les violences.

«Mercenaires libériens»

«Il y a eu une escalade ces deux dernières semaines», a relevé M. Colville, avertissant qu'il fallait être «prudent au moment d'assigner des responsabilités».
Ces dernières 24 heures, les enquêteurs de l'ONU ont ainsi trouvé plus de 15 corps dans la ville de Duékoué, où quelque 229 corps avaient déjà été découverts précédemment.
«Certaines des victimes semblent avoir été brûlées vives et certaines personnes semblent avoir été jetées dans un puits», a déclaré M. Rupert.
Par ailleurs, les corps de quarante personnes ont été découverts à l'ouest de Duékoué, à Bloléquin, a rapporté le porte-parole, indiquant que les victimes «semblent avoir été tuées par des mercenaires libériens».
En outre, les enquêteurs ont trouvé plus de soixante corps à Guiglo, selon M. Rupert, précisant que certaines des victimes n'étaient pas des Ivoiriens, mais des ressortissants d'autres pays d'Afrique de l'Ouest.

Les pro-Ouattara pointés du doigt

Les combattants se réclamant d'Alassane Ouattara ont été accusés de crimes et de massacres de grande ampleur au cours de leur rapide progression à partir du nord du pays, selon diverses agences humanitaires.
Face à l'escalade des violences, «le Programme alimentaire mondial et d'autres agences lançons un appel à l'ouverture de corridors humanitaires en Côte-d'Ivoire», explique le PAM dans une note aux médias.