vendredi 4 mars 2011

Héritage et devenir

La "chrétienté a laissé" à la France "un magnifique héritage de civilisation", vient-il de dire. On se récrie, on s’offusque à gauche. On applaudit à droite, on se hausse du col, on se drape, d’un geste ample, dans les plis de la République et de la laïcité, pensant avoir piégé les gardiens de ces temples.
Voilà une phrase qui ne me pose aucun problème, et j’y souscris volontiers.
De même pour «La France ne doit pas oublier ce qu'elle est et ce qu'elle fut parce que le monde change». Nihil obstat.
Pareil quand il dit que "Ces paysages qui nous entourent font partie de l'identité de la France", selon ce que rapporte La Montagne, en poursuivant : "Aucune de nos villes ne seraient ce qu'elles sont [sic] sans ces cathédrales." çà, je ne sais pas si je l’aurais dit. Non que j’aurais forcément mieux accordé, mais c’est quand même un truisme, d’une banalité navrante.
Je le suis encore quand il cite Lévi-Strauss, en déclarant que : "L'identité n'(est) pas une pathologie".
Sarkozyste alors ? non, à cent lieues !
Car je voudrais revenir sur une autre phrase de Lévi-Strauss que je mentionnais dans mon blog le 6 octobre : « il s'agit de le prendre non pas pour une valeur mais pour une réalité »  où « le » peut désigner un fait quelconque, finalement.
Oui, la chrétienté a été et demeure un élément constitutif de notre histoire, elle imprègne dans sa substance notre culture commune, qui a longtemps été construite par elle, ou contre elle, en tout cas par rapport à elle. C’est une réalité.
Et alors ?
Une chose est de la constater, une autre d’en faire une valeur en soi. Si l’identité n’est pas une pathologie, elle ne relève pas de l’ontologie.
Or, là est bien la question. Ces phrases présidentielles, en elles-mêmes, sont parfaitement défendables. Le contexte de leur énonciation, le moment choisi, le buzz médiatique qui est dans le fond de l’air du temps leur donnent une tout autre portée.
Sarkozy parle en termes de valeurs érigées en vérités éternelles et immuables.
C’est ce qu’on entend quand il poursuit :«Cet héritage nous oblige, cet héritage, c’est une chance, mais c’est d’abord un devoir, il nous oblige, nous devons le transmettre aux générations et nous devons l’assumer sans complexe et sans fausse pudeur» avant d’appeler à «conserver et restaurer» cet héritage chrétien.
Transmettre reste ambigu, l’association de restaurer à conserver éclaire l’ensemble. Sous-jacente (à peine) l’idée d’une identité close, figée, à préserver intacte, en butte aux attaques de l’extérieur. Une identité qui se définirait par rapport à ce qu’elle n’est pas, et que dès lors elle exclut. Conception qui induit la peur et le rejet.
Faut-il, pour rester dans SA logique, recourir à la parabole évangélique, qui recommande que cet héritage il faut le faire fructifier, et blâme le fils qui l’a conservé tel quel ?
Toute autre est la conception qui fait de l’identité le produit d’une histoire, une réalité qui se forge au fil du temps, redéfinissant incessamment les valeurs qui la charpentent.
Faut-il rappeler que celles de tolérance et de démocratie, qui nous soudent aujourd’hui, ne prévalaient pas au temps des cathédrales, et même qu’il a fallu combattre l’Eglise qui les avait construites pour qu’elles s’imposent ?
Cette réalité comme réalité historique, les générations actuelles peuvent légitimement en tirer gloire, ou en interroger des aspects, bref l’assumer dans sa complexité. Et puisqu’il s’agit d’héritage, elles ont à la fois devoir de transmission et droit d’inventaire.
Assumer : ce mot aussi est un enjeu, qu’il ne faut pas abandonner au discours réactionnaire. Sarkozy l’utilise, Laurent Wauquiez, aussi, lors de la même visite : "C'est parce qu'on assume notre histoire qu'on peut être tolérant et ouvert à la diversité. Et je crois que c'est quand on nie son identité que l'identité se venge et aboutit à l'intolérance."
Là encore, il parle d’or, mais ces mots de bon apôtre ne sont pas, dans la pratique, compatibles avec le cœur du discours présidentiel. Poudre aux yeux de prôner tolérance et ouverture, quand on tient sur le fond un propos identitaire défensif, qui fait perler la peur.
Il ne sert dès lors à rien de s’offusquer que la droite soit conservatrice, qu’elle nie l’histoire et campe sur les valeurs éternelles. C’est sa nature, depuis les Barrès et autres. Tout au plus pendant un certain temps avait-elle caché ces références sous le tapis.
Il ne faut surtout pas lui reprocher d’évoquer l’héritage chrétien. C’est une réalité qu’il faut aussi, à gauche, énoncer, et assumer.
Le nier serait absurde, inaudible et politiquement se tirer une balle dans le pied.
Mais il faut aussitôt – et c’est là le clivage – montrer que ce legs est une des facettes de la société française moderne, que les chrétiens eux-mêmes contribuent à la faire évoluer. Que la France d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier, qu’il est de l’intérêt de tous qu’elle évolue, bla bla bla.. Et surtout dénoncer et traquer dans tous ses interstices le discours de la peur, de la crainte de l’extérieur et de l’autre, de l’enfermement dans la forteresse que distillent à longueur de temps le pouvoir et ses hérauts.
Ce discours de la peur montre chez ceux qui le tiennent une perte de confiance, un comportement de faiblesse, l’idée inavouée que nous serions en danger, en perdition. En fait sans avenir que de préserver l’existant. C’est ça leur idée de la France ?
Je préfère suivre Dany Laferrière quand il dit (là encore, au risque de paraître outrecuidant, je renvoie à mon blog du 12 janvier 2011) que s’il y a « une culture forte », « on peut cumuler, additionner les cultures, rester ouvert au reste du monde et sans risque de perdre son essence ». Convainquons que cette force de culture, nous l’avons, à nous tous, contre les chantres du rabaissement.

mardi 22 février 2011

Pilote libyen

Hier, deux pilotes de chasse libyens ont posé leurs avions à Malte, refusant d’obéir aux ordres de bombarder la population qui se soulève. Pendant que le peuple de Libye affronte une répression sauvage, c’est le souvenir de James qui me revient.

Nous habitions une maison de l’université, au sommet de la colline de Makindye, qui domine Kampala. La dictature d’Idi Amin sévissait. Les approvisionnements étaient totalement chaotiques, la vie compliquée. Alice depuis trois ans déjà nous aidait à élever nos enfants. Elle habitait, avec les gardes et les autres personnes qui nous facilitaient la tâche, un des servants quarters qui entouraient cette bâtisse, construite dans les années 20 pour sa fille par le médecin fondateur du premier hôpital d’Ouganda. Le sommet de la colline avait un air de petit village, de domus, à la romaine.
Il s’appelait James. Il devait avoir dix-huit ans. Alice nous avait demandé la permission de faire venir ce neveu, qui avait terminé ses études là-bas vers Fort-Portal d’où elle était originaire, pour habiter avec elle et chercher du boulot à la capitale. Il était arrivé, beau et bien bâti, grand sourire, réservé et un peu balourd comme il sied au provincial. Il s’était vite adapté à la vie du village, jouait avec nos filles, fraternisait avec Paulo, notre homme à tout faire et William, un des gardes, tous deux à peine plus âgés que lui. Les journées, il les passait souvent en ville, à la recherche d’emploi, en vain. Les semaines s’écoulaient. Un jour, James n’est pas rentré.
Sous Amin, tout était possible. Les gens disparaissaient. Sans que l’on sût pourquoi, ni surtout, souvent, ce qu’ils avaient pu devenir. Il y avait cependant toujours quelque raison qui explique. Mais là ? Il n’avait aucune responsabilité ou poste en vue, il n’était ni Lango ni Acholi, ni même Muganda, ceux qu’on visait alors, il ne se mêlait pas d’opposition, ce n’était pas un intellectuel, personne n’avait entendu dire qu’il fricotait une fille sur laquelle un militaire avait des prétentions. La tristesse creusait les traits d’Alice, toujours aussi enjouée auprès des enfants.
Il a fallu presque un mois pour que, par je ne sais quelle voie, peut-être grâce à Paulo, nous apprenions que James avait été raflé par l’armée dans la zone industrielle, dans une de ces opérations contre les jeunes désœuvrés, et enrôlé de force. Ce n’était qu’à moitié rassurant, mais au moins il avait des chances d’être en vie. Les semaines ont passé. La vie continuait, Alice ne parlait jamais de son neveu, on est taiseux dans ces contrées.
Ce jour-là, c’était tout à fait exceptionnel, Alice était avec nous dans la voiture pour remonter, à midi, de la ville, les cours finis, les jumelles récupérées au play group qu’elles fréquentaient sur le campus de Makerere. Le soleil était fort, la chaleur lourde. Le trafic, sur la portion de route entre Clock Tower et le rond point de Makindye, était inhabituellement ralenti. La voiture était pleine, toutes fenêtres ouvertes, j’étais au volant, Paulo à mes côtés, Geneviève et Alice derrière, tenant les trois filles, puisque la petite dernière, Luce, ne pouvait qu’être là aussi. Ce qui obstruait la circulation est apparu, un escadron de jeunes soldats, en pantalons de treillis, torses nus dégoulinants de sueur, luisant comme un Soulages, en rang par trois,  les lourds brodequins martelant le sol au pas retenu de la course, au rythme d’un chant militaire. Mon tour était arrivé de déboîter pour remonter lentement la colonne, comme à la revue. Et soudain Alice : « Mais c’est James ! » Lui aussi l’avait vue, et avait pu esquisser un petit signe, sans se départir de son attitude martiale. Fallait pas rigoler.
Et on l’a vu arriver, deux jours après, dans son uniforme qu’il portait beau. Il avait terminé ses classes, son bataillon avait été ramené sur Kampala, et il bénéficiait de trois jours de perm. Quelqu’un lui a-t-il demandé si son nouvel état lui convenait ? Je n’en sais rien. Mais sous Amin, faire partie de l’armée était en quelque sorte une chance. Mieux vaut être du côté du manche. Nous étions fin 78, Amin avait dû déjà envahir le saillant de la Kagera, territoire tanzanien.
Il s’est passé peu de temps avant que James, qu’on voyait depuis assez régulièrement, ne vienne me dire qu’il s’était porté volontaire et avait été retenu pour partir en Lybie suivre une formation de pilote. Sur le coup, je n’y ai pas cru. Même si les petites études qu’il avait faites – il n’était pas arrivé au bac – devaient le distinguer des autres recrutés de force, ce n’était pas l’idée que je me faisais du bagage requis pour devenir pilote de chasse. Je ne l’ai pas découragé, mais dans mon for intérieur … Pourtant, une quinzaine de jours après, James est venu faire ses adieux à sa tante, et à nous, son départ était imminent. Alice mêlait tristesse et fierté. Son neveu bientôt pilote ! Quelle histoire ! Soulagement aussi car du côté de la frontière tanzanienne, ça avait commencé à se battre : la Kagera avait été reprise, et les rebelles avançaient dans la foulée, les combats semblaient s’intensifier, même si Amin affirmait que la situation était under control. Mieux valait le neveu en Lybie qu’au front.
La situation s’est en effet dégradée pour Amin, malgré le soutien jusqu’au bout ou presque, aussi massif en termes de blindés qu’inefficace, de Kadhafi. En quelques mois, les troupes de l’UNLF, fortement soutenues par les Tanzaniens sur leurs arrières, sont arrivées devant Kampala, qui est tombée en avril, précipitant la chute d’Idi Amin qui a pris la fuite tandis que la guerre de libération se poursuivait, jusqu’aux confins du pays, et que l’Uganda Army du dictateur renversé se débandait en disparaissant dans la nature, avec armes et bagages.
Mais quid de James, qui n’avait pas eu le temps, depuis son départ, de donner des nouvelles ?
On ne l’a su que longtemps après. Peut-être deux ans ou plus. J’ai reçu une lettre, par je ne sais plus quelle voie. Il s’était retrouvé pour ainsi dire pris au piège en Libye. Les militaires ougandais comme lui s’étaient vu interdire de sortir du territoire. Et de surcroît pour aller où ? Rentrer au pays ? Quel sort serait fait à un soldat de l’armée d’Amin ? Il disait qu’il allait bien, qu’il était bel et bien devenu pilote, et faisait voler des MIG. Il donnait peu de détails. C’était aussi l’époque où les Libyens étaient engagés au Tchad, et se battaient contre les Français.
J’ai reçu plusieurs lettres comme ça, et je donnais les nouvelles à Alice. Il s’était converti à l’Islam, avait pris un nom musulman, et épousé une Libyenne. Il semblait avoir fait le choix de s’installer. Retournerait-il jamais en Ouganda ? Sa vie avait pris un autre cours.
La nôtre aussi. Le contrat fini, il avait fallu quitter Kampala. Rejoindre un autre poste, dans le nord du Nigeria. Alice avait souhaité rentrer au village, ne plus élever les enfants des autres, qui partiraient un jour. Nous n’avons jamais plus eu de nouvelles. James a dû m’écrire encore une fois, puis nous avons perdu contact.
Il doit avoir atteint la cinquantaine. Pilote-t-il encore ses MIG ? Ou la vie lui a-t-elle encore réservé des rebondissements du meilleur picaresque ? Que devient-il à l’heure où j’écris, s’il est encore dans le chaos libyen ?

A-t-on vraiment de ces destins dans nos vieux pays ?

mercredi 19 janvier 2011

C'est du rythme, tous les choses c'est du rythme

Un petit bijou de film sur la musique et le quotidien, dégoté par Qudus.
Je partage.
En hommage à la culture malinké.

lundi 17 janvier 2011

Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu'une forêt qui pousse

C'est d'Abd el Malik, à propos du vivre ensemble et de l'image de l'Islam, regrettant qu'on ne voie que les extrémismes et les crises, sans percevoir ce qui se passe au jour le jour, dans l'immense majorité modérée.
Joli, non ? Même si ce n'est pas de lui, mais un proverbe immémorial, il fallait le dire.

Il a dit plus, au gars qu'il avait en face :
" Vous savez quoi de l'Islam ? Moi je viens d'un quartier, un quartier difficile. La communauté musulmane, les Musulmans, c'est beaucoup plus complexe que ce que vous dites.
On est pris en otages par certaines personnes, une minorité. Et vous, vous faites la promo de ça ! Vous savez très bien qu'un arbre qui tombe fait plus de bruit qu'une forêt qui pousse, et ces gens-là, ils sont spectaculaires, ils font beaucoup de bruit. Ils prônent une vision totalement décalée de l'Islam, qui n'est pas l'Islam.

Abd al Malik - Photo : BFC

Pourquoi vous ne parlez pas, à un moment donné, des gens positifs, des gens qui font avancer les choses, qui comprennent que la spiritualité de l'Islam, ce n'est pas quelque chose de l'ordre du privé, mais de l'ordre de l'intime. et qu'on a besoin de ces valeurs républicaines, laïques, démocratiques , pour garantir le fait qu'on soit juif, chrétien, boudhiste ou musulman, qu'on puisse vivre ensemble.Il y a énormément de musulmans qui sont dans une démarche comme ça.
Aujourd'hui, il y a beaucoup de peur, les gens surfent sur la peur. Aussi, à un moment donné, il faut qu'on sorte des peurs.
Pou r moi, il y a un défi essentiel qu'on doit tous relever aujourd'hui, qui est relever le défi du VIVRE ENSEMBLE. La France d'aujourd'hui n'est pas la France d'hier.
Aujourd'hui, la diversté n'est pas une tare, c'est un cadeau.
On doit trouver ce qui nous rassemble. Pourquoi toujours chercher ce qui nous sépare ? C'est là le problème."

Il aurait pu s'adresser à l'ensemble des médias.
Quel défi que de faire entendre la poussée des feuilles, de faire sentir la croissance des troncs !
Mais aussi, il faut que ceux-là dont ils parlent, lui par exemple, les autres, se fassent entendre, se prononcent haut et clair.
Que ne s'emparent-ils du vent comment le font les filaos, les pins, les chênes ?

mercredi 12 janvier 2011

La culture forte de Laferrière

Encore une fois, Dany Laferrière est inspiré. Il est très certainement ma dernière grande découverte en date, arrivé dans mon paysage quand Haïti s’y profilait en termes d’amitié, heureuse coïncidence.
J’avais souri charmé au Je suis un écrivain japonais, j’avais du coup sauté sur Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, avec ravissement, avant de me plonger dans l’envoûtement de l’Enigme du retour. Et chaque fois que je l’avais entendu à la radio, un plaisir d’humour, d’humanité substantielle, de fulgurances.

Le séisme du 12 janvier est passé par là, il y a un an jour pour jour. Le Nouvel Obs publie une excellente interview, à lire dans son entier 
Mais je veux ici en retenir deux extraits, qui tournent autour d’une seule idée à mes yeux majeures.

"D’autre part, les pays de la Caraïbe ont besoin de tourisme pour vivre. Or s’il n’y a pas une culture forte, ça va être du tourisme sexuel… Il faut créer l’image que si l’on vient en Haïti, c’est pour autre chose: parce qu’il y a de la vie, que le pays est habité, qu’il y a des gens à rencontrer… Ça pourrait donner une autre proposition de voyage. Pas de tourisme: de voyage! Allez donc voir Haïti, plutôt que d’envoyer de l’argent aveuglément en vous demandant où il va. Allez voir, vous rencontrerez des gens, vous nouerez des partenariats, de quelque manière que ce soit. Vivez cette expérience avec des individus qui, tout de même, sont indomptables! Allez voir ces gens qui ont résisté aux séismes, aux inondations, aux élections, à tout! "
"D. Laferrière.- Oui, c’est pour ça que je ne cherche pas de légitimité territoriale. Même dans mes livres, je n’ai jamais caché mon passé… Au contraire. Je ne cherche pas une pureté nationale parce que je crois au mixage. Pas exactement au métissage, mais à une forme d’hybridité. Il y a beaucoup d’écrivains du sud qui viennent dans le nord et qui gomment leur expérience du nord quand ils retournent chez eux. Moi je souhaite que cette expérience soit connue. Je ne veux pas avoir pensé plus de trente ans à l’extérieur et que ça ne se sente pas! Ce serait une fausseté, il faut que ça se voie. Ça se vit. Il faut que les gens qui sont toujours restés à l’intérieur voient que quelqu’un est parti, puis revenu. Dans le temps, on peut acquérir de nouvelles expériences, il y a la possibilité de bouger dans sa structure humaine. Quand un jeune homme voit que c’est possible sans perdre de son essence, c’est énorme. Oui, on peut voyager très longtemps et parler de l’odeur du café. On peut faire ça. On peut cumuler, additionner les cultures, rester ouvert au reste du monde et sans risque de perdre son essence. On peut changer, et garder des rapports souterrains avec ce que l’on a été."
D’abord, quel encouragement à nous qui, avec Geneviève, prévoyons justement un voyage en Haïti, à la fin avril, au sens qu’il donne au voyage, d’aller à la rencontre, de « nouer des partenariats », de « vivre avec ». Ce que nous essayons de faire depuis toujours, je crois. Depuis l’Ouganda où on a vite vu que la faune des parcs, certes, les paysages somptueux, assurément, mais que l’intérêt véritable était les gens. Partager avec eux, mesurer ce qu’on a de commun, malgré parfois toutes apparences, se frotter à leur différence pour la découvrir mais aussi pour se connaître à cette épreuve. Car on s’y met en danger, il y a péril, mise à nu de soi, on se découvre. Passage obligé pour se retrouver, pour que l’échange se fasse.
D’où ce qu’il dit d’essentiel : oui, on peut partager avec d’autres cultures, changer à leurs contacts, profondément même (« bouger dans sa structure humaine »), j’ajouterais se bonifier à cet échange. Et tout cela « sans perdre son essence » s’il y a une culture forte.
C’est là le point central. Toutes les réactions de repli sur soi, individuelles ou collectives, les peurs au contact de l’autre, de son intrusion, sont symptômes de faiblesse, de vulnérabilité. On n’est perverti, déculturé, assimilé, ou quelque soit le terme, que si son essence ne résiste pas au frottement, cède au contact.
C’est la leçon de Lamu, qui absorbe la modernité tel qu’en lui-même, depuis trente ans qu’on le connaît. C’est aussi ma vie, en quelque sorte.

mardi 4 janvier 2011

Violences en Côte d'Ivoire

Témoignage d’un Burkinabé résidant en Côte d’Ivoire, à Grand Bassam (ancienne capitale coloniale, plage courue à environ 30 km d’Abidjan). Je reprends verbatim cet échange sur le net, qui atteste des violences qui ont cours, mais aussi d'une certaine résignation à leur égard, parmi la population. Et notamment ces Burkinabé nés sur place, mais considérés comme étrangers, tenus pour des soutiens de Ouattara, cibles potentielles de représailles en cas d'affrontement, comme ils l'ont été en 2002 et 2004.
C’était le 22 décembre. Un chat au hasard du net, devenu, je crois, un document.

moi je suis a grand bassam ici tous va bien
- ok, on m'a dit qu'on avait tiré sur des gens à la sortie de la mosquée vendredi dernier?
tu fais quoi à Bassam?
non il on lense agrinogen (ils ont lancé des grenades lacrymogènes) les gens on blile (les gens ont brûlé) la voitir de police il son venir fais couri (ils ont fait fuir les gens) les on deux mort sa va. (il y a eu deux morts, ça va)
- quand même!!!! il y a eu deux morts tu dis? militaires ou civils? tu fais quoi à Bassam?
sivil moi je suis mecanicien auto et moto
- ok, très bien. Des Ivoiriens qui sont morts? ou Burkinabé ? quels âges ?
non boukinabé les mort un boukinabé un iroiriens moi j'ai 34ans (non, un Burkinabe et un Ivoirien sont morts)
- tu sais les âges qu'ils avaient les deux morts? ils ont été tués dans la mosquée? à quel endroit? par balles ?
non pas a la mosque a coté de la police les desiemme ou fare (le deuxième au Fare)
- qui a été tué à côté de la mosquée? et quels âges?
il a 20ans le boukinabé
- c'est une balle qui a tué le jeune? à quel endroit il est mort?, tu le connaissais?
oui balle il est mort a cote de la police a 100m.je le connais trés bien .
- il faisait quoi ce jeune à Bassam? il était la depuis longtemps? tu t'appelles comment toi? et depuis quand tu es à Bassam?
oui il est née ici bassam .il marche n'est il etait derier les coupe (il marchait, il était derrière le groupe) moi je m'appelle XXX
- il était derrière quoi? pas compris
les homme eté bouceoup (il y avait beaucoup de gens) balle la trouve derier (il a reçu une balle alors qu’il était à l’arrière)
- ok, et l'autre ivoirien? quel âge? tué au même endroit?
il a 26ans non l'autre au fare
- au fare c'est quoi? il faisait quoi comme métier l'ivoirien ?
au fare un quartie de bassam il regade la tele balle est rentre dans le nur il est moi (mort) 26ans un ivoirien
- Tu travailles où à Bassam ? depuis combien de temps tu es à Bassam? et en Côte d’Ivoire ?
moi je suis née ici je traille garaje chez XX j'ai travalle a XX 6 ans que j'ai laise (j’ai travaillé dans un hôtel 6 ans mais j’ai arrêté) je veux le garaje
oke les siber (cyber) ferme je te donne mon imail...'XXX@yahoo.fr) tu m'ecrir

lundi 27 décembre 2010

La mosquée bleue

Le voyage retour de Nairobi, au tarif le plus bas, prévoyait une escale de huit heures à Istanbul. Jamais allé en Turquie, connais pas, que des a priori, un peu des préjugés. L’occasion de découvrir, vite fait.
L’avion avait décollé vers les deux heures du mat, après trois heures ou plus de contrôles et sudokus ; atterri sur le coup de huit heures, après le somptueux survol de la vallée du Nil. Pas frais, plutôt naze, mais à moi Byzance, Constantinople, Istanbul, la Sublime Porte.
Les embouteillages de la ville sont légendaires, mais le métro qui démarre de l’aéroport, plus le tramway en correspondance, qui permet en plus de découvrir les aspects divers de la ville, et vous voilà en rien de temps au centre historique, au cœur ottoman, Sultanhamet.
Onze heures étaient passées, à déambuler entre les ifs, les oliviers des placettes, les restes du cirque romain, l’obélisque piquée aux Egyptiens dès les premiers siècles. Le moment d’aller visiter la mosquée bleue, qui pointait déjà depuis longtemps ses fins minarets dans le bleu du ciel.
Il y avait encore le temps d’une bonne visite, avant qu’elle ne devienne inaccessible à l’heure de la prière.
Je m’insère dans la file des touristes, moyenne, le temps de lire les instructions, les bons usages à respecter, et c’est déjà ce portique, qui court le long d’un côté, où on vous munit d’un sac plastique pour y mettre vos chaussures, avant d’entrer par la porte des infidèles.
Un immense volume, où le regard se perd dans le vaste dôme, si haut, se prolonge encore sous les coupoles du pourtour. Des filins descendent des cieux pour suspendre, très bas, de grands luminaires circulaires. Leurs lampes dorent à  peine la lumière bleutée que les vitraux diffusent, tempérant l’ardeur du soleil au dehors. Chance est laissée à une certaine pénombre, propre au recueillement. Un tapis profond absorbe les pas, et l’œil se perd dans ses motifs à l’infini. L’espace est rompu par un édifice carré à colonnes, décentré, pour les dignitaires d’avant, je comprends.
Et puis une barrière de bois tourné délimite l’étendue. L’en-deçà où déambulent les visiteurs, où crépitent les appareils photos, où bruit un mélange de voix et de langues multiples, où une foule progresse, brownienne, en visite, tête en l’air ou plongée dans des guides, doigts pointés et yeux derrière les viseurs, rattachant parfois maladroitement le pagne donné à l’entrée pour dissimuler des jambes trop nues. Et au-delà, plus grand, l’espace réservé aux fidèles, qui sont quelques uns à peine, répartis mais en fait alignés, prosternés en cours de prière, ou assis les genoux repliés, dans la méditation, ou le repos, qui suit. Certains repartent, d’autres arrivent, déposent leur sac plastique aux chaussures avant de choisir une place, et debout, mains ouvertes, entament l’oraison. Silence, mouvements rares et feutrés, sérénité et recueillement.
Je suis le mouvement, mais reviens en arrière, cherche à découvrir un angle de vue derrière un pilier. Le brouhaha à peine étouffé me pèse. Tandis que la fatigue de la nuit me tombe dessus, j’ai envie de m’imprégner du lieu, de cette paix observable derrière la barrière.
J’avise, sur le côté, dans la partie accessible, sous une de ces petites coupoles du pourtour, à l’écart de la foule, un pied de colonne d’où on peut embrasser l’ensemble du sanctuaire. Comme je l’ai vu faire dans des mosquées de Lamu, je m’assois sur le tapis moelleux, mon sac et celui des chaussures posé à côté, adossé au mur, jambes repliées sous moi, et je m’abime dans la contemplation de l’architecture, dans le spectacle des orants.
Le passage de quelqu’un a dû me réveiller.
Le silence régnait, ou le bruit ouaté de déplacements discrets, de mouvements respectueux. La foule avait disparu, le groupe de fidèles s’était étoffé, c’était l’heure de la prière.
On avait d’ailleurs déplacé la barrière de bois, désormais sans utilité, et je me retrouvais assis, contre mon pilier, dans la délimitation intérieure. Un peu mal à l’aise. Incongru, déplacé, celui qui ne devrait pas, un rien blasphématoire.
Des employés sont passés et repassés, qui pour ranger dans un placard au fond de la niche le fil d’un aspirateur qu’il enroulait autour de son coude, une femme qui a encore déplacé légèrement la barrière, en hélant en sourdine son collègue. L’air de rien, je guette le regard réprobateur, ou le froncement de sourcil. Rien.
Etais-je invisible ? En tout cas indifférent, insignifiant, normal, sans encombre. On avait bien dû se rendre compte, cet individu endormi, dans la partie public en visite. On aurait pu me réveiller, pour m’aviser aimablement que l’heure était arrivée de sortir, que c’était désormais réservé aux Musulmans. Mais non.
Ils étaient de plus en plus nombreux à arriver, et à s’aligner là-bas, plus loin, pour commencer la prière, s’aidant des motifs arabesques de l’épais tapis. Cette succession bien réglée de gestes et de postures, qui m’est à présent familière pour l’avoir vue tant de fois, par les portes des mosquées de Lamu, dans les petits oratoires le long des rues et des routes du nord Nigeria, à la maison même, avec des amis en visite. Chacun débutant à son moment, les uns se courbent quand d’autres se relèvent, l’un se passe les mains sur le visage quand l’autre devant a le front au sol, tandis que plus loin on s’est déjà assis sur ses talons, comme je le suis moi-même au bas de mon pilier, à contempler cette chorégraphie décalée, où la même longue phrase gestuelle se répète en canon. Le tout dans le silence des paroles tues, dans les fors intérieurs.
Des femmes étaient venues, en groupe, s’installer bien plus près de moi, loin en arrière des hommes, elles avaient posées au pied du gros pilier leurs sacs à mains, emplettes et chaussures, et s’étaient alignées, avec leurs fichus noués sur la tête, des pardessus recouvrant leurs blouses de paysannes en plein mois de juillet. D’où pouvaient-elles venir ? D’un village d’Anatolie, et en visite dans la ville, pour prier dans la mosquée de leur grande histoire ? Ou d’une banlieue d’Istanbul où la modernité les avait fixées, et en balade aujourd’hui au centre ville ? Elles étaient joyeuses, l’œil rieur, les sourires échangés, avant de se mettre pieusement à prier.

Je suis resté ainsi longtemps, à m’imbiber de cette sérénité bleutée, à parcourir les courbes lumineuses, à suivre les calmes mouvements retenus, à écouter les interstices du silence, à me laisser pénétrer par la profondeur de l’immuable. Conscient du privilège de ce moment jubilatoire.
Puis j’ai rassemblé mes affaires, me suis levé et dirigé vers la sortie, j’ai remis mes chaussures. Le flot des touristes était là, je m’y suis fondu.
photos Geneviève Bertrand