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lundi 25 avril 2022

REPARTIR A GAUCHE 2 : petit kit d'analyse politique

 

MON MARXISME A MOI

Sans prétention, mais pour mettre en ordre mes idées, que je trouve opératoires. Cela résulte de ma pratique politique des années 70, de la lecture attentive de Marx et des althussériens, explosés au choc de la réalité concrète vécue (l’Ouganda d’Idi Amin et ensuite), confortée tant par les situations en France et en Afrique, et l’observation aussi des phénomènes naturels.

Ca pourrait-il servir dans notre futur proche, pour proposer un cadre d’analyse à une gauche en reconstruction ?

Marxisme invétéré :
tout est histoire, structures animées de contradictions

Toute société est une structure qui organise sous forme de mode de production les forces productives dont elle dispose. Dès lors que celles-ci deviennent tant soit peu complexes, le mode de production définit un rapport de forces entre les acteurs sociaux, une contradiction que l’organisation sociale va tendre à stabiliser, mais dont l’évolution conflictuelle est la vie même de la structure, jusqu’à sa disparition.

La contradiction est entre classes sociales, dominante et dominée, opprimante et opprimée, exploiteuse et exploitée.

Sur les classes sociales

Mais une classe sociale n’est pas un groupe, un ensemble d’individus : c’est une structure complexe. Une structure qui, pour accomplir son rôle dans le mode de production, dans l’organisation sociale, s’organise en fonctions, distinctes et articulées, formant appareil. Ainsi la classe capitaliste ne compte pas que les détenteurs de parts d’entreprise, mais aussi les grands managers, les financiers, les acteurs du politique et des forces qui la sécurisent, etc. De même, la classe ouvrière, ce n’est pas seulement l’ouvrier à sa chaîne de production, mais l’employé qui organise le travail, ceux qui assurent la reproduction de la force de travail, etc.

Donc une classe sociale est une structure de fonctions, où les individus viennent s’insérer comme supports de ces fonctions, dont ils assurent l’exercice. Et un même individu peut participer de plusieurs fonctions, et même de fonctions relevant de classes différentes, et se vivre, se représenter comme partageant les intérêts d’une classe autre que celle où il se trouve « fonctionner ».

De l’évolution des structures contradictoires

Dès lors qu’elle s’est constituée – et ce indépendamment de sa génèse – une structure se met à produire, à établir des rapports de force, à générer des conflits et des mécanismes de stabilisation qui assurent sa durabilité en absorbant tant que faire se peut les dynamiques antagoniques qui l’animent.

Autant de facteurs qui évoluent, plus ou moins rapidement, et qui constituent l’histoire de la structure, son évolution, jusqu’à sa disparition.

Les antagonismes au sein du mode de production – la lutte des classes – peuvent être plus ou moins violents, susciter des affrontements, rébellions, renversements, où la classe dominée inverse le rapport de force et prend le pouvoir sur la classe dominante. C’est le schéma classique de ce que l’on nomme des révolutions, dans l’imaginaire politique. Et on y va de 1789, d’Octobre, etc.

Mais il faut y regarder de plus près. Et distinguer.

Les bouleversements

L’éviction, voire l’élimination, de la classe dominante par la classe exploitée a bien entendu des effets majeurs sur l’organisation des sociétés. Mais dans la mesure où cela ne s’accompagne pas d’un changement du mode de production (de la mise en œuvre des forces productives), les fonctions inhérentes au mode de production – et donc à la division du travail dans les classes sociales – restent indispensables, et donc ont tendance, sous d’autres formes, certes, mais inexorablement, à se reproduire, et à reconstituer l’ordre ante, parfois encore plus injuste ou violent.

L’exemple le plus criant est peut-être le socialisme à la soviétique, qui au fil du temps a reproduit une élite privilégiée, exerçant les fonctions de classe dominante, certes non formellement propriétaire du capital, mais détentrice de la richesse et des avantages, exploitant une classe laborieuse, encore davantage dans la mesure où une partie, pour des raisons politiques, était asservie. Un autre exemple me semble être donné par Haïti. Les esclaves se sont héroïquement soulevés contre leur condition, et ont vaincu les colons, qu’ils ont chassés. Mais très vite les nouveaux dirigeants ont tendu à remplacer ces derniers, sans moins d’exploitation ou de cruauté. Le nombre de morts sur les chantiers du Roi Christophe est affligeant.

Ainsi, dans la plupart des cas, le renversement des termes de la contradiction aboutit in fine à la reproduction des termes d’exploitation antérieurs, avec remplacement des acteurs, et changement des formes.

La révolution

C’est à mes yeux un tout autre phénomène.

Ici, ce n’est pas un des termes de la contradiction qui remplace l’autre : c’est une structure nouvelle qui se met en place, sur les ruines de l’ancienne. Cela va avec une autre mode de production (ou une version structurellement nouvelle de celui-ci), basé le plus souvent sur une modification des forces productives. La structure ancienne s’épuise, ne fonctionne plus, éclate ou s’étouffe sur ses contradictions. Et à côté, une structure nouvelle, en gestation parfois depuis longtemps, et jusque là bridée, réprimée par l’ancienne, s’impose comme dominante dans l’organisation sociale qu’elle pilote et organise désormais à ses fins.

Par exemple la révolution française de 1789, dont l’essence est moins prise de la Bastille, Terreur, Empire, que la destruction de l’appareil féodal nobiliaire et l’avènement de la société bourgeoise, fondée sur l’Etat de droit et la liberté, en particulier de la propriété et du commerce.

Deux autres exemples, à mes yeux en cours.

En Afrique,

Le système de la rente prédatrice, héritée de la colonisation et en symbiose avec le système capitaliste mondial (dont il ne participe pas), fondée sur l’exploitation des ressources exportables, dont le revenu est ponctionné par une élite à partir de ses positions dans les appareils politico administratifs (corruption institutionnelle si on veut pour simplifier), est à l’agonie et s’effondre. A commencé à apparaître dans ses marges – et se renforce de la faillite de l’ancien système – une dynamique entrepreneuriale privée, locale, axée sur la valorisation des productions et leur commercialisation sur des marchés régionaux. L’éclosion de ces nouvelles forces sociales se heurte à l’existence de l’ordre ancien, et la lutte se déroule pour imposer un ordre nouveau, propice à la nouvelle structure.

Chez nous

Une mutation profonde aussi est en cours. Le système capitaliste qui nous régit, depuis le XIXème, n’est pas un long fleuve tranquille. Il est agité de phases, de mutations : il se transforme, mais aussi il mue, structurellement : un système remplace un autre.

Ainsi, pour faire court, une structure s’est constituée à la fin de la 2ème Guerre mondiale, fondée sur la production de masse, la concentration des entreprises, l’exploitation des ressources bon marché des pays (ex)colonisés, une atténuation des conflits avec l’Etat-providence. Sur une base de stabilité qu’on a pensé garantie : on reste dans une même entreprise pérenne, on garde le même boulot avec une évolution limitée mais une progression acceptée, la protection sociale garantit l’absence de catastrophe et promet un certain ascenseur social, etc. 1968 a donné un coup de jouvence à ce qui était issu du CNR. Très belle période, dont ma génération avons joui.

A partir des années 80, mutation des forces productives, et tout se met à changer, se dégrade, s’effondre. La finance domine le capital industriel, choc des matières premières, nouvelles technologies, nouveaux acteurs productifs qualifiés font irruption sur le marché, j’en passe. La mouture post 1945 du mode de production entre en crise, s’y enfonce. Une nouvelle version émerge, étouffe l’ancienne, s’y substitue progressivement, avec la paralysie des régulations sociales existantes, la faillite des productions vieillies, et l’exigence (souvent non satisfaite par tétanisation) de formes d’organisation nouvelles.

Nous y sommes : tandis qu’une partie de la société est entrée dans la nouvelle ère, y prospère et pousse aux mutations corollaires, une autre se fige dans la crainte du changement, de la perte de ses avantages, de son rang, ou dans la peur de ne plus trouver de place acceptable. Nous votons dimanche pour cela.

C’est bien un changement de système qui est en cours, une révolution. Et le clivage face au « monde nouveau » traverse les classes sociales de l’état ante, rebat les cartes, adieu les forces politiques d’avant, tout se recompose, ou tarde à le faire. Pour jargonner un peu, la contradiction principale (capital-travail) devient un temps secondaire par rapport à la contradiction entre ordre ancien-organisation sociale nouvelle, qui traverse les classes d’avant. Période de transition, pendant laquelle les cartes sont rebattues, et qui ne sait pas s’y adapter (la gauche en effondrement en l’occurrence) laisse à l’autre l’initiative de la nouvelle architecture.

A bien noter :

Que font les acteurs sociaux ?

Dans le cas d’une révolution, telle que définie ci-dessus, on assiste bien, toujours, à une nouvelle donne. Les comportements des acteurs divergents, quelle que soit la classe sociale dont ils participent. Des fonctions disparaissent, de nouvelles apparaissent, et les individus vont se déployer – selon souvent des critères personnels, aux déterminations plurielles  – entre elles. Ou échouer à le faire.

Tenants aussi bien de la classe dominante que dominée, il en va de même. Certains s’adaptent, mutent, savent s’insérer dans les nouveaux rapports sociaux (favorablement souvent). Certains se trouvent incapables d’adaptation, s’accrochent à la situation ante, font tout pour la conserver, ou s’enfoncent dans sa nostalgie. Ainsi des aristos de l’Ancien Régime. Certains se sont coulés dans la bourgeoisie désormais dominante. D’autres se sont ratatinés sur le souvenir de leur gloire fanée, avec tout au plus le militaire comme exutoire des descendants.

Une société ne se résume pas à la formation sociale dominante

Une société est une réalité complexe, qui ne se réduit pas à 1 mode de production. Celui-ci, qui y domine certes, ne concerne que la partie de la société qui est partie prenante du mode de production en question, de la mise en œuvre de ces forces productives particulières.

Par exemple, dans l’Afrique coloniale et post-coloniale, seules sont marchandises les productions qui entrent dans le circuit d’échange essentiellement extraverti, et générateur de rente. Une énorme partie de la production, vivrière, artisanale, dont la grande majorité de la population sont les acteurs, se situe hors du mode de production dominant. Ailleurs, peuvent exister aussi des vestiges de modes de production éteints, ou des prémices d’organisations nouvelles. De toute façon marginalisés, hors-jeu.

Et ces éléments tenus en marge dans un mode de production particulier peuvent fort bien de retrouver structurellement intégrés dans un mode de production nouveau émergeant, ou abouti – auquel ils peuvent servir de ferment d’éclosion.

Conséquences pratiques

Analyse concrète de situations concrètes

Je ne suis donc pas léniniste, mais cette phrase du grand camarade a du sens.

L’ANALYSE, pas la DOXA

L’essentiel, l’impératif, est de produire l’analyse fine d’une situation sociale donnée à un moment donné, de l’évolution de ses dynamiques conflictuelles, et surtout, quand c’est le cas, de son processus de disparition – avec le repérage de la germination éventuelle d’une autre structure. C’est le cas dans les périodes de transition.

Quand la formation sociale est stable (cela ne signifie pas amorphe, mais dans un rapport de forces conflictuel qui assure sa reproduction dans le temps), les forces à l’œuvre produisent des formes d’organisation, des représentations correspondantes à leurs aspirations, à leurs stratégies – un système de valeurs, des récits, une idéologie – qui répond à leur situation de lutte dans ce contexte. Cette doxa, vite essentialisée, est un outil essentiel dans la lutte. Elle structure les esprits, mobilise, crée identité et conscience de soi – conscience de classe.

Mais – et il en va toujours ainsi quand la pensée vivante devient dogme – son aspect historique, conjoncturel, est oublié, voire nié, au profit d’une essentialisation erronée. Et elle a toute chance de n’être plus opérante, telle quelle, dans une structure nouvelle, dans une autre formation sociale qui aura supplantée celle qui l’a fait naître. Or, s’en tenir à la doxa ancienne aveugle sur la réalité nouvelle, dévie l’action vers des errements.

C’est de gauche ?

Le piège, absolu, le poison insidieux. La question, ou plutôt l’injonction, a pourri nos 20 dernières années, a poussé le quinquennat Hollande dans la paralysie ni faite ni à faire, a bloqué le rassemblement d’une force politique de changement, dotée d’un discours adapté et en adéquation à la réalité du monde.

RIEN n’est de gauche en soi, dans l’absolu, lorsqu’il s’agit de mesures, de dispositifs politiques ou sociaux. Tout cela est conjoncturel, lié à une situation historique. Ce qui perdure – qui n’est pas sacré, mais qui fait l’essence d’une prise de position – c’est : cela correspond-il positivement aux dynamiques en cours, cela contribue-t-il à faire émerger le monde nouveau de la meilleure des manières, et comment, dans cette structure conflictuelle faire prévaloir des organisations qui permettent la justice, une qualité de vie, la sécurité, la liberté et la possibilité de s’épanouir dans une société pacifiée (non sans conflits, mais régulés, supportables). Ce qui perdure, ce sont les valeurs.

Alors si on emballe ce que je viens d’énumérer, non exhaustivement, dans un package qu’on nommera « la gauche », il s’agira de promouvoir les mesures adaptées, non héritées d’une doxa ancienne révolue, mais adéquates pour mettre en œuvre ces valeurs dans un contexte nouveau, différent. Quitte à ce qu’émerge, dans la pratique, une doxa renouvelée.

Une fois tout remis à plat.

Les références, citations, etc. qui m’avaient amené à cette proposition théorique se trouvent dans « L’Afrique en Transition », Mawazo, Makerere University – 1983 (https://joelbertrand.wordpress.com/lafrique-en-transition/ ).

dimanche 3 octobre 2021

Faut-il désespérer de l'Afrique ? (Faux-semblants et vrais ressorts) / Should we despair of Africa ? (Deceitful appearances and real mechanisms)

 For English, see below

Ce texte résulte de longues observations sur le Continent, dans des circonstances parfois exceptionnelles, de lectures et d'échanges, de réflexions, mais aussi et surtout il s'est nourri de l'intelligence collective développée au sein du Groupe Initiative Afrique dont il reprend et quelque peu prolonge les analyses.
Je ne saurais le signer seul.

Faut-il désespérer de l’Afrique ?

Faux-semblants et vrais ressorts

« Que faire en Afrique ? «  « Que faire pour l’Afrique ? » « Que faire avec l’Afrique ? » « Que faire pour notre Afrique ? » . Ca s’agite, ça s’interroge de tous les côtés, de sommets en rapports, de conférences en déclarations et engagements, privés, publics, Africains et Internationaux, sans compter les revirements stratégiques. Vraiment, ça ne va pas, et chacun s’en inquiète. Pour autant, ça tourne en rond, depuis des décennies : trop de corruption, absence de démocratie, de sens moral, mauvaise gouvernance, … ou alors domination néocoloniale, pillage des ressources, sujétion des esprits, dirigeants vendus, … Et que dit-on ? « C’est l’Afrique, que voulez-vous ! » Cela a toutes sortes de relents. On se résigne, on en appelle à la vertu, au sens de l’intérêt général, du service public, on recherche les hommes intègres. Sans jamais se demander réellement pourquoi. Ou si on s’est posé les bonnes questions. On n’avance pas, alors que l’Afrique bouge.

Et si on s’était dispensé de faire une véritable analyse des formations sociales du continent, en continuant à croire, voyant le soleil se lever à l’Est, qu’il tourne autour de la Terre ?

En effet, on pense traiter, en Afrique notamment, avec des Etats modernes, dotées d’administrations et de législations, tout entiers orientés en principe vers le bien commun décidé par les majorités, et où les abus sont sanctionnés ! Bref l’Etat wébérien, essentialisé, idéalisé. Comme il se doit, quoi. Pourtant rien ne colle. Et de déplorer que l’intérêt général cède le pas aux intérêts particuliers. Que les élections pour représenter les majorités soient trafiquées. Que les institutions ne semblent pas servir les missions qui sont les leurs. Que les détournements soient impunis. Que les plus beaux des projets de développement tournent en eau de boudin ou s’évaporent, malgré tous les verrous, précautions et chicanes érigées. On ne sait plus à quel saint, ou gradé, se vouer ! Mais ne prend-on pas des vessies pour des lanternes ?

Depuis des lustres on prend pour argent comptant les formes institutionnelles en place (et les Africains ont été maîtres pour revêtir leur système des formes les plus diverses empruntées au Nord, selon qu’il plaisait à ces derniers), alors que le fonctionnement du système, sous ces formes empruntées et revisitées, est souvent tout autre. Longtemps les uns et les autres se sont satisfaits de ce marché de dupes, de ces faux-semblants qui, en s’en tenant à des apparences acceptables, politiquement correctes, convenaient aux “valeurs universelles” de la communauté internationale, à l’idéologie développementaliste dominante chez les bailleurs, aux schémas anti-impérialistes dominants dans l’intelligentsia africaine.

Donc, selon quels ressorts ces sociétés fonctionnent-elles, au-delà des faux-semblants et des masques, des déguisements empruntés pour donner le change ? Quel Etat (car il en est plusieurs, n’en déplaise à l’idéologie libérale) est au service de ces ressorts, pour en assurer l’efficacité et la reproduction ?

Comme dans l'exercice classique des sessions de formation, il faut sortir du cadre pour trancher le casse-tête.

Beaucoup de sociétés issues des Indépendances, donc de la colonisation, sont fondamentalement régies par un système qu’on pourrait, pour simplifier, nommer celui de la rente prédatrice. L’accumulation de richesse ne résulte pas de la valorisation d’un capital, mais de la captation permise par la position acquise dans les rouages de l’appareil étatique ou dans l’accès aux rapports avec celui-ci. Le carburant du système étant d’abord les produits bruts d’exportation, puis tous les revenus que la détention d’un pouvoir officiel peut générer, y compris l’aide étrangère si on sait s’y prendre.

On le voit, ce système n’a rien à voir avec celui connu sous le nom de capitalisme. Il n’en a que les oripeaux, quelques formes empruntées. Mais cette apparence – et le nom – aveuglent.

Ce système s’est progressivement perverti en se systématisant, et est à bien des égards à bout de souffle. L’appétit croissant des bénéficiaires, leur concurrence exacerbée, la lassitude des populations que n’atteint plus le ruissellement de jadis et laissées désormais à l’abandon, l’arrivée de cohortes de jeunes qui ne voient pas d’avenir et, bien connectés, en supportent de moins en moins l’injustice, tout cela le menace.

A bien des égards, l’aide internationale – qui traite avec les Etats, avec CES Etats -a permis à ce système, cahin-caha, de perdurer. En tout cas, bien davantage dans les pays francophones, gardés sous perfusion.

Mais il y a plus.

Dans les marges du système – il en a de larges, puisque toute une partie de la vie économique et sociale, dite informelle, qui occupe une majorité de la population, n’est pas ou beaucoup moins dans l’aire de la prédation – est apparue une autre dynamique, celle d’un secteur entrepreneurial privé, fondé sur l’innovation et la technologie, la transformation et la valorisation de produits locaux, pour un marché local ou régional. Certaines de ces entreprises, récemment ou, peu nombreuses, depuis plus longtemps, ont pris de véritables dimensions. Parfois sans besoin de grand capital de départ, parfois en saisissant une opportunité conjoncturelle (le ciment pour Dangote quand le Nigeria construisait à tout va), parfois en convertissant une accumulation prédatrice antérieure.

Pour le moment, ce secteur économique privé se développe, le plus souvent, à l’écart des institutions, sans leur appui, voire en butte aux obstacles qu’elles lui dressent, aux extorsions qu’elles lui font subir, aux règlementations avec lesquelles elles l’étouffent. Car pour la Rente, pour les Prédateurs, l’entreprise privée est à la fois menace et proie. Cette dynamique, quoique ralentie, entravée, s’impose progressivement. Davantage dans les pays anglophones, où l’écroulement des Etats et de la monnaie, dans les années 90, a laissé plus d’espace au mouvement tandis que la résistance des Etats et la stabilité du CFA a largement préservé la capacité de nuisance de ceux-ci dans les pays francophones.

Cette dynamique est loin d’avoir gagné la partie. Pour qu’elle se développe, atteigne une taille critique et devienne hégémonique, elle aura besoin de changements d’orientations politiques, d’un renouvellement des pratiques et des règlementations qui favorise son essor au lieu de le brider. En fait d’un autre Etat, à construire. Le mouvement est en cours, qui semble inéluctable. Mais encore bien fragile.

Si cette analyse est juste – à savoir que nous assistons à une phase où un système de rente prédatrice qui a trouvé ses limites compte tenu de la vague démographique et des mouvements citoyens est en concurrence avec un système dont la locomotive serait l’initiative économique privée, une économie privilégiant la valorisation sur place des productions locales pour un marché régional – alors ne faut-il pas que chacun, en Afrique, dans la communauté internationale, en tire toutes les conséquences ? En reconsidérant tout selon cette nouvelle perspective.

Ainsi des engagements d’aide pris par le dernier G7. Ou des remises de dettes. Cela servira-t-il encore à faire de l’acharnement thérapeutique en nourrissant la rente par perfusion, malgré toutes les précautions prises ? Ou cela, la leçon tirée, sera-t-il injecté dans l’économie réelle, productive, génératrice de valeur ajoutée et créatrice d’emploi, en détournant les flux de tout ce qui est institutionnel, des circuits d’évaporation.

Sans plus interférer directement avec la politique africaine – ce sera aux Africains à déterminer les modalités du changement de leurs sociétés, avec tempêtes peut être, tangage et secousses, comme il le feront –, il est temps d’accompagner et de faciliter un mouvement en cours, de fluidifier son éclosion.

Les avenues pour ce faire sont nombreuses :

• Encourager toutes les réformes de structure susceptibles de faciliter la transformation locale et les échanges régionaux (régulation du commerce international, politique monétaire, législations intérieures, règlementations régionales, sanction des prédations).

• Financer des investissements orientés vers le développement des économies locales : voies de communication entre lieux de production et de transformation, et non plus à l’export, accès aux nouvelles technologies, à l’énergie, outre l’éducation et la santé.

• Aider en finançant non plus (seulement) les Etats et les institutions, mais les entreprises : prêts, participation au capital, pépinières d’entreprises, etc. y compris les micro-entreprises, les artisans et les auto-entrepreneurs.

• De l’assistance technique, oui, mais pas dans les administrations pour définir des politiques publiques : dans les entreprises privées, en personnels d’encadrement et en conseil, ou en finançant des consultants et de l’expertise, en réponse aux besoins des entrepreneurs.

• Soutenir les initiatives de la société civile qui s’emploient à surveiller la dépense publique et à lutter contre la corruption.

Pour autant, il ne s'agit pas de béatifier le privé, qui a aussi de nombreux travers. Son arrivée en position de leadership ne sera pas l'avènement du paradis sur terre. Il n'en sera pas nécessairement fini de la corruption, quoi que peut-être sous d'autres formes (rappelons nous les scandales qui ont émaillé la 3ème république en France, pendant justement la période de la bourgeoisie d'affaires triomphante). Il n'est pas dit du tout que les travailleurs aient une vie plus facile. Qu'en attendant que les régulations s'imposent avec efficacité, il n'y ait pas de fortes turbulences.

Bien entendu, il y a besoin d'un Etat "...pour que le secteur privé fonctionne bien." Mais de quel Etat ? Certainement pas du type de ceux, encore nombreux en Afrique, si on veut généraliser, qui sont largement des machineries d’extraction et de répartition de la rente dont bien des mécanismes briment, étouffent, empêchent d’éclore les initiatives privées, les entrepreneurs économiques locaux, petits ou gros.

Toute la pression doit être mise, en interne comme en externe, pour que les systèmes étatiques en place cessent d’être nuisibles à l’éclosion et au renforcement des initiatives économiques privées. Que soient levées les entraves, que changent les pratiques d’extorsion, que les entrepreneurs et investisseurs soient sécurisés.Ceux-ci, pour se développer, pour mettre en place l’activité de valorisation et d’échange des produits locaux, ont besoin d’un Etat REFORMé, REFONDÉ qui soit à son service, qui cesse de nuire pour au contraire faciliter, créer les conditions favorables à son activité, réguler aussi, positivement. Qui dans un premier temps écoute le cri « Laissez-nous entreprendre ! », et bien vite entende« Aidez-nous à entreprendre ! ». Cris qui s’adressent aussi bien aux dirigeants locaux, qu’aux institutions d’aide qui se veulent bienveillantes.

Tout ce qui peut, d’une manière ou d’une autre, accoucher de telles évolutions est bon à prendre. Envoyer des signaux forts aux forces économiques productives, à la jeunesse, montrer qu’il y a un avenir et qu’il est entre leurs mains, voilà qui combattrait vigoureusement la désespérance, la perte de repères, l’influence vénéneuse des propagateurs de haine et de mort. C’est parmi les populations que la guerre contre le terrorisme se gagnera, par la restauration de la confiance en l’avenir, en des autorités renouvelées, en des institutions au service des populations au travail. Quand bien même il y aurait de la déperdition, elle sera incommensurablement moindre qu’actuellement, et elle aura mis du carburant dans les circuits économiques.

Passons vite à autre chose, le temps presse, pour que s’ouvrent de nouvelles perspectives d’avenir.

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Should we despair of Africa?

Deceitful appearances and real mechanisms 

“What to do in Africa? “What to do for Africa?” “What to do with Africa?” “What to do for our Africa?”. From summits to reports, from conferences to declarations and commitments, private, public, African, and International, everyone is questioning. Indeed, there is something wrong, and everyone is worried about it. However, things have been going in circles for decades: deep-rooted corruption, lack of democracy and moral sense, poor governance, etc. or neo-colonial domination, plundering of resources, the subjection of minds, sold-out leaders, … And what do we say? “It’s Africa, mind you!” This carries all kinds of innuendoes. We resign ourselves, we appeal to virtue, to a sense of the general interest, of public service, we seek men of integrity, without ever really asking why or whether we asked the right questions. We are not progressing, while Africa is moving.

What if we are dispensed with a real analysis of the social formations of the continent, continuing to believe, seeing the sun rising in the East, that it revolves around the Earth?

Indeed, particularly in Africa, it is thought that we are dealing with modern States, with administrations and legislations, entirely oriented in principle towards the general interest decided by majorities, and where abuses are punished! In short, the Weberian State, essentialized and idealized. As it should be. Yet nothing is working. And one deplores the fact that the general interest gives way to the special interests. That the elections to represent the majorities are rigged. That the institutions do not seem to serve the missions that are theirs. That the misappropriations go unpunished. That the most beautiful development projects turn into pudding water or evaporate, despite all the locks, precautions and chicanes erected. One no longer knows what to do, to which saint to pray, or which officer to trust! But don’t we confuse a sow’s ear with a silk purse?

For ages, the institutional forms in place have been taken for granted (and Africans have been masters to clothe their system of the most diverse forms borrowed from the global North, according to the liking of the latter), while the functioning of the system, in these borrowed and revisited forms, is often quite different. For a long time, both sides were satisfied with this market of deceptions, these false appearances, while sticking to acceptable, politically correct appearances, suited the “universal values” of the international community, the dominant developmental ideology amongst donors, the dominant anti-imperialist schemes in the African intelligentsia.

So, according to which mechanisms do these societies operate, beyond pretences and masks, disguises borrowed to make it look good? Which State (because there are several types, with all due respect to the liberal ideology) is at the service of these mechanisms, to ensure their effectiveness and its reproduction?

As quite often said in a classic game, you have to think out of the box to solve the puzzle.

Many societies resulting from Independence, hence from colonization, are fundamentally governed by a system that could, to simplify, be called the predatory rent. The accumulation of wealth does not result from the capital valuation but from the opportunities given to acquire income by one’s position in the state apparatus or by one’s access to it. The fuel in the system is first the gross exports, and then all the revenues that official power can generate, including foreign aid if one knows how to navigate it.

As we can see, this system has nothing to do with the system known as capitalism. It has only the oriskins, some borrowed forms, but this appearance – and the name – blinds.

This system got gradually perverted by systematising itself and is now in many ways completely exhausted. The growing appetite of the beneficiaries, their exacerbated competition, the weariness of the populations, which no longer benefit the trickle-down process and feels abandoned, the arrival of cohorts of young people who do not see a future and, well-connected, resent more and more injustice, all this threatens it.

In many ways, international aid – which deals with States, with THESE States – has allowed this system, cahin-caha, to continue. In any case, much more in French-speaking countries, kept on a drip.

But there is more.

In the margins of the system – it has broad ones, since a very large part of the economy and social life, called « informal » occupies a majority of the population, and it is not or much less in the area of predation – another dynamic has appeared, a private entrepreneurial sector, based on innovation and technology, processing and upgrading local products, for a local or regional market. Some of these companies, recently or in fewcases, for a longer time, have taken on real dimensions. Sometimes without a large starting capital, sometimes by seizing a conjunctural opportunity ( for instance, the cement for Dangote when Nigeria was developing at all costs), sometimes by converting an earlier predatory accumulation.

For the time being, this private economic sector is developing, more often than not, away from the institutions, without their support, or even facing the obstacles that they put up against it, the extortions they inflict on it, the regulations with which they stifle it. Because for the Rent, for the Predators, private enterprise is both a threat and a prey.This dynamic, although slowed down, hindered, is gradually prevailing. More so in the English-speaking countries, where the collapse of the States and the currency in the 1990s left more room for the movement, while the resistance of the States and the stability of the CFA Franc largely preserved the nuisance capacity of the latter in the French-speaking countries.

This new dynamic is far from having won the game. For it to develop, reach a critical size and become hegemonic, it will require changes in policy strategies, a renewal of practices and regulations that promote its growth rather than curb it. In fact, to rebuild the State. The movement is ongoing, which seems inevitable. But still very fragile.

If this analysis is correct – i.e., we are witnessing a phase in which a predatory rent system that has realised its limits given the demographic wave and citizen movements is competing with a system of which the locomotive would be the private economic sector, an economy favouring the on-the-spot exploitation of local production for a regional market – so shouldn't everyone in Africa, in the international community, take full advantage of this? By reconsidering everything from this new perspective.

For instance, aid commitments made by the last G7. Or debt forgiveness. Will these big monies still serve to make therapeutic obstinacy by feeding the rent by drips, despite all the precautions taken? Or, the lesson learnt, will it be injected into the real, productive, value-added and job-creating economy, diverting the flows from all that is institutional, from the evaporation circuits.

Without further direct interference with African politics – it will be up to Africans to determine the modalities of change in their societies, with storms perhaps, pitching and shaking, as they will do – it is time to accompany and facilitate an ongoing movement, to fluidify its blooming.

There are several ways to do this:

• Encourage all structural reforms likely to facilitate local transformation and regional trade (international trade regulations, monetary policy, domestic legislation, regional regulations, and sanctions against predation).

• Finance investments aimed at the development of local economies: smooth communication routes between production and processing sites, and no longer for exports, access to new technologies, energy, in addition to education and health.

• Assist by financing not only States and institutions, but also enterprises: loans, equity participation, business incubators, etc. including micro-enterprises, craftsmen and sole proprietorships.

• Technical assistance, yes, not in government offices to define public policies: but in private companies, as management and advisory staff, or by funding consultancies and expertise, in response to the needs and requests of entrepreneurs.

• Support civil society initiatives that monitor public spending and fight corruption.

However, it is not a question of beatifying the private sector, which also has many flaws. Its arrival in a leadership position will not be the advent of paradise on earth. There will not necessarily be an end to corruption, though perhaps in other forms (let us recall the scandals that punctuated the Third Republic in France, during precisely the period of the triumphant business bourgeoisie). It does not mean that workers will have an easier life, nor that until regulations are effectively enforced, there will be no severe turbulence.

Of course, there is a need for a state "...for the private sector to function well." But which state? Certainly not of the type, still numerous in Africa, if one wants to generalize, which are at large, pieces of machinery of extraction and distribution of the rent of which many mechanisms curtail, suffocate, prevent to hatch private initiatives, local economic entrepreneurs, be them large or small.

All pressure must be put, both internally and externally, to ensure that the existing state systems cease to be harmful to the outbreak of and strengthening of private economic initiatives. That barriers are removed, that extortion practices change, that entrepreneurs and investors are secured

To develop, to set up the activity of valorization and exchange of local products, they dearly need a REFORMED, OVERHAULED State, which would be at their service, which would cease to harm, but on the contrary would facilitate, create the favourable conditions to its activity, regulate as well, positively. Which at first would listen to the cry "Let us do it!" and soon hears "Help us do it!”.Cries addressed to local leaders, as well as to aid institutions that want to be benevolent.

Anything which can, in one way or another, facilitate such evolutions is good to take on board. To send strong signals to the productive economic forces, to the youth, to show that there is a future and that it is in their hands; it would vigorously fight the despair, the loss of reference, the poisonous influence of the propagators of hate and death. It is among the populations that the war against terrorism will be won, by the restoration of confidence in the future, in renewed authorities, in institutions at the service of the productive populations. Even if there is pilferage and loss, it will be immeasurably less than it is now, and it will have put fuel into the economic circuits.

Let us move quickly to something else, time is ticking, to open up new perspectives for the future.



vendredi 9 avril 2021

DU FRANC CFA A L'ECO (quel prochain épisode ?)


Kako NABUKPO
Dans son article « Du Franc CFA à l’Eco en Afrique de l’Ouest », publié dans la revue ETUDES de mars 2021, Kako Nabukpo nous propose une  anticipation, dans le cadre d'une remise en perspective historique. Le fouillé de son analyse, la modération de son ton, tout en affirmant des prises de position nettes, dépassent la technique monétaire pour la replacer dans une problématique de société.

« … rompre avec une pratique qui permet d’accroître les bénéfices d’une politique de rente plébiscitée par les élites au bénéfice d’une réinjection des capitaux dans les économies locales… »

« il (le CFA) est devenu un mécanisme d’assurance tout risque vis-à-vis des défaillances multiples et variées de la gouvernance des dirigeants africains de cette zone. »

Pays de l'UEMOA

« … pour éviter de tomber dans les mêmes travers, à savoir la pérennisation de l’extraversion des économies de l’UEMOA … protégées par une monnaie CFA … fortement incitatrice à l’adoption de comportements rentiers. »

«  une communauté de destin, fondée sur le caractère incontournable de l’intégration monétaire, économique et commerciale au sein de la CEDEAO, comme seule voie de développement endogène en Afrique de l’Ouest. »

Tout cela est parler d’or. Kako NABUKPO définit de réelles perspectives, clairement énoncées – avec souvent d’ailleurs pas mal d’habileté – et je m’y reconnais très largement.

                                                      

Ce qui peut-être m’autorise à une remarque. Il évoque quatre « options de transition du franc CFA à l’éco »[i], et je me suis étonné de ne pas en trouver une cinquième, à mes yeux pas totalement improbable : celle d’une monnaie unique de tous les pays de la CEDEAO sans le Nigeria, qui dans un avenir prévisible garderait sa Naira et sa souveraineté monétaire, quitte à avoir des accords de stabilisation entre les deux entités.

J’ai cru percevoir le bout de l’oreille de cette option fin 2019, dans la suite des événements de l’époque. Parmi les acteurs, tout le monde s’accorde sur « il faut que ça bouge ». Mais comment ?

Acte 1.Ouattara, le patriarche respecté de la zone, conservateur en diable sur ce sujet, tient, avec les anciens du club des Chefs d’Etat francophones dont il se fait le porte-parole,  à la « pratique qui permet
d’accroître les bénéfices d’une politique de rente », à savoir l’arrimage à l’Euro et la garantie de change. Il vient à l’Elysée.  Il est tout proche du départ, on l’y accompagne en douceur avec tous les honneurs.

Acte 2. Macron, à qui on a dit le know how avec un Ancien chef d’Etat, doyen du club qui tient encore les rênes, va signer avec Ouattara l’accord du 20 décembre. Remue-ménage à la CEDEAO, mais surprise, un communiqué du Ghana annonce qu’il veut rejoindre ce nouvel Eco, appelle les autres pays à faire de même et tous à « working rapidly towards… adopting a flexible exchange rate regime ».  Ca passe presque inaperçu (qui parmi les Francophones s’intéresse à ce qui se passe chez les voisins, quand la maison est chamboulée ?) mais ça change tout.


Le scenario se dessine : le Ghana rejoint l’ECO (UEMOA), entraîne avec lui les autres petits Etats non-francophones, sauf le Nigeria bien entendu qui ne peut condescendre. Ouattara est parti en majesté. On peut remettre la question sur le tapis, parler des choses sérieuses, notamment avec son remplaçant, et avec un Ghana qui se voit bien en leader. Quelque chose me dit que Paris n’aurait pas vu cela d’un mauvais œil car si, dans notre Etat profond, il est encore des conservateurs ligne Ouattara, les points de vue ont bien changé. N’aurait-ce pas été une opération diplomatique menée de main de maître ?

Acte 3. Le mastodonte Nigeria ouvre un œil et réagit enfin. Il convoque à Abuja tous les non-UEMOA et tonne. Hold-up ! Ingérence ! On ne permettra pas ! Mais rien de concret. On baisse la tête, le Ghana fait résipiscence qui n’engage à rien, d’autant
qu’il doit élire son président très bientôt. On  rentre à la maison, rien n’est joué, les petits balancent.

Acte 4. Patatras ! Le destin a frappé. Le Premier ministre candidat à la succession de Ouattara décède. Personne – même Paris – ne peut dissuader Ouattara de se représenter. Peut-être justement a-t-il perçu que SON Eco, son grand-œuvre final, était en péril, et avec lui tout le système peinard francophone ? Qu’on l’avait roulé dans la farine (spécialité ivoirienne) ?
Le scénario billard à trois bandes s’écroule, ou est remis à la Saint Glinglin. Tout s’est soudain figé,

Muhammadu BUHARI
avec la double glaciation Ouattara-Covid. Le Nigeria a sonné le rassemblement, et c’est, à l’heure actuelle, pour ce qu’on peut en percevoir de l’extérieur, bloc contre bloc. L’option 3 de Kako Nabukpo. Catastrophique.
On attend le dénouement à l’Acte V.

Même si j’en parle de façon plaisante, cette option 5 ne me semble pas à négliger. Plusieurs arguments.

·         Pas besoin de relire La Fontaine. Une union monétaire où un seul membre pèse 70% du PIB et 52% de la population est une union autour de ce membre, les autres se rangeant sous son hégémonie. Penser qu’il peut jouer le rôle de locomotive de la CEDEAO, de « prêteur en dernier ressort » si cela ne correspond pas strictement à ses propres intérêts est se faire des illusions. Chacun le sait. Les voisins le savent, qui ont été témoins du comportement « solidaire » lors des expéditions militaires nigérianes dans la sous-région – réalisées ou soigneusement évitées.

       

UEMOA, ZMAO et CEMAC

·  A l’inverse, un regroupement CEDEAO minus Nigeria aurait l’avantage de rééquilibrer tant soit peu les choses (PIB 30/70, population 48/52), de créer un ensemble sinon homogène, du moins assez cohérent, avec des membres prééminents de poids comparables (Côte d’Ivoire-Ghana), la conscience qu’on ne peut rien faire seul et qu’une entente est essentielle.

·         · Les deux entités (ECO/NAIRA) pourraient ne pas être opposées, et même pourraient coopérer – régulation des taux de change, convertibilité garantie, etc. - pour faciliter les échanges et le développement des activités de transformation. La CEDEAO garderait – ou trouverait - à ce titre tout son sens.

·         · Encore faut-il que le Nigeria accepte de renoncer à des ambitions de suprématie régionale. Est-il déjà en mesure d’assurer cette suprématie, tout occupé qu’il est encore à renforcer sa cohérence intérieure et à développer son marché intérieur ? Attend-il le retrait de la France dont les petits voisins se font un bouclier pour se protéger du géant, avant de ne faire qu’une bouchée de toute la région ?
Ou ne trouverait-il pas son intérêt, au moins temporaire, à une ECOopération avec ses 14 partenaires engagés dans une politique économique dynamique, une stabilité financière et politique, structurant un vaste  marché où le Nigéria pourrait écouler ses produits, investir ses capitaux, trouver des débouchés pour ses jeunes élites ?

Pas pour demain, certes, mais une telle option ne serait pas la moins équilibrée, la moins attentive aux intérêts  bien compris des uns et des autres.
Peut-être aussi une option qu’il n’est pas aisé même d’évoquer publiquement quand on occupe un poste de responsabilité, au milieu des enjeux de pouvoir et des subtilités diplomatiques. Mais quand on ne parle comme moi qu’en son nom, sans rien d’officiel ?



[i] A savoir : (1) « L’ECO, simple avatar du Franc CFA, parie sur l’élargissement progressif de l’UEMOA » ; (2) « celle d’un ECO réel fondé sur la convergence (…) du PIB par tête », convergence vers le trio de tête Cap-Vert, Nigeria, Ghana ; (3) une autre zone monétaire ZMAO, à côté de l’UEMOA ; (4) l’ECO monnaie commune et non monnaie unique (accords  de taux de change, résorption des déséquilibres, processus d’intégration).

vendredi 15 mai 2020

Les ailes de la santé

UNE ANECDOTE

Le CHEAM (Centre des Hautes Etudes sur l’Afrique et l’Asie Modernes) proposait des sessions annuelles de perfectionnement à des fonctionnaires de toutes les administrations appelés à travailler notamment avec l’Afrique. Dont une bonne proportion de militaires et de gens des services. J’ai eu le privilège d’être choisi pour y participer, en 1993 si je me souviens bien. Chaque semaine, le groupe se réunissait pour écouter un conférencier de haut niveau, sur un thème particulier. Il s’agissait cette fois-là de santé et développement.


Après la docte et passionnante intervention d’un spécialiste, pendant la discussion, un des collègues, un gradé souvent facétieux, se lève : « Mais ne croyez-vous pas que le principal problème pour la santé, en Afrique, c’est l’aviation ? »

Stupeur dans l’assistance. Qu’est-ce qu’il nous sort encore ? Et lui de poursuivre, en substance :

« Ben oui, pendant très longtemps, le système de santé a été très solide, bien financé, le personnel bien payé. A partir du moment où on a pu prendre l’avion en cas d’urgence pour aller se faire soigner ailleurs, les élites n’ont plus eu besoin de dépenser des ressources importantes [je parlerais d’une partie de la rente] dans ce domaine. »

En ces temps de pandémie qui va toucher à plein le Continent, alors que nous au Nord peinons à redécouvrir la dimension tragique de l’existence, avec laquelle les Africains n’ont jamais cessé de vivre, il pourra être intéressant à temps perdu d’observer la circulation aérienne.

[Ceci a été écrit au début de la pandémie, quand on pouvait encore, sans en aucune façon lui faire offense, craindre pour le continent un pire qui par bonheur jusqu’ici ne s’est pas concrétisé  –  pour des raisons qu’il sera instructif plus tard d’analyser. Avant, aussi, la venue pour soins du Premier Ministre de Côte d’Ivoire en France aux frontières bouclées.]

mercredi 19 février 2020

SUITE de « La guerre au Sahel ne peut être gagnée par une force occidentale »

Serge Michailof* m'a fait l'amitié et l'honneur de cette réponse à mon article précédent :

Cher Joël
Chers collègues et amis
Cher Joël ton mel et surtout l'article de ton blog mettent le doigt sur plusieurs faiblesses de notre papier du Monde (« La guerre au Sahel ne peut être gagnée par une force occidentale ») que je reconnais bien volontiers et dont nous étions conscients. Le problème est toujours que les contraintes d'un tel papier qui doit tenir en 6500 signes permettent rarement d'aller au fond des choses ce qui est évidemment regrettable.
En gros tu nous fait part de deux principales critiques:
1) Nos propositions n'ont aucune accroche politique et restent donc incantatoires. Elles ne précisent aucunement le type d'alliance politique qui permettrait au Sahel leur mise en œuvre concrète. Sur ce plan tu as parfaitement raison et à la réflexion nous aurions dû couper un peu notre papier pour à la fois respecter la contrainte des 6500 signes et pouvoir développer en quelques lignes l'argumentation que tu explicite dans ton blog et qui peut se résumer en une réponse à la question:  quelles forces politiques et quel type d'alliance pour mettre en œuvre la politique que nous suggérons ? Sur ce plan je trouve que les paragraphes que tu développes dans ton blog sont excellents et résument bien ce que nous aurions dû ajouter à notre papier pour "l'accrocher" à une réalité politique concrète.
2) Notre phrase sur la possibilité technique de nettoyer les écuries d'Augias et de construire ou reconstruire en quelques années le cœur régalien d'un appareil d’État fonctionnel te semblent également incantatoires. Là je voudrais te dire que je ne partage pas ton scepticisme et que je m'appuie pour cela sur mon expérience de 12 ans de consultation sur ces questions dans les géographies les plus difficiles et auprès des pays les plus déstructurés de la planète. Je ne dis pas que c'est facile. Je dis simplement que c'est possible. Deux anciens Premier ministres avec lesquels j'ai longuement travaillé sur cette question pourront d'ailleurs en attester : Tertius Zongo  du Burkina et Matata Mapon de RDC que je me permets de mettre en copie.
Au plan technique je voudrais ici te renvoyer à une note que j'avais rédigée sur cette question et qui a été publiée par la fondation FERDI sous le titre "Le défi du renforcement des institutions publiques sahéliennes"qui explique comment il est techniquement possible dans des délais raisonnables de transformer des institutions gangrénées par le népotisme et la corruption en institutions relativement efficaces, ceci bien sur pour peu que les conditions politiques le permettent.
Je mets cette note en pièce jointe.
Je reste à ta disposition pour échanger sur ces questions qui me semblent aujourd'hui très importantes si l'on veut éviter une poursuite de la dérive actuelle au Sahel.
Bien amicalement
Serge

Et pour poursuivre l'échange : 


Bien cher Serge
Je te remercie infiniment des remarques et commentaires que tu as faits sur ma réaction à votre article paru dans Le Monde intitulé « La guerre au Sahel ne peut être gagnée par une force occidentale ». Je me réjouis très fort de voir à quel point nos réflexions convergent, et voudrais simplement ici, comme tu m’y invites, ainsi que tous nos collègues, poursuivre l’échange.

L’enjeu politique

Nous sommes d’accord, je crois : l’enjeu, dans la situation actuelle – et depuis fort longtemps, même si on l’a trop oublié, négligé ou occulté – est éminemment politique, au sens le plus profond, à savoir celui d’un changement de système, de paradigme, de mode de fonctionnement – et accessoirement de personnel. Basculement de la rente prédatrice à l’initiative privée. Changement de locomotive, de type de moteur, de carburant, voire de pilote ou au moins de mode de conduite. Peu importe le vocabulaire, je pense qu’on se rejoint. Ainsi que sur l’idée – que vous énonciez pour l’aspect sécuritaire, mais qui vaut tout autant ici – que cette mutation, seuls les Africains peuvent (doivent ?) la faire, à la façon qu’ils auront trouvée, certainement de façon différenciée selon les contextes et l’histoire de chacun.
J’aurais simplement une minime réserve quand tu parles des « types d’alliance politiques … pour mettre en œuvre la politique que nous suggérons ». Je ne te fais aucun procès d’intention, bien évidemment, mais le passé est si lourd qu’il convient de clarifier. Nous sommes ici, les uns et les autres, dans des positionnements différents : nos collègues et ami(e)s Africain(e)s qui sont les acteurs de ces bouleversements, qui sont parties prenantes, qui pour le coup entrent en alliances, définissent des stratégies, interviennent ou pas, selon ; et nous, extérieurs à ces sociétés mais pas indifférents loin de là, citoyens de pays, de puissances qui à maints titres peuvent peser sur les situations africaines. Pas acteurs directs, donc pas amenés à nous impliquer dans des « alliances politiques » (au sens d’intervenir, de s’ingérer, comme cela a pu se faire) pour les raisons que l’on a dites, nous pouvons d’une part énoncer nos réflexions, partager analyses, préoccupations, suggestions avec nos amis africains qui en feront ce qu’ils voudront, et d’autre part, citoyens, éclairer nos gouvernements et nos opinions publiques pour orienter leurs modes d’intervention, réviser leurs stratégies, agir avec ce qui nous paraît être discernement et efficacité, déterminer à qui apporter aide et donner des moyens d’action (une autre façon d’entendre « alliance »). J’y reviendrai.

« Nettoyer les écuries d’Augias » est-il possible ?

Je dois m’être fait mal comprendre si tu m’as trouvé négatif sur la possibilité « de construire ou reconstruire en quelques années le cœur régalien d'un appareil d’État fonctionnel ». Je le crois possible, je le souhaite de tout cœur, et existent, comme tu le dis, des forces susceptibles de le faire. La question, on vient de le souligner, est bien moins technique que politique. Et il ne faut pas, sauf à faire du « wishful thinking », se cacher les difficultés et obstacles. Les principaux que je vois :
1. Pour le moment, les dynamiques nouvelles s’expriment dans le champ économique, avec les efforts des petits entrepreneurs qui tentent d’émerger malgré les obstacles, développant des stratégies de ruse et d’évitement. C’est parcellaire et peu cohérent. On voit peu de convergences, de structuration autour de revendications ou d’apparition de mouvements. Pas de traduction, apparemment, en termes politiques de ces dynamiques. Ou alors éclatées, dispersées. Isolées.
L’exemple le plus en pointe que je connaisse est au Mali, est au Mali, avec le mouvement qui mobilise les jeunes contre la corruption, l’action du patronat pour susciter des réformes économiques favorables à l’entreprise, la dénonciation de la prédation comme antagoniste de la création d’emploi et d’avenir des jeunes. Et pas seulement comme dénonciation morale. Cependant,  Coulou l’a dit lui-même - et cela a été relayé dans la presse – si le PR et le PM veulent agir dans ce sens, ils sont isolés, n’ont pas vraiment d’équipes derrière eux pour mener pleinement le changement.
Donc le nécessaire investissement du champ politique par les forces du changement est loin d’être abouti. Il y faut certainement le temps. Peut-être les voies de cristallisation des dynamiques nous échappent-elles. Peut-être les Africains trouveront-ils d’autres voies que nos schémas classiques. A eux de jouer.
2. Dans un article de 1988, récemment ressorti, Vaclav Havel soulignait que « Les agitations, les grèves, les révoltes des années 80 n'ont pu déboucher sur une action méthodique, efficace, qu'à partir du moment où les intellectuels ont apporté une conception globale au mouvement, mis sur pied une stratégie d'ensemble. » Cela, à mon sens, fait cruellement défaut. Et risque d’être durable.
L’intelligentsia africaine est encore largement engluée dans l’anti-impérialisme et le néo-colonialisme, biberonnée aux théories de Samir Amin et autres, pensant l’antagonisme essentiellement Nord-Sud sans s’intéresser aux contradictions internes des sociétés sinon sous le prisme des « valets des Blancs ». Même les études, de plus en plus nombreuses et pertinentes, sur la corruption dépassent peu son approche abstraite et sa dénonciation morale pour s’intéresser à son aspect systémique, sa caractéristique propre intrinsèquement liée à un mode spécifique d’organisation sociale, antagonique du développement économique local et de la transformation endogène.
Personne pour théoriser la nécessaire libération de l’initiative privée et sa prise des commandes de la société. Même le débat sur le CFA et son remplacement par l’ECO l’a montré, qui a mis l’accent plus sur la dénonciation post-coloniale que sur la promotion d’un nouvel ordre économique, avec une monnaie non plus au service des rentiers mais des entrepreneurs. Mais peut-être verra-t-on à Lomé des avancées en ce sens.
Alors qui pour forger cette « stratégie d’ensemble », cette « conception globale » capable d’ouvrir des perspectives, de mobiliser, d’entraîner le changement ? Qui pour élaborer une vision d’avenir nouvelle et exaltante ? D’autant que – et c’est pour moi une immense tristesse – les mots de démocratie, de liberté ont été tellement galvaudés par des mascarades que nous avons soutenues que les valeurs qu’ils représentent en sont largement dévalués. Aux Africains d’inventer leur discours, d’imaginer le « software » de ce changement en cours, de proposer un modèle libre et démocratique qui leur aille. Mais il faut faire vite.
Car, et c’est selon moi le grand danger, une telle  « stratégie d’ensemble », appuyée sur une « conception globale » existent déjà, du côté de l’extrémisme religieux – et pas seulement islamiste. Une idéologie largement diffusée, qui se nourrit du pourrissement du système rentier et de l’absence d’alternative crédible et de perspectives claires. Qui pourrait très bien s’emparer de la thématique de l’initiative privée locale et rallier les entrepreneurs. N’oublions pas que la révolution khomeiniste s’est faite sur l’alliance du fondamentalisme des mollahs avec le Bazar.
3. Enfin, il y a le poids de la « communauté internationale », plus particulièrement des pays du Nord et des institutions internationales, des bailleurs, etc.
Faute d’avoir produit l’analyse de la situation, des dynamiques et des forces en présence – à nous peut-être d’argumenter et de promouvoir la nôtre – tous ces acteurs agissent sans cohérence et assez désemparés. Les financements continuent à alimenter la rente et se perdent dans les méandres de l’inefficacité. Les mesures pour y pallier aboutissent à faire d’une demande de projet une usine à gaz qui récompense la forme au détriment du fond, et de fait verrouille l’innovant. Les réglementations générales imposées ne tiennent aucun compte des contextes spécifiques. Les concurrences entre puissances ouvrent la voie à des accords qui hypothèquent l’avenir avec des dirigeants sensibles à l’intérêt pas toujours général.
Autant de facteurs qui, de fait et sans forcément visée particulière, freinent les dynamiques d’émergence et d’affirmation des forces nouvelles.

Alors « Que faire ? » (Lénine)

Avant tout, et il faut le répéter, ce seront les Africains qui FERONT. A leur façon, comme ils voudront. Pour autant, les amis extérieurs – et quand même parties prenantes  - peuvent aider au changement et donner les moyens pour contribuer à le faire advenir. De plusieurs façons.
1. D’abord, et un groupe comme le GIAf peut y contribuer largement, sur le plan des idées et de l’information. Faire avancer la réflexion, enrichir le débat, diffuser des analyses. Faire connaître les bonnes pratiques – et les mauvaises -, les initiatives, les progrès enregistrés ici ou là. Faire évoluer les représentations, gagner la bataille des idées. Pour l’instant, les dynamiques à l’œuvre n’ont pas de façon perceptible investi ce champ, pourtant essentiel – si on veut être gramscien – dans un changement social d’envergue. Cela vaut pour diffuser l’information, sensibiliser, susciter réactions et engagements en Afrique. Cela vaut pour convaincre responsables gouvernementaux et des organismes internationaux, responsables économiques et financiers qu’il est temps de réviser leur approche et stratégies.
2. Sans s’ingérer politiquement, tous ces acteurs extérieurs peuvent trouver des moyens d’orienter, de presser, pour que soient levés des obstacles à l’initiative économique privée locale, pour que le développement de celle-ci soit facilité, etc. Cela auprès des gouvernements africains (amélioration des législations, encouragement de la transparence et de la lutte contre la corruption prédatrice, entraves aux flux de capitaux « mal acquis », etc.), ou auprès des instances internationales (adaptation des règles de libre-échange, révisions des accords internationaux, protection des industries naissantes, etc.).
3. Un autre levier très important concerne l’Aide Publique au Développement, tant bi- que multilatérale. J’ai naguère, dans un papier intitulé « L’APD dans l’impasse », suggéré la révision de celle-ci et sa réorientation dans le sens d’un appui délibéré, sinon exclusif, aux nouvelles dynamiques. Cesser de faire de l’APD la perfusion de la rente à l’agonie, en faire un outil puissant de développement de l’initiative privée. A titre d’illustration, je reprends les quelques voies suggérées :
·                     Encourager toutes les réformes de structure susceptibles de faciliter la transformation locale et les échanges régionaux (régulation du commerce international, politique monétaire, législations intérieures, réglementations régionales, sanction des prédations).
·                     Financer des investissements orientés vers le développement des économies locales : voies de communication entre lieux de production et de transformation, et non plus à l’export, accès aux nouvelles technologies, à l’énergie, outre l’éducation et la santé.
·                     Aider en finançant non plus (seulement) les Etats et les institutions, mais les entreprises : prêts, participation au capital, pépinières d’entreprises, etc. 
·                     De l’assistance technique, oui, mais pas dans les administrations pour définir des politiques publiques : dans les entreprises privées, en personnels d’encadrement et en conseil, ou en finançant des consultants et de l’expertise, en réponse aux besoins des entrepreneurs. 
Ces suggestions (les spécialistes en jugeront et auront de meilleures idées) pour indiquer ce qui pourrait ainsi donner une forte impulsion au changement en cours, montrer le pari d’une nouvelle voie.
Mais il faut faire vite, et frapper fort. Pour convaincre les populations qu’une voie nouvelle s’ouvre, il ne faut pas jouer petit braquet.
C’était le sens, par exemple, d’un projet malheureusement non abouti auquel j’ai réfléchi avec le CNPM, visant à créer des emplois pour la jeunesse, tout en suscitant modernisation et dynamisation des acteurs économiques. L’entrée n’en était pas la formation de jeunes (une institution sclérosée en prend quelques dizaines, pendant quelques mois, et les lâche dans la nature avec un pécule), mais via un détour par l’appui aux maîtres-formateurs, par la dynamisation du secteur dit informel (ou de sa partie en appétence de changement), qui constitue jusqu’à 80% des emplois. Sa modernisation, son adaptation aux réalités du jour, son intégration dans une économie locale globalisée (les entreprises émergentes ont besoin d’un environnement  de productions et de services pour se développer), s’accompagneront d’un développement de l’apprentissage, lui-même rénové.
Ca ressemble à des emplois aidés ? Il y a de la déperdition possible ? Certes. Mais si les mêmes sommes partent dans la population, donnent du pouvoir d’achat en même temps que s’accroît la qualification, si la jeunesse y trouve des perspectives, est-ce plus un drame que si ces sommes sont détournées en haut lieu ?
Enfin, et pour en revenir à la sécurité, qui est à l’origine de notre échange, et en se référant cette fois à Mao, le jour où les populations accorderont leur confiance à une autorité porteuse de ces dynamiques, auront un espoir en des perspectives d’avenir, les djihadistes  seront comme des poissons hors de l’eau. Mais dans le cas contraire …

*Serge Michailof : Consultant, ancien professeur à Sciences Po, chercheur à l'IRIS, ancien directeur de la Banque mondiale et ancien directeur des opération de l'AFD, il a publié récemment "Africanistan". Je l'ai connu aussi lorsqu'il était rue Monsieur, au Cabinet de la Ministre de la Coopération.