Affichage des articles dont le libellé est corruption. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est corruption. Afficher tous les articles

mardi 18 octobre 2022

Elections présidentielles 2022 au Kenya

 LE DESSOUS DES CARTES

En août dernier, le Kenya s’est donné un nouveau président, à l’issue d’un scrutin au score très serré (50,49% contre 48,45%, soit environ 230 000 voix d’écart sur 14,3 millions de votants), et ce sans violence aucune[1] contrairement à ce qu’on pouvait redouter, au souvenir de 2007[2] – il est vrai qu’il aurait pu en être tout autrement, le résultat eût-il été inverse.

Toutes les apparences d’un beau succès de la démocratie.

Raila ODINGA 

Les deux principaux protagonistes sont loin d’être des perdreaux de l’année.

 

   L’un, Raila ODINGA, est l’héritier de la dynastie qui règne sur l’ouest du pays depuis l’indépendance, son père ayant déjà joué avec Jomo Kenyatta, le père de la nation, le rôle de l’éternel opposant, qu’il continue donc avec brio, puisque c’est là sa quatrième défaite au moins à une élection présidentielle. 

Samuel RUTO


L’autre, Samuel RUTO (j’aurais dû dire Dr. RUTO, puisque sur Twitter il fait suivre son nom de PhD.) a été pendant les 10 dernières années le Vice-Président du sortant, Uhuru KENYATTA, qui ne pouvait se représenter. A noter que les deux concurrents, et le sortant avec, ont été les principaux protagonistes et meneurs des affrontements sanglants de 2008.

Des élections pacifiques, donc, au résultat très serré (moins de 2,14% d’écart), qui n’a fait l’objet de pratiquement aucune contestation. On serait donc dans un contexte politique apaisé, mature, avec une continuité du pouvoir, le second personnage de l’Etat succédant au premier qui quitte ses fonctions dans la sérénité. Idyllique. Mais il n’en est rien.

En effet, depuis plusieurs années, quasi depuis le début de leur second mandat, le torchon brûlait entre le Vice-Président et Uhuru Kenyatta, l’autre héritier de la dynastie leader des Kikuyus depuis l’Indépendance. Au point que, et cela en a surpris plus d’un, le Président Kenyatta en est venu à soutenir la candidature de Raila ODINGA, l’adversaire politique de toujours, contre celle de RUTO, et à faire campagne contre lui. L’alliance des dynastiques contre le nouveau venu aux dents longues, des vieux dinosaures contre une nouvelle génération, comme on voudra.

Ce renversement d’alliance aura-t-il permis de rompre le caractère ethnique très marqué jusque là du jeu politique kényan, d’accéder à un niveau de maturité où ce sont d’autres enjeux (choix de société, stratégies économiques, débats d’idées, ….) qui détermineraient le vote, plus que l’appartenance ethnique ? L’étroitesse du résultat pourrait en être un signe. Mais il faut aller voir le détail des suffrages.

Dans une note de blog intitulée « Démocratie en Afrique : faut-il vraiment élire les présidents ? »[3], datant de 2010, je m’étais interrogé sur la véritable nature des élections présidentielles sur le Continent, et dans une autre, « Démocratie en Afrique et égalité » [4], j’avais écrit, en 2017 :

“ Quand tel président est élu avec une majorité « normale » (entre 50 et 65%, pour simplifier), il faut regarder de plus près.  Très souvent, en fait, cette moyenne dissimule des scores de 85 à 90% dans certaines régions pour l’élu, et les mêmes dans d’autres pour le battu, faisant de l’élection davantage un recensement qu’un débat entre projets de société. Se sont exprimées les allégeances.”

Ces dernières élections au Kenya ont-elles démenti cette analyse ? Les Kenyans seraient-ils sortis du vote communautaire ? Il faut y regarder de près, en observant les résultats par Comté.


Les fiefs

Sans surprise, les deux candidats[5] font le plein dans leurs bastions, les zones dont ils sont originaires et où ils ont bâti leur puissance politique.

ODINGA cartonne dans le sud-ouest, dans les parages du Lac Victoria, auprès des populations essentiellement Luo et Luhya de l’ancienne province du Nyanza : 98% à Siaya et Homa bay, 97% à Kisumu, plus de 80% à Busia et Migori. D’anciennes alliances, liées à l’opposition à une hégémonie Kikuyu, lui permettent dans d’autres zones de trouver une majorité, plus modérée – à l’exception du pays Kamba Machakos, Makueni, avec 74 et 79% respectivement.

RUTO pour sa part fait le plein dans la Rift Valley, auprès de populations diverses réunies sous le vocable (et de plus en plus l’identité) Kalenjin. Ainsi dans Elgeyo-Marakwet où il mobilise 97% des suffrages, mais aussi Kericho et Bomet (95%), Nandi (91%), A noter que le nord de la Rift Valley est beaucoup plus tiède à l’égard de RUTO : 51 et 55 % pour Marsabit et Isiolo, et c’est même ODINGA qui sort confortablement majoritaire chez les Turkana et les Samburu (67 et 60%).. Il faut certes, comme en certains autres comtés, tenir compte des composantes politiques locales. Mais on peut remarquer que les places fortes de RUTO, qui ne sont pas faiblement peuplées, recouvrent les espaces où d’une part s‘est développée, sous le règne de Daniel arap Moi – qui en était aussi originaire – une agriculture moderne et dynamique (élevage, maïs, blé, légumes, fruits, fleurs que l’on trouve sur les marchés européens) qui a profondément transformé le pays, et d’où, d’autre part, les émeutiers armés protestant contre les résultats des élections, en 2008, ont violemment chassé, au prétexte qu’ils occupaient leurs terres ancestrales, les fermiers kikuyu que Jomo KENYATTA (le père) y avait installés. Un épisode auquel, de notoriété publique, RUTO n’est pas étranger, même si la CPI n’a pas retenu de charges contre lui.

On remarquera aussi, que, dans l’un et l’autre cas, les populations de ces fiefs ont voté en masse. Alors que la moyenne nationale de la participation s’est établie à 64,77%, on atteint plus de 70% en pays ODINGA[6], et au-delà de 75% en pays RUTO[7]. On vote en masse quand on tient un champion.

Des résultats plus balancés

Dans nombre de comtés, les résultats sont moins déséquilibrés, davantage partagés. Dans 15 cas, le vainqueur se situe entre 50 et 65% (10 en faveur d’ODINGA, 5 en faveur de RUTO). Cela constitue à peine 1/3 des comtés, mais c’est déjà significatif.

Serait-ce le signe de l’émergence d’un vote politique, fondé sur d’autres critères que le communautarisme et l’obéissance aux instructions des leaders de la communauté ?

C’est peut-être le cas, au moins lorsque les enjeux sont moins cruciaux, quand les allégeances sont moins fortes,.relevant d’alliances plus conjoncturelles et moins solides. Ainsi des grandes villes, où les populations sont mêlées, les classes moyennes éduquées plus nombreuses (Nairobi et Mombasa 57 et 58% pour ODINGA, Nakuru 66% pour RUTO, mais pas Kisumu).

Dans certains milieux, même modestes, d’après les témoignages que j’en ai reçu, on s’est ainsi interrogé : la volonté de renouvellement de génération, le rejet des sempiternelles dynasties, l’attrait d’un discours populiste, la crainte de l’inconnu, la fidélité à un courant, … mais bien rarement des questions de démocratie, et jamais l’honnêteté du candidat, ou son passé de violence. Parfois même, au sein de couples, les choix ont divergé.

Mais il faudrait pouvoir analyser dans le détail, avec une connaissance précise des particularités locales[8]. Ce que les acteurs politiques locaux ne doivent pas manquer de faire. Pour prendre un exemple que je connais un peu, le comté de Lamu a voté à 52% en faveur d’ODINGA, et donc à 46% pour RUTO, il faudrait examiner les résultats par bureau de vote pour établir s’il y a une grande différence entre les populations Swahili de l’archipel et les ruraux du continent, en grande partie des Kikuyus établis là par Kenyatta (le père) vers 1970 et qui ont prospéré depuis,

Le vote Kikuyu

Reste à examiner ce qui est un phénomène majeur, et à mon sens éclairant, en ce sens qu’il a déterminé le résultat du vote..

On l’a vu, le Président sortant, Uhuru KENYATTA, le fils du Père de la Nation, Jomo KENYATTA, l’héritier de la dynastie et du leadership sur le peuple kikuyu, avait décidé de soutenir la candidature  de Raila ODINGA, le leader des Luo et Luhya, les adversaires voire ennemis de toujours, en tout cas depuis qu’ils ont à faire ensemble dans la même entité politique. Ce renversement d’alliance, sinon surprenant, au moins spectaculaire, est le résultat d’un long processus visant, de la part de KENYATTA, à se débarrasser de RUTO, le partenaire encombrant du pacte passé entre les alliés – les complices ? – fortement impliqués dans les violences post-électorales de 2008. Tous deux ont été inculpés par le TPI et se sont fait élire ensemble en 2013 au sommet de l’Etat. D’évidence, le pacte prévoyait que le jeune Vice-Président – une génération les sépare - succèderait au Président, mais les stratégies ont divergé[9].

Pendant plusieurs mois avant les élections, KENYATTA a donc mené très activement campagne contre RUTO au moins autant que pour ODINGA, avec meetings et chausses-trappes en tout genre appelant les Kényans, et en particulier les Kikuyus, à voter pour le Luo ODINGA.

Qu’en a-t-il été ?

Les résultats, pour le coup, sont très surprenants. Dans les comtés kikuyu, c’est RUTO qui est arrivé en tête, et pas qu’un peu : Kiambu (73%), Meru (79%), Muranga (81%), Nyeri (83%), Kirinyaga et Embu (85%), Tharaka-Nithi (90%) ! C’est peu dire que les instructions d’Uhuru KENYATTA n’ont pas été suivies, il a nettement été désavoué par son peuple. Et il ne s’agit pas d’une adhésion par défaut, une masse d’électeurs ayant préféré se réfugier dans l’abstention plutôt que voter ODINGA, faisant ainsi gonfler le score de RUTO. Non, dans ces comtés, la participation a été au moins aussi forte que dans le reste du pays (Kyambu 65,2%, Meru 66%, Embu 66,6%, Muranga 68,1%).

Bien entendu, RUTO a eu l’habileté de choisir pour co-listier Geoffrey Rigati GACHAGUA. Un Kikuyu de la région du Mont Kenya, qui jusqu’ici a donné 3 de ses 4 présidents au Kenya, un enfant du comté de Nyeri. Un capitaine d’industrie comme lui, qui a bâti sa fortune tout seul, en parallèle de sa carrière politique. Un homme peu connu sur la scène nationale (le choix de RUTO avait surpris) mais de grande influence localement, dans une région qui est le plus grand réservoir de votes du pays.

Mais cela n’aurait pas suffi. Il faut voir là surtout que la voix du leader – surtout vieilli – ne suffit plus. Uhuru KENYATTA n’a pas réussi à entraîner son peuple contre ses habitudes, contre ses hostilités tenaces, contre les fondamentaux politiques qui l’ont structuré depuis l’Indépendance et même avant. Il a été perçu comme un traître à son peuple.Les Kikuyu l’ont rejeté, ils n’ont pas voté ODINGA, il ont, cette fois encore, voté CONTRE Odinga.

Cela devient une évidence : c’est le vote massif Kikuyu qui a fait pencher la balance, si faiblement que ce soit, en faveur de RUTO.

En conclusions

Le déroulement des élections au Kenya, et l’alternance (de fait) qui a marqué son résultat, s’est faite sereinement, malgré un résultat extrêmement serré, et c’est très heureux. Mais on ne peut s’empêcher d’imaginer ce qui se serait passé s’il en avait été autrement, à la lumière du passé des protagonistes.

Même si quelques signes d’une évolution sont perceptibles, les élections (en tout cas les présidentielles) restent très largement marquées par des allégeances communautaires, les votes déterminés par des appartenances au groupe ethnique.

Mais la leçon principale reste que le leader n’est rien s’il ne porte la vision, les représentations des siens, qu’il ne peut prendre à contre-pied.

Et donc qu’il y a encore du chemin à faire dans la recherche de l’unité nationale. RUTO permettra-t-il d’avancer dans ce sens ?



Source du fond de carte et données, avant traitement: Independent Electoral and Boundaries Commission,
via
 : https://www.bbc.com/news/world-africa-62444316 pour le fond de carte. 

Notes:

[1] Le vaincu a certes protesté, introduit des recours, mais tout est resté juridiquement correct, et l’arrêt de la Cour Suprême a été respecté.

[2]  Bilan des violences après  les élections de décembre 2007 :  1500 morts et environ 300 000 déplacés.

[5]  Pour être exact, deux autres candidats étaient en lice, David Mwaure WATHIGA et George Luchiri WAJACKOYAN. Ils ont recueilli respectivement 0,23 et 0,44% des voix.  …

[6] Par exemple, 66,8% à Busia, 70,8% à Siaya, 73,8% à Homa Bay, pour ne citer que ces comtés.

[7] Par exemple, 77,4% à Baringo, 77,9% à Elgeyo-Marakwet, 78,5% à Kericho, pour ne citer que ces comtés.

[8]  En même temps que leur Président, les Kényans ont élu, dans chaque comté, leurs gouverneurs, leurs assemblées locales, et autres, sans oublier les membres de l’assemblée nationale et du Sénat.  Il est fort probable que les types d’élection influent l’une sur l’autre, et il faudrait vérifier dans chaque comté  s’il y a des discordances entre les niveaux locaux et nationaux, entre le vote pour le Président et pour le député.

[9]  L’analyse des raisons de cette rupture reste à faire, au moins à ma connaissance  - je suis loin d’avoir lu toute la littérature produite à ce sujet. Mais à mes yeux, au-delà de la différence de génération, de la différence de culture et d’éducation, de respectabilité entre l’« aristocratie » locale et le jeune loup venu d’en bas,  il faut aller chercher du côté de la contradiction entre élite d’affaires bien établie et capitaines d’industrie aux dents longues, qui veulent combler leur retard.



jeudi 5 novembre 2020

Sur quelques mots de Vaclav Havel

 En juillet 1989, donc quelques mois avant la chute du mur de Berlin, Vaclav Havel, dans une interview donnée au Nouvel Observateur, affirmait :

« Les agitations, les grèves, les révoltes des années 1980 n’ont pu déboucher sur une action méthodique, efficace, qu’à partir du moment où les intellectuels ont apporté une conception globale au mouvement, mis sur pied une stratégie d’ensemble. »

Il est très tendance, aujourd’hui, dans les médias et dans l’air du temps, de valoriser les mouvements spontanés qui se forment autour d’une grande idée, ou d’une indignation, sans organisation, sans doctrine ni stratégie, sans leader, au point même de se méfier de toute tête qui émerge (même si, il ne faut pas être naïf, des organisations peuvent tenter au moins de les manipuler en sous-main et d’en prendre le leadership). On peut constater, avec Havel, que ces mouvements peuvent mobiliser largement, devenir très puissants, avoir un pouvoir de nuisance considérable, mais ne débouchent sur rien ou pas grand-chose – sinon, dans le pire des cas, sur l’inverse de ce qui est recherché. C’est le cas en France récemment des Gilets Jaunes, auparavant de Nuit Debout. On pourrait citer aussi Mobilise Wall Street, une certaine mobilisation pour sauver la planète, ou malheureusement les Printemps arabes ; plus loin dans le temps les jacqueries d’Ancien régime.

A l’inverse, les grands changements historiques s’articulent sur une « conception globale » et sur une « stratégie d’ensemble », qui peuvent prendre diverses formes, y compris celle du guide charismatique. La Révolution Française sur le corpus des Lumières, l’indépendance indienne sur la non-violence et la direction de Gandhi, la révolution iranienne sur la foi chiite et le leadership de Khomeiny, la révolution d’Octobre sur la doctrine marxiste et la conception léniniste du parti d’avant-garde.

Les exemples abondent. Il faut « conception globale » et « stratégie d’ensemble » pour que sur le terrain, qu’ont pu retourner, labourer, préparer les mouvements spontanés de masse, germent les graines et s’épanouissent les fleurs de la saison nouvelle.

Qu’en est-il en Afrique ? Plusieurs pays sont parcourus de ces mouvements populaires, de mobilisations aussi massives que largement informelles, à partir d’un sujet catalyseur, déclencheur, qui tend à s’élargir en demande de changement plus vaste et profond. Cela a été la dénonciation de corrompus au Mali. Au Nigeria, ce sont les exactions d’un corps de police qui ont jeté des milliers de personnes, surtout des jeunes, dans la rue. Un peu partout, la pression monte, le feu couve, l’exaspération devant une situation figée et désespérante : le blocage de la société et des institutions, l’absence de renouvellement du personnel politique et de passage de relai à une nouvelle génération. La jeunesse en particulier se voit un horizon bouché et veut du changement, veut se raccrocher à un espoir.

Or on cherche en vain un récit mobilisateur capable de rassembler de larges couches de la population, les plus actives, les plus novatrices, les forces vives, jeunes, innovantes, sur une vision cohérente et des objectifs clairs. Des valeurs fortes cristallisées en une vision d’avenir, avec la démarche pour la faire advenir.

Malgré des tentatives pour sortir du ressassement de représentations usées, les intellectuels restent en général englués dans les vieilles ornières de la dénonciation extérieure, des maux venus d’ailleurs (la France, l’Occident, le capitalisme coupables de tout), qui débouche sur l’impuissance ; ou (et) dans la posture moralisatrice qui condamne les forfaitures (la corruption, en soi, dans l’absolu, comme délit ou péché) et espère l’avènement de la vertu, autre impuissance. Où est l’analyse des dynamiques internes du système que l’on dénonce, qui nomme clairement l’adversaire et identifie les alliances possibles ? Où est le discours dont dériveraient des objectifs politiques et la voie pour y parvenir ?

Faute de l’élaborer, les forces qui aspirent à un changement pourraient ne pas réussir à répondre aux attentes de populations désespérées, exaspérées, impatientes et en ébullition, prêtes à suivre d’autres voix qui leur fourniraient « conception globale » et « stratégie d’ensemble ». Ces voix existent, elles sont à l’œuvre. Le dogmatisme religieux, l’identité exclusive et haineuse, nationaliste ou tribale, les fanatismes, tout cela gagne du terrain et des forces qui savent les manipuler pourraient rafler la mise.

L’urgence est là, l’époque est périlleuse.

vendredi 15 mai 2020

Les ailes de la santé

UNE ANECDOTE

Le CHEAM (Centre des Hautes Etudes sur l’Afrique et l’Asie Modernes) proposait des sessions annuelles de perfectionnement à des fonctionnaires de toutes les administrations appelés à travailler notamment avec l’Afrique. Dont une bonne proportion de militaires et de gens des services. J’ai eu le privilège d’être choisi pour y participer, en 1993 si je me souviens bien. Chaque semaine, le groupe se réunissait pour écouter un conférencier de haut niveau, sur un thème particulier. Il s’agissait cette fois-là de santé et développement.


Après la docte et passionnante intervention d’un spécialiste, pendant la discussion, un des collègues, un gradé souvent facétieux, se lève : « Mais ne croyez-vous pas que le principal problème pour la santé, en Afrique, c’est l’aviation ? »

Stupeur dans l’assistance. Qu’est-ce qu’il nous sort encore ? Et lui de poursuivre, en substance :

« Ben oui, pendant très longtemps, le système de santé a été très solide, bien financé, le personnel bien payé. A partir du moment où on a pu prendre l’avion en cas d’urgence pour aller se faire soigner ailleurs, les élites n’ont plus eu besoin de dépenser des ressources importantes [je parlerais d’une partie de la rente] dans ce domaine. »

En ces temps de pandémie qui va toucher à plein le Continent, alors que nous au Nord peinons à redécouvrir la dimension tragique de l’existence, avec laquelle les Africains n’ont jamais cessé de vivre, il pourra être intéressant à temps perdu d’observer la circulation aérienne.

[Ceci a été écrit au début de la pandémie, quand on pouvait encore, sans en aucune façon lui faire offense, craindre pour le continent un pire qui par bonheur jusqu’ici ne s’est pas concrétisé  –  pour des raisons qu’il sera instructif plus tard d’analyser. Avant, aussi, la venue pour soins du Premier Ministre de Côte d’Ivoire en France aux frontières bouclées.]

mercredi 19 février 2020

SUITE de « La guerre au Sahel ne peut être gagnée par une force occidentale »

Serge Michailof* m'a fait l'amitié et l'honneur de cette réponse à mon article précédent :

Cher Joël
Chers collègues et amis
Cher Joël ton mel et surtout l'article de ton blog mettent le doigt sur plusieurs faiblesses de notre papier du Monde (« La guerre au Sahel ne peut être gagnée par une force occidentale ») que je reconnais bien volontiers et dont nous étions conscients. Le problème est toujours que les contraintes d'un tel papier qui doit tenir en 6500 signes permettent rarement d'aller au fond des choses ce qui est évidemment regrettable.
En gros tu nous fait part de deux principales critiques:
1) Nos propositions n'ont aucune accroche politique et restent donc incantatoires. Elles ne précisent aucunement le type d'alliance politique qui permettrait au Sahel leur mise en œuvre concrète. Sur ce plan tu as parfaitement raison et à la réflexion nous aurions dû couper un peu notre papier pour à la fois respecter la contrainte des 6500 signes et pouvoir développer en quelques lignes l'argumentation que tu explicite dans ton blog et qui peut se résumer en une réponse à la question:  quelles forces politiques et quel type d'alliance pour mettre en œuvre la politique que nous suggérons ? Sur ce plan je trouve que les paragraphes que tu développes dans ton blog sont excellents et résument bien ce que nous aurions dû ajouter à notre papier pour "l'accrocher" à une réalité politique concrète.
2) Notre phrase sur la possibilité technique de nettoyer les écuries d'Augias et de construire ou reconstruire en quelques années le cœur régalien d'un appareil d’État fonctionnel te semblent également incantatoires. Là je voudrais te dire que je ne partage pas ton scepticisme et que je m'appuie pour cela sur mon expérience de 12 ans de consultation sur ces questions dans les géographies les plus difficiles et auprès des pays les plus déstructurés de la planète. Je ne dis pas que c'est facile. Je dis simplement que c'est possible. Deux anciens Premier ministres avec lesquels j'ai longuement travaillé sur cette question pourront d'ailleurs en attester : Tertius Zongo  du Burkina et Matata Mapon de RDC que je me permets de mettre en copie.
Au plan technique je voudrais ici te renvoyer à une note que j'avais rédigée sur cette question et qui a été publiée par la fondation FERDI sous le titre "Le défi du renforcement des institutions publiques sahéliennes"qui explique comment il est techniquement possible dans des délais raisonnables de transformer des institutions gangrénées par le népotisme et la corruption en institutions relativement efficaces, ceci bien sur pour peu que les conditions politiques le permettent.
Je mets cette note en pièce jointe.
Je reste à ta disposition pour échanger sur ces questions qui me semblent aujourd'hui très importantes si l'on veut éviter une poursuite de la dérive actuelle au Sahel.
Bien amicalement
Serge

Et pour poursuivre l'échange : 


Bien cher Serge
Je te remercie infiniment des remarques et commentaires que tu as faits sur ma réaction à votre article paru dans Le Monde intitulé « La guerre au Sahel ne peut être gagnée par une force occidentale ». Je me réjouis très fort de voir à quel point nos réflexions convergent, et voudrais simplement ici, comme tu m’y invites, ainsi que tous nos collègues, poursuivre l’échange.

L’enjeu politique

Nous sommes d’accord, je crois : l’enjeu, dans la situation actuelle – et depuis fort longtemps, même si on l’a trop oublié, négligé ou occulté – est éminemment politique, au sens le plus profond, à savoir celui d’un changement de système, de paradigme, de mode de fonctionnement – et accessoirement de personnel. Basculement de la rente prédatrice à l’initiative privée. Changement de locomotive, de type de moteur, de carburant, voire de pilote ou au moins de mode de conduite. Peu importe le vocabulaire, je pense qu’on se rejoint. Ainsi que sur l’idée – que vous énonciez pour l’aspect sécuritaire, mais qui vaut tout autant ici – que cette mutation, seuls les Africains peuvent (doivent ?) la faire, à la façon qu’ils auront trouvée, certainement de façon différenciée selon les contextes et l’histoire de chacun.
J’aurais simplement une minime réserve quand tu parles des « types d’alliance politiques … pour mettre en œuvre la politique que nous suggérons ». Je ne te fais aucun procès d’intention, bien évidemment, mais le passé est si lourd qu’il convient de clarifier. Nous sommes ici, les uns et les autres, dans des positionnements différents : nos collègues et ami(e)s Africain(e)s qui sont les acteurs de ces bouleversements, qui sont parties prenantes, qui pour le coup entrent en alliances, définissent des stratégies, interviennent ou pas, selon ; et nous, extérieurs à ces sociétés mais pas indifférents loin de là, citoyens de pays, de puissances qui à maints titres peuvent peser sur les situations africaines. Pas acteurs directs, donc pas amenés à nous impliquer dans des « alliances politiques » (au sens d’intervenir, de s’ingérer, comme cela a pu se faire) pour les raisons que l’on a dites, nous pouvons d’une part énoncer nos réflexions, partager analyses, préoccupations, suggestions avec nos amis africains qui en feront ce qu’ils voudront, et d’autre part, citoyens, éclairer nos gouvernements et nos opinions publiques pour orienter leurs modes d’intervention, réviser leurs stratégies, agir avec ce qui nous paraît être discernement et efficacité, déterminer à qui apporter aide et donner des moyens d’action (une autre façon d’entendre « alliance »). J’y reviendrai.

« Nettoyer les écuries d’Augias » est-il possible ?

Je dois m’être fait mal comprendre si tu m’as trouvé négatif sur la possibilité « de construire ou reconstruire en quelques années le cœur régalien d'un appareil d’État fonctionnel ». Je le crois possible, je le souhaite de tout cœur, et existent, comme tu le dis, des forces susceptibles de le faire. La question, on vient de le souligner, est bien moins technique que politique. Et il ne faut pas, sauf à faire du « wishful thinking », se cacher les difficultés et obstacles. Les principaux que je vois :
1. Pour le moment, les dynamiques nouvelles s’expriment dans le champ économique, avec les efforts des petits entrepreneurs qui tentent d’émerger malgré les obstacles, développant des stratégies de ruse et d’évitement. C’est parcellaire et peu cohérent. On voit peu de convergences, de structuration autour de revendications ou d’apparition de mouvements. Pas de traduction, apparemment, en termes politiques de ces dynamiques. Ou alors éclatées, dispersées. Isolées.
L’exemple le plus en pointe que je connaisse est au Mali, est au Mali, avec le mouvement qui mobilise les jeunes contre la corruption, l’action du patronat pour susciter des réformes économiques favorables à l’entreprise, la dénonciation de la prédation comme antagoniste de la création d’emploi et d’avenir des jeunes. Et pas seulement comme dénonciation morale. Cependant,  Coulou l’a dit lui-même - et cela a été relayé dans la presse – si le PR et le PM veulent agir dans ce sens, ils sont isolés, n’ont pas vraiment d’équipes derrière eux pour mener pleinement le changement.
Donc le nécessaire investissement du champ politique par les forces du changement est loin d’être abouti. Il y faut certainement le temps. Peut-être les voies de cristallisation des dynamiques nous échappent-elles. Peut-être les Africains trouveront-ils d’autres voies que nos schémas classiques. A eux de jouer.
2. Dans un article de 1988, récemment ressorti, Vaclav Havel soulignait que « Les agitations, les grèves, les révoltes des années 80 n'ont pu déboucher sur une action méthodique, efficace, qu'à partir du moment où les intellectuels ont apporté une conception globale au mouvement, mis sur pied une stratégie d'ensemble. » Cela, à mon sens, fait cruellement défaut. Et risque d’être durable.
L’intelligentsia africaine est encore largement engluée dans l’anti-impérialisme et le néo-colonialisme, biberonnée aux théories de Samir Amin et autres, pensant l’antagonisme essentiellement Nord-Sud sans s’intéresser aux contradictions internes des sociétés sinon sous le prisme des « valets des Blancs ». Même les études, de plus en plus nombreuses et pertinentes, sur la corruption dépassent peu son approche abstraite et sa dénonciation morale pour s’intéresser à son aspect systémique, sa caractéristique propre intrinsèquement liée à un mode spécifique d’organisation sociale, antagonique du développement économique local et de la transformation endogène.
Personne pour théoriser la nécessaire libération de l’initiative privée et sa prise des commandes de la société. Même le débat sur le CFA et son remplacement par l’ECO l’a montré, qui a mis l’accent plus sur la dénonciation post-coloniale que sur la promotion d’un nouvel ordre économique, avec une monnaie non plus au service des rentiers mais des entrepreneurs. Mais peut-être verra-t-on à Lomé des avancées en ce sens.
Alors qui pour forger cette « stratégie d’ensemble », cette « conception globale » capable d’ouvrir des perspectives, de mobiliser, d’entraîner le changement ? Qui pour élaborer une vision d’avenir nouvelle et exaltante ? D’autant que – et c’est pour moi une immense tristesse – les mots de démocratie, de liberté ont été tellement galvaudés par des mascarades que nous avons soutenues que les valeurs qu’ils représentent en sont largement dévalués. Aux Africains d’inventer leur discours, d’imaginer le « software » de ce changement en cours, de proposer un modèle libre et démocratique qui leur aille. Mais il faut faire vite.
Car, et c’est selon moi le grand danger, une telle  « stratégie d’ensemble », appuyée sur une « conception globale » existent déjà, du côté de l’extrémisme religieux – et pas seulement islamiste. Une idéologie largement diffusée, qui se nourrit du pourrissement du système rentier et de l’absence d’alternative crédible et de perspectives claires. Qui pourrait très bien s’emparer de la thématique de l’initiative privée locale et rallier les entrepreneurs. N’oublions pas que la révolution khomeiniste s’est faite sur l’alliance du fondamentalisme des mollahs avec le Bazar.
3. Enfin, il y a le poids de la « communauté internationale », plus particulièrement des pays du Nord et des institutions internationales, des bailleurs, etc.
Faute d’avoir produit l’analyse de la situation, des dynamiques et des forces en présence – à nous peut-être d’argumenter et de promouvoir la nôtre – tous ces acteurs agissent sans cohérence et assez désemparés. Les financements continuent à alimenter la rente et se perdent dans les méandres de l’inefficacité. Les mesures pour y pallier aboutissent à faire d’une demande de projet une usine à gaz qui récompense la forme au détriment du fond, et de fait verrouille l’innovant. Les réglementations générales imposées ne tiennent aucun compte des contextes spécifiques. Les concurrences entre puissances ouvrent la voie à des accords qui hypothèquent l’avenir avec des dirigeants sensibles à l’intérêt pas toujours général.
Autant de facteurs qui, de fait et sans forcément visée particulière, freinent les dynamiques d’émergence et d’affirmation des forces nouvelles.

Alors « Que faire ? » (Lénine)

Avant tout, et il faut le répéter, ce seront les Africains qui FERONT. A leur façon, comme ils voudront. Pour autant, les amis extérieurs – et quand même parties prenantes  - peuvent aider au changement et donner les moyens pour contribuer à le faire advenir. De plusieurs façons.
1. D’abord, et un groupe comme le GIAf peut y contribuer largement, sur le plan des idées et de l’information. Faire avancer la réflexion, enrichir le débat, diffuser des analyses. Faire connaître les bonnes pratiques – et les mauvaises -, les initiatives, les progrès enregistrés ici ou là. Faire évoluer les représentations, gagner la bataille des idées. Pour l’instant, les dynamiques à l’œuvre n’ont pas de façon perceptible investi ce champ, pourtant essentiel – si on veut être gramscien – dans un changement social d’envergue. Cela vaut pour diffuser l’information, sensibiliser, susciter réactions et engagements en Afrique. Cela vaut pour convaincre responsables gouvernementaux et des organismes internationaux, responsables économiques et financiers qu’il est temps de réviser leur approche et stratégies.
2. Sans s’ingérer politiquement, tous ces acteurs extérieurs peuvent trouver des moyens d’orienter, de presser, pour que soient levés des obstacles à l’initiative économique privée locale, pour que le développement de celle-ci soit facilité, etc. Cela auprès des gouvernements africains (amélioration des législations, encouragement de la transparence et de la lutte contre la corruption prédatrice, entraves aux flux de capitaux « mal acquis », etc.), ou auprès des instances internationales (adaptation des règles de libre-échange, révisions des accords internationaux, protection des industries naissantes, etc.).
3. Un autre levier très important concerne l’Aide Publique au Développement, tant bi- que multilatérale. J’ai naguère, dans un papier intitulé « L’APD dans l’impasse », suggéré la révision de celle-ci et sa réorientation dans le sens d’un appui délibéré, sinon exclusif, aux nouvelles dynamiques. Cesser de faire de l’APD la perfusion de la rente à l’agonie, en faire un outil puissant de développement de l’initiative privée. A titre d’illustration, je reprends les quelques voies suggérées :
·                     Encourager toutes les réformes de structure susceptibles de faciliter la transformation locale et les échanges régionaux (régulation du commerce international, politique monétaire, législations intérieures, réglementations régionales, sanction des prédations).
·                     Financer des investissements orientés vers le développement des économies locales : voies de communication entre lieux de production et de transformation, et non plus à l’export, accès aux nouvelles technologies, à l’énergie, outre l’éducation et la santé.
·                     Aider en finançant non plus (seulement) les Etats et les institutions, mais les entreprises : prêts, participation au capital, pépinières d’entreprises, etc. 
·                     De l’assistance technique, oui, mais pas dans les administrations pour définir des politiques publiques : dans les entreprises privées, en personnels d’encadrement et en conseil, ou en finançant des consultants et de l’expertise, en réponse aux besoins des entrepreneurs. 
Ces suggestions (les spécialistes en jugeront et auront de meilleures idées) pour indiquer ce qui pourrait ainsi donner une forte impulsion au changement en cours, montrer le pari d’une nouvelle voie.
Mais il faut faire vite, et frapper fort. Pour convaincre les populations qu’une voie nouvelle s’ouvre, il ne faut pas jouer petit braquet.
C’était le sens, par exemple, d’un projet malheureusement non abouti auquel j’ai réfléchi avec le CNPM, visant à créer des emplois pour la jeunesse, tout en suscitant modernisation et dynamisation des acteurs économiques. L’entrée n’en était pas la formation de jeunes (une institution sclérosée en prend quelques dizaines, pendant quelques mois, et les lâche dans la nature avec un pécule), mais via un détour par l’appui aux maîtres-formateurs, par la dynamisation du secteur dit informel (ou de sa partie en appétence de changement), qui constitue jusqu’à 80% des emplois. Sa modernisation, son adaptation aux réalités du jour, son intégration dans une économie locale globalisée (les entreprises émergentes ont besoin d’un environnement  de productions et de services pour se développer), s’accompagneront d’un développement de l’apprentissage, lui-même rénové.
Ca ressemble à des emplois aidés ? Il y a de la déperdition possible ? Certes. Mais si les mêmes sommes partent dans la population, donnent du pouvoir d’achat en même temps que s’accroît la qualification, si la jeunesse y trouve des perspectives, est-ce plus un drame que si ces sommes sont détournées en haut lieu ?
Enfin, et pour en revenir à la sécurité, qui est à l’origine de notre échange, et en se référant cette fois à Mao, le jour où les populations accorderont leur confiance à une autorité porteuse de ces dynamiques, auront un espoir en des perspectives d’avenir, les djihadistes  seront comme des poissons hors de l’eau. Mais dans le cas contraire …

*Serge Michailof : Consultant, ancien professeur à Sciences Po, chercheur à l'IRIS, ancien directeur de la Banque mondiale et ancien directeur des opération de l'AFD, il a publié récemment "Africanistan". Je l'ai connu aussi lorsqu'il était rue Monsieur, au Cabinet de la Ministre de la Coopération.

mercredi 29 janvier 2020

« La guerre au Sahel ne peut être gagnée par une force occidentale »


Réaction à un bel article paru dans Le Monde 

Dans un grand jourmal du soir, d’éminents membres du GIAf, pour lesquels j’ai le plus grand respect, s’appuyant sur les idées énoncées par un autre membre dans un article précédent publié dans le même média, énoncent une parole forte dans leur titre que j’ai repris ici.
Je souscris des deux mains à l’argumentaire qui est déroulé, et à l’idée essentielle mais ô combien disruptive ! qui y est développée, à savoir que seuls les Africains peuvent résoudre la crise majeure qu’ils vivent, et qu’il est impératif de leur donner les moyens de le faire.

N'empêche, s'ils parlent d'or, on reste sur sa faim avec ce texte qui, au final, reste très largement incantatoire. En effet l'essentiel de leur conclusion tient dans cette phrase : "Cette sécurité suppose la construction du cœur de l’appareil d’Etat que constitue le système régalien de ces pays. C’est possible dans des délais raisonnables. "
Je la dis incantatoire car, fort juste, et pleine de bonnes intentions, elle soulève immédiatement une foule de questions, qui mènent à autant d’impasses.
En effet il n'y avait donc pas de coeur ? Pas de système régalien ? Et qui va (re)construire ? S'il suffisait de moraliser, de mettre de l'ordre (« nettoyer les Ecuries d'Augias »), pourquoi cela n’est-il pas advenu ? Et depuis longtemps ? Les adjurations morales n’y suffiront pas, ni la recherche (par qui ?) des hommes intègres. On s’y est épuisé des décennies durant.

Je crois qu’ici il ne faut pas se dispenser de faire l’analyse des formations sociales et cesser de croire, voyant le soleil se lever à l’Est, qu’il tourne autour de la Terre.
Depuis des lustres on prend pour argent comptant les formes institutionnelles en place (et les Africains ont été maîtres pour revêtir leur système des formes les plus diverses empruntées au Nord, selon qu’il plaisait à ces derniers), alors que le fonctionnement du système, sous ces formes empruntées et revisitées, est souvent tout autre. Longtemps les uns et les autres se sont satisfaits de ce marché de dupes, qui, en s’en tenant à des apparences acceptables, politiquement correctes, convenait à la communauté internationale qui y trouvait son compte, et à l’idéologie développementaliste dominante chez les bailleurs.
Un cœur d’appareil d’Etat en bonne et due forme peut n’être qu’un leurre si on ne se demande pas quel mode d’enrichissement il sert à générer.
Nous assistons à une phase où un système de rente prédatrice - l’accumulation de richesse n’y résulte pas de la valorisation d’un capital, mais de la captation de ressources permise par la position acquise dans les rouages de l’appareil étatique ou dans l’accès aux rapports avec celui-ci. – est à bout de souffle car il a trouvé ses limites compte tenu de la vague démographique et des mouvements citoyens.
Il est remis en question par une autre dynamique, celle d’un secteur entrepreneurial privé, fondé sur l’innovation et la technologie, la transformation et la valorisation de produits locaux, pour un marché local ou régional. Ce nouveau système, .apparu dans les marges de l’ancien qui ralentit et entrave son développement, s’impose progressivement. L’initiative économique privée, qui en est la locomotive, apparaît comme seul en mesure de relever les défis majeurs auxquels l’Afrique doit faire face, tels créer en nombre des emplois pour les jeunes, et offrir des perspectives d’avenir aux populations.
Ce qui, pour notre propos, revient à poser la question : s’il faut donner les moyens de construire le cœur d’un appareil d’Etat, à qui les donner, et pour construire quel appareil d’Etat, au service de quelle politique, et donc au service de qui ? au service du fonctionnement de quel modèle socio-économique ? Les profiteurs de la rente moribonde ou les nouvelles forces vives économiques ?

Car bien entendu, il y a besoin d'un Etat "...pour que le secteur privé fonctionne bien." Mais certainement pas du type de ceux dont bien des mécanismes briment, étouffent, empêchent d’éclore les initiatives privées des entrepreneurs économiques locaux, petits ou gros. Ceux-ci, pour se développer, pour mettre en place l’activité de valorisation et d’échange des produits locaux, ont besoin d’un Etat REFORMé, qui soit à son service, qui cesse de nuire pour au contraire faciliter, créer les conditions favorables à son activité, réguler aussi, positivement.
Dès lors, on peut sortir de l’incantation, et identifier les forces vives qui ont intérêt à la disparition des Ecuries d’Augias, et pas seulement pour des motifs moraux. Parce qu’elles ont à y gagner. Dès lors, on peut donner les moyens à ces dynamiques endogènes de se développer, de proposer des perspectives, de changer les règles, de changer éventuellement le personnel dirigeant s’il entrave. Et seuls les acteurs africains peuvent être porteurs de ces dynamiques. Les forces occidentales ne pouvant, elles, qu’accompagner le mouvement - ou sinon continuer de fait à l’entraver, à lui nuire.

En tout état de cause, le Sahel comme l’Afrique est en mutation, en transition. L’enjeu est de savoir si l’ordre nouveau dont accouchera la crise sera libre et démocratique, ou théocratique et liberticide.

dimanche 22 octobre 2017

Périple YAKRO/ BKO, by bus.


J’avais décidé qu’une fois terminée la conférence, j’irais à Bamako suivre les quelques petits projets que j’essaie d’y mener. Et ce serait en bus, vus les tarifs par avion, prohibitifs comme dans toute la région. 25 000 CFA contre plus de 250$ pour les « low cost » aériens, autour de 400 pour les compagnies établies, ya pas photo. Ca pose une vraie question d’ailleurs. Pourquoi si cher ? Sur des distances comparables (et la distance au final compte peu), on voyage pour moins de 100€ sur les lignes intérieures nigérianes, ou en Afrique de l’Est. Où est l’erreur ? Manque de compétitivité des compagnies, ou étranglement par les taxes et droits ? Et nul qui proteste et fait pression, tant parmi ceux qui prennent l’avion rares sont ceux qui payent de leurs deniers, et pour les autres, l’avion appartient à un autre monde. Fin de la digression.
Notre itinéraire, en violet.
Je m’étais donc renseigné. Le bus quitterait Yamoussoukro le matin à 5h, et on me promettait une arrivée possible à 22h. Le temps ne me manquait pas. Billet payé, place réservée, on m’avait bien sermonné d’être à l’heure, et – service personnalisé – on m’a même appelé à 4h15 pour me demander si j’étais en route, ou pour vérifier que je m’étais bien réveillé. La gare routière baignait encore dans la torpeur du halo de brume que peinaient à traverser les lampadaires. Mon arrivée a créé un début d’agitation, et soulagé de l’impatience. Apparemment on n’attendait que moi, seul passager à embarquer semblait-il. Sur les bancs devant le minuscule bureau de la compagnie les silhouettes s’ébrouent. On enregistre mon bagage et me voilà placé sur un des rares sièges qui restent mais bien devant, entre un gars peu loquace et un jeune qui part à Kankan, en Guinée, enterrer son père. Ce sera un bon compagnon.

Une idée de l'ambiance autour de l'arrêt du bus, vers 5h.
On démarre donc, et avant l’heure. J’apprendrai qu’en fait le bus a quitté Abidjan à 22h la veille, et a passé la nuit à Yamoussoukro. Seulement pour m’attendre ? Trop d’honneur, je ne pense pas. Et j’aurais pu tout aussi bien partir à 1 ou 2h du matin, si on m’avait dit. Plutôt je crois pour le timing des étapes suivantes. Mais on comprend que les passagers aient eu hâte. Ca ne faisait que commencer.

Première halte, tout juste à la sortie de Yakro, sitôt terminée la vaste avenue à deux fois trois voies, et que commence la longue petite route vers le nord. Barrage. Herses et barre à pointes sur roues. Quelques personnes autour, de vagues uniformes. Un homme en postures d’autorité s’affaire, fait fermer la voie. Le jeune contrôleur du bus (le « conductor » ou « spanner boy », en Afrique anglophone, le gars à tout faire, pour toute situation, une fois les billets vérifiés) descend et va de l’un à l’autre, revient, parle au chauffeur, repart. Le barrage se lève, accord a été trouvé, certainement élevé, on peut vraiment partir.
Plus loin, sur la route, il y aura une dizaine d’autres points de contrôle, qu’on passe parfois sans s’arrêter, ou à peine, le temps que le chauffeur tende la main à l’uniforme qui s’approche.

Il est à peine plus de 7h quand on arrive à Bouaké. Tout est humide d’un crachin maussade, dans le petit jour blême. Le bus se gare dans un méchant espace clos de parpaings. Tout le monde descend. Le sol est boueux, flaques, gravats piétinés. Ca grouille autour du bus, à grands cris, pour charger des tas de ballots et les esquicher dans les soutes, à grands coups de tatanes. Toute proche, une rangée de petites vendeuses – surtout des femmes – qui proposent sodas, sacs à dos, parfums, viande grillée, un brouet léger de céréales bien chaud, qui a grand succès, des sandwiches aussi, où dans une demi-baguette bien blanche on entasse force victuailles diverses. Je cherche mon bonheur, à cette heure de la journée. Mais d’abord les toilettes. On me les montre, au fond. Plus que rudimentaires. Trois
Ajouter le crachin, un sol défoncé trempé
cubicules à ciel ouvert, un trou carré dans le béton, une porte qui a du mal à fermer. Ca fera. Je jette ensuite mon dévolu sur une grosse dame qui fait des beignets fort appétissants. Quatre feront du bien. 80 CFA, 12 centimes d’Euro. Ce travail n’est pas rémunéré. Mais je voulais boire quelque chose de chaud, et ne trouvais rien aux alentours. Mon voisin guinéen aussi d’ailleurs. On demande, et on nous désigne, un peu plus bas, à une centaine de mètres, une gargote. Le bus ne partira pas de sitôt, on y va. Bingo ! Sous un auvent, au milieu d’un comptoir où on peut s’asseoir, un gars manie ses machines. Bouilloire et petit percolateur. Nescafé ou expresso ? Ca ne se discute pas. Avec les gestes d’un barista italien, il vide d’un coup sec le réceptacle, remplit de poudre, fait couler. Délicieux café. Très bonne initiative commerciale, l’expresso de rue ! J’en avais déjà vu un, et dégusté, dans un petit kiosque à Abidjan.

Malgré cette bonne surprise, je ne peux m’empêcher de comparer avec le transport par bus en Afrique de l’Est, sur toutes les routes que j’y ai prises. Ici chaque compagnie fait arrêt à son propre espace, situé chaque fois au profond de la ville, ce qui oblige à des détours par des ruelles (Korhogo, Sikasso) parfois totalement défoncées comme à Bougouni. Et pour aboutir à des lieux où rien n’est prévu pour le passager, sauf un ou deux maigres tabliers. Et ça dure des heures. Là-bas, les arrêts se font le long de la route, sur des espaces spécifiques aménagés – souvent couplés à des stations-services – des magasins, de la restauration (locale, et de qualité), des toilettes décentes, et tout un car est servi, a consommé, est reparti en 15-20mn. Rien à voir. La raison m’échappe.

Il est déjà presque 8h30 quand on quitte Bouaké. Le ruban de goudron défile, avec pas mal de nids de poule qui font zigzaguer le bus. Somnolence, lecture, bavardages. Mon voisin est donc Guinéen. Mais né en Côte d’Ivoire. Son père s’y était établi jeune, avait travaillé, et fini par posséder un atelier de mécanique florissant, plus machines qu’autos, et lui y travaille encore, avec ses frères. Le père, arrivé à la retraite, s’est retiré à Kankan, après tant d’années. Je lui pose la question de la nationalité. Il se dit spontanément guinéen. Devenir Ivoirien ? la question ne se pose même pas, ça ne se fait pas. Ces pratiques si restrictives, ce refus du droit du sol, un peu partout d’ailleurs, me laissent perplexe. Etranger, toujours, ad vitam aeternam, et ça semble naturel. Ca interroge aussi d’ailleurs sur l’acquisition de la nationalité, chez nous. Comment est-ce vécu ? Intériorisé ?

Le bus ressemblait à quelque chose comme ça
Entre temps, drame. A peine sortis de Bouaké, alors que j’avais prévu de bien m’en servir en chemin, voilà mon téléphone bloqué. J’avais bien reçu la veille après-midi, un dimanche, un avis me demandant de passer dans une boutique Orange pour m’identifier, faute de quoi la ligne serait suspendue. Surpris d’abord : j’avais acheté ma SIM à l’aéroport, on avait bien enregistré mon passeport, quoi de plus ?? Je m’étais dit ensuite que je ne pouvais rien faire un dimanche, ni le lundi dans le bus, mais qu’ils me laisseraient bien le temps de passer la frontière. Eh bien non, suspendu d’office, illico presto ! Et le message disait : aller dans une
La route, longue, peu fréquentée, nids-de-poule en plus
boutique, ou appeler tel numéro, le service clientèle. Sauf que quand j’ai fait le numéro, c’était la même rengaine : celui là non plus n’était pas accessible avec ma ligne. Malchance, mon Guinéen était à court de crédit. On avait traversé Korhogo sans s’arrêter, donc sans qu’il puisse en acheter. Je fais appel à un jeune contrôleur, pas le même, un autre, dès que je le vois cesser d’être fixé à son smartphone, et il me le passe gentiment. Je fais le numéro indiqué. Ca sonne 36 fois, sans décrocher. Avant que le réseau disparaisse. On recommence. J’obtiens finalement quelqu’un en ligne, et le temps de commencer à expliquer, hors zone de couverture. J’ai fini par renoncer. Mais écœuré par les méthodes d’Orange. Pas la première fois, au Mali aussi. Visiblement, l’attention au client, la culture de service n’est pas leur fort. Ce n’est pas lui le roi. Ca reste à l’ancienne, on mène à la trique, autoritairement. Même dans les grandes entreprises du privé. Au final, je ferai mes appels de la frontière, avec ma SIM du Mali. Mais j’ai perdu tout le crédit restant, et les Mo aussi.

Et nous voilà à Ferkessédougou, dont j’ignorais même l’existence. Et là stupeur ! Une bourgade sympathique, à un croisement de routes, comme plusieurs traversées jusque là, mais des avenues immenses, doubles voies, lampadaires tout du long. La verdoyance de la végétation en moins, c’est un autre Yamoussoukro. Je m’étonne et comprends vite. C’est le pays de Guillaume Soro.
Démesure, surdimensionnement, gabegie. Quel impact économique ces trois ou quatre kilomètres ?
Les travaux sont depuis quasi achevés, c'est encore plus somptueux.
Mais voir aussi, au loin, la route "normale" qui reprend.
avant que reprenne, sitôt les dernières maisons, la petite route défoncée – moins que plus au sud, il est vrai, mais quand même. Rares sont les portions où le bus peut prendre une vitesse de croisière. Combien d’enfants éduqués avec les sommes dépensées à des autoroutes urbaines (faudrait plutôt dire bourgaines) où circulent de rares véhicules ?

D’ailleurs, une autre chose me frappe : le peu de circulation, finalement, sur cet axe quand même majeur, qui relie Yamoussoukro aux villes du nord, et au-delà au Mali. Une voie internationale. Or, des camions, certes, avec leurs containers, quelques bus, mais très peu de véhicules plus légers, de voitures particulières. Celles-ci n’apparaissent qu’en pénétrant dans les agglomérations. On ne se déplace pas. Peu d’échanges. D’activité en fait. Là encore le contraste est frappant avec l’Afrique de l’Est. Ou le Nigéria.

Mais on approche de la frontière. Il est près de 17h. Les barrages d’ailleurs se sont faits plus rapprochés. Un des jeunes contrôleurs se lève et s’adresse aux passagers. En substance, on a le choix. Soit on se cotise, et le passage ne sera qu’une formalité, soit … ça va prendre des heures car les douaniers vont tout contrôler, ouvrir tous les bagages, je vous dis pas. En gros, il faudrait dans les 200 000 pour être bien tranquilles. Ca fait gros, en effet ! Je ne sais pas d’où il sort ce chiffre. Réel ?
La zone frontière ressemble un peu à ça.
Beaucoup de va-et-vient, d'activité d'agitation :
gens qui passent, petits vendeurs, "assistants", moto-taxis, etc..
Gonflé pour prendre leur part eux aussi, après tout ? J’observe. Les réactions dans le bus sont houleuses. Ca rechigne. Certains de dire qu’ils n’ont pas de bagages, et ne voient pas pourquoi ils paieraient. Les autres de soutenir que c’est l’intérêt commun d’en finir vite, et que chacun doit contribuer. Une bonne partie de la discussion m’échappe, faute d’entendre, ou de comprendre la langue. Quand le collecteur passe, je donne 2000, ce qui me semble une côte mal taillée entre les principes, mon unique valise, mon étrangeté, et le souhait de me fondre dans le groupe. Pas de remarque.

La frontière. Tout le monde descend. On prend les pièces d’identité au sortir du bus. Moi, avec mon passeport, on me dit d’aller vers la droite, tandis que les autres s’agglutinent devant une petite bâtisse. Mon passeport mettra du temps à revenir, mais l’officier affable enregistrera soigneusement les informations dans un grand livre, avant de me le rendre tamponné. Il y a encore du temps avant que c’en soit fini pour les autres, appelés un à un. Apparemment, me dira mon ami guinéen, on demande 1000 chacun, et c’est bon. Mais paraît-il, les Mauritaniens, c’est 5000. Allez savoir pourquoi ! Les petits marchands assaillent. Cartes SIM et crédit téléphonique, changeurs d’argent (qui change quoi, entre deux pays de la zone CFA ?), eau fraîche, quelques grignotages. Pendant ce temps, le personnel du bus – ils sont au moins cinq, dont deux chauffeurs – est attablé devant un gros plat de riz sauce graine. Ils ont leur coin, réservé. Rien de tel pour les passagers. On réembarque pour aller de l’autre côté, malien. Même topo, ramassage des pièces, regroupement et appel nominal, obole. Moi, on se contente de me tamponner. Je n’ai pas eu droit au même accueil qu’à mon précédent passage, voilà trois ans, quelques mois après l’intervention française. On m’avait fait asseoir dans un fauteuil, l’officier en personne était venu s’occuper de moi, et me dire la gratitude pour les avoir préservé de l’invasion djihadiste. Touchant.
Ensuite, le passeport tamponné, il faut aller rejoindre les autres et le bus, stationné sur l’aire des douanes. Quand j’arrive, les portes des soutes sont relevées, un douanier bien en chair, entouré d’un essaim de passagers, inspecte vaguement, désigne de sa baguette, ça discute, bruits de voix au loin. Je
Le poste frontière
prends soin de ne pas m’approcher ni d’entrer dans le champ de vision, pour pas donner envie de s’intéresser à ma valise. Mais le tour continue, lent et tout en postures. Sans s’intéresser à moi. On attend après encore vingt bonnes minutes occupées à je ne sais quoi (négociations ? ) avant d’embarquer, et au bout d’un moment encore repartir. La nuit est tombée, nous entrons au Mali.
Pour s’arrêter très peu après : un lieu au bord de la route où abondent petits marchands de tas de choses. Faut se reposer et se restaurer. J’achète pour 200CFA je crois de viande fumée coupée menu, très savoureuse. De l’eau fraîche, un peu de thé. Je cause avec d’autres passagers, sympathique. Mais l’heure tourne, le temps passe, se perd.

Etape suivante, après deux barrages et contrôle des papiers, Sikasso. Le bus se fraie un chemin au cœur de la ville et parvient à manœuvrer au millimètre pour se garer dans la cour de la compagnie. Et là c’est l’effervescence. On débarque une très grande partie des colis chargés à Bouaké – en grand nombre, et on comprend mieux les termes du débat sur la « cotisation ». En effet, pourquoi ne fait-on pas payer, au départ, un supplément par bagage, pour les frais « en route » ? Les passagers avec qui j’avais fait causette nous quittent aussi : ils s’arrêtent là pour prendre un autre bus vers Mopti. Bonne route ! Et on repart, déjà presque 22h.

Nouvel arrêt, à l’entrée de Bougouni. Un barrage. Une partie du staff descend. Et on attend, le temps passe, plus d’une demi-heure, rien ne bouge. Calme plat, dans la nuit bien avancée. Je m’impatiente et demande. C’est la douane. On discute. Et ça dure encore. Tout à coup, les gens reviennent, démarrage, ça repart. Pas pour longtemps car dans Bougouni voilà qu’on quitte la route pour s’enfoncer par un chemin défoncé – le bus brinquebale, a des hoquets, nous secoue de droite et de gauche – tout ça pour atteindre l’arrêt de la compagnie. Encore 20mn d’arrêt. Pourquoi ? nul ou presque ne semble être descendu, ni monté, mais bon…

Tous ou presque sommeillions, le bus allait bon train, sur le dernier tronçon vers Bamako, quand grande secousse : le bus venait de prendre un profond nid de poule à vive allure, et allait bientôt s’immobiliser, un pneu crevé. Il était déjà près d’une heure du matin. On descend tous et dans la nuit fraîche on se répartit le long de la route bordée de hautes herbes. Les « spanner boys »(le nom est bien mérité) s’affairent, entourés d’un groupe d’observateurs bruyants, qui conseillent. Quelques véhicules, camions, bus, passent, de temps à autre. Le cric est installé, la roue crevée démontée, la roue de secours est amenée mais, enfer et damnation ! quand on la présente, le bus n’est pas assez soulevé pour qu’elle puisse se loger. Les voix autour s’amplifient, chacun doit y aller de son conseil, de son yaka. Un camion finit par s’arrêter. Discussion. Un autre cric est installé, tandis que le camion est déjà reparti. La roue installée, on repart.


Un ou deux arrêts pour contrôles rapides encore, et nous voilà arrivés à Bamako. Il est plus de 3h du matin. Fatigue et un peu d’énervement. Mon voisin guinéen décide d’attendre 6h pour continuer vers Kankan. Je prends un taxi pour rejoindre la chambre que j’avais pu retenir. Heureusement, on peut y arriver à toute heure.