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mercredi 2 août 2023

HENRI KONAN BEDIE, l'apprenti-sorcier de l'IVOIRITE

 


A l'heure de son décès, un grand respect est dû à cet homme politique ivoirien, ancien Président, que ses concitoyens (les Ivoiriens ?) ont mis, écarté, réintégré au centre du jeu politique de Côte d'Ivoire. Je connais très peu ce qui s'y joue, et s'y est joué, mais du personnage, je retiens l'introduction et l'orchestration de la notion pernicieuse, empoisonnée, et qui s'est révélée catastrophique d'IVOIRITE.

Petit retour en arrière

Pour rappeler un peu "ce temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître", Houphouët-Boigny venait de décéder et, très constitutionnellement, Konan Bédié, Président de l'Assemblée Nationale, lui a succédé, tandis que le puissant Premier Ministre choisi par Houphouët, Alassane Ouattara, au pouvoir depuis une poignée d'années et qui menait une vigoureuse politique économique, s'effaçait. Il aurait pu très facilement, d'un faible coup de force, s'emparer de la Présidence. Il ne l'a pas fait, mû certainement par un profond respect des textes fondamentaux, mais aussi, peut-on supposer, par un manque de soutien des autorités françaises.
Aux yeux de celles-ci, en effet - en tout cas de certains cercles - Ouattara était le Diable en personne, en tant que "l'homme des Américains". Il avait travaillé aux E.U., pour les institutions de Bretton Woods, soutenait les politiques du F.M.I. et de la Banque Mondiale - et donc ne pouvait qu'œuvrer à l'affaiblissement de la France en Afrique. Cette vision, qui pouvait ne pas être sans fondement, avait tourné en obsession et était devenu un ressort majeur de la politique de la France en Afrique (voir aussi mon autre note de blog "Le RWANDA et moi" ). Quand on rappelle cette perception de Ouattara aujourd'hui, ça laisse rêveur.
Sitôt installé au pouvoir, le souci majeur de Bédié a été "Ouattara ou comment s'en débarrasser". Le problème n'était pas mince, d'autant que bien des indicateurs montraient qu'il serait en bonne position pour remporter des élections quand elles auraient lieu.
C'est alors que surgit l'IVOIRITE.  Viennent à l'esprit les vers de Verlaine :
"Ah ! qui dira les torts de la rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou. 
Nous a forgé ce joujou d'un sou. 
Qui sonne creux et faux sous la lime ?"
Remplacez "rime" par Ivoirité ... Suffisait d'y penser. On va restreindre les conditions d'éligibilité à la Présidence en exigeant, preuves à l'appui, la citoyenneté ivoirienne des grands-parents, la naissance et la résidence au pays, etc. Mes souvenirs sont approximatifs, mais cela n'a aucune importance. Suffirait de prendre une biographie des origines de Ouattara pour trouver toutes les cases à ne pas cocher. Mais la manœuvre était trop transparente en ne visant qu'un individu ou presque. Fallait habiller cela d'une philosophie politique. d'une idéologie officielle qui mobilise le peuple. Des intellectuels de l'entourage de Bédié sont allés chercher des idéologues nationalistes qui vivotaient dans le pays, ont travaillé avec eux leurs thèses xénophobes, discriminatoires, haineuses à l'égard de tout ce qui ne serait pas "pur" ivoirien, authentique, culturellement, originellement, généalogiquement du cru. Une fois ôtés les oripeaux anti-colonialistes et souverainistes, on se retrouve avec le ramassis le plus classique des thèses, et pratiques,  mouvements identitaires d'extrême-droite de par le monde (1). Pour se débarrasser d'une mouche (certes grosse), on a libéré les "Forces du Mal".

La France et "l'IVOIRITE"

Je n'ai absolument aucune preuve que la France ait soutenu l'élaboration et la mise en œuvre de la politique d'Ivoirité, ou de l'Ivoirité comme politique officielle d'Etat; et encore bien moins qu'elle en ait été l'instigatrice. Trop gros. Absurde. Et y songer serait encore une fois nier la capacité d'initiative des Africains.
Mais, autant qu'il m'en souvienne, rien n'a été fait, dit, pour la dénoncer. Je me vois mal ici, moi qui la dénonce tellement, regretter une absence d'ingérence. Mais il y a loin entre faire la leçon, morigéner, voire faire pression, et fermer complètement les yeux, détourner le regard, de fait se rendre complice voire tacitement encourager - tandis que dans ce pays se multipliaient les exclusions, les dénonciations, les discriminations, l'entretien et l'approfondissement des fractures entre populations, le climat et langage de haine au point que beaucoup d'observateurs, journaux et revues en témoignent, parlaient d'un pays au bord de la guerre civile.
Si on en parlait, c'était à propos des faits, des exactions, des comportements des uns et des autres. Jamais, autant qu'il m'en souvienne, pour analyser et nommer l'IVOIRITE comme une idéologie xénophobe et sectaire, nationaliste et identitaire, vectrice de violence et fondamentalement anti-démocratique.
A droite, on s'en satisfaisait, ravi et aveuglé par la mise à l'écart du "danger américain" représenté par Ouattara, et puis après tout c'était une affaire des Africains eux-mêmes (expression qui peut être très ambiguë, et chargée de condescendance méprisante).
Un homme de gauche comme je prétends l'être s'est beaucoup étonné (et l'a exprimé, en vain), que le Gouvernement de la France, mais aussi les partis d'opposition, soient aussi peu loquaces à l'égard d'un pays que nous soutenions et qui prônait ouvertement la "préférence nationale" défendue par le Front National que tous prétendaient combattre à mort chez nous. Y compris parmi les Socialistes. 
Les Socialistes chez qui, à l'époque, Laurent GBAGBO était la caution africaine. Ils avaient accueilli l'éternel opposant à Houphouët, qui se réclamait de la gauche, quand il avait été contraint à l'exil. Un accueil très solidaire et proche puisque un temps au moins Gbagbo a vécu chez le responsable Afrique du PS. Il maniait d'ailleurs impeccablement la rhétorique de la politique africaine du PS (2), et a noué des contacts amicaux avec une bonne partie du personnel politique de gauche.
Plus tard, en 1988, Houphouët permet à Gbagbo de rentrer d'exil ("l'arbre ne se fâche pas contre l'oiseau"), adoubant ainsi le leader du FPI comme premier opposant. Un rôle qu'il continue à jouer dans le contexte politique de la présidence de BEDIE, boycottant l'élection présidentielle, n'ayant pas de mots trop durs contre le pouvoir. Mais rien à propos de l'Ivoirité, dont il reprend et orchestre les côtés populistes et démagogues : souveraineté, promotion des racines, patriotisme (comme autant de déguisements de la xénophobie, de la discrimination, nationalisme sous couvert d'anti-impérialisme). Des convictions profondes, qui parviennent à se dissimuler encore sous une façade "de gauche", ou opportunisme politique ? L'Ivoirité débarrassait aussi Gbagbo de la menace de Ouattara, et ce populisme avait un fort soutien populaire sur lequel il convenait de surfer, ce qu'il a fait très habilement.
On connaît la suite : une fois Bédié renversé par Gueï, ce dernier est battu aux élections - ce qu'il refuse dans un premier temps de reconnaître - par un Gbagbo qui accède ainsi à la Présidence.

Gbagbo précurseur du "French bashing"

Au pouvoir, Gbagbo met en place une politique qui ambitionne de "permettre l'enrichissement de tous les Ivoiriens", prend des mesures sociales en particulier en matière de gratuité de l'éducation, mais sans grands moyens pour les mettre en œuvre concrètement. Sinon, si on en croit les sous-titres de Wikipedia pour la période, c'est "Amplification de la corruption", "Dégradation des infrastructures et insalubrité", "Violence et discriminations ethniques", à l'égard des populations du Nord du pays. Une politique de division, d'approfondissement des clivages internes qui aboutit à la rébellion de 2002 et à la partition de fait du pays.
Le discours de Gbagbo, de ses partisans du FPI se radicalise avec les circonstances et, s'il poursuit la rhétorique populiste et nationaliste, accentue les thèmes tribalistes et xénophobes et particulièrement à l'encontre de la France et de son néo-colonialisme. Une rhétorique amplifiée et mise en acte par le mouvement extrémiste des Jeunes Patriotes (4), emmené par le sinistre Blé Goudé, qui, dans la partie du pays contrôlée par le gouvernement de Gbagbo, se rend coupable d'exactions, de violences, contre les "Dioulas", réputés "mauvais Ivoiriens", et, dans les moments de crise aiguë, contre les intérêts français, y compris les personnes physiques. Une violence bien au-delà de ce qu'on a pu connaître récemment au Mali, au Burkina, et au Niger.
Tous les ingrédients du "French bashing" étaient déjà là. Accusations de néo-colonialisme, d'ingérence, de négation de l'identité culturelle, d'exploitation des ressources du pays, d'accaparement des richesses nationales, d'oppressions de toute sorte, et j'en oublie. Tout ce que l'on retrouve, mis au goût du jour, dans les rues et les réseaux sociaux de Bamako, Conakry, Ouaga, et Niamey désormais. Ainsi qu'ailleurs où les militaires putschistes n'ont pas (encore ?) pris le pouvoir.
On connaît la suite. Après avoir fait traîner pendant 5 ans la tenue d'élections, Gbagbo a été battu (selon toutes les sources et institutions sérieuses) par Ouattara, dont il a contesté l'élection. S'en est suivie une "crise", de plusieurs mois (2), en fait un affrontement militaire, qui - avec le soutien voire l'aide de la France - a abouti à la prise d'assaut du palais où Gbagbo s'était retranché, début avril 2011. OUF !

Des conclusions ?

Ouattara occupant le pouvoir, ce grand ouf! de soulagement a accompagné la fin de ce qui était un cauchemar, et n'était donc plus qu'une parenthèse. Les affaires allaient pouvoir reprendre comme avant.
Les excès commis pendant la présidence Gbagbo, les exactions commises par ses partisans pendant la "crise électorale", le retour à "la normale" ont permis de faire l'impasse sur les phénomènes apparus pendant cette période. Aucune analyse n'en a été faite, aucune conclusion tirée. On est restée dans la jubilation d'une victoire, qui semble se révéler à la Pyrrhus. 
D'où est venu en effet ce sentiment anti-Français qui s'est exprimé parfois si violemment, chez des extrémistes surtout certes, mais avec un assentiment massif ? Quelle part de vérité dans le sentiment de confiscation des richesses, de l'accaparement par l'Etranger des ressources su pays ? Comment cet Etranger peut-il être rendu responsable du marasme et de la mal-gouvernance ? du chômage endémique des jeunes et du manque de débouchés pour les étrangers ? Comment la marginalisation, le mépris, la non-reconnaissance, la non-considération, le rejet par l'Europe et la France (inaccessibles, portes closes), tout ces ressentiments confus mais puissants, peuvent-il être combattus ?
Toutes ces questions n'ont pas été approfondies et retenus par les responsables qui se sont réinstallés dans le confort des certitudes anciennes. Les analyses n'ont pas été faites, ou pas retenues. Et voilà  que toutes ces questions, quasiment à l'identique, reviennent avec force, retour du refoulé, à l'occasion du délitement poursuivi des systèmes issus des Indépendances.
Est-il encore temps de les reposer ? de proposer des analyses innovantes puisque les problématiques anciennes n'opèrent plus ? de mettre en place des stratégies nouvelles de rapports avec les peuples africains, avec lesquels on a tant à faire et partager plutôt que de les laisser se trouver d'autres alliances au futur trouble ? On ne doit jamais désespérer de rien.

Ainsi, au moment où on rend hommage à feu le Président Henri Konan Bédié, mais aussi où de nombreux articles se demandent comment la France (en particulier) a pu devenir aussi honnie en Afrique francophone, surtout parmi la jeunesse, convient-il de se souvenir de l'archéologie de ce "French bashing" et de ce corpus idéologique dit IVOIRITE, bâti pour viser un individu afin de maintenir au pouvoir un autre, qui a bénéficié de surcroît de la bienveillance de ceux-là même qui en seront les principales victimes, n'y ayant vu que du feu. La boîte de Pandore était ouverte ...

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(1) On se doit de souligner que cette politique est aux antipodes de celle de Félix Houphouët-Boigny qui s'est toujours montré protecteur des populations immigrées originaires des pays limitrophes sur  lesquelles, lui et ses planteurs, se dont appuyés  pour développer l'économie de rente du pays (même s'il n'a rien fait pour légaliser leur statut et leur accès à la citoyenneté).
(2) N'oublions pas que Gbagbo a été surnommé "le Boulanger" pour sa capacité à rouler ses interlocuteurs dans la farine. 
(3) Ces "Jeunes patriotes", dont le noyau originel émanait de la FESCI (Fédération estudiantine et scolaire de la Côte d'Ivoire),, très puissante à l'Université d'Abidjan, dont Blé Goudé a été le secrétaire national.
(4) Plusieurs mois durant lesquels les milices Jeunes patriotes ont fait régner la terreur au Sud. La haute-commissaire adjointe aux droits de l'homme de l'ONU estime que « 173 meurtres, 90 cas de tortures et de mauvais traitements, 471 arrestations, 24 cas de disparitions forcées ou involontaires » sont attribuables aux partisans de Laurent Gbagbo en cinq jours seulement, rapporte Wikipedia. On peut lire aussi le témoignage que j'avais recueilli d'un Burkinabe résidant à Bassam et retranscrit sur la note de blog "VIOLENCES EN COTE D'IVOIRE" (lien : https://jenebatisquepierresvives.blogspot.com/2011/01/violences-en-cote-divoire.html ).
Il ne faut pas oublier pour autant que d'autres exactions ont été perpétrées par l'autre camp dans les zones qu'il contrôlait.

mardi 18 octobre 2022

Elections présidentielles 2022 au Kenya

 LE DESSOUS DES CARTES

En août dernier, le Kenya s’est donné un nouveau président, à l’issue d’un scrutin au score très serré (50,49% contre 48,45%, soit environ 230 000 voix d’écart sur 14,3 millions de votants), et ce sans violence aucune[1] contrairement à ce qu’on pouvait redouter, au souvenir de 2007[2] – il est vrai qu’il aurait pu en être tout autrement, le résultat eût-il été inverse.

Toutes les apparences d’un beau succès de la démocratie.

Raila ODINGA 

Les deux principaux protagonistes sont loin d’être des perdreaux de l’année.

 

   L’un, Raila ODINGA, est l’héritier de la dynastie qui règne sur l’ouest du pays depuis l’indépendance, son père ayant déjà joué avec Jomo Kenyatta, le père de la nation, le rôle de l’éternel opposant, qu’il continue donc avec brio, puisque c’est là sa quatrième défaite au moins à une élection présidentielle. 

Samuel RUTO


L’autre, Samuel RUTO (j’aurais dû dire Dr. RUTO, puisque sur Twitter il fait suivre son nom de PhD.) a été pendant les 10 dernières années le Vice-Président du sortant, Uhuru KENYATTA, qui ne pouvait se représenter. A noter que les deux concurrents, et le sortant avec, ont été les principaux protagonistes et meneurs des affrontements sanglants de 2008.

Des élections pacifiques, donc, au résultat très serré (moins de 2,14% d’écart), qui n’a fait l’objet de pratiquement aucune contestation. On serait donc dans un contexte politique apaisé, mature, avec une continuité du pouvoir, le second personnage de l’Etat succédant au premier qui quitte ses fonctions dans la sérénité. Idyllique. Mais il n’en est rien.

En effet, depuis plusieurs années, quasi depuis le début de leur second mandat, le torchon brûlait entre le Vice-Président et Uhuru Kenyatta, l’autre héritier de la dynastie leader des Kikuyus depuis l’Indépendance. Au point que, et cela en a surpris plus d’un, le Président Kenyatta en est venu à soutenir la candidature de Raila ODINGA, l’adversaire politique de toujours, contre celle de RUTO, et à faire campagne contre lui. L’alliance des dynastiques contre le nouveau venu aux dents longues, des vieux dinosaures contre une nouvelle génération, comme on voudra.

Ce renversement d’alliance aura-t-il permis de rompre le caractère ethnique très marqué jusque là du jeu politique kényan, d’accéder à un niveau de maturité où ce sont d’autres enjeux (choix de société, stratégies économiques, débats d’idées, ….) qui détermineraient le vote, plus que l’appartenance ethnique ? L’étroitesse du résultat pourrait en être un signe. Mais il faut aller voir le détail des suffrages.

Dans une note de blog intitulée « Démocratie en Afrique : faut-il vraiment élire les présidents ? »[3], datant de 2010, je m’étais interrogé sur la véritable nature des élections présidentielles sur le Continent, et dans une autre, « Démocratie en Afrique et égalité » [4], j’avais écrit, en 2017 :

“ Quand tel président est élu avec une majorité « normale » (entre 50 et 65%, pour simplifier), il faut regarder de plus près.  Très souvent, en fait, cette moyenne dissimule des scores de 85 à 90% dans certaines régions pour l’élu, et les mêmes dans d’autres pour le battu, faisant de l’élection davantage un recensement qu’un débat entre projets de société. Se sont exprimées les allégeances.”

Ces dernières élections au Kenya ont-elles démenti cette analyse ? Les Kenyans seraient-ils sortis du vote communautaire ? Il faut y regarder de près, en observant les résultats par Comté.


Les fiefs

Sans surprise, les deux candidats[5] font le plein dans leurs bastions, les zones dont ils sont originaires et où ils ont bâti leur puissance politique.

ODINGA cartonne dans le sud-ouest, dans les parages du Lac Victoria, auprès des populations essentiellement Luo et Luhya de l’ancienne province du Nyanza : 98% à Siaya et Homa bay, 97% à Kisumu, plus de 80% à Busia et Migori. D’anciennes alliances, liées à l’opposition à une hégémonie Kikuyu, lui permettent dans d’autres zones de trouver une majorité, plus modérée – à l’exception du pays Kamba Machakos, Makueni, avec 74 et 79% respectivement.

RUTO pour sa part fait le plein dans la Rift Valley, auprès de populations diverses réunies sous le vocable (et de plus en plus l’identité) Kalenjin. Ainsi dans Elgeyo-Marakwet où il mobilise 97% des suffrages, mais aussi Kericho et Bomet (95%), Nandi (91%), A noter que le nord de la Rift Valley est beaucoup plus tiède à l’égard de RUTO : 51 et 55 % pour Marsabit et Isiolo, et c’est même ODINGA qui sort confortablement majoritaire chez les Turkana et les Samburu (67 et 60%).. Il faut certes, comme en certains autres comtés, tenir compte des composantes politiques locales. Mais on peut remarquer que les places fortes de RUTO, qui ne sont pas faiblement peuplées, recouvrent les espaces où d’une part s‘est développée, sous le règne de Daniel arap Moi – qui en était aussi originaire – une agriculture moderne et dynamique (élevage, maïs, blé, légumes, fruits, fleurs que l’on trouve sur les marchés européens) qui a profondément transformé le pays, et d’où, d’autre part, les émeutiers armés protestant contre les résultats des élections, en 2008, ont violemment chassé, au prétexte qu’ils occupaient leurs terres ancestrales, les fermiers kikuyu que Jomo KENYATTA (le père) y avait installés. Un épisode auquel, de notoriété publique, RUTO n’est pas étranger, même si la CPI n’a pas retenu de charges contre lui.

On remarquera aussi, que, dans l’un et l’autre cas, les populations de ces fiefs ont voté en masse. Alors que la moyenne nationale de la participation s’est établie à 64,77%, on atteint plus de 70% en pays ODINGA[6], et au-delà de 75% en pays RUTO[7]. On vote en masse quand on tient un champion.

Des résultats plus balancés

Dans nombre de comtés, les résultats sont moins déséquilibrés, davantage partagés. Dans 15 cas, le vainqueur se situe entre 50 et 65% (10 en faveur d’ODINGA, 5 en faveur de RUTO). Cela constitue à peine 1/3 des comtés, mais c’est déjà significatif.

Serait-ce le signe de l’émergence d’un vote politique, fondé sur d’autres critères que le communautarisme et l’obéissance aux instructions des leaders de la communauté ?

C’est peut-être le cas, au moins lorsque les enjeux sont moins cruciaux, quand les allégeances sont moins fortes,.relevant d’alliances plus conjoncturelles et moins solides. Ainsi des grandes villes, où les populations sont mêlées, les classes moyennes éduquées plus nombreuses (Nairobi et Mombasa 57 et 58% pour ODINGA, Nakuru 66% pour RUTO, mais pas Kisumu).

Dans certains milieux, même modestes, d’après les témoignages que j’en ai reçu, on s’est ainsi interrogé : la volonté de renouvellement de génération, le rejet des sempiternelles dynasties, l’attrait d’un discours populiste, la crainte de l’inconnu, la fidélité à un courant, … mais bien rarement des questions de démocratie, et jamais l’honnêteté du candidat, ou son passé de violence. Parfois même, au sein de couples, les choix ont divergé.

Mais il faudrait pouvoir analyser dans le détail, avec une connaissance précise des particularités locales[8]. Ce que les acteurs politiques locaux ne doivent pas manquer de faire. Pour prendre un exemple que je connais un peu, le comté de Lamu a voté à 52% en faveur d’ODINGA, et donc à 46% pour RUTO, il faudrait examiner les résultats par bureau de vote pour établir s’il y a une grande différence entre les populations Swahili de l’archipel et les ruraux du continent, en grande partie des Kikuyus établis là par Kenyatta (le père) vers 1970 et qui ont prospéré depuis,

Le vote Kikuyu

Reste à examiner ce qui est un phénomène majeur, et à mon sens éclairant, en ce sens qu’il a déterminé le résultat du vote..

On l’a vu, le Président sortant, Uhuru KENYATTA, le fils du Père de la Nation, Jomo KENYATTA, l’héritier de la dynastie et du leadership sur le peuple kikuyu, avait décidé de soutenir la candidature  de Raila ODINGA, le leader des Luo et Luhya, les adversaires voire ennemis de toujours, en tout cas depuis qu’ils ont à faire ensemble dans la même entité politique. Ce renversement d’alliance, sinon surprenant, au moins spectaculaire, est le résultat d’un long processus visant, de la part de KENYATTA, à se débarrasser de RUTO, le partenaire encombrant du pacte passé entre les alliés – les complices ? – fortement impliqués dans les violences post-électorales de 2008. Tous deux ont été inculpés par le TPI et se sont fait élire ensemble en 2013 au sommet de l’Etat. D’évidence, le pacte prévoyait que le jeune Vice-Président – une génération les sépare - succèderait au Président, mais les stratégies ont divergé[9].

Pendant plusieurs mois avant les élections, KENYATTA a donc mené très activement campagne contre RUTO au moins autant que pour ODINGA, avec meetings et chausses-trappes en tout genre appelant les Kényans, et en particulier les Kikuyus, à voter pour le Luo ODINGA.

Qu’en a-t-il été ?

Les résultats, pour le coup, sont très surprenants. Dans les comtés kikuyu, c’est RUTO qui est arrivé en tête, et pas qu’un peu : Kiambu (73%), Meru (79%), Muranga (81%), Nyeri (83%), Kirinyaga et Embu (85%), Tharaka-Nithi (90%) ! C’est peu dire que les instructions d’Uhuru KENYATTA n’ont pas été suivies, il a nettement été désavoué par son peuple. Et il ne s’agit pas d’une adhésion par défaut, une masse d’électeurs ayant préféré se réfugier dans l’abstention plutôt que voter ODINGA, faisant ainsi gonfler le score de RUTO. Non, dans ces comtés, la participation a été au moins aussi forte que dans le reste du pays (Kyambu 65,2%, Meru 66%, Embu 66,6%, Muranga 68,1%).

Bien entendu, RUTO a eu l’habileté de choisir pour co-listier Geoffrey Rigati GACHAGUA. Un Kikuyu de la région du Mont Kenya, qui jusqu’ici a donné 3 de ses 4 présidents au Kenya, un enfant du comté de Nyeri. Un capitaine d’industrie comme lui, qui a bâti sa fortune tout seul, en parallèle de sa carrière politique. Un homme peu connu sur la scène nationale (le choix de RUTO avait surpris) mais de grande influence localement, dans une région qui est le plus grand réservoir de votes du pays.

Mais cela n’aurait pas suffi. Il faut voir là surtout que la voix du leader – surtout vieilli – ne suffit plus. Uhuru KENYATTA n’a pas réussi à entraîner son peuple contre ses habitudes, contre ses hostilités tenaces, contre les fondamentaux politiques qui l’ont structuré depuis l’Indépendance et même avant. Il a été perçu comme un traître à son peuple.Les Kikuyu l’ont rejeté, ils n’ont pas voté ODINGA, il ont, cette fois encore, voté CONTRE Odinga.

Cela devient une évidence : c’est le vote massif Kikuyu qui a fait pencher la balance, si faiblement que ce soit, en faveur de RUTO.

En conclusions

Le déroulement des élections au Kenya, et l’alternance (de fait) qui a marqué son résultat, s’est faite sereinement, malgré un résultat extrêmement serré, et c’est très heureux. Mais on ne peut s’empêcher d’imaginer ce qui se serait passé s’il en avait été autrement, à la lumière du passé des protagonistes.

Même si quelques signes d’une évolution sont perceptibles, les élections (en tout cas les présidentielles) restent très largement marquées par des allégeances communautaires, les votes déterminés par des appartenances au groupe ethnique.

Mais la leçon principale reste que le leader n’est rien s’il ne porte la vision, les représentations des siens, qu’il ne peut prendre à contre-pied.

Et donc qu’il y a encore du chemin à faire dans la recherche de l’unité nationale. RUTO permettra-t-il d’avancer dans ce sens ?



Source du fond de carte et données, avant traitement: Independent Electoral and Boundaries Commission,
via
 : https://www.bbc.com/news/world-africa-62444316 pour le fond de carte. 

Notes:

[1] Le vaincu a certes protesté, introduit des recours, mais tout est resté juridiquement correct, et l’arrêt de la Cour Suprême a été respecté.

[2]  Bilan des violences après  les élections de décembre 2007 :  1500 morts et environ 300 000 déplacés.

[5]  Pour être exact, deux autres candidats étaient en lice, David Mwaure WATHIGA et George Luchiri WAJACKOYAN. Ils ont recueilli respectivement 0,23 et 0,44% des voix.  …

[6] Par exemple, 66,8% à Busia, 70,8% à Siaya, 73,8% à Homa Bay, pour ne citer que ces comtés.

[7] Par exemple, 77,4% à Baringo, 77,9% à Elgeyo-Marakwet, 78,5% à Kericho, pour ne citer que ces comtés.

[8]  En même temps que leur Président, les Kényans ont élu, dans chaque comté, leurs gouverneurs, leurs assemblées locales, et autres, sans oublier les membres de l’assemblée nationale et du Sénat.  Il est fort probable que les types d’élection influent l’une sur l’autre, et il faudrait vérifier dans chaque comté  s’il y a des discordances entre les niveaux locaux et nationaux, entre le vote pour le Président et pour le député.

[9]  L’analyse des raisons de cette rupture reste à faire, au moins à ma connaissance  - je suis loin d’avoir lu toute la littérature produite à ce sujet. Mais à mes yeux, au-delà de la différence de génération, de la différence de culture et d’éducation, de respectabilité entre l’« aristocratie » locale et le jeune loup venu d’en bas,  il faut aller chercher du côté de la contradiction entre élite d’affaires bien établie et capitaines d’industrie aux dents longues, qui veulent combler leur retard.



lundi 5 juin 2017

Démocratie en Afrique et égalité


Je réagis ici à la note de blog très intéressante de Jean-Louis SAGOT-DUVAUROUX intitulée "GUERIR DE LA DEMOCRATIE  ou GUERIR LA DEMOCRATIE" qui répondait lui-même à une tribune du  Pr. ISSA N’DIAYE parue dans MALI ACTU.

Bonjour Jean-Louis
Je te remercie d’avoir attiré notre attention sur ta note de blog, qui partageait déjà tes réactions à la tribune de ce Professeur , et tes vues sur la question de la démocratie en Afrique.
De cette tribune, tu me permettras de ne pas dire grand-chose. J’y ai lu surtout un agglomérat d’a priori largement répétés et d’idées en kit qui traînent dans les médias. Je comprends tes précautions rhétoriques et ta révérence institutionnelle, et tes efforts pour donner un contenu à certaines des idées qui la sous-tendent. Mais ta note elle-même d’abord m’a pas mal appris sur une région et une culture politique ancienne que je connais peu, dans la cadre d’une analyse que je partage volontiers (hormis l’antépénultième paragraphe, dont quelques phrases tombent à mon goût dans les travers que je viens de dénoncer à l’instant).

Outre les rappels que tu fais, fort pertinents, de ce Serment du Manden qui est en effet un texte passionnant, j’ai particulièrement aimé l’observation que tu fais sur les façons de saluer :
«  En Occident, l’individu se représente d’abord comme une monade autonome, comme égal à tous les autres, engagé vis à vis d’eux par des formes génériques de civilité : bonjour Monsieur, bonjour Madame. En Afrique de l’Ouest, l’individu s’affirme d’abord à travers un écheveau de liens spécifiques qui le singularisent et lui confèrent une place distincte dans le bon fonctionnement de la communauté. Ainsi, on se salue en invocant le nom de lignage, le jamu de son interlocuteur : i Jara ! i Kanté, appel à l’histoire de ce nom et aux relations qu’il entretient avec les autres. On se désigne aussi en spécifiant un lien d’âge qui implique chaque fois des formes particulières de civilité : bonjour mon frère, ma sœur, maman, mon fils… »
J’ajouterai qu’on est souvent dans le paradoxe. Notre « Monsieur, Madame », qui vaut largement pour toute personne, quelque soit le lien hormis peut-être pour qui n’est pas adulte, trouve son origine dans une formule d’hommage : on reconnaît l’autre comme son seigneur. Mais cela s’est trouvé vidé de ce contenu, et reconnaît l’autre comme pur individu, à l’instar de soi. Son égal. De la même façon, « mon frère », ou « Papa », etc. inventent le plus souvent un lien de parenté inexistant, mais ce faisant posent le type de relation dans lequel l’interlocuteur entend se situer. Le plus souvent hiérarchisée.

Au-delà de l’anecdote, on touche là je crois à un symptôme fort. Notre culture politique trouve son fondement dans la notion d’égalité à travers le concept de citoyen. Celui-ci, en tant qu’être politique, se trouve délivré, le 4 août, de toute allégeance. Mieux, se trouve interdit de toute allégeance, celles-ci (familiales, communautaires, corporatistes, religieuses, etc.) se trouvant renvoyées dans la sphère du privé ou de l’intime, du choix personnel. Le citoyen est un être libre (exempt de tout lien) et ainsi égal à tout autre citoyen. Bien sûr, il s’agit là d’une construction théorique, abstraite, bien en phase avec le mode de pensée des Lumières  qui l’a produite. Bien sûr, l’être réel dans lequel le citoyen s’incarne est de fait traversé d’affiliations, d’appartenances culturelles, idéologiques, de milieux professionnels, de sensibilités politiques, de traditions. L’égalité, dans nos sociétés, est un horizon, un but à atteindre pour certains. Elle est loin d’être réalisée, actualisée. Disons qu’elle est posée structurellement, a priori, et qu’il s’agit de rapprocher, ou non, la pratique de la théorie.
De mon expérience de vie en Afrique, à côtoyer de près beaucoup d’Africains (ce n’est pas forcément la même chose), il m’est apparu, à ma grande surprise ethnocentrique, et avec le temps qu’il m’a fallu pour prendre toute la mesure de la chose, que les sociétés y sont essentiellement inégalitaires. Je ne parle pas de disparité des richesses, de l’oppression des pouvoirs, mais, comme tu le soulignes, de la représentation de soi et de son monde relationnel. Je n’y mets aucun jugement de valeur. Il ne s’agit pas d’un défaut, d’un manque, d’un retard, d’une imperfection. Il faut le penser comme une problématique autre, un système de pensée différent, un changement de base, pour prendre une métaphore mathématique. Dès lors qu’on entre en relation avec quelqu’un, au-delà du pur fonctionnel « moderne » (et encore), on noue ou on se trouve noué dans un type de relation asymétrique, qui a ses codes, ses règles, ses droits et ses devoirs, ses obligations et ses bénéfices, etc. Don et contre-don. Allégeance et protection. Responsable et obligé (1). L’inégalité n’est pas nécessairement synonyme d’oppression, ou d’exploitation (non exclues pour autant). Elle organise autour de chacun un réseau que ce chacun s’emploie à rendre dense et riche en amont, pour faire pièce à la précarité qui menace et aux exigences des dépendants en aval. Un tissu de solidarités, plus ou moins serré, plus ou moins solide, tant avec l’époque elles tendent à s’éroder. Car tout cela est aussi historique, et ne doit pas être considéré comme immuable, même si encore très prégnant.
Les formes d’organisation politique, qui se sont imposées avec la colonisation, portent à faux avec ce paradigme africain. Elles sont basées en effet, quand il s’agit de démocratie, sur la notion occidentale de citoyen, et sur le principe « One man, one vote ». Cela fonctionne tant bien que mal. Des élections ont lieu, des leaders émergent et dirigent. Certains pays témoignent d’une certaine stabilité institutionnelle, des alternances pacifiques sont observées. Et pourtant … Quand tel président est élu avec une majorité « normale » (entre 50 et 65%, pour simplifier), il faut regarder de plus près.  Très souvent, en fait, cette moyenne dissimule des scores de 85 à 90% dans certaines régions pour l’élu, et les mêmes dans d’autres pour le battu, faisant de l’élection davantage un recensement qu’un débat entre projets de société. Se sont exprimées les allégeances.

Cela dit, quid ? (et non pas « on fait quoi », car c’est l’affaire des Africains ; tout au plus peut-on même pas conseiller – qu’en ont-ils à faire ? – mais commenter).
En son temps, j’avais demandé s’il fallait vraiment élire les présidents au suffrage universel (2), car ce qui est largement présenté comme l’alpha et l’oméga de la démocratie ne se rencontre, en Occident, que dans peu de pays, ou fort récemment (1962 seulement en France, et cela avait soulevé de grandes protestations à gauche). D’autres modalités de désignation à la tête de l’Etat sont possibles, et démocratiques.
Il me semble depuis longtemps que l’essentiel est le débat politique et l’émergence de leaders aux niveaux locaux, celui de la communauté villageoise, et du « pays » ou « terroir », équivalent chez nous au canton ou au département. Les formes de désignation, dans ces cas-là, tout en intégrant la notion du « One man, one vote », peuvent être fort originales, inventives, sujettes à débat politique aussi, pour faire vivre la démocratie locale comme le souhaitent les populations. Celles-ci peuvent avoir d’ailleurs, dans le même pays, des traditions politiques différentes. Il faudrait aussi distinguer les zones rurales et urbaines, où les problématiques se posent tout à fait différemment.
Aux Africains de trouver les formes qui leur conviennent, et peut-être d’abord de se défaire de la servitude à des « modèles » importés. Au-delà, la démocratie indirecte (les assemblées d’un niveau, ou un collège de grands électeurs, désignant leurs représentants au niveau supérieur ou, pour l’Assemblée Nationale, le Président) me semble à considérer, car susceptible de générer des compromis, des alliances, des projets politiques, en cassant ou érodant les affrontements ethniques blocs contre blocs.

Encore une fois, les temps changent. Identités et cultures évoluent, formes d’organisation aussi. Ne voit-on pas progresser la notion d’égalité corollaire d’un rejet des allégeances, mais portée par le discours religieux ? (ce qui n’est pas forcément très favorable pour une démocratie laïque).
Comment les choses vont-elles évoluer ? Il sera de toute façon passionnant d’observer les changements, certainement bien différents de ce qu’on peut imaginer, en espérant qu’il en aille pour le mieux des populations concernées.

(1)    L’égalité ne se retrouve guère qu’entre puissants, qu’entre maîtres de réseaux, dans des relations négociées. Et encore dans ces cas-là, l’âge ou un autre facteur fera souvent que l’un feindra de prêter hommage à l’autre, ou l’autre de couvrir l’un de sa paternelle sollicitude.

mercredi 12 octobre 2016

A mes camarades de gauche - Pour ne pas se tromper d’époque

Ce sera donc Macron. Pas par défaut, ni en désespoir de cause. Ni même pour voter utile et faire barrage à la peste brune. Mais parce que c’est le choix de gauche aujourd’hui.
Mes raisons.

Une vision du monde tel qu’il est, aujourd’hui.

Son analyse politique part d’un constat : le monde a profondément changé, il faut s’y adapter au mieux.
Notre société vit encore sur les grandes fondations posées par le CNR, en 1945, réajustées en 1968. Ce grand compromis historique (qui n’exclut pas le conflit) a longtemps très bien fonctionné, adapté qu’il était au monde d’alors. Désormais, il dysfonctionne, inadapté qu’il est au nouveau contexte.
Pire, il est souvent entré en négativité. Ce qui devait protéger en vient à exclure et marginaliser. Une certaine pratique de l’égalité produit de l’injustice et creuse les inégalités. Des multinationales tiennent la dragée haute aux Etats. Les grandes questions ne se règlent plus au même niveau, internationalement.
Pour ne pas sombrer à moyen terme, pour conserver un avenir dans un environnement international très compétitif, il faut tout remettre à plat, jeter les bases d’un nouveau contrat social qui – si la gauche le veut, si elle s’en donne les moyens – préserve les valeurs auxquelles nous sommes attachés, selon des modalités nouvelles.
Il faut mettre de la justice, de l’égalité des chances, de la solidarité dans un système qui, alors qu’avant on cherchait la stabilité, favorise la fluidité, le changement, la mobilité et l’adaptation.
C’est tout l’enjeu de cette phase du combat politique.

Des candidats à l’ancienne

A droite, Fillon fait le constat que le modèle social craque de toutes parts, qu’il ne peut plus être financé, et propose de raboter, de diminuer, de réduire les prestations, les avantages, mais dans le même cadre, sans perspective autre que la potion amère. De la réaction pure.
A la gauche de la gauche, Mélanchamon restent aussi dans la continuité. Ils défendent coûte que coûte l’état ante, qu’ils promettent de préserver, de conserver tel quel. Comment ? Tout est bon, on emprunte, on distribue, on « prend aux riches », on se coupe de l’extérieur. Postures, rodomontades, coups de menton. En fait, ils se cantonnent dans l’ordre du désir, et le déni du réel. C’est beau comme l’antique, mais ça va dans le mur. Prenez gaarde ! Prenez gaarde ! Arrière-gaarde !!

Contradiction principale et contradiction secondaire

En fait, ce clivage anciens/modernes traverse toutes les familles politiques.
Il traverse la droite et le centre dans des nuances entre fieffés réactionnaires qui veulent tailler dans les avantages sociaux et les avancées sociétales, et des novateurs qui veulent une adaptation aux nouvelles modalités de production et d’échanges, mais avec un niveau de protection sociale minimum.
Le clivage est bien plus marqué à gauche, et remonte en fait à 1983, sur deux points : produire pour redistribuer (intégrer l’économie de marché) et faire le choix de l’Europe (prendre en compte les limites de la dimension nationale). Corollairement : exerce-t-on le pouvoir, pour impulser des choix positifs, même limités ? ou se cantonne-t-on indéfiniment dans la protestation en laissant les choses se faire ?
Le fait, depuis 1983, et surtout pendant ce quinquennat, de ne pas avoir assumé ce clivage et tranché, aboutit à une situation absurde de profonde et confuse division.
De fait, la contradiction essentielle droite/gauche, dans cette phase politique particulière, et dans la perspective de l’exercice du pouvoir, s’estompe derrière celle entre conservation/adaptation. On reste sur le logiciel ancien (devenu hors-réel, dogmatique) ou on trouve les formes politiques adaptées à une réalité nouvelle. Analyse concrète d’une situation concrète, et non nostalgiques postures et ressassage de mythes glorieux. Oripaux de discours qui cachent mal un conservatisme foncier et la pure résistance au changement.

Une démarche de rassemblement

Dans un tel contexte, si on veut peser sur l’organisation sociale en devenir, – et non la subir en bramant comme des veaux, ou assister impuissants à son démantèlement anti-républicain – il faut exercer le pouvoir pour définir la société de la mobilité solidaire, y participer de façon dominante pour obtenir des solutions qui intègrent les valeurs de gauche. Et dans l’immédiat : faire élire à la présidence un homme porté par un mouvement qui peut le permettre.
Macron ratisse large ? Il faut pouvoir réunir une majorité, et on ne le fait pas en excluant. Il faut pouvoir terminer en tête, ou second au premier tour. Rassembler suffisamment pour détourner du FN et de ses tentations nationalistes, anti-démocratiques, périlleuses, et pour battre une droite réactionnaire économiquement comme socialement, adepte de la souffrance imposée.
Y a-t-il du mal à recevoir des soutiens venant d’un large horizon du paysage politique ? L’important sont les axes politiques sur lesquels se font ces soutiens, et la fermeté avec laquelle ils sont maintenus et affirmés.
Faut-il rappeler que justement le Conseil National de la Résistance, qui a jeté les bases de notre société des 70 dernières années, rassemblait des communistes aux démocrates chrétiens, en passant par les socialistes et les gaullistes qui comptaient même parmi eux des individus d’extrème droite qui avaient fait le choix de ne pas collaborer ?
Une démarche de rassemblement n’est pas forcément une horreur pour quelqu’un de gauche, les exemples historiques sont là. Faut-il forcément une guerre ou une révolution violente pour s’y résoudre ? Sommes-nous incapables de négocier et d’opérer des changements structurels profonds – une « révolution » dit Macron – sans contexte dramatique ? Peut-on donner sa chance à Turgot ?

Les enjeux politiques

Mais rassemblement ne veut pas dire « tout le monde il est beau ». Car c’est dans le contexte d’une présidence Macron que se décideront les rapports de force, et les orientations majeures des compromis. Que reviendra, comme naturellement, le clivage droite/gauche, mais dans une problématique nouvelle, refondatrice.
Aurait-on oublié ce qu’est la politique ? Serait-on à ce point imprégné du monarchisme Vème république pour penser que le Président est tout ? Faisons lui crédit d’une sensibilité personnelle de gauche, et il vaut mieux que ce soit celle-là qui soit à l’Elysée qu’une autre. Mais quand bien même, et pour ceux qui seraient méfiants, voire qui penseraient le contraire : ce qui va compter, c’est la suite. Quels seront les équilibres de la prochaine majorité présidentielle (si, comme il faut le souhaiter, il y en a une). Comment s’établiront les équilibres ? de quels poids les forces en présence ? Les législatives vont être au moins aussi importantes que la présidentielle. Il est impératif – à mes yeux - que la gauche soit présente et forte, qu’elle puisse peser, non pas à reculons et par obstruction, comme une bonne partie l’a fait ces 5 dernières années, mais de façon innovante, portant des solutions pétries de ses valeurs. Il faut peser sur le centre de gravité du rassemblement derrière Macron.

En Marche !

Etre de gauche aujourd’hui, surtout pour ceux qui ont été acteurs des années 70 et 80, c’est regarder la réalité du monde et l’analyser tel qu’il est : tout a changé, et les certitudes, les recettes, les perceptions, les a priori doivent être remis à plat, revus, adaptés au nouveau.

Le déni, qui fonde l’approche dogmatique de toute une gauche « radicale », faite de postures, d’a priori jamais questionnés, de fantasmes glorieux et mythologiques, d’anathèmes, de diabolisations, que ce soit sous forme tribunitienne grandiose ou gentiment illusionniste chez Mélanchamon, ne mène à rien. Elle isole une bonne partie des forces de gauche, les jette dans une impasse, alors que, lucides, elles seraient bigrement nécessaires pour contribuer à définir et négocier le contrat social français du XXIème siècle.

vendredi 1 avril 2011

Les Ivoiriens l’ont fait

Il y a des moments où il ne faut pas bouder son plaisir, et faire la fine bouche.
D'abord, chapeau l'artiste ! De main de maître. La stratégie Ouattara fera date.
Il a rejeté l'affrontement direct, la conflagration qui fait des milliers de victimes, des dégâts considérables, des déchirures irréversibles dans un pays, pour des générations. Il a su, apparemment, tempérer la fougue de ceux qui voulaient le rentre dedans. Rappelons nous certaines déclarations de Soro, en janvier dernier. Il a mis quatre mois ? et alors? Tant pis pour les impatients. Pour les agités de la résolution vite vite. Certes, il y a eu au moins 500 victimes rien qu'à Abidjan pendant ce temps du fait des exactions des partisans de Gbagbo. Hommage à ces victimes ! Au peuple ivoirien de s'en souvenir. Mais combien auraient fait des combats directs, plus tôt, prématurés ?
Richard Banegas (que je salue au passage) disait ce matin sur France Culture que Ouattara avait successivement essayé l'isolement diplomatique et l'étouffement économique et que ça n'avait pas marché. Non ! bien au contraire ! Ca a payé, on le voit aujourd’hui, mais qui a jamais cru que cela suffirait ? Le travail de sape, ça prend du temps, des souffrances en attendant. Il lui faut la durée. Plus le harcèlement dans les quartiers, la mort sélective portée à Abobo contre les gens en uniforme par les forces invisibles. Les miliciens qui paradaient et terrorisaient les civils, tuaient, ne s’entraînaient plus ces derniers jours, me disait-on, ils n’avaient plus le moral. Peur et rumeur pour inciter les populations à quitter la ville, à dégager le terrain. Les tractations, l'isolement des plus irréductibles, la main tendue aux adversaires raisonnables ... Et l'offensive décisive, quand le moment est venu. L’estocade. Qu'il tombe, avait annoncé Ouattara, "comme un fruit pourri."  Du grand art.

Un grand bravo aussi au peuple ivoirien. Il a souffert, il a enduré, il a tenu bon. Et surtout, il a résolu lui-même son problème, sans laisser les autres le faire à sa place.
Ni les Occidentaux. Qu'auraient-ils fait sans casse, concrète et surtout symbolique ? Ni les troupes de l'Union Africaine. Pour quelle offensive? Avec quels dommages? et surtout, que serait-il resté après, économiquement, politiquement? Pas de militaires nigérians dans le pays. Ils l’auraient mis dans quel état ? Remember Liberia. Il faudra rendre grâce à Ouattara d'avoir évité ça.
Il y a eu de grands moments de doute, de découragement, d’angoisse, quand les miliciens passaient la nuit, enlevaient ou tuaient. - Mais vous les Blancs, qu’est-ce que vous faites, nous on meurt. - Courage !
Les Ivoiriens ont pris leur destin en main. Avec sagesse : finalement, n’était l’obstination personnelle du clan Gbagbo et d’une poignée d’irréductibles, l’essentiel de la résolution du conflit aura été politique. Les militaires n’ont plus été payés, ils ont suspendu leur soutien, ne se sont pas battus. Le pays a subi un minimum de dégâts. Il n’y aura que peu à reconstruire. En revanche, la tâche de reconstruction nationale est immense.

Alors les médias n'ont pas aimé. Trop lent, pas visible. Pas en accord avec leur temporalité. J’y ai reconnu une manière bien africaine de traiter un problème, en donnant le temps au temps. Mais que filmer alors ?
Sans non plus les images attendues. La ville s’est vidée d’une grande partie de ses habitants, mais rien à se mettre sous la dent pour les humanitaires : pas d’exode, de théories de gens le long des routes avec leur baluchon. Les populations se sont organisées, ont trouvé des véhicules, sont rentrées au village. Pas de famine non plus à filmer. Ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas dur pour les gens, qu’il n’y a pas pénurie aux villages soudain surpeuplés, mais on y endure, rivé à la radio et à la télévision pour suivre l’évolution de la situation. J’en ai, au téléphone, l’image d’un peuple digne, acteur de son destin. Tant pis pour les médias. Ou plutôt, pourquoi ne peuvent-ils nous rendre compte de cette réalité ? La Côte d’Ivoire avait disparu des écrans, elle n’y est revenue que lorsque la poudre a parlé.
Chez d'autres, leur attitude pincée relèverait-elle du fait que ce qui s’est passé ne rentre pas dans leurs schémas de lecture habituels, ne correspond pas à ce qu’ils avaient prévu ? On ne dit pas que la majorité sortie des urnes, contre toute attente, a su s’imposer à un usurpateur, que cela se fait sans partition du pays comme ils l’évoquaient, sans guerre civile à outrance, tribale, religieuse, comme ils l’annonçaient. Que des Africains l’ont fait. Alors pourquoi, tel le renard, dire que les raisins sont trop verts ?

Bien sûr, je ne suis pas naïf, les écueils sont nombreux, immenses. Tout reste à faire! Mais bravo pour le premier acte.

PS : Au risque de faire preuve de forfanterie, ce scénario était celui que j’avais cru discerner, que j’ai proposé à mes amis au téléphone quand le moral était bas, dont j’ai discuté avec plusieurs, qui a fait l’objet de quelques réactions à des articles ces trois derniers mois. Alors je me permets ce petit auto satisfecit : c’est pas toujours qu’on peut se targuer d’avoir deviné juste.

mardi 4 janvier 2011

Violences en Côte d'Ivoire

Témoignage d’un Burkinabé résidant en Côte d’Ivoire, à Grand Bassam (ancienne capitale coloniale, plage courue à environ 30 km d’Abidjan). Je reprends verbatim cet échange sur le net, qui atteste des violences qui ont cours, mais aussi d'une certaine résignation à leur égard, parmi la population. Et notamment ces Burkinabé nés sur place, mais considérés comme étrangers, tenus pour des soutiens de Ouattara, cibles potentielles de représailles en cas d'affrontement, comme ils l'ont été en 2002 et 2004.
C’était le 22 décembre. Un chat au hasard du net, devenu, je crois, un document.

moi je suis a grand bassam ici tous va bien
- ok, on m'a dit qu'on avait tiré sur des gens à la sortie de la mosquée vendredi dernier?
tu fais quoi à Bassam?
non il on lense agrinogen (ils ont lancé des grenades lacrymogènes) les gens on blile (les gens ont brûlé) la voitir de police il son venir fais couri (ils ont fait fuir les gens) les on deux mort sa va. (il y a eu deux morts, ça va)
- quand même!!!! il y a eu deux morts tu dis? militaires ou civils? tu fais quoi à Bassam?
sivil moi je suis mecanicien auto et moto
- ok, très bien. Des Ivoiriens qui sont morts? ou Burkinabé ? quels âges ?
non boukinabé les mort un boukinabé un iroiriens moi j'ai 34ans (non, un Burkinabe et un Ivoirien sont morts)
- tu sais les âges qu'ils avaient les deux morts? ils ont été tués dans la mosquée? à quel endroit? par balles ?
non pas a la mosque a coté de la police les desiemme ou fare (le deuxième au Fare)
- qui a été tué à côté de la mosquée? et quels âges?
il a 20ans le boukinabé
- c'est une balle qui a tué le jeune? à quel endroit il est mort?, tu le connaissais?
oui balle il est mort a cote de la police a 100m.je le connais trés bien .
- il faisait quoi ce jeune à Bassam? il était la depuis longtemps? tu t'appelles comment toi? et depuis quand tu es à Bassam?
oui il est née ici bassam .il marche n'est il etait derier les coupe (il marchait, il était derrière le groupe) moi je m'appelle XXX
- il était derrière quoi? pas compris
les homme eté bouceoup (il y avait beaucoup de gens) balle la trouve derier (il a reçu une balle alors qu’il était à l’arrière)
- ok, et l'autre ivoirien? quel âge? tué au même endroit?
il a 26ans non l'autre au fare
- au fare c'est quoi? il faisait quoi comme métier l'ivoirien ?
au fare un quartie de bassam il regade la tele balle est rentre dans le nur il est moi (mort) 26ans un ivoirien
- Tu travailles où à Bassam ? depuis combien de temps tu es à Bassam? et en Côte d’Ivoire ?
moi je suis née ici je traille garaje chez XX j'ai travalle a XX 6 ans que j'ai laise (j’ai travaillé dans un hôtel 6 ans mais j’ai arrêté) je veux le garaje
oke les siber (cyber) ferme je te donne mon imail...'XXX@yahoo.fr) tu m'ecrir

jeudi 9 décembre 2010

Démocratie en Afrique : faut-il vraiment élire les présidents ?

Deux amis qui me sont chers sont l’un en Haïti, l’autre en Côte d’Ivoire. C’est dire si en ce moment la problématique des élections, et les élections problématiques, sont un sujet pour nous de préoccupation. Plus d’inquiétude.
L’image véhiculée est bien entendu déplorable, celle d’un continent toujours incapable d’avoir une conduite raisonnable (oui, Haïti n’est pas en Afrique, cela ne m’a pas échappé !), bref désespérant pour les bonne âmes, tel qu’en lui-même pour les moins bonnes.
La situation remet sur le tapis « la sempiternelle interrogation sur la capacité de l'Afrique à faire sienne les principes de la démocratie » comme le dit Georges N’Zambi, universitaire, dans sa Chronique d’abonnés du Monde du 05 décembre, intitulée Afrique et Démocratie : un couple antinomique ?
Et il cite, sans vraiment le houspiller cette fois, les phrases de Chirac qui, au début des années 90, avaient tant fait polémique, où il avait cru pouvoir énoncer que « En raison de cette faiblesse structurelle et en l'absence de clivages idéologiques, la démocratisation de l'Afrique ne pouvait que déboucher sur le chaos, le désordre ; un luxe que les pays africains ne pouvaient s'accorder. » Chirac prophète ?
Ouvert depuis maintenant plus de vingt ans, ce débat touche à de l’identité, atteint la profondeur des êtres, tourne largement à la théologie. Il ne saurait vraiment avancer. Peut-être est-il aussi mal posé, ou faut-il le déplacer.

Quand on parle de démocratie, il semble aller de soi que cela implique l’élection du Président au suffrage universel. C’est une évidence, un dogme, que je ne vois nulle part interroger. Donc, partout, faut des élections présidentielles.
Et à chaque fois ou presque, le scénario se retrouve : si le sortant n’est pas plébiscité, l’élection est dans le meilleur des cas sujette à caution, ou trafiquée sans vergogne, annulée et renversée ou interrompue par la force. Quand cela ne génère pas des affrontements meurtriers, voire des guerres civiles, cela installe des dictatures, ou de toute façon des rancœurs, des antagonismes, et en tout état de cause, un dégoût de la « démocratie », dans le pays comme dans ceux qui s’en sentent proches.
Les exemples pullulent. Accusation de truquage des résultats au Kenya en 2008, milliers de morts et déplacés, nettoyage ethnique grave, des mois pour arriver à un compromis sur un gouvernement d’union paralysé, qui ne gère guère que la prédation. Crise toute récente en Guinée, heureusement apparemment bien résolue, mais au prix d’une aggravation des divisions dans le pays. En 1981, en Ouganda, le détournement éhonté des résultats (à la façon Gbagbo, déjà) a permis à Obote de revenir au pouvoir, mais a aussi provoqué une guerre civile de plusieurs années jusqu’à ce que le rebelle Museveni l’emporte. Au Nigeria, alors qu’il était évident que le milliardaire Abiola allait être élu, l’armée a fait pression pour que le processus électoral soit interrompu après le premier tour, avant que son chef Abacha s’installe directement au pouvoir pour plusieurs années de dictature féroce.
Qui pense sérieusement que les Bongo et Eyadema fils, Biya, et autres sont bien élus, ou que les résultats proclamés reflètent bien l’expression des électeurs, même pour un Compaore, ou un Wade bis. (1)
A propos de ce dernier, qui a bénéficié – après combien de déboires ! – d’une alternance de haute tenue, ne fait-il pas tout à présent pour que cela ne se reproduise pas, en sa défaveur ? Au fait, ne faut-il pas aussi rappeler qu’en Côte d’Ivoire, cette alternance qui a amené en 2000 l’éternel opposant Gbagbo au pouvoir ne s’est faite qu’après un long bras de fer avec Guei qui voulait manipuler les résultats et confisquer l’élection. Bis repetita ? oui, mais à front renversés, comme quoi aussi ce n’est pas affaire d’hommes, méchants ou gentils.
On n’en sort pas, ce serait à désespérer … si on reste dans cette logique, et qu’on ne s’interroge pas sur ce qu’est une élection présidentielle, et sa nécessité.

L’élection présidentielle est-elle l’alpha et l’omega de la démocratie ?
On ne se pose même pas la question, tant cela semble évident. Je ne me souviens pas même l'avoir jamais lu ou entendu poser.
A l’époque des processus démocratiques, après le discours de Cancun, pour donner un repère familier, tout le travail institutionnel s’est fait autour du pouvoir présidentiel, et de l’élection de son titulaire.
Or, peut-il y avoir démocratie SANS que le président soit élu directement par le suffrage universel ?
Bien entendu ! Poser seulement la question, c’est faire sauter la fausse évidence.
Je passe sur les royaumes européens, où l’exécutif est dirigé, en règle générale, par le chef du parti majoritaire au Parlement, ou par une personnalité qui peut rassembler une majorité. Mais c’est le cas aussi de Républiques, comme l’Allemagne ou l’Italie. Sans parler de l’Inde, pour sortir du cercle occidental.
Qui dira que les Troisième et Quatrième républiques en France n’étaient pas des démocraties ? Avec leurs défauts, certes, mais elles ont servi, leur temps.
On m’objectera que ce sont là des démocraties parlementaires, alors que dans les pays qui nous occupent, nous avons affaire à des régimes présidentiels.
On approche là peut-être de la vraie question : la nature de l’exercice du pouvoir, et de son partage – les modalités pour y accéder n’étant que conséquence.
Je ne m’y lancerai pas ici.
Mais remarquons que même dans les démocraties à systèmes présidentiels, l’élection au suffrage universel présuppose une série de garde-fous. Elle va avec une stricte et effective séparation des pouvoirs, avec l’existence réelle de multiples contre-pouvoirs, nationaux et locaux, d’institutions de contrôle indépendantes, …
C’est le cas aux Etats-Unis (2), où les pouvoirs présidentiels sont strictement (dé)limités. Où l’alternance est coutumière, a ses règles et ses usages, …
Restons en France, puisque cela semble être encore l’horizon de nombreux constitutionnalistes, et largement aussi de la population, en Afrique, francophone tout particulièrement. Il faut se souvenir qu’en 1958, la Constitution de la 5ème république prévoyait que le Président serait élu par un vaste collège de grands électeurs (parlementaires, élus locaux). C’est De Gaulle qui, en 1962, a voulu  qu’il soit élu au suffrage universel. Et Mitterrand, à l’époque, de crier au danger de dictature !
Si la suite lui a donné tort, ce n’était pas totalement faux. Le danger ne disparaît que dans la mesure où l’organisation politique globale, équilibres, contre-pouvoirs, etc., l’empêchent de s’actualiser. Et donc ne bloquent pas l’alternance.
Mitterrand l’a vérifié quand il en a profité, en 1981. Et encore, qui, quand il l’a vécu, ne se souvient de la panique dans certains cercles dirigeants ?
L’élection présidentielle au suffrage universel requiert une démocratie apaisée, équilibrée, qui a fait l’expérience de l’alternance.
Pourquoi donc, dans tous les pays africains, à l’exception des dictatures et encore, fait-on rimer, en Occident aussi bien, démocratie et présidentielles ?

Quelle est la nature d’une élection présidentielle en Afrique
On dirait que ça leur va comme un gant, à tout le monde.
La Communauté internationale, elle y reconnaît une forme connue, elle envoie force observateurs, elle vend du savoir-faire. Elle déplore la mauvaise issue, dont elle n’est pas comptable.
Les médias, et l’opinion qui va avec. Une compétition bien identifiée, avec méchant et gentil souvent, de quoi réinvestir facilement toutes sortes d’a priori et d’imaginaires (religion, tribus) pour intéresser à des actualités étrangères un auditoire qu’on pense incapable d’entendre une situation complexe. Quand ça se termine mal, c’est tout bénef, ya de l’image et les stéréotypes en sortent bien renforcés, bien efficaces.
Les Africains ? Certainement aussi. Ils veulent être partie prenante aux choix de leurs dirigeants, c’est évident. Ils sont habités d’un désir de démocratie, et ces échecs, ces mauvais coups les meurtrissent, ou finissent par les décourager. On entend que dans la tradition et la culture africaines, la figure du chef est centrale, son rôle éminent, et donc que sa désignation – par tous – prime tout autre acte d’expression de la volonté populaire. Le reste serait insignifiant. Je ne souscris qu’avec force bémols à cette idée, et pas du tout à cette conclusion.

Ceux qui y trouvent autrement leur compte, c’est le personnel politique, à voir ce qu’ils en ont fait. A savoir un jeu de quitte ou double fatal.
Quel est en effet le sens de telles élections ?
Nous sommes, pour simplifier à l’extrême, voire caricaturer, dans des pays où, aujourd’hui encore, détenir le pouvoir, c’est détenir l’accès à la ressource. Et la possibilité d’en exclure d’autres. Je ne parle pas seulement de moyens illégaux, ou de corruption. Dans ces régimes appelés naguère néo-patrimonialistes, l’existence même du groupe gravitant autour du pouvoir, au sens large, dépend économiquement des ressources de l’Etat, directement ou indirectement, prébendes, marchés publics, positions.
Dans beaucoup de cas, perdre le pouvoir, c’est se retrouver à la rue. Voire, à la merci des adversaires d’hier qui n’hésiteront pas, comme vous l’avez fait, à vous mettre hors circuit, à vous poursuivre pour malversations réelles ou supposées jusqu’à risquer l’exil ou la prison. C’est donc humainement inconcevable.
Cela vaut pour les groupes ethniques, qui font du titulaire leur champion, puisqu’il a pu leur redistribuer peut-être un peu, et qui se voient demain en seconde zone ou même vulnérables si les autres prennent la place.
La situation est pire quand le règne qui s’achève est profondément entaché de faits plus graves, de corruption massive, d’assassinats, de crimes de guerre. C’est tout le système immunitaire qui tombe. La Roche Tarpéienne, direct ! Quelle belle âme, par respect pour la voix populaire, ne s’accrocherait pas au Capitole ?
La situation est rendue pire par la condamnation – louable – de l’impunité par la communauté internationale. L’assassinat de Jean Hélène, les massacres perpétrés par les Jeunes patriotes, la disparition d’autres journalistes : à tort ou à raison, la justice, ici et là, attend son heure. Que peut faire un Gbagbo ? où aller ? A ce titre, l’exemple d’un Charles Taylor n’est pas fait pour inspirer confiance dans des assurances qui seraient données.
Et passe Gbagbo lui-même, mais son entourage, ses soutiens les plus impliqués ? Ceux qui sont toujours les passés par profits et pertes des négociations entre chefs. Ceux qui aujourd’hui doivent le contraindre à tenir, si tant est qu’il serait tenté de lâcher, car ils savent que s’il lâche, ils sont morts !
Elire au suffrage universel le Président d’un tel type de système politique ne peut donc générer que des alternances de crise. A ma connaissance, il n’y en a eu de pacifiques que lorsque le sortant ne se représentait pas, et qu’il avait pris avec les uns et les autres les précautions nécessaires pour une dolce vita subséquente (Arap Moi au Kenya, Obasanjo au Nigeria). Si, une exception : Diouf au Sénégal. Mais Diouf est un gentleman (en toute francophonie) et qui dit gentleman dit aussi agreement. Et assurance d’une autre vie ailleurs.
Se demander, à propos de chaos post électoraux, si l’Afrique est capable de démocratie n’est donc pas la bonne façon de poser la question.
Peut-être faut-il d’une part, au fond, s’interroger sur la nature même des pouvoirs, leurs équilibres, leur répartition, bref leur caractère démocratique. Le mode de dévolution n’étant qu’un aspect de la dite démocratie.
Et à plus court terme, plus atteignable, pourquoi ne pas suggérer d’éviter ces compétitions à mort, façon gladiateurs antiques, que sont les élections présidentielles.

Bâtir les bases des démocraties en Afrique
Je ne suis pas outrecuidant au point de vouloir conseiller quoi faire. Seuls les Africains le savent, ou le trouveront eux-mêmes. Et toutes les lignes ci-dessus doivent contenir déjà, mais tant pis, leur pesant d’outrecuidance.
Cela ne m’empêchera pas cependant d’aligner encore quelques idées, de vieilles réflexions.
Sommaires, et en vrac.
D’abord, je crois profondément que la vie démocratique, et la culture qui va avec, se construit à la base, au village, au niveau du quartier, pour la gestion des affaires locales. Sans cocorico excessif, la figure du maire, et le débat politique autour des enjeux municipaux, est essentielle pour l’ancrage de la démocratie. Là, pas ou si peu de clivages ethniques, ou religieux, les divergences d’intérêts et les contradictions vont relever du politique. Encore faut-il que ces collectivités territoriales existent, disposent de ressources et de responsabilités. C’est peut-être à ce niveau que peuvent émerger de nouveaux dirigeants, des leaders, qui viendront renouveler, bousculer des clans politiques trop souvent sempiternellement cooptés (3).
Or, dans la plupart des pays, ou jusqu’à très récemment, la tendance était à tout centraliser, à tout focaliser sur le pouvoir central, sans oxygène pour la vie locale.
Une forte et effective décentralisation peut ainsi être un puissant générateur de démocratie.
De même, le débat politique peut être vif et profond pour l’élection des députés, s’il ne se résume pas à choisir le représentant du champion de cette partie du pays à la présidentielle, mais aborde d’autres enjeux. Pas simple, longue maturation, mais le jeu en vaut la peine.
Pourquoi alors ne pas envisager que la présidence soit désignée par un vaste collège de grands électeurs ?
Dès lors, la discussion et le compromis deviennent possibles. Ce n‘est plus bloc contre bloc, et à mort. On peut trouver des accommodements. Des personnalités de consensus peuvent émerger, en cas de blocage. Bref, de quoi apaiser.
Serait-ce vraiment moins démocratique ?
On en débat ?

(1)     amis Africains, tous mes exemples sont pris sur le continent. Je m’en explique. C’est parce que je le connais et que je l’aime. On peut en trouver aussi en Amérique latine, ou en Asie (Birmanie, par exemple), mais j’ai plus de mal à en parler.
(2)     Oui je sais, le Président des Etats-Unis est élu par de grands électeurs, et non directement par le suffrage populaire, mais on fera comme si.
(3)     Je ne suis pas totalement naïf et je sais aussi bien des limites et dérives des pratiques politiques au niveau local. Cela pourrait faire l’objet d’un autre débat.