Affichage des articles dont le libellé est Côte d'Ivoire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Côte d'Ivoire. Afficher tous les articles

jeudi 11 juin 2020

"ABANDON DU FRANC CFA EN FAVEUR DE L'ECO. QUEL EST L'OBJECTIF DE CETTE REFORME? QUELLES CONSÉQUENCES POUR L'AFRIQUE?"


Une contribution au débat organisé en collaboration avec la
Fondation Gabriel Péri. 
Vendredi 12 juin 2020.

Pour parler monnaie, le préalable de l’analyse politique

Mon point de vue est le suivant : et si depuis des lustres, nous nous étions dispensés dispensées de faire une réelle analyse des formations sociales qui prévalent en Afrique, et avions continué à croire, voyant le soleil se lever à l’Est, qu’il tourne autour de la Terre ? Et si nous prenions toujours pour argent comptant les formes institutionnelles en place (et les Africains ont été maîtres pour revêtir leur système des formes les plus diverses empruntées au Nord, selon qu’il plaisait à ces derniers), alors que le fonctionnement du système, sous ces formes empruntées et revisitées, est tout autre.
En effet, la communauté internationale, pour ne parler que d’elle, traite, en Afrique notamment, avec des Etats modernes, dotées d’administrations et de législations, tout entiers orientés vers le bien général décidé par les majorités, et où les abus sont sanctionnés. Et de déplorer que l’intérêt général cède le pas aux intérêts particuliers. Que les élections pour représenter les majorités soient trafiquées. Que les institutions ne semblent pas servir les missions qui sont les leurs. Que les détournements soient impunis, sauf s’il faut se débarrasser de gêneurs. Que les plus beaux des projets de développement en grande partie tournent en eau de boudin ou s’évaporent, malgré tous les verrous, précautions et chicanes érigées. On ne sait plus à quel saint se vouer.
Longtemps les uns et les autres se sont satisfaits de ce marché de dupes, qui, en s’en tenant à des apparences acceptables, politiquement correctes, convenaient à l’idéologie développementaliste dominante chez les bailleurs, ou à la dénonciation du capitalisme et de la néo-colonisation.
Or, la réalité est toute autre, derrière les faux-semblants, et n’a rien de capitaliste, ni de socialiste d’ailleurs. Pour simplifier …
Les sociétés issues des Indépendances, donc de la colonisation, sont fondamentalement régies par un système qu’on pourrait, pour simplifier, nommer celui de la rente prédatrice. L’accumulation de richesse ne résulte pas de la valorisation d’un capital, mais de la captation permise par la position acquise dans les rouages de l’appareil étatique ou dans l’accès aux rapports avec celui-ci. Le carburant du système étant d’abord les produits bruts d’exportation, puis tous les revenus que la détention d’un pouvoir officiel peut générer, y compris l’aide étrangère si on sait s’y prendre.
Ce système est à bien des égards à bout de souffle. L’appétit croissant des bénéficiaires, leur concurrence exacerbée, la lassitude des populations que n’atteint plus le ruissellement de jadis et laissées désormais à l’abandon, l’arrivée de cohortes de jeunes qui ne voient pas d’avenir, tout cela le menace.

Le rôle du CFA

La plupart des voisins, essentiellement non francophones (sauf la Guinée de Sekou Touré), auxquels la puissance coloniale n’a pas laissé d’autre choix, ont opté pour la monnaie nationale. Après une brève période se stabilité politique et de sagesse financière, avec l’arrivée des coups d’Etat militaires, l’incertitude, la hâte de s’enrichir, le prélèvement de la rente s’est exacerbé : fin de la convertibilité (permettant aux happy few accédant aux devises de faire d’extraordinaires culbutes), hyperinflation, dévissage des monnaies, écroulement économique, sur le mode République de Weimar. En Ouganda, par exemple, les prix avaient tellement augmenté qu’on en est arrivé, en 1978 ou début 79 je crois, à ne plus défaire les liasses des plus gros billets pour payer.Je suis même allé au marché acheter trois carottes et deux salades avec des paquets de liasses dont on n’ôtait même plus la ficelle. Le Ghana, le Zaïre, le Nigéria dans une moindre mesure, très récemment le Zimbabwe ont connu la même chose. Même le sage Kenya a vu la valeur de sa monnaie s’éroder considérablement au fil des ans. De profonds bouleversements sociaux et culturels (dans les mentalités) s’en sont suivi, le FMI et l’ajustement structurel sont passés par là, et certains de ces pays, après avoir touché le fond, ont retrouvé un dynamisme parfois enviable.
Il en est allé différemment pour la plupart des pays francophones.
Dans ces formations sociales basées sur la rente, c'est à dire sur le contrôle de la ressource et de sa redistribution par les cercles qui détiennent le pouvoir politique, le système CFA s'est révélé particulièrement adapté.
Il assure aux bénéficiaires une stabilité appréciable. Une monnaie forte, au taux de change garanti, maintient le pouvoir d'achat en produits importés et un prix bas payé aux producteurs locaux. Elle décourage la valorisation sur place et l'investissement productif et donc l'émergence d'un entrepreneuriat qui réclamerait d'autres règles. Elle favorise le tête à tête avec les sociétés internationales, générateur de ressources rentières à l'import comme à l'export. Sa convertibilité permet la consommation et les placements à l'étranger au détriment du réinvestissement sur place (mais pour quelles entreprises, puisque leur développement est délibérément entravé? Et puis est-ce bien raisonnable de garder l’argent au pays ?). On peut poursuivre.
En bref le CFA dans sa pratique permet (a permis?) un fonctionnement pépère du système rentier. C'est la Caisse d'épargne plutôt que la Bourse. Et une telle assurance a un coût, comme toute assurance. Une certaine dépendance à l'égard d'un tiers à qui on a confié la responsabilité de faire respecter les règles de base du système.
On peut comprendre que des décideurs, voire des couches sociales, ne soient pas prêtes à renoncer à un dispositif qui, quoique s'érodant, leur a permis de tenir vaille que vaille tandis que bien des voisins passaient par des phases de chaos. Même si ces mêmes voisins aujourd'hui semblent mieux s'en sortir.

Un système contesté, une transition en gestation

Les contradictions du système rentier se sont au fil du temps exacerbées. Les appétits ont grandi bien plus rapidement que la ressource (quand celle-ci n’a pas diminué), il a fallu écarter des bénéficiaires, ou les réduire à se fournir aux-mêmes (l’auto-rémunération de quiconque a une parcelle de pouvoir), certaines sources se sont taries ou plus difficiles à capter (l’aide internationale accumule les contrôles et les précautions, ça pourrit la vie), les scandales se multiplient, l’opinion gronde, localement et internationalement, la contestation monte, notamment contre la corruption, dans un contexte de péril fondamentaliste.
Bref, c’est la crise.
En bonne dialectique, quand un système s’effondre sous ses contradictions, de nouvelles dynamiques éclosent, se structurent, font apparaître de nouveaux possibles, une autre forme d’organisation. Longtemps, l’activité privée de transformation est restée artisanale, reléguée et enfermée dans l’informel. Avec de grandes disparités selon les pays, et d’importance, des entrepreneurs sont apparus, dont quelques-uns ont bâti d’immenses fortunes et des empires commerciaux et industriels. Certes, à l’origine de ces fortunes se trouvent parfois des opportunités causées par la gestion de régimes rentiers (ainsi le ciment pour Dangote pendant le boom pétrolier au Nigéria), ou une accumulation primitive rentière, réinvestie ensuite dans l’économie productive (les familles Kenyatta et Moi au Kenya ?). N’empêche, ils participent d’un changement de paradigme, et d’un passage à un autre type de logique économique et de profit. D’autant que, derrière ces quelques exemples anciens et visibles a émergé une forêt d’initiatives, de jeunes entrepreneurs, à la faveur d’une foultitude de raisons : élévation du niveau d’éducation, changements technologiques, opportunité d’innovations, sentiment d’exclusion d’un système où il n’y aurait rien à gagner, marché de nouvelles classes moyennes, etc. Avec la conscience de pouvoir, en agissant sur place, en valorisant production et savoir-faire locaux, créer de la richesse, ne plus la laisser partir à l’extérieur, réussir au pays, donner de l’emploi et des perspectives d’avenir, en particulier aux jeunes.
C’est donc tout un système alternatif qui se déploie, et qui essaie de se frayer un chemin, en dehors de celui qui est en place, de la rente prédatrice. Mais qui est en butte à ce dernier. Car il y a antagonisme.
En effet, le développement d’un secteur privé local, d’initiatives de valorisation sur place des produits, est systématiquement entravé, étouffé par un système de la rente qui le vit comme une menace. Et ce de multiples manières, à tous les niveaux. On peut faire état de quelques uns. Il y a les tracasseries diverses et variées des agents de l’Etat, la petite corruption qui s’appuie sur le fouillis des réglementations pour pressurer. Des réglementations et normes justement qui, sous prétexte de conformité à des standarts « développés », pénalisent et rendent vulnérable. Une fiscalité écrasante. L’absence d’accès au crédit. La pauvreté des infrastructures nécessaires aux échanges régionaux et la création de marchés à cette échelle dont les entreprises nouvelles ont besoin, les limites des Etats n’étant pas suffisantes pour les nouvelles entreprises. La libre circulation à travers ces espaces. Il y a enfin, et pour en revenir au sujet, le besoin d’une monnaie qui serve le développement de cette nouvelle économie.
Dans un tel contexte, la question du CFA/ECO n'est donc bien que secondairement monétaire. Elle n’est pas technique, mais essentiellement politique.

Quelle monnaie pour servir quel système socio-économique ?

On a vu quelle société, quel type de modèle socio-économique le CFA actuel sert, ou à qui il facilite la vie, à qui il la rend difficile. Un CFA réformé, devenu ECO, servirait quel modèle de société ? qui en tirerait bénéfice et pour quoi faire ? qui perdrait au change ? C’est le questionnement qu’il faut traiter d’abord, avant que les économistes ne soient appelés pour trouver l’outil monétaire adéquat qui facilitera la mise en œuvre des réponses.
Deux critères majeurs me semblent déterminants pour lire les évolutions qui se dessinent depuis fin décembre dernier et entrevoir des réponse à cette question : le taux fixe de convertibilité, et la garantie de celle-ci.
Le système rentier en place, pour se perpétuer dans son être, a besoin d’un taux fixe, arrimé à une monnaie forte, en l’espère l’Euro, et de pouvoir exporter les revenus accumulés, pour acheter des biens ou les mettre à l’abri. Cela dût-il paralyser l’économie locale. Au contraire, les entrepreneurs sont victimes de cette monnaie qui les empêche d’être compétitifs face aux produit importés, bloque leur développement régional, l’accès aux marchés les plus importants et aux investissements.
La première voie correspond exactement aux desiderata du Président Ouattara, entérinés par Macron, qu’il a exprimés au nom des autres dirigeants de l’UEMOA, et dont on a pu considérer qu’il s’agissait d’un hold-up du processus engagé par la CEDEAO pour la création d’une monnaie unique de toute la zone. On serait donc dans un schéma de perpétuation du système actuel. On reste dans l’entre soi des francophones. Tout changer pour que rien ne change, sauf peut-être quelques symboles.
Mais ce n’est peut-être pas si simple. Dès le surlendemain, le gouvernement du Ghana – un des poids lourds de la région – annonçait sa volonté de rejoindre l’ECO créé par le groupe UEMOA, tout en déclarant comme allant de soi que cette démarche s’inscrivait pleinement dans le processus de monnaie régionale engagé par la CEDEAO, mentionnant notamment la flexibilité comme un fait acquis. On serait donc, et rien de surprenant à cela de la part du Ghana, dans l’autre voie, celle d’une politique économique favorisant production locale et valorisation des produits.
Il semble donc que rien ne soit joué, et qu’une partie de billard, à plusieurs bandes, est peut-être engagée. Sera-ce un affrontement entre les Anciens et les Modernes, la citadelle du pré-carré contre l’ouverture de l’espace ouest-africain et au-delà ? Est-on dans un processus négocié en coulisse, l’ECO « Ouattara » étant une première étape qui, une fois en place, pourra évoluer pour introduire, avec l’entrée du Ghana, accompagné d’autres pays non-CFA, la flexibilité du taux de change d’un ECO adossé à un panier de monnaies – la France dans ce cas retirant sa garantie de convertibilité ?
Dans ce cas, étant donné que le mastodonte, le Nigéria, ne remplit pas les critères de convergence requis pour rejoindre le nouvel ECO (ce dont personne ne veut, ni lui, qui ne l’accepterait qu’en position de dominant, ni les autres qui le redoutent comme la peste), assisterait-on à une recomposition stratégique de la zone CEDEAO ? Avec un regroupement, pour faire équilibre au géant, de tous les autres pays autour d’une monnaie unique ? Et dont le Ghana se positionnerait d’ores et déjà en leader ?
La France, d’ailleurs, y serait-elle si hostile ? Le jeu est très ouvert.
Au final, si l’Afrique est bel et bien en transition, empêtrée dans un système moribond, en gestation d’un renouvellement profond, qui devra s’accompagner de mutations politiques, ce sera aux Africains de bâtir leur devenir.

vendredi 15 mai 2020

Les ailes de la santé

UNE ANECDOTE

Le CHEAM (Centre des Hautes Etudes sur l’Afrique et l’Asie Modernes) proposait des sessions annuelles de perfectionnement à des fonctionnaires de toutes les administrations appelés à travailler notamment avec l’Afrique. Dont une bonne proportion de militaires et de gens des services. J’ai eu le privilège d’être choisi pour y participer, en 1993 si je me souviens bien. Chaque semaine, le groupe se réunissait pour écouter un conférencier de haut niveau, sur un thème particulier. Il s’agissait cette fois-là de santé et développement.


Après la docte et passionnante intervention d’un spécialiste, pendant la discussion, un des collègues, un gradé souvent facétieux, se lève : « Mais ne croyez-vous pas que le principal problème pour la santé, en Afrique, c’est l’aviation ? »

Stupeur dans l’assistance. Qu’est-ce qu’il nous sort encore ? Et lui de poursuivre, en substance :

« Ben oui, pendant très longtemps, le système de santé a été très solide, bien financé, le personnel bien payé. A partir du moment où on a pu prendre l’avion en cas d’urgence pour aller se faire soigner ailleurs, les élites n’ont plus eu besoin de dépenser des ressources importantes [je parlerais d’une partie de la rente] dans ce domaine. »

En ces temps de pandémie qui va toucher à plein le Continent, alors que nous au Nord peinons à redécouvrir la dimension tragique de l’existence, avec laquelle les Africains n’ont jamais cessé de vivre, il pourra être intéressant à temps perdu d’observer la circulation aérienne.

[Ceci a été écrit au début de la pandémie, quand on pouvait encore, sans en aucune façon lui faire offense, craindre pour le continent un pire qui par bonheur jusqu’ici ne s’est pas concrétisé  –  pour des raisons qu’il sera instructif plus tard d’analyser. Avant, aussi, la venue pour soins du Premier Ministre de Côte d’Ivoire en France aux frontières bouclées.]

dimanche 22 octobre 2017

Périple YAKRO/ BKO, by bus.


J’avais décidé qu’une fois terminée la conférence, j’irais à Bamako suivre les quelques petits projets que j’essaie d’y mener. Et ce serait en bus, vus les tarifs par avion, prohibitifs comme dans toute la région. 25 000 CFA contre plus de 250$ pour les « low cost » aériens, autour de 400 pour les compagnies établies, ya pas photo. Ca pose une vraie question d’ailleurs. Pourquoi si cher ? Sur des distances comparables (et la distance au final compte peu), on voyage pour moins de 100€ sur les lignes intérieures nigérianes, ou en Afrique de l’Est. Où est l’erreur ? Manque de compétitivité des compagnies, ou étranglement par les taxes et droits ? Et nul qui proteste et fait pression, tant parmi ceux qui prennent l’avion rares sont ceux qui payent de leurs deniers, et pour les autres, l’avion appartient à un autre monde. Fin de la digression.
Notre itinéraire, en violet.
Je m’étais donc renseigné. Le bus quitterait Yamoussoukro le matin à 5h, et on me promettait une arrivée possible à 22h. Le temps ne me manquait pas. Billet payé, place réservée, on m’avait bien sermonné d’être à l’heure, et – service personnalisé – on m’a même appelé à 4h15 pour me demander si j’étais en route, ou pour vérifier que je m’étais bien réveillé. La gare routière baignait encore dans la torpeur du halo de brume que peinaient à traverser les lampadaires. Mon arrivée a créé un début d’agitation, et soulagé de l’impatience. Apparemment on n’attendait que moi, seul passager à embarquer semblait-il. Sur les bancs devant le minuscule bureau de la compagnie les silhouettes s’ébrouent. On enregistre mon bagage et me voilà placé sur un des rares sièges qui restent mais bien devant, entre un gars peu loquace et un jeune qui part à Kankan, en Guinée, enterrer son père. Ce sera un bon compagnon.

Une idée de l'ambiance autour de l'arrêt du bus, vers 5h.
On démarre donc, et avant l’heure. J’apprendrai qu’en fait le bus a quitté Abidjan à 22h la veille, et a passé la nuit à Yamoussoukro. Seulement pour m’attendre ? Trop d’honneur, je ne pense pas. Et j’aurais pu tout aussi bien partir à 1 ou 2h du matin, si on m’avait dit. Plutôt je crois pour le timing des étapes suivantes. Mais on comprend que les passagers aient eu hâte. Ca ne faisait que commencer.

Première halte, tout juste à la sortie de Yakro, sitôt terminée la vaste avenue à deux fois trois voies, et que commence la longue petite route vers le nord. Barrage. Herses et barre à pointes sur roues. Quelques personnes autour, de vagues uniformes. Un homme en postures d’autorité s’affaire, fait fermer la voie. Le jeune contrôleur du bus (le « conductor » ou « spanner boy », en Afrique anglophone, le gars à tout faire, pour toute situation, une fois les billets vérifiés) descend et va de l’un à l’autre, revient, parle au chauffeur, repart. Le barrage se lève, accord a été trouvé, certainement élevé, on peut vraiment partir.
Plus loin, sur la route, il y aura une dizaine d’autres points de contrôle, qu’on passe parfois sans s’arrêter, ou à peine, le temps que le chauffeur tende la main à l’uniforme qui s’approche.

Il est à peine plus de 7h quand on arrive à Bouaké. Tout est humide d’un crachin maussade, dans le petit jour blême. Le bus se gare dans un méchant espace clos de parpaings. Tout le monde descend. Le sol est boueux, flaques, gravats piétinés. Ca grouille autour du bus, à grands cris, pour charger des tas de ballots et les esquicher dans les soutes, à grands coups de tatanes. Toute proche, une rangée de petites vendeuses – surtout des femmes – qui proposent sodas, sacs à dos, parfums, viande grillée, un brouet léger de céréales bien chaud, qui a grand succès, des sandwiches aussi, où dans une demi-baguette bien blanche on entasse force victuailles diverses. Je cherche mon bonheur, à cette heure de la journée. Mais d’abord les toilettes. On me les montre, au fond. Plus que rudimentaires. Trois
Ajouter le crachin, un sol défoncé trempé
cubicules à ciel ouvert, un trou carré dans le béton, une porte qui a du mal à fermer. Ca fera. Je jette ensuite mon dévolu sur une grosse dame qui fait des beignets fort appétissants. Quatre feront du bien. 80 CFA, 12 centimes d’Euro. Ce travail n’est pas rémunéré. Mais je voulais boire quelque chose de chaud, et ne trouvais rien aux alentours. Mon voisin guinéen aussi d’ailleurs. On demande, et on nous désigne, un peu plus bas, à une centaine de mètres, une gargote. Le bus ne partira pas de sitôt, on y va. Bingo ! Sous un auvent, au milieu d’un comptoir où on peut s’asseoir, un gars manie ses machines. Bouilloire et petit percolateur. Nescafé ou expresso ? Ca ne se discute pas. Avec les gestes d’un barista italien, il vide d’un coup sec le réceptacle, remplit de poudre, fait couler. Délicieux café. Très bonne initiative commerciale, l’expresso de rue ! J’en avais déjà vu un, et dégusté, dans un petit kiosque à Abidjan.

Malgré cette bonne surprise, je ne peux m’empêcher de comparer avec le transport par bus en Afrique de l’Est, sur toutes les routes que j’y ai prises. Ici chaque compagnie fait arrêt à son propre espace, situé chaque fois au profond de la ville, ce qui oblige à des détours par des ruelles (Korhogo, Sikasso) parfois totalement défoncées comme à Bougouni. Et pour aboutir à des lieux où rien n’est prévu pour le passager, sauf un ou deux maigres tabliers. Et ça dure des heures. Là-bas, les arrêts se font le long de la route, sur des espaces spécifiques aménagés – souvent couplés à des stations-services – des magasins, de la restauration (locale, et de qualité), des toilettes décentes, et tout un car est servi, a consommé, est reparti en 15-20mn. Rien à voir. La raison m’échappe.

Il est déjà presque 8h30 quand on quitte Bouaké. Le ruban de goudron défile, avec pas mal de nids de poule qui font zigzaguer le bus. Somnolence, lecture, bavardages. Mon voisin est donc Guinéen. Mais né en Côte d’Ivoire. Son père s’y était établi jeune, avait travaillé, et fini par posséder un atelier de mécanique florissant, plus machines qu’autos, et lui y travaille encore, avec ses frères. Le père, arrivé à la retraite, s’est retiré à Kankan, après tant d’années. Je lui pose la question de la nationalité. Il se dit spontanément guinéen. Devenir Ivoirien ? la question ne se pose même pas, ça ne se fait pas. Ces pratiques si restrictives, ce refus du droit du sol, un peu partout d’ailleurs, me laissent perplexe. Etranger, toujours, ad vitam aeternam, et ça semble naturel. Ca interroge aussi d’ailleurs sur l’acquisition de la nationalité, chez nous. Comment est-ce vécu ? Intériorisé ?

Le bus ressemblait à quelque chose comme ça
Entre temps, drame. A peine sortis de Bouaké, alors que j’avais prévu de bien m’en servir en chemin, voilà mon téléphone bloqué. J’avais bien reçu la veille après-midi, un dimanche, un avis me demandant de passer dans une boutique Orange pour m’identifier, faute de quoi la ligne serait suspendue. Surpris d’abord : j’avais acheté ma SIM à l’aéroport, on avait bien enregistré mon passeport, quoi de plus ?? Je m’étais dit ensuite que je ne pouvais rien faire un dimanche, ni le lundi dans le bus, mais qu’ils me laisseraient bien le temps de passer la frontière. Eh bien non, suspendu d’office, illico presto ! Et le message disait : aller dans une
La route, longue, peu fréquentée, nids-de-poule en plus
boutique, ou appeler tel numéro, le service clientèle. Sauf que quand j’ai fait le numéro, c’était la même rengaine : celui là non plus n’était pas accessible avec ma ligne. Malchance, mon Guinéen était à court de crédit. On avait traversé Korhogo sans s’arrêter, donc sans qu’il puisse en acheter. Je fais appel à un jeune contrôleur, pas le même, un autre, dès que je le vois cesser d’être fixé à son smartphone, et il me le passe gentiment. Je fais le numéro indiqué. Ca sonne 36 fois, sans décrocher. Avant que le réseau disparaisse. On recommence. J’obtiens finalement quelqu’un en ligne, et le temps de commencer à expliquer, hors zone de couverture. J’ai fini par renoncer. Mais écœuré par les méthodes d’Orange. Pas la première fois, au Mali aussi. Visiblement, l’attention au client, la culture de service n’est pas leur fort. Ce n’est pas lui le roi. Ca reste à l’ancienne, on mène à la trique, autoritairement. Même dans les grandes entreprises du privé. Au final, je ferai mes appels de la frontière, avec ma SIM du Mali. Mais j’ai perdu tout le crédit restant, et les Mo aussi.

Et nous voilà à Ferkessédougou, dont j’ignorais même l’existence. Et là stupeur ! Une bourgade sympathique, à un croisement de routes, comme plusieurs traversées jusque là, mais des avenues immenses, doubles voies, lampadaires tout du long. La verdoyance de la végétation en moins, c’est un autre Yamoussoukro. Je m’étonne et comprends vite. C’est le pays de Guillaume Soro.
Démesure, surdimensionnement, gabegie. Quel impact économique ces trois ou quatre kilomètres ?
Les travaux sont depuis quasi achevés, c'est encore plus somptueux.
Mais voir aussi, au loin, la route "normale" qui reprend.
avant que reprenne, sitôt les dernières maisons, la petite route défoncée – moins que plus au sud, il est vrai, mais quand même. Rares sont les portions où le bus peut prendre une vitesse de croisière. Combien d’enfants éduqués avec les sommes dépensées à des autoroutes urbaines (faudrait plutôt dire bourgaines) où circulent de rares véhicules ?

D’ailleurs, une autre chose me frappe : le peu de circulation, finalement, sur cet axe quand même majeur, qui relie Yamoussoukro aux villes du nord, et au-delà au Mali. Une voie internationale. Or, des camions, certes, avec leurs containers, quelques bus, mais très peu de véhicules plus légers, de voitures particulières. Celles-ci n’apparaissent qu’en pénétrant dans les agglomérations. On ne se déplace pas. Peu d’échanges. D’activité en fait. Là encore le contraste est frappant avec l’Afrique de l’Est. Ou le Nigéria.

Mais on approche de la frontière. Il est près de 17h. Les barrages d’ailleurs se sont faits plus rapprochés. Un des jeunes contrôleurs se lève et s’adresse aux passagers. En substance, on a le choix. Soit on se cotise, et le passage ne sera qu’une formalité, soit … ça va prendre des heures car les douaniers vont tout contrôler, ouvrir tous les bagages, je vous dis pas. En gros, il faudrait dans les 200 000 pour être bien tranquilles. Ca fait gros, en effet ! Je ne sais pas d’où il sort ce chiffre. Réel ?
La zone frontière ressemble un peu à ça.
Beaucoup de va-et-vient, d'activité d'agitation :
gens qui passent, petits vendeurs, "assistants", moto-taxis, etc..
Gonflé pour prendre leur part eux aussi, après tout ? J’observe. Les réactions dans le bus sont houleuses. Ca rechigne. Certains de dire qu’ils n’ont pas de bagages, et ne voient pas pourquoi ils paieraient. Les autres de soutenir que c’est l’intérêt commun d’en finir vite, et que chacun doit contribuer. Une bonne partie de la discussion m’échappe, faute d’entendre, ou de comprendre la langue. Quand le collecteur passe, je donne 2000, ce qui me semble une côte mal taillée entre les principes, mon unique valise, mon étrangeté, et le souhait de me fondre dans le groupe. Pas de remarque.

La frontière. Tout le monde descend. On prend les pièces d’identité au sortir du bus. Moi, avec mon passeport, on me dit d’aller vers la droite, tandis que les autres s’agglutinent devant une petite bâtisse. Mon passeport mettra du temps à revenir, mais l’officier affable enregistrera soigneusement les informations dans un grand livre, avant de me le rendre tamponné. Il y a encore du temps avant que c’en soit fini pour les autres, appelés un à un. Apparemment, me dira mon ami guinéen, on demande 1000 chacun, et c’est bon. Mais paraît-il, les Mauritaniens, c’est 5000. Allez savoir pourquoi ! Les petits marchands assaillent. Cartes SIM et crédit téléphonique, changeurs d’argent (qui change quoi, entre deux pays de la zone CFA ?), eau fraîche, quelques grignotages. Pendant ce temps, le personnel du bus – ils sont au moins cinq, dont deux chauffeurs – est attablé devant un gros plat de riz sauce graine. Ils ont leur coin, réservé. Rien de tel pour les passagers. On réembarque pour aller de l’autre côté, malien. Même topo, ramassage des pièces, regroupement et appel nominal, obole. Moi, on se contente de me tamponner. Je n’ai pas eu droit au même accueil qu’à mon précédent passage, voilà trois ans, quelques mois après l’intervention française. On m’avait fait asseoir dans un fauteuil, l’officier en personne était venu s’occuper de moi, et me dire la gratitude pour les avoir préservé de l’invasion djihadiste. Touchant.
Ensuite, le passeport tamponné, il faut aller rejoindre les autres et le bus, stationné sur l’aire des douanes. Quand j’arrive, les portes des soutes sont relevées, un douanier bien en chair, entouré d’un essaim de passagers, inspecte vaguement, désigne de sa baguette, ça discute, bruits de voix au loin. Je
Le poste frontière
prends soin de ne pas m’approcher ni d’entrer dans le champ de vision, pour pas donner envie de s’intéresser à ma valise. Mais le tour continue, lent et tout en postures. Sans s’intéresser à moi. On attend après encore vingt bonnes minutes occupées à je ne sais quoi (négociations ? ) avant d’embarquer, et au bout d’un moment encore repartir. La nuit est tombée, nous entrons au Mali.
Pour s’arrêter très peu après : un lieu au bord de la route où abondent petits marchands de tas de choses. Faut se reposer et se restaurer. J’achète pour 200CFA je crois de viande fumée coupée menu, très savoureuse. De l’eau fraîche, un peu de thé. Je cause avec d’autres passagers, sympathique. Mais l’heure tourne, le temps passe, se perd.

Etape suivante, après deux barrages et contrôle des papiers, Sikasso. Le bus se fraie un chemin au cœur de la ville et parvient à manœuvrer au millimètre pour se garer dans la cour de la compagnie. Et là c’est l’effervescence. On débarque une très grande partie des colis chargés à Bouaké – en grand nombre, et on comprend mieux les termes du débat sur la « cotisation ». En effet, pourquoi ne fait-on pas payer, au départ, un supplément par bagage, pour les frais « en route » ? Les passagers avec qui j’avais fait causette nous quittent aussi : ils s’arrêtent là pour prendre un autre bus vers Mopti. Bonne route ! Et on repart, déjà presque 22h.

Nouvel arrêt, à l’entrée de Bougouni. Un barrage. Une partie du staff descend. Et on attend, le temps passe, plus d’une demi-heure, rien ne bouge. Calme plat, dans la nuit bien avancée. Je m’impatiente et demande. C’est la douane. On discute. Et ça dure encore. Tout à coup, les gens reviennent, démarrage, ça repart. Pas pour longtemps car dans Bougouni voilà qu’on quitte la route pour s’enfoncer par un chemin défoncé – le bus brinquebale, a des hoquets, nous secoue de droite et de gauche – tout ça pour atteindre l’arrêt de la compagnie. Encore 20mn d’arrêt. Pourquoi ? nul ou presque ne semble être descendu, ni monté, mais bon…

Tous ou presque sommeillions, le bus allait bon train, sur le dernier tronçon vers Bamako, quand grande secousse : le bus venait de prendre un profond nid de poule à vive allure, et allait bientôt s’immobiliser, un pneu crevé. Il était déjà près d’une heure du matin. On descend tous et dans la nuit fraîche on se répartit le long de la route bordée de hautes herbes. Les « spanner boys »(le nom est bien mérité) s’affairent, entourés d’un groupe d’observateurs bruyants, qui conseillent. Quelques véhicules, camions, bus, passent, de temps à autre. Le cric est installé, la roue crevée démontée, la roue de secours est amenée mais, enfer et damnation ! quand on la présente, le bus n’est pas assez soulevé pour qu’elle puisse se loger. Les voix autour s’amplifient, chacun doit y aller de son conseil, de son yaka. Un camion finit par s’arrêter. Discussion. Un autre cric est installé, tandis que le camion est déjà reparti. La roue installée, on repart.


Un ou deux arrêts pour contrôles rapides encore, et nous voilà arrivés à Bamako. Il est plus de 3h du matin. Fatigue et un peu d’énervement. Mon voisin guinéen décide d’attendre 6h pour continuer vers Kankan. Je prends un taxi pour rejoindre la chambre que j’avais pu retenir. Heureusement, on peut y arriver à toute heure.

lundi 29 août 2016

Le CFA est-il un problème monétaire?

Décidément, ça se met à parler beaucoup de ce sujet souvent jugé tabou. En réaction à une série d'articles sur Mediapart ( https://www.mediapart.fr/journal/dossier/international/notre-serie-le-franc-cfa-en-question), les quelques remarques suivantes, osées puisque d'un tout sauf économiste spécialiste des questions monétaires.

-------------------------------------

Je me permets quelques réactions de béotien à la série d'articles sur le CFA dont l'argumentaire me semble largement parasité, à son détriment.

PARASITE 1 Faut il être un gbagboiste enfiévré pour se livrer à une analyse critique du système CFA? Je ne le pense pas. Certains a priori et formulations outrancières me semblent relever d'un autre combat que je ne discuterai pas mais qui nuisent au propos au risque de le rendre inaudible. La patte de certains des rédacteurs, ou concession à Mediapart?
 
PARASITE 2 La France. Elle est coupable de tout et de son contraire. D'avoir imposé la devaluation de 84, de la refuser depuis. De profiter honteusement des réserves. De laisser les dirigeants les accumuler. Le rôle qu'on lui fait jouer ici est celui du punching ball. On lui porte les coups qui devraient ou devront être portés aux vrais adversaires, mais c'est diversion. Ça peut plaire à l'auditoire mais ça occulte les vraies questions. Quand bien même tout serait vrai (y compris les zestes de mauvaise foi), comment la France pourrait elle s'opposer à la volonté de deux groupes de pays, ensemble ou séparément, de recouvrer leur autonomie monétaire ? Impossible. Dès lors la question devient: Pourquoi cette volonté ne se manifeste -t-elle pas? Et dès lors aussi tout ce discours de dénonciation de la France devient secondaire. Elle en profite? Elle exerce du pouvoir? Pardigue! Elle aurait tord de s'en priver. Mais quels avantages y a-t-il au statu quo qui compensent ces inconvénients et font (à qui?) préférer le maintien ? La réponse selon moi est essentiellement et fondamentalement politique et non monétaire.
Mais quelques remarques préalablement.
 
REMARQUE 1 Il est parlé avec envie de ces pays qui ont leur monnaie nationale, et la gèrent comme des grands. C'est un fait. Mais il ne faut pas oublier l'histoire. Il y a eu une époque où le cédi ghanéen s'est effondré jusqu'à ne plus valoir rien ou s'utiliser par milliards pour acheter une bière. A l'instar du mark de la République de Weimar. Idem au Zimbabwe. Quand je suis arrivé au Nigeria en 1983 la naira s'échangeait contre un dollar. A mon départ en 1987, il en fallait largement plus de 100, je ne me souviens plus très bien. Avec contrôle des changes, non convertibilité et marché noir florissant. Il m'est arrivé d'aller faire mon marché dans l'Ouganda d'après Idi Amin en emportant non pas des liasses de la plus grosse coupure mais des paquets de 10 liasses qu'on ne déficelait plus pour acheter ses tomates. Même dans le sage Kenya le shilling s'est largement et progressivement érodé. Je ne parle pas des pays où le dollar US est devenu la monnaie d'échange la plus courante.
Bien sûr ces pays ont redressé la barre, sous contrainte d'ajustement structurel en général, et certains sont aujourd'hui enviables, même si on peut faire la fine bouche.
Mais ce qui me semble le plus important dans ces processus est la redistribution des cartes qui s'y est jouée.
Tous les revenus d'ordre salarial (en particulier dans la fonction publique) se sont effondrés : à un moment le salaire mensuel de mes collègues à l'université correspondait au prix d'un casier de bière. Tout ce qui était d'ordre marchand, en revanche, pouvait suivre le rythme et s'ajuster vaille que vaille. Y compris les services. Le prof le matin faisait la pub pour ses cours privés de l'après-midi.
Les marqueurs sociaux ont changé. On est passé du statut et de la position au "business minded" ( y compris la marchandisation des possibilités offertes par la position).
Parallèlement les prix des produits importés augmentaient d'autant et les produits locaux devenaient attrayants ou mieux que rien.
Pas sûr que ceux qui peuplent les institutions, qui vivent de salaires et qui consomment de l'importé acceptent de gaîté de coeur la perspective d'une telle remise en cause de leur mode de vie. Pas sûr que ces épisodes dramatiques soient inéluctables et qu'une transition plus modérée soit impossible. La rue Monsieur en 84 s'évertuait à imaginer des dispositifs qui amortiraient les effets de la dévaluation pour les populations, aisées en particulier. Pas sûr non plus que les changements de mentalités induits par les crises dans les autres pays puissent se produire aussi.
 
REMARQUE 2 Monnaies nationales ou régionales? Là encore la question est secondaire par rapport à une autre: Quelle politique économique pour le développement de quelle société ? S'il s'agit d'un chacun pour soi et d'une course à la compétitivité, go national, et les plus faibles seront vite distancés. Mais gare à la fable des grenouilles. S'il s'agit de développer les échanges entre pays sur la base des avantages comparatifs, de valeur ajoutée locale et de vastes marchés, il faut une monnaie commune à cette aire d'échanges. Mais comment la bâtir avant que la monnaie du géant, la naira (ou peut-être le dollar) ne s'impose de fait comme la devise des transactions de la zone ?
 
REMARQUE 3 Qui n'a pas grand chose à voir mais dont je ne peux m'empêcher en lisant ce qui est dit à propos de Ouattara. Je me souviens là encore que dans les années 90 il était la bête noire des Français pour qui il n'était qu'un suppôt des Américains. Je ne sais qui a joué quel rôle dans la succession au décès d'Houphouët mais à la rue Monsieur ce fut très longtemps "Tout sauf Ouattara", au point de ne rien trouver à redire (to say the least) à la calamiteuse politique d'ivoirité qui n'avait rien à envier à la préférence nationale qu'on dénonçait en France avec horreur. Comme quoi les choses peuvent changer et la perspective historique est toujours intéressante, au moins pour son côté amusant.
 
POUR EN VENIR AU FOND: Le feuilleton Mediapart, substantiel et documenté comme il est, aborde à peine, et par touches subtiles - mais peut-être est ce difficile à énoncer publiquement tout de go - ce qui me semble l'essentiel. Et cet essentiel relève du politique au sens de système d'organisation de la société.
Dans des formations sociales basées sur la rente, c'est à dire sur le contrôle de la ressource et de sa redistribution par les cercles qui détiennent le pouvoir politique, le système CFA s'est révélé particulièrement adapté. Il assure aux bénéficiaires une stabilité appréciable. Une monnaie forte au taux de change garanti maintient le pouvoir d'achat en produits importés et un prix bas payé aux producteurs locaux. Elle décourage la valorisation sur place et l'investissement productif et donc l'émergence d'un entrepreneuriat qui réclamerait d'autres règles. Elle favorise le tête à tête avec les sociétés internationales, générateur de ressources rentières à l'import comme à l'export. Sa convertibilité permet la consommation et les placements à l'étranger au détriment du réinvestissement sur place (mais pour quelle entreprise, puisque leur développement est entravé?). On peut poursuivre. Mais en bref le CFA dans sa pratique permet (a permis?) un fonctionnement pépère du système rentier. C'est la Caisse d'épargne plutôt que la Bourse. Et une telle assurance a un coût, comme toute assurance. Une certaine dépendance à l'égard d'un tiers à qui on a confié la responsabilité de faire respecter les règles de base du système. On peut comprendre que des décideurs, voire des couches sociales, ne soient pas prêtes à renoncer à un dispositif qui, quoique s'érodant, leur a permis de tenir vaille que vaille tandis que bien des voisins passaient par des phases de chaos. Même si ces mêmes voisins aujourd'hui semblent mieux s'en sortir.
On peut penser que ce système est à bout de souffle. Qu'il étouffe la production, la transformation et les échanges locaux et tout développement endogène basé sur l'initiative entrepreneuriale qui aurait besoin d'autres règles. C'est à dire aussi d'une mutation du politique.
La question n'est donc bien que secondairement monétaire.
 

vendredi 23 novembre 2012

Billet d'Abidjan


Bien plus crispé, cette fois, que la dernière. Sept contrôles, au milieu de la nuit, entre l’aéroport et Deux Plateaux, le sixième à l’entrée du pont Charles De Gaulle. Assez corrects, dans l’attitude, pas d’agressivité inutile – pas débonnaires pour autant – et plusieurs fois, clairement, demande d’argent. Notre refus a été sans conséquences, mais quand même.  Les attaques de commissariats par des groupes pro-Gbagbo il y a quelques temps n’y sont pas pour rien.
J’avais été impressionné l’an dernier  à la même époque, soit à peine plus de six mois après le renversement de Gbagbo. Arrivé de la même façon en pleine nuit – le charme des vols low cost -, sur le même long trajet qui traverse toute la ville, pas l’ombre d’un uniforme, de la circulation, quelques rares promeneurs attardés, retour de boîte sans doute.  Stupéfiant, pour moi qui ai vécu dans tant de pays compliqués, où les barrages étaient légion, même des mois des années après la fin des troubles.

Autre signe, la carte SIM. Pour en acheter une et avoir une ligne locale, il faut désormais être enregistré. Jusque là, rien que de normal. Sécurité oblige. Mais la conséquence : cela exige 48 heures avant mise en service par le réseau. Ca n’arrange pas pour les courts séjours. Rien de grave pour autant : on peut se procurer au marché de Treichville des cartes préenregistrées, mise en route immédiate, même pas plus chères. Le service Plus de l’informel. Et voilà l’initiative de sécurité réduite à néant. La mesure n’emmerde que les gogos, en toute inefficacité. Comme le plus souvent, on ne le dira jamais assez.
Crispation, donc, ces temps-ci. En tout cas nocturne. Dans la journée il n’y paraît pas. Hormis quelques paresseux véhicules de l’ONU qui passent nonchalants.

Dérive aussi un peu. Ouattara, la « promesse d’un avenir radieux ».  Il revient très souvent dans les programmes télé. Tantinet lourd. L’actualité liée au retour du voyage au Vatican et à la crise ministérielle. Mais aussi la préparation d’un voyage encore lointain en province. Ou d’autres sujets. Un discours pas malvenu sur la réconciliation et le pays au travail, certes, mais ça me rappelle – ô jeunesse ! – les télés d’un Eyadéma père, ou d’un Kenyatta, pour ne pas parler de celle d’Idi Amin.
Beaucoup de Ouattara donc, mais aussi beaucoup, à peine moins, de la Première Dame, Dominique Ouattara, qui se répand en fondations, actions d’appui au développement, associations  caritatives, visites aux nécessiteux ou valeureux, initiatives généreuses  dont aucune n’échappe à la sagacité des médias officiels, avant, pendant ou après. Très grande présence. Jusque dans les prises de parole d’Alassane, le mari, qui la mentionne en parlant de « la Première Dame, ma chérie ». Je crois avoir bien entendu.

Quelque dérive, je crains. On la rend, à tort ou à raison, responsable de la loi qu’ADO impose contre une levée de boucliers, la loi sur le mariage qui stipule l’égalité de l’homme et de la femme. Loin de moi l’idée que ce n’est pas une mesure juste. Mais j’ai eu de longues discussions avec mes amis, pas des obtus, de l’Abidjanais modeste,  sur ce qu’un corps social est capable d’accepter en termes de changements,  les rythmes, la cadence. Cette idée d’égalité vient battre en brèche des pratiques séculaires, une réalité plus que largement répandue, des représentations tenaces.  Mon mari reste mon mari, j’entends dire. Même si on sait, au moins depuis Visages de Femmes, le merveilleux film de Désiré Ecaré, qui date je crois des années 80, que quand c’est la femme qui a réussi et fait fortune, comme c’est souvent le cas au marché, la réalité du pouvoir dans la maison n’est pas celle qui est officiellement affichée.  Long débat. Mais ce qui craint davantage : le rejet de la mesure s’accompagne de l’incrimination de la responsable présumée, et arrive aussitôt l’image de l’étrangère, la Blanche – Dominique Ouattara est d’origine française – celle qui a mis le grappin sur son mari, qui prend le pouvoir, qui veut transformer le pays à sa guise. Marie-Antoinette n’est pas loin.
Mon sentiment, celui d’une élite dirigeante qui veut moderniser le pays, le remettre sur les rails de la croissance perdue – hourra ! -, mais dont les références, la bulle où elle vit, appartiennent à la globalisation. Une élite internationalisée, qui ne se préoccupe pas des réalités quotidiennes des gens, qu’elle ignore certainement. Qui veut réformer à marche forcée, rationnellement selon sa logique, et dont la pratique devient autoritaire.  Gare au Shah d’Iran.

Néanmoins , avant de terminer, si je parlais d’une présence forte de Ouattara à la télé, il faut souligner  que continuent à pulluler aux étalages les journaux pro-Gbagbo, avec leurs titres ravageurs, au style inimitable comme aux plus beaux jours, cette capacité à tordre le langage pour affirmer avec la plus complète mauvaise foi que le rouge est vert. Le Sophiste a trouvé son asile. Il faudra un jour qu’un linguiste analyse les ressorts de cette rhétorique. Autre signe, la présence aux devantures des librairies d’un Abobo La guerre, épais ouvrage qui relit la crise postélectorale en plaidoyer gbagboïste, dont la thèse ressassée est qu’en fait ce sont les forces françaises qui ont enlevé Gbagbo, et installé Ouattara – usurpateur – au pouvoir. Les bras continuent à m’en tomber. Quand les forces de Ouattara avaient réduit  les positions de Gbagbo à quelques arpents autour de la présidence et au quartier de Yopougon, une fois l’ensemble du pays tombé comme un fruit mur entre leurs mains, sans intervention de l’ONU ni de la France, quand la partie est ainsi jouée, hors la capacité du dernier carré à tuer encore et détruire dans une résistance aveugle, le vainqueur est établi,  qu’importe alors qui donne  l’estocade ou le coup de grâce ? Mais revenons au propos : si la propagande du gouvernement est lourde, l’opposition s’exprime, et bruyamment.
Abidjan demeure.

vendredi 8 avril 2011

Rendre compte d'Abidjan

La situation en Côte d’ivoire occupe beaucoup mon esprit ces jours. J’y ai des amis dont je me soucie, qui à Abidjan, qui parti au village jusqu’à l’accalmie, qui en province. Prendre de leurs nouvelles, c’est aussi un aperçu de ce qui se passe.
C’est aussi un pays que j'ai suivi depuis longtemps, où j’ai eu la chance d’aller de nombreuses fois. Du temps d’Houphouët déjà. J’ai pesté au temps de l’ivoirité. Le personnage de Gbagbo m’a intéressé, ses ressorts m'intriguent, dans une antipathie profonde.
D’où des réactions nombreuses, un peu passionnées au passage, un parti raisonnablement pris, dans les journaux, pour mettre un éclairage un peu autre que le discours ambiant. Car la façon dont il est parlé de tout cela me gène. Ca suinte le paternalisme colonial, car au fond des choses, les Africains ne seraient pas capables de faire quoi que ce soit par eux-mêmes. Ca exhale la bonne conscience humanitaire, qui ne voit que les victimes, pour laquelle tout se vaut, pas de bonne cause, tous les mêmes, on ne considère que ceux au secours desquels on se précipite. Et on voit que la seconde n'est que l'avatar du premier.
Mais finalement, derrière le cas ivoirien, mes réactions portent surtout sur le discours médiatique. La façon dont il rend compte me hérisse.
Quelques morceaux bruts de forge, à développer, penser, nuancer. Plus tard.

 
du 6 avril
Une question d'heures "pour l’armée française". Je ne comprends pas ce titre. Ni l'approche très biaisée de nos médias. Mine de rien, les forces de Ouattara l'ont emporté, seules, en prenant le contrôle de l'ensemble du pays y compris Abidjan, hormis des foyers de résistance en trois ou quatre points de la capitale. La conquête en aurait pu être longue et inutilement meurtrière. L'issue en était certaine. Licorne a détruit les canons dont Gbagbo aurait fait usage, et précipité la reddition.

Si on admet la décision des Nations Unies, Gbagbo n'est plus qu'un usurpateur depuis la proclamation des résultats du second tour, et Ouattara le président légitime, qui a dû, AVEC SUCCES, employer la force pour imposer le résultat des urnes. Rien que de très conforme à la démocratie. L'intervention française a eu un double effet. Elle a donné le coup de pouce final nécessaire pour éviter un bain de sang. Elle a donné prétexte à la reddition, dans ce théâtre d'ombres. Elle a aussi sauvé Gbagbo.
En prenant le contrôle de la situation dans le dernier carré, la France a prévenu les débordements possibles d'un assaut des Ouattaristes contre les inconditionnels de Gbagbo. Ouattara peut s'en féliciter, tant il doit savoir quel mal des dérapages pourraient lui faire. Elle a aussi sanctuarisé Gbagbo et son clan, le sauvant ainsi pour la seconde fois, après 2002. Mais tel le bout d'adhésif, il colle aux doigts, s'accroche. Allons, c'est secondaire, insignifiant! Parlez de la paix à construire

Autre réaction du 6 avril
Gbagbo veut-il prendre la posture d'Allende, et finir les armes à la main, pour une mythologie posthume ? C'est grotesque. Allende combattait un putsh militaire contre l'élu du peuple, Gbagbo défend son pouvoir personnel, alors que les urnes l'ont mis en minorité, et contre le pouvoir démocratique qu'il n'a pu manipuler. Mais quelle autre issue pour cet homme qui n'a d'autre avenir que d'être traîné devant des tribunaux pour les crimes commis en son nom, ou par son entourage, s'il ne les a instigués? Ce serait le dernier des faux-semblants, la dernière farine dont il userait, après y avoir roulé Juppé toute une nuit. Reconnaissons quand même que cette mise en scène aurait une certaine grandeur, si, dernier crime, elle ne risquait d'alourdir sérieusement l'avenir de réconciliation.
Puisse-t-il entraîner le moins possible d'autres dans sa disparition ! Mieux, puisse-t-il être empêché et pris vivant : bas le masque, qu'il réponde de ses actes, de son éternelle mauvaise foi.

Jeudi matin 7 avril
"Alors que lundi soir des bombardements de la France et de l'ONU (...) avaient fait s'écrouler l'essentiel du régime" (Nouvel Obs). « quelques heures après un assaut manqué des forces d'Alassane Ouattara » (Le Monde). Vous comptez pour rien la reconquête du pays, et de l'essentiel de la capitale? Les quelques frappes françaises vous obnubilent et vous dédaignez l'action des militaires africains.
Ils n'ont pas repris de suite le bunker de Gbagbo? Et voilà le mépris, des minables! Mais pourquoi Ouattara ferait-il mourir ses hommes pour précipiter une issue qui ne fait aucun doute? Tôt ou tard. Les médias sont pressées? Elles ont besoin de leurs journalistes sur d'autres théâtres, alors qu'on se hâte? Les médias se font des films, elles ne rendent pas compte de la réalité.
Ouattara a montré qu'il est maître du temps. Il n'a pas hésité à tenir quatre mois, mais il a pris le pays comme un fruit mur, avec un minimum de combats et de destructions.
Un siège, c'est pas photogénique. Faut de l'action, un dénouement rapide. Faut-il donc tout faire sauter, des vies avec (spectacle!), ou laisser pourrir? On fait une guerre ou on communique ?

« Si la France refuse une aide militaire à M. Ouattara, son rival peut encore se prévaloir d'un soutien : l'Angola" Ca veut dire quoi? c'est de l'information? "se prévaloir"? une belle jambe, oui!
On laisse imaginer que l'Angola pourrait intervenir, faire une intervention aéroportée, venir à la rescousse. Sans être spécialiste: il n'y a aucun réalisme là dedans. Mais la phrase est balancée, dût-elle rajouter au réel, égarer. Ou pimenter la situation. La concision de l'information devient une fin en soi.

Le 8 avril, à propos d'articles du Monde
« Le président élu a lancé, jeudi soir, un appel à la réconciliation après de multiples pressions en ce sens, notamment de la France. » Le journaliste a-t-il oublié que Ouattara avait déjà lancé le même appel, voilà une dizaine de jours au moins, pour le dernier en date ? Mais mieux vaut insinuer qu’il est aux ordres.
Tout ça parce que Ouattara n’a pas parlé assez vite ? Que la France a dit avant ? qu'il a pas été prem's … On est à Question pour un champion ? Si tu n’obéis pas au temps des médias, tu es puni.

Plus loin
« Ouattara a annoncé… Les partisans du président sortant ne l'entendent pas de cette oreille. Pour son conseiller, Toussaint Alain, qui s'exprimait depuis Paris » On met sur le même plan les deux individus pour l’objectivité de l’information ? Mais qui c’est ce Toussaint ? A-t-il seulement contact avec Gbagbo, pour s’exprimer en son nom ? Rien n’est moins sûr.
         
D’accord, le journaliste a peut-être peur de rater le nouveau De Gaulle s’exprimant depuis Londres. (rire) Mais qu’il nous donne le contexte, des clés d’explications, pour qu’on puisse mesurer la valeur de ces paroles. Sans le contexte, informer est désinformer. Et si ce n’était qu’un gars qui s’est mis à l’abri et croit devoir poursuivre les vitupérations dont les gbagboïstes nous abreuvent depuis une décennie ? N’écartons pas cette hypothèse. Proposez-nous la, monsieur le journaliste.

Encore une, toujours dans le Monde

« Alors que des interrogations demeurent sur l'ampleur du massacre de Duékoué perpétré lors de l'offensive des forces pro-Ouattara, des enquêteurs de l'ONU ont découvert plus de cent corps ». Il ne le dit pas, mais tout le monde comprend : ces nouveaux corps sont imputables aux mêmes. Mais rien n’est moins sûr. Peut-être, mais peut-être pas ! Sauf que, à ne rien préciser, on insinue, on suggère une thèse. Et ça change toute la vision des choses.
Je me souviens, moi, que vers le mois de janvier (mais qui s’intéressait encore alors à ce qui se passait en Côte d'Ivoire ? ) que l’ONUCI avait été empêchée de se rendre sur un lieu de charnier. Qu’en début de semaine, on a parlé de charniers découverts par les forces de Ouattara tandis qu'elles progressaient.
Faire son boulot de journaliste : mettre tout cela en perspective, énoncer les hypothèses, nuancer, modaliser. Ca alourdit le texte, alors on raccourcit, dût-on insinuer.
Donner une information brute ne sert à rien si on ne donne pas son sens, sans clés de compréhension. Par exemple ici, l’inanité du soutien de l’Angola à Gbagbo. Ou des paroles de ce M. Toussaint.
Ou plutôt, et plus pervers, l’information s’insère dans un réseau d’interprétations
a priori qui au final ne rend pas compte du réel. Mais cela donne une cohérence au discours, fait ronronner la vulgate convenue.
Dénoncer cette idéologie de l’information.

Et encore une réaction, toujours à chaud, à propos de la partie de l'article de Libé cité au-dessous :

J’attends d’un journaliste qu’il éclaircisse

Or ici, totale confusion. On mélange tout. On insinue. Et je ne suis même pas sûr que ce soit pour nuire de façon partisane. Ce qui aurait le mérite d'être une mauvaise excuse.
Il y a eu Douékoué, qu'il reste à éclaircir, mais où il semble établi que les forces de Ouatttara portent de lourdes responsabilités. Mais à partir de là, faut pas créer la confusion. Et préciser AU MOINS ce qui est attribuable à qui.
Par exemple, les miliciens libériens, c'est pro-Gbagbo. Les assassinats de ressortissants étrangers ouest-africains, c'est aussi les pro-Gagbo qui s'y livraient (depuis 2004 au moins), en tout cas pas les Ouattaristes. Ignorance des pigistes?
Les 100 nouveaux corps trouvés aujourd’hui, si on sait pas à qui les attribuer, faut le dire clairement, dès le début. Pas en milieu d'article, au détour d'une phrase. Surtout quand on titre en gras LES PRO-OUATTARA MONTRES DU DOIGT. Et que par ailleurs on met des guillemets aux "mercenaires libériens" dans le titre précédent.
On attend des journalistes, à ce moment là, qu'ils rappellent qu'en janvier, l'ONUSI avait été empéché par la foule pro-Gabgbo de se rendre dans un faubourg d'Abidjan où on lui avait signalé un charnier. Que les forces de Ouattara en ont signalé d'autres découverts lors de leur progression.
J'attends du journaliste qu'il m'éclaire, qu'il mette en perspective, qu'il donne des clés de compréhension.
Par exemple, je suis allé voir à MILICE sur Wikipedia, § Epuration:
"Les miliciens furent souvent les cibles privilégiées de l'Épuration spontanée ou « épuration sauvage » pratiquée par les FFI au cours des combats de la Libération et immédiatement après le départ des Allemands. De nombreux miliciens furent alors exécutés sommairement, parfois en groupes (pour prendre un cas extrême, 77 sur 97 prisonniers en une seule journée au Grand-Bornand en Haute-Savoie fin août 1944, après un jugement expéditif)."
C'est pas beau. Ca n'a jamais été beau, ce genre de choses. Peu de guerres civiles y échappent. L'Europe en a eu son lot, même assez récemment. C'est l'honneur des nouvelles autorités de l'empêcher. De Gaulle s'est grandi en s'efforçant d'y mettre fin. Que se passe-t-il vraiment en Côte d'Ivoire ? J'ai plusieurs fois appelé à Daloa, pour prendre de ses nouvelles, un ami bété. La peur, mais pas de tuerie. Idem à Bassam, où, selon mon ami, deux de ses cousins miliciens de Blé Goudé sont en ville, circulent (encore ?)librement. Et pas d'informations sur des représailles massives, organisées. Personne n'est innocent dans cette histoire. Mais faut pas jeter de l'huile sur le feu, en semant la confusion.
Et à prendre parti, ne vaudrait-il pas mieux éviter d'envenimer les choses pour la réconciliation à venir ?

L’article de référence : Libération du 8 avril

Des enquêteurs de l'ONU ont découvert plus de 100 corps ces dernières 24 heures dans l'Ouest de la Côte-d'Ivoire, a annoncé vendredi le Haut commissariat de l'ONU aux droits de l'homme, indiquant qu'il semblait s'agir de victimes de violences ethniques.
«Plus de cent corps ont été trouvés ces dernières 24 heures dans trois endroits dans l'Ouest» de la Côte-d'Ivoire, a déclaré un porte-parole du Haut commissariat, Rupert Colville, au cours d'un point de presse.
Il a en outre précisé que ces assassinats semblaient avoir eu des mobiles «ethniques».
Ce sont de «mauvaises nouvelles» pour la Côte-d'Ivoire, a-t-il estimé, tandis que les agences humanitaires de l'ONU ont demandé vendredi l'ouverture de couloirs humanitaires dans le pays pour venir en aide aux victimes qui fuient les violences.

«Mercenaires libériens»

«Il y a eu une escalade ces deux dernières semaines», a relevé M. Colville, avertissant qu'il fallait être «prudent au moment d'assigner des responsabilités».
Ces dernières 24 heures, les enquêteurs de l'ONU ont ainsi trouvé plus de 15 corps dans la ville de Duékoué, où quelque 229 corps avaient déjà été découverts précédemment.
«Certaines des victimes semblent avoir été brûlées vives et certaines personnes semblent avoir été jetées dans un puits», a déclaré M. Rupert.
Par ailleurs, les corps de quarante personnes ont été découverts à l'ouest de Duékoué, à Bloléquin, a rapporté le porte-parole, indiquant que les victimes «semblent avoir été tuées par des mercenaires libériens».
En outre, les enquêteurs ont trouvé plus de soixante corps à Guiglo, selon M. Rupert, précisant que certaines des victimes n'étaient pas des Ivoiriens, mais des ressortissants d'autres pays d'Afrique de l'Ouest.

Les pro-Ouattara pointés du doigt

Les combattants se réclamant d'Alassane Ouattara ont été accusés de crimes et de massacres de grande ampleur au cours de leur rapide progression à partir du nord du pays, selon diverses agences humanitaires.
Face à l'escalade des violences, «le Programme alimentaire mondial et d'autres agences lançons un appel à l'ouverture de corridors humanitaires en Côte-d'Ivoire», explique le PAM dans une note aux médias.

vendredi 1 avril 2011

Les Ivoiriens l’ont fait

Il y a des moments où il ne faut pas bouder son plaisir, et faire la fine bouche.
D'abord, chapeau l'artiste ! De main de maître. La stratégie Ouattara fera date.
Il a rejeté l'affrontement direct, la conflagration qui fait des milliers de victimes, des dégâts considérables, des déchirures irréversibles dans un pays, pour des générations. Il a su, apparemment, tempérer la fougue de ceux qui voulaient le rentre dedans. Rappelons nous certaines déclarations de Soro, en janvier dernier. Il a mis quatre mois ? et alors? Tant pis pour les impatients. Pour les agités de la résolution vite vite. Certes, il y a eu au moins 500 victimes rien qu'à Abidjan pendant ce temps du fait des exactions des partisans de Gbagbo. Hommage à ces victimes ! Au peuple ivoirien de s'en souvenir. Mais combien auraient fait des combats directs, plus tôt, prématurés ?
Richard Banegas (que je salue au passage) disait ce matin sur France Culture que Ouattara avait successivement essayé l'isolement diplomatique et l'étouffement économique et que ça n'avait pas marché. Non ! bien au contraire ! Ca a payé, on le voit aujourd’hui, mais qui a jamais cru que cela suffirait ? Le travail de sape, ça prend du temps, des souffrances en attendant. Il lui faut la durée. Plus le harcèlement dans les quartiers, la mort sélective portée à Abobo contre les gens en uniforme par les forces invisibles. Les miliciens qui paradaient et terrorisaient les civils, tuaient, ne s’entraînaient plus ces derniers jours, me disait-on, ils n’avaient plus le moral. Peur et rumeur pour inciter les populations à quitter la ville, à dégager le terrain. Les tractations, l'isolement des plus irréductibles, la main tendue aux adversaires raisonnables ... Et l'offensive décisive, quand le moment est venu. L’estocade. Qu'il tombe, avait annoncé Ouattara, "comme un fruit pourri."  Du grand art.

Un grand bravo aussi au peuple ivoirien. Il a souffert, il a enduré, il a tenu bon. Et surtout, il a résolu lui-même son problème, sans laisser les autres le faire à sa place.
Ni les Occidentaux. Qu'auraient-ils fait sans casse, concrète et surtout symbolique ? Ni les troupes de l'Union Africaine. Pour quelle offensive? Avec quels dommages? et surtout, que serait-il resté après, économiquement, politiquement? Pas de militaires nigérians dans le pays. Ils l’auraient mis dans quel état ? Remember Liberia. Il faudra rendre grâce à Ouattara d'avoir évité ça.
Il y a eu de grands moments de doute, de découragement, d’angoisse, quand les miliciens passaient la nuit, enlevaient ou tuaient. - Mais vous les Blancs, qu’est-ce que vous faites, nous on meurt. - Courage !
Les Ivoiriens ont pris leur destin en main. Avec sagesse : finalement, n’était l’obstination personnelle du clan Gbagbo et d’une poignée d’irréductibles, l’essentiel de la résolution du conflit aura été politique. Les militaires n’ont plus été payés, ils ont suspendu leur soutien, ne se sont pas battus. Le pays a subi un minimum de dégâts. Il n’y aura que peu à reconstruire. En revanche, la tâche de reconstruction nationale est immense.

Alors les médias n'ont pas aimé. Trop lent, pas visible. Pas en accord avec leur temporalité. J’y ai reconnu une manière bien africaine de traiter un problème, en donnant le temps au temps. Mais que filmer alors ?
Sans non plus les images attendues. La ville s’est vidée d’une grande partie de ses habitants, mais rien à se mettre sous la dent pour les humanitaires : pas d’exode, de théories de gens le long des routes avec leur baluchon. Les populations se sont organisées, ont trouvé des véhicules, sont rentrées au village. Pas de famine non plus à filmer. Ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas dur pour les gens, qu’il n’y a pas pénurie aux villages soudain surpeuplés, mais on y endure, rivé à la radio et à la télévision pour suivre l’évolution de la situation. J’en ai, au téléphone, l’image d’un peuple digne, acteur de son destin. Tant pis pour les médias. Ou plutôt, pourquoi ne peuvent-ils nous rendre compte de cette réalité ? La Côte d’Ivoire avait disparu des écrans, elle n’y est revenue que lorsque la poudre a parlé.
Chez d'autres, leur attitude pincée relèverait-elle du fait que ce qui s’est passé ne rentre pas dans leurs schémas de lecture habituels, ne correspond pas à ce qu’ils avaient prévu ? On ne dit pas que la majorité sortie des urnes, contre toute attente, a su s’imposer à un usurpateur, que cela se fait sans partition du pays comme ils l’évoquaient, sans guerre civile à outrance, tribale, religieuse, comme ils l’annonçaient. Que des Africains l’ont fait. Alors pourquoi, tel le renard, dire que les raisins sont trop verts ?

Bien sûr, je ne suis pas naïf, les écueils sont nombreux, immenses. Tout reste à faire! Mais bravo pour le premier acte.

PS : Au risque de faire preuve de forfanterie, ce scénario était celui que j’avais cru discerner, que j’ai proposé à mes amis au téléphone quand le moral était bas, dont j’ai discuté avec plusieurs, qui a fait l’objet de quelques réactions à des articles ces trois derniers mois. Alors je me permets ce petit auto satisfecit : c’est pas toujours qu’on peut se targuer d’avoir deviné juste.

mercredi 19 janvier 2011

C'est du rythme, tous les choses c'est du rythme

Un petit bijou de film sur la musique et le quotidien, dégoté par Qudus.
Je partage.
En hommage à la culture malinké.