lundi 20 décembre 2010

Laïcité menacée de hold-up

Ces jours-ci, c’était le 105ème anniversaire de la loi de 1905, celle sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Au moment même où la notion de laïcité devient un enjeu majeur, en tout cas le contenu qu’on lui donne.
Le 16 décembre aux Matins, sur France Culture, Olivier Bobineau expliquait qu’on pouvait distinguer quatre grandes conceptions de la laïcité, qui prennent toutes racine dans la loi, qui sans être contradictoires induisent des pratiques fort divergentes – et dont tout Français est peu ou prou habité. Il les a définies comme :
La laïcité d’opposition : l’Etat doit s’opposer à tout affichage public, dans les rues, de toute croyance ; elle s’attaque à la visibilité du religieux dans l’espace public. C’est la laïcité du contexte historique de 1905, où il s’agissait de lutter contre l’Eglise et son pouvoir, celle où on bouffe du curé, c’est moi qui ajoute.
La laïcité de neutralisation : la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. Article 2, alinéa 1.
La laïcité de composition : toutefois  - article 2 alinéa 2 - peuvent être inscrites au budget les dépenses relatives aux services d’aumôneries. Donc, on permet aux croyants de pratiquer leur religion dans des lieux publics mais fermés (internats, écoles, hôpitaux, armée, prisons, etc.).
La laïcité de proposition : la République assure la liberté de conscience, elle garantit le libre exercice des cultes, sous réserve de trouble à l’ordre public. C’est l’article 1 de la loi.
Actualité brûlante !
La droite dure, et Marine Le Pen s’est mise dans ce sillage, est en train de s’emparer de la notion de la laïcité, pour en faire un outil de xénophobie, de repli identitaire et d’incitation à la haine de l’étranger, assimilé à l’Islam.
Elle réinvestit la laïcité d’opposition, bien ancrée dans les consciences, qui a eu son heure de gloire quand il s’agissait de lutter contre le pouvoir du goupillon. Cette fois, on bouffe de l’imam, du voile et de la mosquée. On attaque toute visibilité du culte musulman, au nom de l’opposition à un affichage public. On orchestre la peur, les fantasmes, pour les instrumentaliser en haine, en rejet de l’autre. Et ce, fallacieusement, au nom d’une conception dévoyée des valeurs républicaines.
Il faut, d’urgence, sauver la « laïcité » des griffes de ce détournement.
Il faut lui opposer une laïcité ouverte, la seule véritablement républicaine, qui garantit la liberté et la fraternité.
Pour cela, on ne peut faire l’économie d’un discours sur l’Islam. Un discours empathique et franc, ouvert et rigoureux, serein et sans complaisance.
Il faut désamorcer les peurs, les craintes fabriquées de toutes pièces à partir d’a priori, de préjugés, de méconnaissances surtout. Qui a vécu en pays d’Islam (au pluriel) sait combien ce qui se véhicule dans l’air du temps est loin de la réalité.
Il faut relativiser, remettre en perspective, expliquer.
Il faut que nos compatriotes musulmans modérés s’expriment, et qu’ils puissent devenir audibles.
Car si la visibilité de l’identité musulmane est inévitable, indispensable, légitime, sauf à exiger des musulmans qu’ils la dissimulent comme une tare honteuse, elle a besoin, pour être largement acceptée, de davantage de lisibilité. La société dans son ensemble a besoin de mieux comprendre et se comprendre.

dimanche 12 décembre 2010

Tout est dans "cette manière"

« Celui qui aime les femmes de cette manière les aime par amour divin.
Mais celui qui ne les aime qu’à cause de l’attraction naturelle se prive de cette contemplation. L’acte sexuel sera pour lui une forme sans esprit.
Il demeure imperceptible à celui qui s’approche de son épouse ou d’une femme quelconque pour sa seule volupté, sans connaître l’objet de son désir.
Cet homme est aussi ignorant vis à vis de lui-même qu’il le serait à l’égard d’un étranger auquel il ne se serait jamais découvert. »
Encore un passage entendu aux Nouveaux chemins de la connaissance, cette fois tiré du Traité de l’Amour de d’Ibn Al'Arabi – mystique andalou du début du XIIIème. Cité dans Trésors dévoilés : Anthologie de l’Islam spirituel, de Leili Anvar.

jeudi 9 décembre 2010

Démocratie en Afrique : faut-il vraiment élire les présidents ?

Deux amis qui me sont chers sont l’un en Haïti, l’autre en Côte d’Ivoire. C’est dire si en ce moment la problématique des élections, et les élections problématiques, sont un sujet pour nous de préoccupation. Plus d’inquiétude.
L’image véhiculée est bien entendu déplorable, celle d’un continent toujours incapable d’avoir une conduite raisonnable (oui, Haïti n’est pas en Afrique, cela ne m’a pas échappé !), bref désespérant pour les bonne âmes, tel qu’en lui-même pour les moins bonnes.
La situation remet sur le tapis « la sempiternelle interrogation sur la capacité de l'Afrique à faire sienne les principes de la démocratie » comme le dit Georges N’Zambi, universitaire, dans sa Chronique d’abonnés du Monde du 05 décembre, intitulée Afrique et Démocratie : un couple antinomique ?
Et il cite, sans vraiment le houspiller cette fois, les phrases de Chirac qui, au début des années 90, avaient tant fait polémique, où il avait cru pouvoir énoncer que « En raison de cette faiblesse structurelle et en l'absence de clivages idéologiques, la démocratisation de l'Afrique ne pouvait que déboucher sur le chaos, le désordre ; un luxe que les pays africains ne pouvaient s'accorder. » Chirac prophète ?
Ouvert depuis maintenant plus de vingt ans, ce débat touche à de l’identité, atteint la profondeur des êtres, tourne largement à la théologie. Il ne saurait vraiment avancer. Peut-être est-il aussi mal posé, ou faut-il le déplacer.

Quand on parle de démocratie, il semble aller de soi que cela implique l’élection du Président au suffrage universel. C’est une évidence, un dogme, que je ne vois nulle part interroger. Donc, partout, faut des élections présidentielles.
Et à chaque fois ou presque, le scénario se retrouve : si le sortant n’est pas plébiscité, l’élection est dans le meilleur des cas sujette à caution, ou trafiquée sans vergogne, annulée et renversée ou interrompue par la force. Quand cela ne génère pas des affrontements meurtriers, voire des guerres civiles, cela installe des dictatures, ou de toute façon des rancœurs, des antagonismes, et en tout état de cause, un dégoût de la « démocratie », dans le pays comme dans ceux qui s’en sentent proches.
Les exemples pullulent. Accusation de truquage des résultats au Kenya en 2008, milliers de morts et déplacés, nettoyage ethnique grave, des mois pour arriver à un compromis sur un gouvernement d’union paralysé, qui ne gère guère que la prédation. Crise toute récente en Guinée, heureusement apparemment bien résolue, mais au prix d’une aggravation des divisions dans le pays. En 1981, en Ouganda, le détournement éhonté des résultats (à la façon Gbagbo, déjà) a permis à Obote de revenir au pouvoir, mais a aussi provoqué une guerre civile de plusieurs années jusqu’à ce que le rebelle Museveni l’emporte. Au Nigeria, alors qu’il était évident que le milliardaire Abiola allait être élu, l’armée a fait pression pour que le processus électoral soit interrompu après le premier tour, avant que son chef Abacha s’installe directement au pouvoir pour plusieurs années de dictature féroce.
Qui pense sérieusement que les Bongo et Eyadema fils, Biya, et autres sont bien élus, ou que les résultats proclamés reflètent bien l’expression des électeurs, même pour un Compaore, ou un Wade bis. (1)
A propos de ce dernier, qui a bénéficié – après combien de déboires ! – d’une alternance de haute tenue, ne fait-il pas tout à présent pour que cela ne se reproduise pas, en sa défaveur ? Au fait, ne faut-il pas aussi rappeler qu’en Côte d’Ivoire, cette alternance qui a amené en 2000 l’éternel opposant Gbagbo au pouvoir ne s’est faite qu’après un long bras de fer avec Guei qui voulait manipuler les résultats et confisquer l’élection. Bis repetita ? oui, mais à front renversés, comme quoi aussi ce n’est pas affaire d’hommes, méchants ou gentils.
On n’en sort pas, ce serait à désespérer … si on reste dans cette logique, et qu’on ne s’interroge pas sur ce qu’est une élection présidentielle, et sa nécessité.

L’élection présidentielle est-elle l’alpha et l’omega de la démocratie ?
On ne se pose même pas la question, tant cela semble évident. Je ne me souviens pas même l'avoir jamais lu ou entendu poser.
A l’époque des processus démocratiques, après le discours de Cancun, pour donner un repère familier, tout le travail institutionnel s’est fait autour du pouvoir présidentiel, et de l’élection de son titulaire.
Or, peut-il y avoir démocratie SANS que le président soit élu directement par le suffrage universel ?
Bien entendu ! Poser seulement la question, c’est faire sauter la fausse évidence.
Je passe sur les royaumes européens, où l’exécutif est dirigé, en règle générale, par le chef du parti majoritaire au Parlement, ou par une personnalité qui peut rassembler une majorité. Mais c’est le cas aussi de Républiques, comme l’Allemagne ou l’Italie. Sans parler de l’Inde, pour sortir du cercle occidental.
Qui dira que les Troisième et Quatrième républiques en France n’étaient pas des démocraties ? Avec leurs défauts, certes, mais elles ont servi, leur temps.
On m’objectera que ce sont là des démocraties parlementaires, alors que dans les pays qui nous occupent, nous avons affaire à des régimes présidentiels.
On approche là peut-être de la vraie question : la nature de l’exercice du pouvoir, et de son partage – les modalités pour y accéder n’étant que conséquence.
Je ne m’y lancerai pas ici.
Mais remarquons que même dans les démocraties à systèmes présidentiels, l’élection au suffrage universel présuppose une série de garde-fous. Elle va avec une stricte et effective séparation des pouvoirs, avec l’existence réelle de multiples contre-pouvoirs, nationaux et locaux, d’institutions de contrôle indépendantes, …
C’est le cas aux Etats-Unis (2), où les pouvoirs présidentiels sont strictement (dé)limités. Où l’alternance est coutumière, a ses règles et ses usages, …
Restons en France, puisque cela semble être encore l’horizon de nombreux constitutionnalistes, et largement aussi de la population, en Afrique, francophone tout particulièrement. Il faut se souvenir qu’en 1958, la Constitution de la 5ème république prévoyait que le Président serait élu par un vaste collège de grands électeurs (parlementaires, élus locaux). C’est De Gaulle qui, en 1962, a voulu  qu’il soit élu au suffrage universel. Et Mitterrand, à l’époque, de crier au danger de dictature !
Si la suite lui a donné tort, ce n’était pas totalement faux. Le danger ne disparaît que dans la mesure où l’organisation politique globale, équilibres, contre-pouvoirs, etc., l’empêchent de s’actualiser. Et donc ne bloquent pas l’alternance.
Mitterrand l’a vérifié quand il en a profité, en 1981. Et encore, qui, quand il l’a vécu, ne se souvient de la panique dans certains cercles dirigeants ?
L’élection présidentielle au suffrage universel requiert une démocratie apaisée, équilibrée, qui a fait l’expérience de l’alternance.
Pourquoi donc, dans tous les pays africains, à l’exception des dictatures et encore, fait-on rimer, en Occident aussi bien, démocratie et présidentielles ?

Quelle est la nature d’une élection présidentielle en Afrique
On dirait que ça leur va comme un gant, à tout le monde.
La Communauté internationale, elle y reconnaît une forme connue, elle envoie force observateurs, elle vend du savoir-faire. Elle déplore la mauvaise issue, dont elle n’est pas comptable.
Les médias, et l’opinion qui va avec. Une compétition bien identifiée, avec méchant et gentil souvent, de quoi réinvestir facilement toutes sortes d’a priori et d’imaginaires (religion, tribus) pour intéresser à des actualités étrangères un auditoire qu’on pense incapable d’entendre une situation complexe. Quand ça se termine mal, c’est tout bénef, ya de l’image et les stéréotypes en sortent bien renforcés, bien efficaces.
Les Africains ? Certainement aussi. Ils veulent être partie prenante aux choix de leurs dirigeants, c’est évident. Ils sont habités d’un désir de démocratie, et ces échecs, ces mauvais coups les meurtrissent, ou finissent par les décourager. On entend que dans la tradition et la culture africaines, la figure du chef est centrale, son rôle éminent, et donc que sa désignation – par tous – prime tout autre acte d’expression de la volonté populaire. Le reste serait insignifiant. Je ne souscris qu’avec force bémols à cette idée, et pas du tout à cette conclusion.

Ceux qui y trouvent autrement leur compte, c’est le personnel politique, à voir ce qu’ils en ont fait. A savoir un jeu de quitte ou double fatal.
Quel est en effet le sens de telles élections ?
Nous sommes, pour simplifier à l’extrême, voire caricaturer, dans des pays où, aujourd’hui encore, détenir le pouvoir, c’est détenir l’accès à la ressource. Et la possibilité d’en exclure d’autres. Je ne parle pas seulement de moyens illégaux, ou de corruption. Dans ces régimes appelés naguère néo-patrimonialistes, l’existence même du groupe gravitant autour du pouvoir, au sens large, dépend économiquement des ressources de l’Etat, directement ou indirectement, prébendes, marchés publics, positions.
Dans beaucoup de cas, perdre le pouvoir, c’est se retrouver à la rue. Voire, à la merci des adversaires d’hier qui n’hésiteront pas, comme vous l’avez fait, à vous mettre hors circuit, à vous poursuivre pour malversations réelles ou supposées jusqu’à risquer l’exil ou la prison. C’est donc humainement inconcevable.
Cela vaut pour les groupes ethniques, qui font du titulaire leur champion, puisqu’il a pu leur redistribuer peut-être un peu, et qui se voient demain en seconde zone ou même vulnérables si les autres prennent la place.
La situation est pire quand le règne qui s’achève est profondément entaché de faits plus graves, de corruption massive, d’assassinats, de crimes de guerre. C’est tout le système immunitaire qui tombe. La Roche Tarpéienne, direct ! Quelle belle âme, par respect pour la voix populaire, ne s’accrocherait pas au Capitole ?
La situation est rendue pire par la condamnation – louable – de l’impunité par la communauté internationale. L’assassinat de Jean Hélène, les massacres perpétrés par les Jeunes patriotes, la disparition d’autres journalistes : à tort ou à raison, la justice, ici et là, attend son heure. Que peut faire un Gbagbo ? où aller ? A ce titre, l’exemple d’un Charles Taylor n’est pas fait pour inspirer confiance dans des assurances qui seraient données.
Et passe Gbagbo lui-même, mais son entourage, ses soutiens les plus impliqués ? Ceux qui sont toujours les passés par profits et pertes des négociations entre chefs. Ceux qui aujourd’hui doivent le contraindre à tenir, si tant est qu’il serait tenté de lâcher, car ils savent que s’il lâche, ils sont morts !
Elire au suffrage universel le Président d’un tel type de système politique ne peut donc générer que des alternances de crise. A ma connaissance, il n’y en a eu de pacifiques que lorsque le sortant ne se représentait pas, et qu’il avait pris avec les uns et les autres les précautions nécessaires pour une dolce vita subséquente (Arap Moi au Kenya, Obasanjo au Nigeria). Si, une exception : Diouf au Sénégal. Mais Diouf est un gentleman (en toute francophonie) et qui dit gentleman dit aussi agreement. Et assurance d’une autre vie ailleurs.
Se demander, à propos de chaos post électoraux, si l’Afrique est capable de démocratie n’est donc pas la bonne façon de poser la question.
Peut-être faut-il d’une part, au fond, s’interroger sur la nature même des pouvoirs, leurs équilibres, leur répartition, bref leur caractère démocratique. Le mode de dévolution n’étant qu’un aspect de la dite démocratie.
Et à plus court terme, plus atteignable, pourquoi ne pas suggérer d’éviter ces compétitions à mort, façon gladiateurs antiques, que sont les élections présidentielles.

Bâtir les bases des démocraties en Afrique
Je ne suis pas outrecuidant au point de vouloir conseiller quoi faire. Seuls les Africains le savent, ou le trouveront eux-mêmes. Et toutes les lignes ci-dessus doivent contenir déjà, mais tant pis, leur pesant d’outrecuidance.
Cela ne m’empêchera pas cependant d’aligner encore quelques idées, de vieilles réflexions.
Sommaires, et en vrac.
D’abord, je crois profondément que la vie démocratique, et la culture qui va avec, se construit à la base, au village, au niveau du quartier, pour la gestion des affaires locales. Sans cocorico excessif, la figure du maire, et le débat politique autour des enjeux municipaux, est essentielle pour l’ancrage de la démocratie. Là, pas ou si peu de clivages ethniques, ou religieux, les divergences d’intérêts et les contradictions vont relever du politique. Encore faut-il que ces collectivités territoriales existent, disposent de ressources et de responsabilités. C’est peut-être à ce niveau que peuvent émerger de nouveaux dirigeants, des leaders, qui viendront renouveler, bousculer des clans politiques trop souvent sempiternellement cooptés (3).
Or, dans la plupart des pays, ou jusqu’à très récemment, la tendance était à tout centraliser, à tout focaliser sur le pouvoir central, sans oxygène pour la vie locale.
Une forte et effective décentralisation peut ainsi être un puissant générateur de démocratie.
De même, le débat politique peut être vif et profond pour l’élection des députés, s’il ne se résume pas à choisir le représentant du champion de cette partie du pays à la présidentielle, mais aborde d’autres enjeux. Pas simple, longue maturation, mais le jeu en vaut la peine.
Pourquoi alors ne pas envisager que la présidence soit désignée par un vaste collège de grands électeurs ?
Dès lors, la discussion et le compromis deviennent possibles. Ce n‘est plus bloc contre bloc, et à mort. On peut trouver des accommodements. Des personnalités de consensus peuvent émerger, en cas de blocage. Bref, de quoi apaiser.
Serait-ce vraiment moins démocratique ?
On en débat ?

(1)     amis Africains, tous mes exemples sont pris sur le continent. Je m’en explique. C’est parce que je le connais et que je l’aime. On peut en trouver aussi en Amérique latine, ou en Asie (Birmanie, par exemple), mais j’ai plus de mal à en parler.
(2)     Oui je sais, le Président des Etats-Unis est élu par de grands électeurs, et non directement par le suffrage populaire, mais on fera comme si.
(3)     Je ne suis pas totalement naïf et je sais aussi bien des limites et dérives des pratiques politiques au niveau local. Cela pourrait faire l’objet d’un autre débat.

mardi 7 décembre 2010

A propos du don

Je dois à France-Culture de transfigurer mes trajets en voiture et en train, boulot ou plaisir. Emissions en direct sur l’autoradio (quelle impatience dans les zones mal couvertes, où il faut tendre l’oreille parmi les parasites, ou pester d’avoir perdu la bonne longueur d’onde ! )  ou entassées dans la mémoire de l’i Phone, pour un voyage à venir.
Bien rare si le sujet est rasoir ; ou si je ne trouve pas pépite à méditer.
Et s’il m’arrive, dans un TGV tardif ou du petit matin, de m’assoupir de  plaisir à découvrir Malesherbes pour me retrouver dans un échange sur Le Misanthrope, il faut en blâmer la semaine de travail, pas l’intérêt de l’émission. Tranche de vie.

A propos de pépite, ou de diamant, cette citation d’Alain Caillé, extraite de Théorie anti utilitariste de l’action - fragments d'une sociologie générale (La Découverte, 2010) entendue dans Les Nouveaux chemins de la connaissance du 01 octobre 2010 :  

 « Intérêt pour soi et aimance, obligation et liberté, voilà les quatre pôles du don.
Toujours étroitement imbriqués.
Le don est hybride, soutient Marcel MAUSS.
Non seulement l’intérêt pour autrui y ramène à l’intérêt pour soi, et réciproquement. Non seulement l’obligation est celle de la liberté, et la liberté permet de s’acquitter de ses obligations. Mais il faut qu’il en soit ainsi.
Un don purement instrumental et intéressé échoue à nouer le lien social nécessaire à la satisfaction des intérêts de tous.
Un don purement altruiste auquel le donateur ne trouverait pas son compte et qui humilie le donataire tournerait au sacrifice et potentiellement au massacre généralisé.
Un don purement obligé, mécanique et rituel, perdrait toute sa magie.
Et un don purement gratuit s’abîmerait dans le non-sens. »

Comme je m’y retrouve, à tant d’égards !
Comme on peut parfois trouver formulée une conception diffuse, mais intuition profonde, qu’on ne s’est pas encore donné la peine d’énoncer, ou qu’on se trouve incapable d‘approfondir assez pour l’exprimer clairement.
Tant y est dit, sur les rapports que j’essaie d’avoir avec les uns ou les autres, sur mon apprentissage toujours continué auprès de mes relations africaines, sur la critique d’un humanitaire dont nous avons suivi les méandres, sur une certaine pratique de l’aide au développement aussi.
A creuser.

Pour que le plaisir soit complet, il y a eu aussi, du même, dans le même ouvrage, ces quelques aphorismes, eux aussi chargés de substance :

« La solidarité est ce qui succède à la charité en démocratie.
La charité suppose une asymétrie entre donateur et donataire.
La philanthropie restaure les tutelles, abandonne l’horizon d’égalité. »

C’est clair. Il semblerait que l’essentiel était dit par Marcel MAUSS, dans Essai sur le don, en 1924.
Je ne le lirai certainement jamais, même Raphaël ENTHOVEN (gloire à ce gars, il étincelle d'intelligence et de culture) disait que c'était difficile .....

vendredi 8 octobre 2010

Mario Vargas Llosa

Belle nouvelle, ce prix Nobel ! Décidément, déjà Le Clézio l’an dernier ;  nous partageons les mêmes préférences, avec ce jury !
Même si ses dernières œuvres n’étaient peut-être que ravissement – excusez moi du peu - Vargas m’a beaucoup apporté dans les années 80 quand avec Geneviève on a découvert et dévoré ses œuvres.
Tante Julia et le scribouillard d’abord, et on était déjà fan. Pas tout à fait remis des exercices formalistes telquéliens, j’ai été emballé par ce jeu des styles, cette alternance entre le récit des amours avec la tante, les épisodes des romans radiophoniques, le délire qui s’installe peu à peu et met de la folie dans ce jeu. Du pur plaisir, avec cet ineffable intérêt d’un livre où se sent l’âme de peuples, d’un continent inconnu, où on entrevoit des autres vivre, dans leur substance.
Ensuite, ce fut La Vie de Maïta. Dans la gueule de bois du post-68, après s’en être pris plein la gueule en Ouganda, les certitudes en miettes, les pratiques politiques en questionnement, ce trotskyste en mal de rupture résonnait tellement vrai, avec des échos profonds. L’engagement militant, être soi et la pression des autres, des camarades, …. Je ne l’ai plus jamais relu, j en’ai plus le livre (prêté je pense, sans retour – puisse-t-il avoir cheminé !). Seul un souvenir fort, d’un livre qui m’a profondément interpelé, ce type de livre qui vous transforme un peu.
Et puis il y a La Guerre de la fin du monde. On en parle très peu de ce bouquin-là, semble-t-il. Or faudrait le faire lire et lire encore.
Dans ce roman –  une fresque, du souffle, de la puissance –,  on voit s’agréger, émerger une secte. Le groupe se structure, chercher ses équilibres délirants, les sublimations des traumatismes et frustrations de chacun. La secte se développe, part dans l’inévitable dérive millénariste et se fait anéantir. La galerie de personnages offre une variété de parcours qui embrasse un réel divers, des destinées individuelles, mais qui convergent. Multiples déterminations complexes, mêmes réponses.
Pour moi, c’était aussi en Ouganda, début des années 80, je découvrais le phénomène des étudiants qui « disjonctaient » -  la meilleure image que j’avais trouvée. Ils étaient submergés de problèmes, ne s’en sortaient plus, matériellement et dans leur tête. La disparition des cadres organisés de la vie sociale, de tout repère connu les livrait à eux-mêmes, acculés à une pleine responsabilité de leur quotidien incertain, submergés par une liberté complète sans plus savoir où étaient le bien et le mal. Et les uns après les autres, nombreux dans mes classes ou sur le campus, ils tournaient Jésus, s’embarquaient dans une Eglise évangéliste ou une secte quelconque, totalement aliénés et obtus, voire obsessionnels et fanatiques, mais avec un cadre, un sens qui était donné à leur vie. Pas plus heureux, mais ils savaient pourquoi, et quoi faire même si ça ne changeait rien à la galère.
La Guerre de la fin du monde m’a permis de saisir mieux ces cheminements, de comprendre les mécanismes des chutes dans le fondamentalisme, les sectes.  Un livre phare, et les trente dernières années ne l’ont rendu que plus pertinent, avec la généralisation, largement, du phénomène.
Un grand Nobel, ce Vargas.

mercredi 6 octobre 2010

Quelques mots de Lévi-Strauss

Jean Daniel, dans son édito du Nouvel Obs du 30 septembre, rapporte des paroles de Claude Lévi-Strauss à propos du seuil de tolérance : "Ce seuil existe, disait-(il), il s'agit de le prendre non pas pour une valeur mais pour une réalité."
Cette phrase me semble singulièrement profonde et opératoire.
Dans bien des débats, sur bien des aspects, le discours politique - de gauche en particulier - refuse d'aborder certaines questions, reste dans l'incantatoire au lieu de faire face au problème.
C'est le cas ces jours-ci avec la polémique sur les travaux du sociologue Hugues Lagrange qui fait intervenir des notions de culture dans les comportements sociaux de jeunes d'origine étrangère.
C'est le cas pour l'interdiction des statistiques religieuses ou sur l'origine, ou appelons ça comme on veut.
Ou sur la sécurité, longtemps tabou à gauche dans les discours.
Ou, dans l'éducation, sur nombre d'aspects.
N'est-ce pas souvent justement parce que les gens érigent en valeur ce qui est seulement réalité ?
Comment articuler les deux ?
Je dois approfondir cette réflexion, j'ai la forte intuition qu'il y a beaucoup à y gagner. Flair ...

mardi 5 octobre 2010

Retour en arrière, pour prendre acte

Voilà quelques temps, dans un de ses Lundis du Nouvel Obs, Delfeil de Ton réagissait à tout le bruissement autour de la question de la burqua, de l’interdiction du port du voile, et tout ça.
Je veux en conserver ici un extrait, tant il me paraît profond.

«  La dignité de la femme ! Est-ce à dire que la femme portant le voile est atteinte dans sa dignité? Est-ce à dire que les millions de femmes de par le monde qui se voilent sont atteintes dans leur dignité ? Que des peuples entiers sont indignes ?
(…)
La vérité c'est que nous avons du mal à supporter le voisinage de ces femmes voilées, que les voir nous trouble, que nous avons des pulsions de rejet. Nous voudrions qu'elles n'existent pas, ou alors loin, très loin. Elles attentent à notre tranquillité d'esprit.
Ces mouvements d'humeur se contrôlent, il faut bien que nous les contrôlions puisque notre environnement social a beaucoup changé ces derniers temps, sans doute trop rapidement pour la plupart d'entre nous, mais il faut bien faire avec les gens qui sont là, tels qu'ils sont, ou alors il est inutile d'attendre d'eux qu'ils portent le moindre intérêt à ces notions dont nous nous gargarisons, de liberté, d'égalité, de fraternité.
Dans l'espoir d'être compris : il est souhaitable, bien évidemment, que toutes les femmes se libèrent ou soient libérées de pratiques archaïques ou outrancières, et il est infiniment respectable de vouloir les en libérer, mais ce n'est pas en lâchant sur elles les flics, suivis des juges, qu'il y aurait la moindre chance de voir cet heureux jour arriver. »
D. D. T.

En quelques phrases il a tout dit.
Certains des papiers que je pourrai faire ne diront pas autre chose au fond, broderont sur le thème.