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vendredi 9 novembre 2018

"Accueillir largement, expulser résolument"

Ainsi pourrait s'énoncer une politique progressiste de l'immigration.

Les quelques idées énoncées ici, sommairement, ont été développées dans une autre note de blog, que vous pourrez lire en suivant ce lien.

Préambule :       De quoi sera faite la honte de demain
La mort des migrants – en mer ou en chemin – sera demain une honte comme l’esclavage ou l’holocauste. La mort n’arrête pas le migrant. Comment sortir, à gauche ou avec progressisme, du dilemme : fermeture/portes grandes ouvertes ?. 5

Avant-propos :    Faire des migrants des atouts pour le pays.
D’abord, il est impératif de prendre en charge dignement les arrivants. Statuer rapidement sur leurs demandes et appliquer les décisions. Trouver la bonne manière de les accueillir, selon une hospitalité attentive et adaptée, avec un personnel formé à ces modalités. Faciliter leur insertion dans la vie de la société. Autant d’objectifs que pouvoirs publics et associations doivent se donner ensemble.

Idée 1 :      Barrage contre le Pacifique, rien n’empêche. 5
La réponse de l’Europe : s’enfermer. On rejette ainsi les voyageurs de bonne foi. Cela n’empêche pas les entrées, qui forcent la porte par tous les moyens. La souffrance, le danger, la mort ne découragent pas. 5

Idée 2 :      Une politique contre-productive. 6
C’est inefficace et contre-productif. On rejette les « bien intentionnés », et les autres passent quand même. Cela crée du ressentiment chez tous, qui se sentent rejetés, victimes d’injustice. Cela crée de la haine, dans notre arrière-cour, et même chez nous. Cela favorise l’immigration clandestine : qui a la chance de passer reste, l’occasion ne se représentera plus. La politique actuelle est un échec complet. Que faire d’autre pour TARIR les flux ?.. 6

Idée 3 :      L’appel de « Là-bas ». 7
On ne peut, d’évidence, accueillir tous les candidats à l’immigration. Ils sont millions. Le déséquilibre des niveaux de développement en est la cause. Mais en attendant que les pays du Sud émergent (il faut les y aider), il faut trouver des pis aller, des solutions transitoires, les moins injustes possibles, reposant sur des règles claires qui fassent la part à l’humain. 7

Idée 4 :      Régulariser ?.. 9
On se focalise sur le clandestin. Pour en faire une victime – ou un bouc émissaire. Mais c’est s’enfermer dans un dilemme insoluble. Etre clandestin est dur à vivre, dans la précarité permanente, mais c’est aussi s’être mis dans l’illégalité. Immigrer clandestinement n’est pas un crime – on ne peut en tenir rigueur moralement aux individus – mais une société doit faire respecter les lois qu’elle s’est données. 9
De plus, les clandestins posent des questions sociales, à leur corps défendant. Tantôt ils pèsent lourdement sur les réguliers qui les entretiennent, dont ils rendent difficile l’intégration. Tantôt ils sont mis en servitude par ces derniers, qui profitent de leur fragilité. Les deux situations sont inacceptables socialement et humainement. Contraire à des valeurs progressistes. 9

Idée 5 :      D’une vraie solidarité. 10
Si les clandestins peuvent mériter une bienveillance humaine à titre individuel, la solidarité à leur égard ne peut être érigée en politique, car elle est partielle, et inadéquate. (1) La clandestinité génère des situations inacceptables. (2) La régularisation massive ne fait pas cesser la clandestinité, elle constitue au contraire un encouragement à émigrer. (3) On a ses clandestins comme on avait ses pauvres : charité de dames-patronnesses. (4) On ne s’émeut que de ceux qui viennent mourir sous nos yeux : pure sensiblerie. (5) On donne la prime aux risque-tout et aux meilleurs tricheurs, ceux qui sont passés. (6) On ignore ceux qui voudraient venir, et qu’on rejette en masse. DONC, c’est le contraire d’une solidarité avec les populations du Sud. 10

Idée 6 :      L’Afrique, notre arrière-cour. 12
L’Afrique n’est pas un continent étranger. Nous sommes inextricablement liés. A travers nos citoyens qui en sont originaires, à travers les immigrés en situation régulière qui résident chez nous, à travers les clandestins, à travers les populations qui l’habitent, dont les représentations, les imaginaires sont pétris, à notre égard, d’un affect complexe résultat d’une longue histoire. Il est très imprudent de se faire des ennemis. Les attentes à notre égard sont nombreuses, parfois faites d’illusions, ou fantasmatiques, impossibles, dans leur globalité, souvent, à satisfaire. Mais que la désillusion, inévitable, arrive avec un ressenti de mépris, d’indifférence, d’incompréhension, d’humiliation, alors l’hostilité, la haine surgissent naturellement. Or, notre politique migratoire actuelle est une machine à produire ce processus. 12

Idée 7 :      Accueillir largement 13
Quelle pire marque d’hostilité, quelle pire humiliation que de se faire fermer la porte par celui à qui on veut rendre visite, avec qui on se sent un rapport étroit ? Il faut ouvrir les portes, donner des visas, accueillir ceux qui veulent venir nous voir, voir à quoi ressemble l’Europe, ces nouvelles couches moyennes qui veulent dépenser et profiter. Ceux qui veulent visiter leur famille. Mais aussi attirer ceux qui veulent étudier, se former, si on veut avoir encore quelque rayonnement à l’avenir. 13

Idée 8 :      Former les élites : la vie après les études. 14
C’est un enjeu d’avenir majeur : former les élites des pays en développement. Pas seulement pour les études, mais aussi pour les débuts professionnels. L’avenir de l’Afrique se fera avec les Africains qui seront partis ailleurs, qui seront revenus avec de l’expérience, une connaissance du travail, du management, et de l’activité économique. Mais aussi avec des réseaux, des technicités, des attachements. Les laisser partir ailleurs, c’est se priver d’avenir. DONC (1), favoriser les visas d’étude, (2) favoriser les périodes de travail en entreprises, (3) favoriser les retours pour aller exercer au pays, avec la garantie de retour possible en cas de déboire. 14

Idée 9 :      Expulser résolument 15
Mais cet accueil, très large, doit être réglementé et contrôlé. Les autorisations de séjour sur le territoire sont limitées dans le temps, et cette limite doit être respectée. Tout dépassement doit être sanctionné par l’expulsion. Sans état d’âme. Cela doit être expliqué dès avant aux intéressés, ainsi qu’à l’opinion. L’objectif est (1) de faire respecter la loi – ce qui est une demande populaire forte, et (2) de rendre vaine l’immigration irrégulière, et ainsi en tarir le flux : on ne dépense pas des fortunes, on ne risque pas la mort pour un projet inutile. 15

Idée 10 :        Une immigration choisie, et non subie. 16
Les flux migratoires ne doivent plus être subis, mais acceptés et contrôlés. L’expression « immigration choisie » a été détournée, accolée à une mauvaise politique. Il faut lui redonner un contenu positif, fait de valeurs de solidarité, de légalité républicaine, de justice aussi en donnant leur chance aux gens de bonne foi, et non plus aux fraudeurs et risque-tout. Le clandestin ne doit plus être une victime, mais quelqu’un qui n’a pas tenu ses engagements. 16

Idée 11 :        Modalités pratiques : le coût 17
Expulser un clandestin coûte très cher. Pour financer cette politique, il faut à la fois générer des moyens, et dissuader la clandestinité. (1) Créer un fonds, alimenté par exemple par une augmentation des visas, une taxe minime sur les billets d’avion, etc. (2) Exiger des personnes constituant un « risque migratoire » (actuellement rejetés) un dépôt de garantie, restitué lors du retour dans les temps. 17

Idée 12 :        Modalités pratiques : la mise en œuvre. 18
La mise en œuvre de ces dispositions ne poserait pas de problème particulier à nos Consulats. En France, les procédures actuelles datent, et sont inadaptées à l’évolution du problème. Le contrôle des mouvements migratoires devrait être confié à un ministère spécifique : leur bonne gestion n’est pas une affaire de police mais de gestion d’une ressource pour le pays. Parallèlement, pour traiter rapidement les infractions au droit de séjour, on pourrait créer des instances de jugement spécifiques, qui déchargeraient les tribunaux et accéléreraient les expulsions. 18

La question des réfugiés  19


Idée 13 :        PREAMBULE
Poser des principes : lorsqu’une crise grave éclate dans un pays (1) les populations victimes qui tentent de la fuir doivent bénéficier de solidarité ; (2) ce ne doit pas être un fardeau pour les pays limitrophes où les populations affluent ; (3) ce ne doit pas être une aubaine pour une migration « rêvée ». 19

Idée 14 :        Distinguer : exilé, réfugié, migrant 21
L’exilé est un individu qui ne peut rentrer dans son pays car il y est personnellement menacé. Le réfugié a fui en masse une situation de crise, en attendant qu’elle se résolve. Il est dans un groupe, il est traité collectivement, souvent dans des camps organisés par des instances internationales. S’il dépose, à titre individuel, une demande d’asile qui est approuvée, il est alors accueilli dans un autre pays où il bénéficie du statut de réfugié. Sa condition n’est alors pas différente de celle de l’exilé. Le migrant quitte son pays sur décision individuelle sans menace autre que l’impossibilité ressentie à s’y accomplir, ou à répondre aux attentes des siens. 21

Idée 15 :        Répondre aux demandes d’asile. 22
Il faut poursuivre la tradition française de générosité d’accueil, mais avec discernement. L’octroi du statut de réfugié aux demandeurs d’asile parvenus sur le territoire français doit se faire (1) avec rigueur, lorsque la menace subie est avérée et (2) avec rapidité, pour éviter de créer des situations de fait. Il peut aussi relever du tribunal spécialisé mentionné précédemment. Mais il faut peut-être accroître très sensiblement l’asile accordé aux demandeurs placés en camps de réfugiés. Une façon d’avoir une immigration large et choisie. 22

Idée 16 :        Une réponse internationale aux situations de crise. 23
Les populations de réfugiés, générés par les situations de crise, relèvent d’un traitement international, à travers des instances multilatérales opérant en coordination avec les pays voisins ou proches des foyers de crise. C’est la vocation d’un UNHCR qui serait réformé, dé-bureaucratisé, apte à répondre à l’urgence comme à gérer le devenir de ces populations à moyen terme. Dans l’attente, l’Union Européenne peut aussi, collectivement, prendre sa part, voire se montrer pionnière. 23

Idée 17 :        Les migrants, en conclusion.. 24
Les réfugiés sont dans des situations transitoires. A terme, la plupart retourneront chez eux. Certains auront été accueillis dans un pays avec statut de réfugié, ou essaieront de migrer. Ainsi, dans tous les cas, l’axe d’une politique audacieuse, responsable, généreuse et durable, tient dans les deux termes indissociables : « Accueillir largement, expulser résolument », une politique fondée sur des valeurs d’ouverture, de justice, mais aussi de rigueur et de respect des engagements. 24

lundi 5 juin 2017

Démocratie en Afrique et égalité


Je réagis ici à la note de blog très intéressante de Jean-Louis SAGOT-DUVAUROUX intitulée "GUERIR DE LA DEMOCRATIE  ou GUERIR LA DEMOCRATIE" qui répondait lui-même à une tribune du  Pr. ISSA N’DIAYE parue dans MALI ACTU.

Bonjour Jean-Louis
Je te remercie d’avoir attiré notre attention sur ta note de blog, qui partageait déjà tes réactions à la tribune de ce Professeur , et tes vues sur la question de la démocratie en Afrique.
De cette tribune, tu me permettras de ne pas dire grand-chose. J’y ai lu surtout un agglomérat d’a priori largement répétés et d’idées en kit qui traînent dans les médias. Je comprends tes précautions rhétoriques et ta révérence institutionnelle, et tes efforts pour donner un contenu à certaines des idées qui la sous-tendent. Mais ta note elle-même d’abord m’a pas mal appris sur une région et une culture politique ancienne que je connais peu, dans la cadre d’une analyse que je partage volontiers (hormis l’antépénultième paragraphe, dont quelques phrases tombent à mon goût dans les travers que je viens de dénoncer à l’instant).

Outre les rappels que tu fais, fort pertinents, de ce Serment du Manden qui est en effet un texte passionnant, j’ai particulièrement aimé l’observation que tu fais sur les façons de saluer :
«  En Occident, l’individu se représente d’abord comme une monade autonome, comme égal à tous les autres, engagé vis à vis d’eux par des formes génériques de civilité : bonjour Monsieur, bonjour Madame. En Afrique de l’Ouest, l’individu s’affirme d’abord à travers un écheveau de liens spécifiques qui le singularisent et lui confèrent une place distincte dans le bon fonctionnement de la communauté. Ainsi, on se salue en invocant le nom de lignage, le jamu de son interlocuteur : i Jara ! i Kanté, appel à l’histoire de ce nom et aux relations qu’il entretient avec les autres. On se désigne aussi en spécifiant un lien d’âge qui implique chaque fois des formes particulières de civilité : bonjour mon frère, ma sœur, maman, mon fils… »
J’ajouterai qu’on est souvent dans le paradoxe. Notre « Monsieur, Madame », qui vaut largement pour toute personne, quelque soit le lien hormis peut-être pour qui n’est pas adulte, trouve son origine dans une formule d’hommage : on reconnaît l’autre comme son seigneur. Mais cela s’est trouvé vidé de ce contenu, et reconnaît l’autre comme pur individu, à l’instar de soi. Son égal. De la même façon, « mon frère », ou « Papa », etc. inventent le plus souvent un lien de parenté inexistant, mais ce faisant posent le type de relation dans lequel l’interlocuteur entend se situer. Le plus souvent hiérarchisée.

Au-delà de l’anecdote, on touche là je crois à un symptôme fort. Notre culture politique trouve son fondement dans la notion d’égalité à travers le concept de citoyen. Celui-ci, en tant qu’être politique, se trouve délivré, le 4 août, de toute allégeance. Mieux, se trouve interdit de toute allégeance, celles-ci (familiales, communautaires, corporatistes, religieuses, etc.) se trouvant renvoyées dans la sphère du privé ou de l’intime, du choix personnel. Le citoyen est un être libre (exempt de tout lien) et ainsi égal à tout autre citoyen. Bien sûr, il s’agit là d’une construction théorique, abstraite, bien en phase avec le mode de pensée des Lumières  qui l’a produite. Bien sûr, l’être réel dans lequel le citoyen s’incarne est de fait traversé d’affiliations, d’appartenances culturelles, idéologiques, de milieux professionnels, de sensibilités politiques, de traditions. L’égalité, dans nos sociétés, est un horizon, un but à atteindre pour certains. Elle est loin d’être réalisée, actualisée. Disons qu’elle est posée structurellement, a priori, et qu’il s’agit de rapprocher, ou non, la pratique de la théorie.
De mon expérience de vie en Afrique, à côtoyer de près beaucoup d’Africains (ce n’est pas forcément la même chose), il m’est apparu, à ma grande surprise ethnocentrique, et avec le temps qu’il m’a fallu pour prendre toute la mesure de la chose, que les sociétés y sont essentiellement inégalitaires. Je ne parle pas de disparité des richesses, de l’oppression des pouvoirs, mais, comme tu le soulignes, de la représentation de soi et de son monde relationnel. Je n’y mets aucun jugement de valeur. Il ne s’agit pas d’un défaut, d’un manque, d’un retard, d’une imperfection. Il faut le penser comme une problématique autre, un système de pensée différent, un changement de base, pour prendre une métaphore mathématique. Dès lors qu’on entre en relation avec quelqu’un, au-delà du pur fonctionnel « moderne » (et encore), on noue ou on se trouve noué dans un type de relation asymétrique, qui a ses codes, ses règles, ses droits et ses devoirs, ses obligations et ses bénéfices, etc. Don et contre-don. Allégeance et protection. Responsable et obligé (1). L’inégalité n’est pas nécessairement synonyme d’oppression, ou d’exploitation (non exclues pour autant). Elle organise autour de chacun un réseau que ce chacun s’emploie à rendre dense et riche en amont, pour faire pièce à la précarité qui menace et aux exigences des dépendants en aval. Un tissu de solidarités, plus ou moins serré, plus ou moins solide, tant avec l’époque elles tendent à s’éroder. Car tout cela est aussi historique, et ne doit pas être considéré comme immuable, même si encore très prégnant.
Les formes d’organisation politique, qui se sont imposées avec la colonisation, portent à faux avec ce paradigme africain. Elles sont basées en effet, quand il s’agit de démocratie, sur la notion occidentale de citoyen, et sur le principe « One man, one vote ». Cela fonctionne tant bien que mal. Des élections ont lieu, des leaders émergent et dirigent. Certains pays témoignent d’une certaine stabilité institutionnelle, des alternances pacifiques sont observées. Et pourtant … Quand tel président est élu avec une majorité « normale » (entre 50 et 65%, pour simplifier), il faut regarder de plus près.  Très souvent, en fait, cette moyenne dissimule des scores de 85 à 90% dans certaines régions pour l’élu, et les mêmes dans d’autres pour le battu, faisant de l’élection davantage un recensement qu’un débat entre projets de société. Se sont exprimées les allégeances.

Cela dit, quid ? (et non pas « on fait quoi », car c’est l’affaire des Africains ; tout au plus peut-on même pas conseiller – qu’en ont-ils à faire ? – mais commenter).
En son temps, j’avais demandé s’il fallait vraiment élire les présidents au suffrage universel (2), car ce qui est largement présenté comme l’alpha et l’oméga de la démocratie ne se rencontre, en Occident, que dans peu de pays, ou fort récemment (1962 seulement en France, et cela avait soulevé de grandes protestations à gauche). D’autres modalités de désignation à la tête de l’Etat sont possibles, et démocratiques.
Il me semble depuis longtemps que l’essentiel est le débat politique et l’émergence de leaders aux niveaux locaux, celui de la communauté villageoise, et du « pays » ou « terroir », équivalent chez nous au canton ou au département. Les formes de désignation, dans ces cas-là, tout en intégrant la notion du « One man, one vote », peuvent être fort originales, inventives, sujettes à débat politique aussi, pour faire vivre la démocratie locale comme le souhaitent les populations. Celles-ci peuvent avoir d’ailleurs, dans le même pays, des traditions politiques différentes. Il faudrait aussi distinguer les zones rurales et urbaines, où les problématiques se posent tout à fait différemment.
Aux Africains de trouver les formes qui leur conviennent, et peut-être d’abord de se défaire de la servitude à des « modèles » importés. Au-delà, la démocratie indirecte (les assemblées d’un niveau, ou un collège de grands électeurs, désignant leurs représentants au niveau supérieur ou, pour l’Assemblée Nationale, le Président) me semble à considérer, car susceptible de générer des compromis, des alliances, des projets politiques, en cassant ou érodant les affrontements ethniques blocs contre blocs.

Encore une fois, les temps changent. Identités et cultures évoluent, formes d’organisation aussi. Ne voit-on pas progresser la notion d’égalité corollaire d’un rejet des allégeances, mais portée par le discours religieux ? (ce qui n’est pas forcément très favorable pour une démocratie laïque).
Comment les choses vont-elles évoluer ? Il sera de toute façon passionnant d’observer les changements, certainement bien différents de ce qu’on peut imaginer, en espérant qu’il en aille pour le mieux des populations concernées.

(1)    L’égalité ne se retrouve guère qu’entre puissants, qu’entre maîtres de réseaux, dans des relations négociées. Et encore dans ces cas-là, l’âge ou un autre facteur fera souvent que l’un feindra de prêter hommage à l’autre, ou l’autre de couvrir l’un de sa paternelle sollicitude.

mercredi 12 octobre 2016

A mes camarades de gauche - Pour ne pas se tromper d’époque

Ce sera donc Macron. Pas par défaut, ni en désespoir de cause. Ni même pour voter utile et faire barrage à la peste brune. Mais parce que c’est le choix de gauche aujourd’hui.
Mes raisons.

Une vision du monde tel qu’il est, aujourd’hui.

Son analyse politique part d’un constat : le monde a profondément changé, il faut s’y adapter au mieux.
Notre société vit encore sur les grandes fondations posées par le CNR, en 1945, réajustées en 1968. Ce grand compromis historique (qui n’exclut pas le conflit) a longtemps très bien fonctionné, adapté qu’il était au monde d’alors. Désormais, il dysfonctionne, inadapté qu’il est au nouveau contexte.
Pire, il est souvent entré en négativité. Ce qui devait protéger en vient à exclure et marginaliser. Une certaine pratique de l’égalité produit de l’injustice et creuse les inégalités. Des multinationales tiennent la dragée haute aux Etats. Les grandes questions ne se règlent plus au même niveau, internationalement.
Pour ne pas sombrer à moyen terme, pour conserver un avenir dans un environnement international très compétitif, il faut tout remettre à plat, jeter les bases d’un nouveau contrat social qui – si la gauche le veut, si elle s’en donne les moyens – préserve les valeurs auxquelles nous sommes attachés, selon des modalités nouvelles.
Il faut mettre de la justice, de l’égalité des chances, de la solidarité dans un système qui, alors qu’avant on cherchait la stabilité, favorise la fluidité, le changement, la mobilité et l’adaptation.
C’est tout l’enjeu de cette phase du combat politique.

Des candidats à l’ancienne

A droite, Fillon fait le constat que le modèle social craque de toutes parts, qu’il ne peut plus être financé, et propose de raboter, de diminuer, de réduire les prestations, les avantages, mais dans le même cadre, sans perspective autre que la potion amère. De la réaction pure.
A la gauche de la gauche, Mélanchamon restent aussi dans la continuité. Ils défendent coûte que coûte l’état ante, qu’ils promettent de préserver, de conserver tel quel. Comment ? Tout est bon, on emprunte, on distribue, on « prend aux riches », on se coupe de l’extérieur. Postures, rodomontades, coups de menton. En fait, ils se cantonnent dans l’ordre du désir, et le déni du réel. C’est beau comme l’antique, mais ça va dans le mur. Prenez gaarde ! Prenez gaarde ! Arrière-gaarde !!

Contradiction principale et contradiction secondaire

En fait, ce clivage anciens/modernes traverse toutes les familles politiques.
Il traverse la droite et le centre dans des nuances entre fieffés réactionnaires qui veulent tailler dans les avantages sociaux et les avancées sociétales, et des novateurs qui veulent une adaptation aux nouvelles modalités de production et d’échanges, mais avec un niveau de protection sociale minimum.
Le clivage est bien plus marqué à gauche, et remonte en fait à 1983, sur deux points : produire pour redistribuer (intégrer l’économie de marché) et faire le choix de l’Europe (prendre en compte les limites de la dimension nationale). Corollairement : exerce-t-on le pouvoir, pour impulser des choix positifs, même limités ? ou se cantonne-t-on indéfiniment dans la protestation en laissant les choses se faire ?
Le fait, depuis 1983, et surtout pendant ce quinquennat, de ne pas avoir assumé ce clivage et tranché, aboutit à une situation absurde de profonde et confuse division.
De fait, la contradiction essentielle droite/gauche, dans cette phase politique particulière, et dans la perspective de l’exercice du pouvoir, s’estompe derrière celle entre conservation/adaptation. On reste sur le logiciel ancien (devenu hors-réel, dogmatique) ou on trouve les formes politiques adaptées à une réalité nouvelle. Analyse concrète d’une situation concrète, et non nostalgiques postures et ressassage de mythes glorieux. Oripaux de discours qui cachent mal un conservatisme foncier et la pure résistance au changement.

Une démarche de rassemblement

Dans un tel contexte, si on veut peser sur l’organisation sociale en devenir, – et non la subir en bramant comme des veaux, ou assister impuissants à son démantèlement anti-républicain – il faut exercer le pouvoir pour définir la société de la mobilité solidaire, y participer de façon dominante pour obtenir des solutions qui intègrent les valeurs de gauche. Et dans l’immédiat : faire élire à la présidence un homme porté par un mouvement qui peut le permettre.
Macron ratisse large ? Il faut pouvoir réunir une majorité, et on ne le fait pas en excluant. Il faut pouvoir terminer en tête, ou second au premier tour. Rassembler suffisamment pour détourner du FN et de ses tentations nationalistes, anti-démocratiques, périlleuses, et pour battre une droite réactionnaire économiquement comme socialement, adepte de la souffrance imposée.
Y a-t-il du mal à recevoir des soutiens venant d’un large horizon du paysage politique ? L’important sont les axes politiques sur lesquels se font ces soutiens, et la fermeté avec laquelle ils sont maintenus et affirmés.
Faut-il rappeler que justement le Conseil National de la Résistance, qui a jeté les bases de notre société des 70 dernières années, rassemblait des communistes aux démocrates chrétiens, en passant par les socialistes et les gaullistes qui comptaient même parmi eux des individus d’extrème droite qui avaient fait le choix de ne pas collaborer ?
Une démarche de rassemblement n’est pas forcément une horreur pour quelqu’un de gauche, les exemples historiques sont là. Faut-il forcément une guerre ou une révolution violente pour s’y résoudre ? Sommes-nous incapables de négocier et d’opérer des changements structurels profonds – une « révolution » dit Macron – sans contexte dramatique ? Peut-on donner sa chance à Turgot ?

Les enjeux politiques

Mais rassemblement ne veut pas dire « tout le monde il est beau ». Car c’est dans le contexte d’une présidence Macron que se décideront les rapports de force, et les orientations majeures des compromis. Que reviendra, comme naturellement, le clivage droite/gauche, mais dans une problématique nouvelle, refondatrice.
Aurait-on oublié ce qu’est la politique ? Serait-on à ce point imprégné du monarchisme Vème république pour penser que le Président est tout ? Faisons lui crédit d’une sensibilité personnelle de gauche, et il vaut mieux que ce soit celle-là qui soit à l’Elysée qu’une autre. Mais quand bien même, et pour ceux qui seraient méfiants, voire qui penseraient le contraire : ce qui va compter, c’est la suite. Quels seront les équilibres de la prochaine majorité présidentielle (si, comme il faut le souhaiter, il y en a une). Comment s’établiront les équilibres ? de quels poids les forces en présence ? Les législatives vont être au moins aussi importantes que la présidentielle. Il est impératif – à mes yeux - que la gauche soit présente et forte, qu’elle puisse peser, non pas à reculons et par obstruction, comme une bonne partie l’a fait ces 5 dernières années, mais de façon innovante, portant des solutions pétries de ses valeurs. Il faut peser sur le centre de gravité du rassemblement derrière Macron.

En Marche !

Etre de gauche aujourd’hui, surtout pour ceux qui ont été acteurs des années 70 et 80, c’est regarder la réalité du monde et l’analyser tel qu’il est : tout a changé, et les certitudes, les recettes, les perceptions, les a priori doivent être remis à plat, revus, adaptés au nouveau.

Le déni, qui fonde l’approche dogmatique de toute une gauche « radicale », faite de postures, d’a priori jamais questionnés, de fantasmes glorieux et mythologiques, d’anathèmes, de diabolisations, que ce soit sous forme tribunitienne grandiose ou gentiment illusionniste chez Mélanchamon, ne mène à rien. Elle isole une bonne partie des forces de gauche, les jette dans une impasse, alors que, lucides, elles seraient bigrement nécessaires pour contribuer à définir et négocier le contrat social français du XXIème siècle.

jeudi 14 mai 2015

Réponses de Jacques Rancière

J'ai lu cette interview, et j'ai trouvé que beaucoup de passages m'exprimaient, mieux que je n'ai su le faire. Alors je le fais partager.
Je voudrais le partager surtout avec mes ami(e)s très gauche, dont les positions qu'ils disent "laïques" me semblent faire mauvaise route, se retrouver en toute bonne foi (sic) tout proches de mauvaises fréquentation, habités de la peur du religieux qui les mue eux-mêmes dans un posture religieuse (détention de Vérité, ostracisme, anathèmes et sacralisation).
Avec au fond l'idée d'une frustration de rêves inassouvis, identitaires dans un monde antérieur, dont on ne sait faire le deuil et qui aveugle aux changements d'aujourd'hui. Facteur puissant de négativité.
Sortir de ce cercle, changer de paradigme  penser une gauche actuelle. 
Je ne partage pas tout ce qui est dit par Roncière (j'ai surligné ce qui m'exprime le plus), mais je n'ai pas cru devoir isoler quelques phrases de leur contexte. 

Les idiots utiles du FN
L’Obs n°2630 – 02/04/2015 – pp.87-90
Entretien d’E.AESCHIMANN avec Jacques Rancière

Il y a trois mois, la France défilait au nom de la liberté d'expression et du vivre-ensemble. Les  dernières élections départementales ont été marquées par une nouvelle poussée du Front national. Comment analysez-vous la succession rapide de ces deux événements, qui paraissent contradictoires ?
Il n'est pas sûr qu'il y ait contradiction. Tout le monde, bien sûr, est d'accord pour condamner les attentats de janvier et se féliciter de la réaction populaire qui a suivi. Mais l'unanimité demandée autour de la « liberté d'expression » a entretenu une confusion. En effet, la liberté d'expression est un principe qui régit les rapports entre les individus et l'Etat en interdisant à ce dernier d'empêcher l'expression des opinions qui lui sont contraires. Or, ce qui a été bafoué le 7 janvier à « Charlie », c'est un tout autre principe : le principe qu'on ne tire pas sur quelqu'un parce qu'on n'aime pas ce qu'il dit, le principe qui règle la manière dont individus et groupes vivent ensemble et apprennent à se respecter mutuellement. Mais on ne s'est pas intéressé à cette dimension et on a choisi de se polariser sur le principe de la liberté d'expression. Ce faisant, on a ajouté un nouveau chapitre à la campagne qui, depuis des années, utilise les grandes valeurs universelles pour mieux disqualifier une partie de la population, en opposant les « bons Français », partisans de la République, de la laïcité ou de la liberté d'expression, aux immigrés, forcément communautaristes, islamistes, intolérants, sexistes et arriérés. On invoque souvent l'universalisme comme principe de vie en commun. Mais justement l'universalisme a été confisqué et manipulé. Transformé en signe distinctif d'un groupe, il sert à mettre en accusation une communauté précise, notamment à travers les campagnes frénétiques contre le voile. C'est ce dévoiement que le 11 janvier n'a pas pu mettre à distance. Les défilés ont réuni sans distinction ceux qui défendaient les principes d'une vie en commun et ceux qui exprimaient leurs sentiments xénophobes.

Voulez-vous dire que ceux qui défendent le modèle républicain laïque contribuent, malgré eux, à dégager le terrain au Front national?
On nous dit que le Front national s'est « dédiabolisé ». Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'il a mis de côté les gens trop ouvertement racistes? Oui. Mais surtout que la différence même entre les idées du FN et les idées considérées comme respectables et appartenant à l'héritage républicain s'est évaporée. Depuis une vingtaine d'années, c'est de certains intellectuels, de la gauche dite « républicaine », que sont venus les arguments au service de la xénophobie ou du racisme. Le Front national n'a plus besoin de dire que les immigrés nous volent notre travail ou que ce sont des petits voyous. Il lui suffit de proclamer qu'ils ne sont pas laïques, qu'ils ne partagent pas nos valeurs, qu'ils sont communautaires... Les grandes valeurs universalistes - laïcité, règles communes pour tout le monde, égalité homme-femme - sont devenues l'instrument d'une distinction entre « nous », qui adhérons à ces valeurs, et « eux », qui n'y adhèrent pas. Le FN peut économiser ses arguments xénophobes : ils lui sont fournis par les « républicains » sous les apparences les plus honorables.

Si l'on vous suit, c'est le sens même de la laïcité qui aurait été perverti. Qu'est-ce que la laïcité représente pour vous?
Au XIXème, la laïcité a été pour les républicains l'outil politique permettant de libérer l'école de l'emprise que l'Église catholique faisait peser sur elle, en particulier depuis la loi Falloux, adoptée en 1850. La notion de laïcité désigne ainsi l'ensemble des mesures spécifiques prises pour détruire cette emprise. Or, à partir des années 1980, on a choisi d'en faire un grand principe universel. La laïcité avait été conçue pour régler les relations de l'État avec l'Église catholique. La grande manipulation a été de la transformer en une règle à laquelle tous les particuliers doivent obéir. Ce n'est plus à l'État d'être laïque, c'est aux individus. Et comment va-t-on repérer qu'une personne déroge au principe de laïcité? A ce qu'elle porte sur la tête... Quand j'étais enfant, le jour des communions solennelles, nous allions à l'école retrouver nos copains qui n'étaient pas catholiques, en portant nos brassards de communiants et en leur distribuant des images. Personne ne pensait que cela mettait en danger la laïcité. L'enjeu de la laïcité, alors, c'était le financement : à école publique, fonds publics; à école privée, fonds privés. Cette laïcité centrée sur les rapports entre école publique et école privée a été enterrée au profit d'une laïcité qui prétend régenter le comportement des individus et qui est utilisée pour stigmatiser une partie de la population à travers l'apparence physique de ses membres. Certains ont poussé le délire jusqu'à réclamer une loi interdisant le port du voile en présence d'un enfant.

Mais d'où viendrait cette volonté de stigmatiser ?
Il y a des causes diverses, certaines liées à la question palestinienne et aux formes d'intolérance réciproque qu'elle nourrit ici. Mais il y a aussi le « grand ressentiment de gauche », né des grands espoirs des années 1960-1970 puis de la liquidation de ces espoirs par le parti dit « socialiste » lorsqu'il est arrivé au pouvoir. Tous les idéaux républicains, socialistes, révolutionnaires, progressistes ont été retournés contre eux-mêmes. Ils sont devenus le contraire de ce qu'ils étaient censés être : non plus des armes de combat pour l'égalité, mais des armes de discrimination, de méfiance et de mépris à l'égard d'un peuple posé comme abruti ou arriéré. Faute de pouvoir combattre l'accroissement des inégalités, on les légitime en disqualifiant ceux qui en subissent les effets. Pensons à la façon dont la critique marxiste a été retournée pour alimenter une dénonciation de l'individu démocratique et du consommateur despotique - une dénonciation qui vise ceux qui ont le moins à consommer... Le retournement de l'universalisme républicain en une pensée réactionnaire, stigmatisant les plus pauvres, relève de la même logique.

N'est-il pas légitime de combattre le port du voile, dans lequel il n'est pas évident de voir un geste d'émancipation féminine?
La question est de savoir si l'école publique a pour mission d'émanciper les femmes. Dans ce cas, ne devrait-elle pas également émanciper les travailleurs et tous les dominés de la société française ? Il existe toutes sortes de sujétions - sociale, sexuelle, raciale. Le principe d'une idéologie réactive, c'est de cibler une forme particulière de soumission pour mieux confirmer les autres. Les mêmes qui dénonçaient le féminisme comme « communautaire » se sont ensuite découverts féministes pour justifier les lois anti-voile. Le statut des femmes dans le monde musulman est sûrement problématique, mais c'est d'abord aux intéressées de dégager ce qui est pour elles oppressif. Et, en général, c'est aux gens qui subissent l'oppression de lutter contre la soumission. On ne libère pas les gens par substitution.

Revenons au Front national. Vous avez souvent critiqué l'idée que le « peuple » serait raciste par nature. Pour vous, les immigrés sont moins victimes d'un racisme « d'en bas » que d'un racisme « d'en haut »: les contrôles au faciès de la police, la relégation dans des quartiers périphériques, la difficulté à trouver un logement ou un emploi lorsqu'on porte un nom d'origine étrangère gère. Mais, quand 25% des électeurs donnent leur suffrage à un parti qui veut geler la construction des mosquées, n'est-ce pas le signe que, malgré tout, des pulsions xénophobes travaillent la population française?
D'abord, ces poussées xénophobes dépassent largement l'électorat de l'extrême droite. Où est la différence entre un maire FN qui débaptise la rue du 19-Mars-1962 [Robert Ménard, à Béziers, NDLR], des élus UMP qui demandent qu'on enseigne les aspects positifs de la colonisation, Nicolas Sarkozy qui s'oppose aux menus sans porc dans les cantines scolaires ou des intellectuels dits « républicains » qui veulent exclure les jeunes filles voilées de l'université? Par ailleurs, il est trop simple de réduire le vote FN à l'expression d'idées racistes ou xénophobes. Avant d'être un moyen d'expression de sentiments populaires, le Front national est un effet structurel de la vie politique française telle qu'elle a été organisée par la constitution de la V République. En permettant à une petite minorité de gouverner au nom de la population, ce régime ouvre mécaniquement un espace au groupe politique capable de déclarer: « Nous, nous sommes en dehors de ce jeu-là. » Le Front national s'est installé à cette place après la décomposition du communisme et du gauchisme. Quant aux « sentiments profonds » des masses, qui les mesure? Je note seulement qu'il n'y a pas en France l'équivalent de Pegida, le mouvement allemand xénophobe. Et je ne crois pas au rapprochement, souvent fait, avec les années 1930. Je ne vois rien de comparable dans la France actuelle aux grandes milices d'extrême droite de l'entre-deux-guerres.

A vous écouter, il n'y aurait nul besoin de lutter contre le Front national...
Il faut lutter contre le système qui produit le Front national et donc aussi contre la tactique qui utilise la dénonciation du FN pour masquer la droitisation galopante des élites gouvernementales et de la classe intellectuelle.

L'hypothèse de son arrivée au pouvoir ne vous inquiète-t-elle pas?
Dès lors que j'analyse le Front national comme le fruit du déséquilibre propre de notre logique institutionnelle, mon hypothèse est plutôt celle d'une intégration au sein du système. Il existe déjà beaucoup de similitudes entre le FN et les forces présentes dans le système.

Si le FN venait au pouvoir, cela aurait des effets très concrets pour les plus faibles de la société française, c'est-à-dire les immigrés...
Oui, probablement. Mais je vois mal le FN organiser de grands départs massifs, de centaines de milliers ou de millions de personnes, pour les renvoyer « chez elles ». Le Front national, ce n'est pas les petits Blancs contre les immigrés. Son électorat s'étend dans tous les secteurs de la société, y compris chez les immigrés. Alors, bien sûr, il pourrait y avoir des actions symboliques, mais je ne crois pas qu'un gouvernement UMP-FN serait très différent d'un gouvernement UMP.

A l'approche du premier tour, Manuel Valls a reproché aux intellectuels français leur  « endormissement » : « Où sont les intellectuels, où sont les grandes consciences de ce pays, les hommes et les femmes de culture qui doivent, eux aussi, monter au créneau, où est la gauche? » a-t-il lancé. Vous êtes-vous senti concerné ?
« Où est la gauche? » demandent les socialistes. La réponse est simple : elle est là où ils l'ont conduite, c'est-à-dire au néant. Le rôle historique du Parti socialiste a été de tuer la gauche. Mission accomplie. Manuel Valls se demande ce que font les intellectuels... Franchement, je ne vois pas très bien ce que des gens comme lui peuvent avoir à leur reprocher. On dénonce leur silence, mais la vérité, c'est que, depuis des décennies, certains intellectuels ont énormément parlé. Ils ont été starisés, sacralisés. Ils ont largement contribué aux campagnes haineuses sur le voile et la laïcité. Ils n'ont été que trop bavards. J'ajouterai que faire appel aux intellectuels, c'est faire appel à des gens assez crétins pour jouer le rôle de porte-parole de l'intelligence. Car on ne peut accepter un tel rôle, bien sûr, qu'en s'opposant à un peuple présenté comme composé d'abrutis et d'arriérés. Ce qui revient à perpétuer l'opposition entre ceux « qui savent » et ceux « qui ne savent pas », qu'il faudrait précisément briser si l'on veut lutter contre la société du mépris dont le Front national n'est qu'une expression particulière.

Il existe pourtant des intellectuels - dont vous-même - qui combattent cette droitisation de la pensée française. Vous ne croyez pas à la force de la parole de l'intellectuel?
Il ne faut pas attendre de quelques individualités qu'elles débloquent la situation. Le déblocage ne pourra venir que de mouvements démocratiques de masse, qui ne soient pas légitimés par la possession d'un privilège intellectuel.

Dans votre travail philosophique, vous montrez que, depuis Platon, la pensée politique occidentale a tendance à séparer les individus « qui savent » et ceux « qui ne savent pas ». D'un côté, il y aurait la classe éduquée, raisonnable, compétente et qui a pour vocation de gouverner ; de l'autre, la classe populaire, ignorante, victime de ses pulsions, dont le destin est d'être gouvernée. Est-ce que cette grille d'analyse s'applique à la situation actuelle?
Longtemps, les gouvernants ont justifié leur pouvoir en se parant de vertus réputées propres à la classe éclairée, comme la prudence, la modération, la sagesse... Les gouvernements actuels se prévalent d'une science, l'économie, dont ils ne feraient qu'appliquer des lois déclarées objectives et inéluctables - lois qui sont miraculeusement en accord avec les intérêts des classes dominantes. Or on a vu les désastres économiques et le chaos géopolitique produits depuis quarante ans par les détenteurs de la vieille sagesse des gouvernants et de la nouvelle science économique. La démonstration de l'incompétence des gens supposés compétents suscite simplement le mépris des gouvernés à l'égard des gouvernants qui les méprisent. La manifestation positive d'une compétence démocratique des supposés incompétents est tout autre chose.

Né en 1940,JACQUES RANCIÈRE a été l'élève d'Althusser avant de rompre avec le marxisme traditionnel au début des années 1970. Très influent à l'étranger, notamment aux États-Unis, il plaide pour l'égalité des individus et n'a cessé de dénoncer. l'idée qu'une élite détiendrait un savoir supérieur à celui du.« peuple ». Ses ouvrages les plus marquants sont « le Maître ignorant » (1987), le Partage du sensible » (2000) « la Haine de la démocratie » (2005) et «;le Spectateur émancipé » (2008).

mardi 10 février 2015

LA GAUCHE NE DOIT PLUS ABANDONNER LA LAICITE

Je me suis permis de commenter certaines parties du texte d’une motion thématique ainsi intitulée, présentée en vue du Congrès du Parti Socialiste (voir les lignes en majuscules dans le texte en question, plus bas).

Les intentions sont bonnes, mais au fond cela procède non d'une offensive qui développerait et renforcerait la laïcité vécue au quotidien, mais d'un repli sur soi, de facto communautaire, qui ouvre la porte mais le martinet à la main.

A l'instar de la GdG, de Marianchon et al., des preux chevaliers de la Laïcarde, il y a un désir d'antan, de bouffages de curés, de hussards de la République. Dérisoire, sans avenir, surtout contre-productif. Comme le souverainisme etc. Reishoffen !!!! C'est se tromper de guerre, de monde.

Mais une autre erreur, de fond là aussi.
En 1905, la République devait s'imposer à l'Eglise, enracinée, influente,dominante idéologiquement dans bien des régions, politiquement revancharde. Elle a fait des compromis et y est arrivée.
Aujourd'hui, la République peine à trouver le bon modus vivendi avec une partie de ses citoyens qui mettent en avant désormais des aspects identitaires longtemps refoulés, et qu'ils veulent pouvoir vivre en étant eux-mêmes au sein de la République. Cela pose quelques problèmes, mais mérite d'être résolu, car ils sont sous la pressions de forces terribles qui leur suggèrent que ce n'est pas possible, qu'il y a incompatibilité entre la laïcité et leur foi, et qu'il faut choisir (Dieu bien entendu). 
La situation est toute inverse. L'enjeu est : saura-t-on accueillir ? et non: comment se protéger. Il faut LES protéger, en leur donnant le sentiment d'être accueillis. Ce qui n'exclut en rien la FERMETÉ, si les uns et les autres ont l'ouverture nécessaire pour faire la part de l'essentiel, de l'inacceptable, de l'inhabituel mais compatible. Cela n'implique pas une négociation communautaire, d'ailleurs (pas d'Edit de Nantes!!!!) , mais de la discussion, des prises de décisions bien mesurées, de la concertation, dans la durée, un processus dans la durée, qui privilégie le consensus, qui identifie aussi les interlocuteurs: entre Républicains (il ne s’agit pas d’accommoder mais au contraire de neutraliser les intégristes de tout poils – qu’ils portent turban, kippa ou rosaire).
De même que tout racisme est condamnable, il faut traiter différemment le racisme du fort à l’opprimé, et celui du soumis au dominateur. De même, aller chercher aujourd’hui les recettes et réflexes des combats laïques contre l’Eglise du début XXème, c’est peut-être se faire plaisir, mais c’est se tromper de combat, de cible, d’armement.
Lien avec le texte de la contribution, reproduit en partie et commenté ci-dessous http://congres.parti-socialiste.fr/contributions/la-gauche-ne-doit-plus-abandonner-la-laicite 
La gauche n’est pas exempte de responsabilités. Trop souvent, faute de garantir l’égalité républicaine, elle a cédé à la tentation différentialiste : faute d’offrir à chaque citoyen l’accès à l’Ecole, au logement, à l’emploi, à la vie politique,  elle a laissé chacun se replier sur sa communauté d’origine, sur son quartier, sa religion. la véritable articulation entre tout cela est confuse. le recours à un reflexe communautaire – souvent tres present dans la culture d’origine alors que la notion de citoyenneté est totalement à acquérir, « non-naturelle » pour les nouveaux venus – prospere sur la carence de solutions citoyennes, accessibles et superieures. , On sent, aujourd’hui, plus que jamais, le risque de céder à un multiculturalisme soi-disant « tempéré », qui acterait notre renoncement collectif à être des égaux, pour orienter notre pays vers le modèle anglo-saxon. des termes fourre-tout, qui servent davantage d’epouvantails qu’ils n’affinent l’analyse – et donc empechent, derriere, de tracer des limites pertinentes et solides, sur lesquelles se battre. Ou autorisent ensuite des raccourcis néfastes. Nous refusons cette capitulation.
Nous refusons tout autant le dévoiement de la laïcité en arme d’intolérance et de stigmatisation. Assez des aigreurs zemmouriennes et des fantasmes de « grand remplacement » ! La droite et l’extrême-droite ont abîmé la laïcité, en la prenant pour prétexte à leur obsession identitaire. La manipulation de la laïcité par Nicolas Sarkozy, Chanoine de Latran, qui a le premier parlé de « préfet musulman » et de discrimination positive, est une tartufferie. Tout comme l’est le mensonge sinistre de Marine Le Pen qui, entourée d’intégristes et de racistes, trahit la laïcité lorsqu’elle multiplie les diatribes anti-musulmans ou conteste aux femmes le droit de disposer de leur corps. La République doit se réapproprier le feu de la laïcité qui lui a été volé par ces usurpateurs. Et c’est à la gauche de porter ce flambeau, comme elle l’a fait historiquement.
Pour cela, nous souhaitons que la gauche, et en particulier les Socialistes, réaffirment plusieurs principes fondamentaux.
Avant tout, le PS doit recréer de la fierté laïque, réaffirmer que la laïcité est l’autre nom du bonheur français. Elle est partagée par l’écrasante majorité des citoyens, qui au quotidien vivent, travaillent, se marient ensemble dans une intégration presque unique au monde. La laïcité est le pilier central de cette fraternité et de cette tolérance : le rôle de la laïcité n’est pas d’exacerber les différences ni de les nier, mais de créer l’espace où elles se conjuguent. Surtout, le camp laïc, ce sont 65 millions de Français qui, chaque jour dans leur diversité de conscience, cultivent la paix civile et n’ont pas à subir les pressions ni encore moins les violences de quelques intégristes de toutes obédiences. Ces paroles sont belles et justes. Pleinement. Reste à les faire vivre. Par exemple des jeunes filles ou femmes, qui veulent s’épanouir et n’acceptent pas pressions ni violences, portant un voile qu’elles estiment nécessaire à leur pudeur, viennent militer pour ces valeurs. Bienvenues ou malaise ? La tonalité générale du texte sème le doute sur l’ouverture et l’accueil. A sa lecture, je doute qu’elles rejoignent. Problème, non ? Nous, pratiquants (SIC) de la laïcité venus de tous horizons, sommes la majorité sociale de la France, cela doit suffire à imposer le respect à ceux qui prétendent la mettre en cause. Ne nous laissons plus faire par ceux qui veulent nous diviser !
Il n’y a pas, dans notre pays, de guerre de civilisations qui opposerait les religions, une en particulier l’Islam, à la démocratie. Il y a une lutte, totale, où se confrontent la République et les extrémistes qui veulent sa chute.
Pour préserver notre bonheur collectif, il faut assumer la fermeté laïque. Etre fermes, cela signifie condamner toute exaction commise contre les croyants mais aussi au nom des religions. C’est refuser la poussée des revendications communautaires, dans les services publics mais aussi dans les entreprises ou l’espace public. C’est en finir avec les petits accommodements politiciens qui visent à financer de façon détournée les lieux de cultes ou les établissements scolaires. OK, mais alors on fait quoi ? Les lieux de culte sont insuffisants faute de presence historique de l’islam. les fidèles, tres largement issus des couches (les plus) modestes ne peuvent y pourvoir. la liberte de culte, c’est aussi trouver une solution a l’impossibilite observée de pratiquer . Financement étranger ? c’est pire que le mal, car ce ne sont pas les candidats au financement qui manquent, ce sont les conditions ideologiques qui vont avec – et qui constituent le vrai danger, ce qui est justement dénoncé plus haut. Donc ici on va vite en besogne, on jette le bébé avec l’eau du bain. bien sur il y a eu des negligences et du coulage, et un manque de suivi. Remettre à plat des pratiques, pas procéder par oukazes dogmatiques. C’est refuser que certains de nos concitoyens s’enferment (1), ou soient enfermés malgré eux (2) , dans des « communautés », réduits à leur pratique religieuse, mis en demeure d’être des religieux « modérés » (3) au lieu d’être simplement considérés comme des français. collision de realités fort différentes, amalgamées ici du seul fait qu’elles sont frappées de rejet. Pour (1), qu’on m’explique comment on peut refuser a quiconque telle ou telle pratique de vie, dès lors qu’il se conforme aux lois. la démarche doit être inverse, a savoir que quiconque doit se voir offrir la possibilité de ne pas s’enfermer s’il ne le souhaite pas (on retrouve ici la proposition (2)), et de se voir protége dans ce choix. La nuance n’est pas mince !! Mais (2), suppose autre chose. La contrainte.Implicitement, de la communauté sous toutes ses modalités – famille, entourage, traditions, etc. Là encore, il ne s’agit pas de « refuser » mais d’aider au non-enfermement, créer les conditions aux individus qui leur permettent de vivre selon leur liberté. Mais la rhétoriqueimplicite de la phrase est autre, Elle insinue fortement qu’il n’y aurait d’attitude  communautaire que « malgré soi », forcée, imposée de l’extérieur à des esprits dominés. (1) n’est que faux-semblant de (2). C’est porter un jugement moral sur des millions d’individus, des milliards de par le monde .C’est amalgamer le niveau du politique (OUI, la République ne connaît que les citoyens), et celui de la vie personnelle et de la liberté qui y est attachée.Quant à (3), ça n’a rien à voir, c’est là pour faire joli, on l’a entendu dire sans avoir bien compris, ça fait fausse fenêtre. On me montrera le fondement du rapport.   C’est refuser le déferlement des propos racistes qui les visent actuellement.
La fermeté laïque c’est surtout affirmer que la laïcité n’est pas une opinion parmi d’autres mais le lieu où peut s’épanouir une totale liberté de conscience : les textes fondamentaux de notre pays garantissent autant le droit de croire que de ne pas croire. Il faut dire sans frémir : dans la République, on peut tout aussi librement pratiquer les religions que les critiquer.
Enfin, le Parti socialiste doit porter une nouvelle ambition laïque, en particulier pour l’Ecole. Lorsque la laïcité est attaquée, l’Ecole doit plus que jamais être la première priorité de la République. De nombreuses initiatives ont été prises depuis 2012 par le Gouvernement et méritent d’être saluées. Mais la situation est grave comme en témoignent les nombreux incidents dans les établissements au moment du drame de Charlie Hebdo, et plus massivement encore les 150 000 décrocheurs rejetés par le système chaque année. L’inégalité scolaire frappe si largement et si durement nos enfants qu’elle transcende les questions de religion, d’origine ethnique, de zones urbaines ou rurales. L’Ecole ne peut régler tous les problèmes de la société, a fortiori si la société ne règle pas les problèmes de l’Ecole. C’est autour de sa refondation que doit se faire l’unité nationale.
Face à la situation de notre pays, nous demandons un « plan d’urgence laïque », dont les premières propositions sont :
1- Commander un audit national sur l’ensemble des financements publics en faveur des cultes, et y mettre un terme, y compris lorsque ces activités sont présentées comme « culturelles » La cause est donc entendue, sans nuance. On voit clairement les conséquences, et qui va étré affecté. Si c’est pas claquer la porte – campé certes sur le grand cheval des principes, et au nom de l’égalité -à une partie des citoyens, qu’on me le démontre
2- Revenir sur la loi Carle de 2009 obligeant les communes à financer la scolarité des élèves dans les établissements privés confessionnels situés dans d’autres communes (Art. L.442-5-1 et L.442-5-2 du code de l’éducation).
3- Permettre, par la loi, aux entreprises et structures de droit privé de faire respecter la neutralité religieuse en leur sein
4- Donner un temps d’antenne sur les chaînes publiques de télévision aux mouvements philosophiques non- confessionnels  Au passage, qui pour porter cette parole ? Réprésentatif de qui ? Mandaté par qui ?
5- Demander aux élus de ne plus s’exprimer, es qualités, lors des offices religieux auxquels ils sont amenés à participer.
6- Faire entrer l’ensemble des territoires de la République, y compris l’Alsace-Moselle et les outre-mers, dans le champ d’application de la loi de 1905, et supprimer dès avant cela le délit de blasphème.
Pas de plus grande urgence !! Voilà qui promet de belles batailles, un beau merdier, des hostilités là où tout est calme. Il y a eu un procès pour blasphème récemment ? Quelqu’un pour soulever la question ? Ceux qui s’y sont risqué s’y sont brûlé les doigts et n’y reviendront pas de sitôt ! Trop Français, cette volonté d’uniformiser quand aucun réel péril d’actualité n’y contraint.
7- Tenir l’engagement présidentiel n°46 en intégrant la loi de 1905 dans la Constitution

Louis Pasteur écrivait : « Ce sont les Grecs qui nous ont légué le plus beau mot de notre langue: le mot «enthousiasme» - du grec en-theo, Dieu intérieur. » Nous voulons que la gauche porte, pour la France, un nouvel enthousiasme laïque. On avait bien senti dans le texte (voir notamment le 4 ci-dessus, ou « pratiquants de la laïcité » plus haut) que la laicite est ici érigée en dogme concurrent, à l’instar des religions – ce que la loi de 1905 ne fait pas.