samedi 18 janvier 2014

Impressions du Mali

Je n’étais allé qu’une seule fois à Bamako, et encore pour un séminaire qui nous avait laissé peu de temps. L’occasion d’un pèlerinage à la recherche d’un auteur, les contacts sur place que cela m’avait permis d’avoir offraient une belle occasion.


Sympa dès l’abord. La frontière, on avait déjà passé pas mal de temps côté ivoirien – j’arrivais en bus d’Abidjan – et même topo : tout le monde descend et donne sa pièce d’identité puis se dirige sous un arbre, à proximité des bureaux, modeste construction  avec une natte qui fait paravent  sur le côté droit. Distinction est faite entre les titulaires de passeports et les autres. Un groupe de gars grands et secs, en  qamis, quelque peu barbus, allure de Maures, sont appelés à l’écart. Un autre groupe de jeunes aussi, Ivoiriens à l’évidence, très bruyants et brassant l’air depuis le départ. Ils arborent RayBans et super smartphones. L’appel commence, à se rendre au guichet derrière le paravent pour récupérer ses papiers. Un après l’autre. Confidentialité.  Un des premiers servis revient avec l’info pour les autres. Ils prennent 1000 (CFA, soit 1,5€) par personne. Raisonnable. Je n’ai pas envie de donner, on va voir.  J’attends mon tour, comme précédemment de l’autre côté de la frontière. Les Maures ont dû raquer davantage, ça a duré pour eux sur la gauche du bâtiment, et ils font un peu la gueule. Les jeunes kakous aussi (version africaine du marseillais cacou) . Je saurai plus tard que ce devaient être des spécialistes de l’escroquerie en ligne, qui arrivent à ramasser de fortes sommes, mais qui – pourchassés désormais en Côte d’Ivoire – se font envoyer les sommes à Sikasso, juste de l’autre côté de la frontière. Ils viennent donc relever les compteurs, et doivent arroser les uns et les autres. Ils s’arrêteront en effet à Sikasso. Presque tout le monde est passé, j’attends. Pour la bonne bouche ?  Mais un gars en uniforme s’avance et me dit de venir. Il me conduit vers une table basse autour de laquelle des gradés sont assis dans de bas fauteuils de jardin. Je m’approche. Le supérieur me tend mon passeport avec un sourire. Nous sommes très reconnaissants de ce que vous faites pour nous. Vraiment, la France nous a sauvés, on vous remercie. Je bafouille quelques mots sur l’amitié franco-malienne, et m’en retourne vers le groupe qui a commencé à remonter dans le bus. Bonne maison, 1000CFA d’économisés.
A un arrêt du bus

Le Mali est un pays en guerre.  A Bamako, ou même jusqu’à Mopti, il n’y paraît pas. En plus d’une semaine j’ai vu en tout et pour tout deux militaires français. Ils prenaient leur bière et déjeunaient au restaurant de l’Institut français. Rien de bien belliqueux.  Des soldats maliens, de ci de là, quelques véhicules, pas de lourde surveillance le long des routes, ça doit se passer ailleurs. Assis au bord de la route du Nord, à Sévaré, tout près de Mopti, on voit défiler un important convoi de semi-remorques  chargés d’énormes citernes ou containers, tout de blanc peints, marqués de grands UN. « Tiens, ils ont plutôt l’air de s’installer, ceux-là ! » remarque-t-on à côté de moi.

Le site de Bamako a de la beauté. Le Niger, déjà très large, très en eau à cette saison, a creusé de part et d’autre une vaste plaine que borde une barre de collines, où la ville commence à grimper. La Présidence y domine, sur une rive. En face, on pourrait parler d’une colline du savoir, où j’ai trouvé à me loger, avec nombre de bâtiments universitaires. La ville s’étend en contrebas, liée par ses deux ponts. Peu de grands immeubles, une poignée, des banques bien entendu, la BCEAO et sa tour aux accents d’architecture sahélienne. Le reste est bas, laissant apparaître le faîte de nombreux arbres. 


Une avenue de Bamako
De fait, le centre ville a un parfum d’antan. Des rues ombragées et poussiéreuses. Le goudron, plutôt étroit, est en bon état. Les voitures s’y croisent à l’aise, sans plus. Pas de trottoirs bien entendu, les bas-côtés pour le piéton sont défoncés, des saisons de pluies y ont creusé les rigoles. Mais c’est assez large sous les arbres. La place d’installer de quoi s’asseoir. Beaucoup de groupes d’hommes, autour d’une théière sur un petit brasero. D’autres regardent passer. La vie s’écoule (c’est cool). Ailleurs de très larges avenues, quatre ou six voies, sans âme. La ville bouge, ça circule, oui. Mais ça s’active ?

Cet invraisemblable « Projet de la production 
et de l‘utilisation de l’huile de jatropha
comme biocarburant durable ».  PPUHBD ??
Ce type de projet qui commence par utiliser
les fonds reçus pour acquérir de beaux locaux
et des véhicules (photo) avant de commencer
 à se demander ce qu’est même le jatropha.
Marcher le long de ces rues. Sur les villas sous les manguiers, ou sur les petits édifices, partout : Direction générale de tel ministère, Office de ceci, Service de cela. Agence machin. Projet untel, Délégation  unetelle, ONG tartempion. L’institutionnel  règne.  Jusqu’à l’immense, rutilante cité administrative d’un goût architectural moyen qui s’étend le long du fleuve, au débouché d’un des ponts, œuvre ou don dit-on de Khadafi, qui regroupe tous les ministères dans une cité fermée sur elle-même. Splendide enceinte d’ivoire.
Pour qui est plus habitué à Lagos, à Nairobi, ou même à Abidjan, à ces villes où l’activité trépide, où les opérateurs économiques tiennent le haut du pavé, quel contraste ! Je me sens un peu trente années en arrière, dans l’after des Indépendances, quand la bureaucratie coloniale s’était renforcée d’une large étatisation. C’est l’administratif qui donne le la, qui imprègne l’état d’esprit. Le seul  véritable entrepreneur que je rencontre me le confirme, et semble bien isolé. Au demeurant l’administratif est débonnaire, sympathique, fait de son mieux (j’en ai connu ailleurs des bien pourris qui  ne s’occupaient que de tirer profit).
La Cité administrative, toute récente, rassemble tous les Ministères
Ca fonctionne, à sa manière.  Mais à la résidence, par exemple, agréable et très bien tenue, le petit personnel d’entretien est pléthorique, le responsable de la Cafétéria suffisant et incompétent (on me dit qu’il n’y a au Mali aucune école de formation aux métiers de l’hôtellerie ou de la restauration, un enseignement technique et professionnel presque inexistant en général), je me demande comment cet établissement, encore une fois  très agréable, équilibre ses comptes, de quelles subventions il vit.
Une anecdote. Je voulais utiliser internet sur mon smartphone.  Pour cela, on me dit qu’il faut configurer l’appareil tout spécialement. Bon. Mais pas chez un concessionnaire Orange où je me rends, non, faut aller au siège même d’Orange.  Un seul lieu dans la ville. Dans le pays ? Je vais donc dans ce lieu à la pointe de la modernité technologique et du secteur concurrentiel. Grand hall, équipement moderne, écrans plats,  affichage en diodes des numéros d’appel.  Un guichet pour l’accueil avec deux personnes. Je vais m’approcher mais on me donne un numéro.  Faut aller faire la queue sur des bancs en attendant d’être appelé pour expliquer son problème (et être dirigé alors, selon, vers l’une des autres queues  que je découvre dans la grande salle). A vu de nez – ou du peu d’empressement des agents de l’accueil à traiter une personne, s’activant à tout autre chose entre deux – il y en a pour au moins une demi-heure pour la première étape. Je pianote mon mobile, et m’aperçois qu’il y a une couverture wifi. Accueillant, pour meubler l’attente. Et puis la moindre des choses, en ce lieu, promotion de son produit, tout ça. Je me dirige vers un comptoir pour demander le code d’accès. « Ah non, désolé Monsieur, la wifi est réservée aux techniciens. » Désolation. On ne s’occupe pas des clients, on traite des administrés.  Comme au bon vieux temps.

Vue du marché
L’impression, comparativement encore, d’un pays qui se laisse vivre. Qui se satisfait de son état, vaille que vaille. Qui ne va pas chercher plus loin. Sous perfusion des aides internationales et de l’argent de l’émigration, exportant personnels de nettoyage, jeunes hommes sans qualification, qui seront bientôt pressurés. Le quartier du marché est actif, le commerce a envahi rues et immeubles. Un peu à la façon de Lomé. Mais c’est une activité traditionnelle, import et export, gros et détail, qui rapporte à ses acteurs mais n’a pas d’effet levier. L’accès à Internet est plutôt poussif, les cybers assez désuets et très modérément fréquentés. S’ils le sont ailleurs beaucoup par de jeunes aigrefins, cela crée néanmoins une culture informatique que l’on ne sent pas ici. Le niveau général d’éducation semble assez bas. On a du mal à se faire comprendre. Les chauffeurs de taxi connaissent mal  la ville, les explications sont laborieuses, ils s’adressent systématiquement à l’Africain qui m’accompagne, pour pouvoir échanger en bambara, et même là, c’est pas gagné.  Un ami Ivoirien s’étonnait de cette pauvreté, par rapport à Abidjan. 
Assis sous les neems de Sévaré,
en train de prendre le thé,
avec Abdoulaye et Boubacar


Un autre point.  A discuter avec les uns et les autres, à regarder les infos, les publicités aussi, on sent un réel attachement au pays, un vrai patriotisme – sans pour autant d’esprit de clocher, ou cocardier. Il y a une vraie fierté d’être Malien, de bon aloi. En tout cas dans les parties que j’ai visitées, je ne suis pas allé dans le Nord des Touaregs. Cependant, là encore, avec le recul, quelque chose qui chagrine. A aucun moment, de la part de quiconque, où que ce soit, je n’ai vu mentionner la dimension régionale, une vision d’avenir dans un espace plus grand que national. Or, quand on observe l’Afrique – et d’autres continents de la même façon, le nôtre compris, il est évident que si développement, si émergence il doit y avoir, elle ne peut se faire que dans le cadre d’intégrations régionales. C’est l’affaire du siècle. L’Afrique de l’Est s’y emploie résolument. L’Afrique du Sud polarise tout le cône austral et vise au-delà. Le Nigéria cahin-caha assoit son hégémonie  sur la partie ouest. On ne semble guère s’en soucier au Mali, on ne sent pas cette conscience, Même si Ouaga est plus près de Mopti  que  Bamako. Même s’il est plus facile d’aller de Kayes à Dakar qu’à Bamako, on se satisfait des limites de son pays. L’expérience montre que lorsqu’on ignore un grand bouleversement, il se fait quand même, et on s’en retrouve victime faute s’y être inséré.


Voilà beaucoup de points plutôt négatifs. Je m’en voudrais beaucoup de blesser mes amis Maliens, qui sont si merveilleux, qui m’ont si bien accueillis, que j’ai tant envie de revoir, de retrouver, dans ce Bamako si agréable, dans ce Sévaré si chaleureux où l’on partage au moins autant l’amitié que le thé. Qu’ils ne voient dans ces lignes que l’expression de mon souci de leur devenir, dans un monde en tourmente, dans une Afrique en grande mutation, prometteuse, dynamique,  mais où, comme partout dans l’Histoire, les places aux  premiers rangs iront à ceux qui auront su sentir le vent.

mercredi 8 janvier 2014

Centrafrique, partir, vite


En réaction à l'article du Monde du 08JAN2014

"En Centrafrique, le président Djotodia est sur le départ"


La nasse se referme.

Il fallait intervenir pour faire cesser les massacres. On l’a fait. Mais l'apparition des anti-balaka a changé toute la donne. Dès lors il fallait se retirer au plus vite pour laisser les Africains trouver une solution, y compris politique.

Car la crise est autrement plus profonde, et il ne suffit pas de jouer les belles âmes. Bien sûr Djotodia est un seigneur de guerre abruti, incapable. Mais on a soutenu Bozizé pendant des années, qui a su mobiliser une partie de son pays contre lui, Et qui surtout a su dresser les communautés de Centrafrique les unes contre les autres.

Le résultat est là. Nous ne sommes certainement pas les mieux placés pour régler ça au fond.
 Expulsons l'incapable, même avec le soutien de tous les présidents de la région, et nous voilà redevenus - aux yeux de tous - et la France impérialiste, qui fait et défait les rois. 
Et comme il est infiniment improbable que les choses tournent très bien …
Que les populations de Bangui et du Sud, à la faveur de l’arrivée d’un président qui leur paraîtrait plus favorable, et avant même qu’il prenne contrôle de quoi que ce soit, s’en prennent aux populations musulmanes et se vengent de ce que la Séléka leur a fait subir – ce qui est déjà largement entamé – et nous voilà tenus pour responsables, aux yeux des populations musulmanes africaines. Que tout cela parte en quenouille et qu’il faille renoncer une fois le chaos installé, nous voilà non seulement tenus pour responsables, mais en plus décrédibilisés. Toute cette affaire est un merdier.

Au fait, ça dérange qui si la Centrafrique éclate ? Ce pays n'a jamais existé. Le rebut du découpage des 60s, Ce qui est resté quand les territoires coloniaux se sont constitués en Etats. Même son nom l'indique. Oubangui-Chari au sein de l’A.E.F. – deux rivières, dont l’une fait sa frontière au sud, et dont elle ne possède de l’autre que le haut bassin, l’essentiel faisant partie du Tchad – devenue République Centrafricaine aux indépendances. Un nom qui sonne creux. Comme dit l’autre, si le centre est partout, la circonférence n’est nulle part. Et fait le plus notable depuis a été de produire un Bokassa.

Est-il impératif POUR NOUS d'en pérenniser l'existence ? En a-t-on seulement les moyens ? Certes non. On pouvait essayer d’empêcher de nuire une bande de pillards massacreurs, On ne peut remettre sur pied un pays délabré et tout entier à feu et à sang, aux populations dressées les unes contre les autres. La Centrafrique s'est effondrée. Ce n'est pas à nous de reconstruire sur ses ruines, à l'identique ou autrement.


C'est le rôle des Africains. Si le pays doit être mis sous tutelle, que les voisins s'entendent pour le faire, le Tchad, les pays de la sous-région. L’Union Africaine a montré en Somalie qu’elle pouvait obtenir des résultats. 

mercredi 20 novembre 2013

Omo Bello, la nouvelle « voix d’or »



(English version, below)



En feuilletant mon magasine, je tombe sur cette page de publicité : Omo Bello, La nouvelle « voix d’or ». Surprise et ravissement. Je n’avais pas de ses nouvelles – je m’étais demandé- depuis son départ pour le conservatoire de Toulouse avec une bourse du gouvernement français. La voilà donc sur papier glacé, promue pour son enregistrement de Mahler. Je ne suis pas assez mélomane pour suivre l’actualité lyrique, et son ascension m’avait échappé. Quel chemin parcouru depuis que je l’avais vue chanter, toute jeune et frêle, sur la scène du MUSON Centre, à Lagos !

Le MUSON

Une sacrée institution, cette Musical Society of Nigeria ( MUSON ), dont les biographies disponibles d’Omo Bello ne disent mot. Je ne m’attendais pas à trouver rien de tel, en arrivant à Lagos au Centre Culturel Français. C’est en fait une société de musique, comme on disait à une époque, dont la bonne société cultivée et distinguée de Lagos est membre, et bienfaitrice. Musique classique, il s’entend. Le MUSON organise des soirées musicales, invite des solistes et des orchestres de chambre. Un festival annuel, virtuoses à l’affiche, attire le beau monde en foule. LE MUSON Center occupe, au contact du Lagos historique et du beau quartier d’Ikoyi,  une grande bâtisse classe, disposant d’un restaurant gastronomique, de deux grandes salles de spectacle dont une en gradins que nous avons souvent utilisée pour nos spectacles en tournée, mais aussi de salles de répétition, etc. Une institution totalement locale, avec laquelle j’ai eu un très grand plaisir à collaborer.
Le bâtiment du MUSON Center
Mais le MUSON gère aussi en son sein une école de musique, de bonne tenue, où les enfants de la bourgeoisie – et de l’aristocratie – lagosienne viennent s’initier, et au-delà, aux grands instruments. Je crois me souvenir qu’un système de bourse, même, soutien les jeunes talents moins fortunés : si on veut entendre de la bonne musique, il faut s’en donner les moyens, car en orchestre les élèves chaque année se produisent pendant le festival.

Omo Bello

Je ne me souviens plus des circonstances exactes. Etait-il en tournée ou plutôt en mission, ce musicien, prof au conservatoire je crois ? Etait-il venu évaluer le potentiel nigérian ? ou préparer des tournées ? Toujours est-il qu’à l’occasion de sa venue j’avais organisé avec l’administration du MUSON une matinée musicale. Nous n’étions que quelques-uns dans la salle, nos hôtes, l’expert en mission, l’attaché culturel qui était venu d’Abuja, moi. Su r la grande scène se sont succédés de jeunes musiciens et chanteurs, seuls ou en formation, des solos des duos.
Parmi eux, une frêle jeune fille, à peine dix-sept ans peut-être, dans un duo de Don Giovanni, ou seule pour un Ave Maria. Limpide beauté, un ravissement. Même si ses camarades étaient très bons, sans aucun doute elle sortait du lot. Nous avons passé un superbe moment musical, et j’en suis reparti la tête encore enchantée de cette jeune voix limpide, pur cristal, mais avec aussi sa force, et une personnalité déjà affirmée.
Quelques temps après, j’avais le plaisir de transmettre la nouvelle au MUSON. Notre Ambassade à Abuja proposait à la jeune Omo Bello une bourse pour aller faire ses classes en France, au Conservatoire. La réponse est venue, positive et reconnaissante, mais ce serait pour un peu plus tard. Omo était engagée dans un cycle d’études qu’il convenait qu’elle finisse, avant de partir sur une autre voie. Sagesse, retenue, volonté et maîtrise de soi, sous un abord de charmante modestie, comme on dirait d’une jeune fille de bonne éducation. Les traits que j’ai retrouvés chaque fois que nous nous sommes rencontrés. Car pendant les quelques mois avant son départ, nous l’avons sollicitée.
Ce fut d’abord la Fête de la Musique. Chaque année, avec plusieurs partenaires musicaux, dont le New African Shrine de Femi Kuti, le CCF organisait plusieurs concerts, et en trois lieux plus de 50 groupes et musiciens de tous les styles de Lagos se succédaient, jusque tard dans la nuit. La fête de tout le monde, la fête de toutes les musiques. Cette année-là, j’ai voulu que l’art lyrique soit aussi présent. Ainsi en fin d’après midi le public se pressait déjà dans la grande cour du CCF où une scène avait été dressée en plein air. Un public bigarré, nombreux, populaire,  peu d’étrangers, surtout des jeunes, venu applaudir gratos les artistes qu’ils aiment bien, puisque l’affiche était assez prestigieuse. Ils avaient déjà eu du reggae, du hip-hop, de l’afrobeat, du juju, du high- life. Ils en attendaient encore. Et une frêle silhouette s’est approchée du micro, seule en scène, la sono a envoyé les premières notes, sa voix s’est envolée, radieuse et volontaire. L’Amour est un enfant de Bohème … Stupeur dans l’assistance, dont la plupart n’avait jamais entendu une musique pareille, une telle façon de chanter. Quelques murmures, de l’incertitude, et puis plus rien. Le public était sous le charme. Après Carmen, ce furent deux autres morceaux, dont l’Ave Maria de Gounod, et je ne sais plus quel autre. Omo Bello avait fait découvrir le bel canto à un public nouveau, difficile, pas habitué aux politesses, qui avait aimé, qui l’avait applaudie.
Trois semaines après, notre Consul Général, Joël Louvet, qui accordait un grand intérêt à l’action culturelle, lui a demandé d’interpréter la Marseillaise à l’occasion de la réception du 14 juillet, dans les jardins d’un palace de la ville. Ce fut beau. Pas tout à fait Jessie Norman Place de la Concorde (ou c’était la Bastille ?), mais un beau moment musical, émouvant à des milliers de kilomètres de la France, touchante illustration d’amitié avec le Nigeria.

Courte-échelle

Omo Bello, son diplôme en poche, est donc partie pour le Conservatoire, à Toulouse d’abord, avec des perspectives de rejoindre Paris, si  cela marchait très bien. Cela a dû marcher. Je n’ai pas eu avec elle la proximité, la chaleur du contact, le suivi ultérieur que j’ai pu avoir avec d’autres artistes, qui eux aussi font un très beau parcours international, et expriment tout leur talent. Je pense au danseur Qudus Onikeku, qui était la saison dernière l’hôte du Festival d’Avignon et qui présente dans le monde entier ses solos, ses chorégraphies. Je pense à Emeka Okereke, le photographe, et aussi aux autres grands photographes de Lagos, que j’ai exposés au CCF encore tout jeunots : James Uche Iroha, Kelechi Amadi Obi, qui ont aussi une réputation internationale. Je pense bien entendu à Asa, passée des planches de La Paillotte du CCF, aux disques d’or.

Accompagner tous ceux-là, et bien d’autres, leur servir de tremplin, leur donner le coup de pouce pour exprimer leur talent, ce fut passionnant et exaltant. Les voir prendre leur envol, rencontrer le succès, dépasser même ce qu’on pouvait imaginer procure une forte émotion. Quelque chose de comparable à ce que l’on ressent à voir ses enfants réussir. Même si tout le mérite revient à eux. Si un jour l’improbable grand Saint Pierre me demande ce que j’ai fait dans ma vie, je répondrai peut-être « courte-échelle », ce qui n’est pas si mal.


Omo Bello, the new "golden voice"

Flipping through my magazine, I came across this page of advertising: Omo Bello, The new «golden voice." Surprise and delight. I had no news of her - I sometimes wondered -, since her departure for Toulouse Conservatory with a scholarship from the French government. So she reappears now on glossy paper, promoted for his recording of Mahler . I'm not quite a classical music lover to follow the news of bel canto , and I did not notice her success. What a long way since I saw her sing, very young and frail on the stage of MUSON Centre in Lagos !
the MUSON
What an institution , that Musical Society of Nigeria ( MUSON )! The available biographies of Omo Bello are silent about the role it played at her beginnings. I did not expect to find anything like it, when I arrived in Lagos as Director of the French Cultural Centre . This is actually a music society, - classical music, I mean - of which the beautiful cultivated and distinguished society of Lagos is a member and benefactor.. The MUSON organizes musical soirées , invites soloists and chamber orchestras . An annual festival, featuring virtuosos,  attracts the beautiful people in numbers. THE MUSON Center is situated at the junction of the historical LagosIsland and the beautiful Ikoyi area , a large classical building with a gourmet restaurant , two large hall and theatre that we often use for our touring artists but also rehearsal rooms, etc. . A totally local institution, which I had a great pleasure to collaborate with.
But MUSON also manages a school of music, of high standard , where the children of the Lagos bourgeoisie - and the aristocracy - come to learn , and beyond , the classical instruments. If I remember well, scholarships and sponsorships help the less well off young talent: if you want to enjoy good music, it is necessary to provide the means, because the students’ orchestra performs every year during the festival.
Omo Bello
I do not remember the exact circumstances. Was he on tour or on a  mission , this musician , teacher at the conservatory who came to visit Lagos? Did he come to assess the Nigerian potential? or prepare a tour ? Still, on the occasion of his arrival I had arranged with the administration of MUSON a musical morning session. We were only a few in the hall, our guests , the expert, the cultural attaché coming from Abuja, myself. On the large stage was a succession of young musicians and singers, alone or in group, solos, duets.
Among them, a frail girl, hardly seventeen perhaps, sang in duet an air from Don Giovanni , and, solo, an Ave Maria . Limpid beauty, a delight. While her classmates were very good, no doubt she stood above the flock . We had a great musical moment, and I left still enchanted, my head filled with this young clear voice, pure crystal, but also strong, an already affirmed personality.
Sometime later, I had the pleasure to convey the news to MUSON. Our Embassy in Abuja granted to young Omo Bello a scholarship to France to follow classes at the Conservatoire . The answer came, positive and grateful, but it would be for sometime later. Omo was engaged in a degree courseand she would rather complete it before starting on another direction . Wisdom, restraint and self-control, under a discreet modesty, as it suits a well educated young girl. The characteristics of the personality whenever we met. As we made some requests to her during the few months left before her departure.
First came World Music Day. Every year, with several musical partners, including the New African Shrine of Femi Kuti , CCF organized several concerts , and in three venues more than 50 bands and musicians of Lagos would perform , till late into the night . A festival for everyone, the festival of all music. That year, I wanted the opera also to be present . In the late afternoon, the public was already crowded into the courtyard of the CCF where a stage had been erected in the open air . A colorful public, numerous , popular, few foreigners , mostly young people , had come to applaud, free of charge, the artists they like , since the program featured quite prestigious names. They already had reggae, hip- hop, afrobeat , juju , high-life . They were waiting for more. Then a frail figure approached the microphone, alone on stage. The sound track sent the first notes , her voice raised , radiant and full of power. “L’Amour est un enfant de Bohême ...” The audience got flabbergasted. Most of them had never heard such a music , such a way of singing . Some murmurs of uncertainty, and then nothing. The audience was under the spell. After Carmen  came two other pieces , including Gounod 's Ave Maria , and I don’t recall what else. Omo Bello had introduced the bel canto to a new audience, a difficult one, not familiar with listening  politely. They loved it, they applauded.
Three weeks later, our Consul General, Joel Louvet , who had a great interest in the cultural activities, asked Omo Bello to interpret the Marseillaise during the reception on Bastille’s Day, in the gardens of a palace in the city. It was beautiful. Not quite like Jessie Norman Place de la Concorde (or it was the Bastille?). But a beautiful musical moment, very moving, thousands of kilometers from France , a touching illustration of friendship with Nigeria.
Helping hand
Omo Bello, after graduating, left to attend a School of Music , first in Toulouse , with the prospect of joining Paris , if all would worked very well. Apparently it did! I have not been so close with her. Not much like the warmth of contact and the subsequent follow up that I have had with some other artists, who are also doing a great international career and are expressing  their talents fully. I have in mind the dancer Qudus Onikeku , who was the host last season of the Avignon Festival and performs worldwide his solos and choreographies. I have in mind Emeka Okereke , the photographer , and also other great photographers of Lagos, I exhibited in CCF when at their beginning : Uche James Iroha , Kelechi Amadi Obi , who also have an international reputation. I also, of course, have in mind Asa who started on the stage of Paillotte in CCF and reached golden records.

Accompanying all these artists, and many others, serving as a springboard , giving them the boost to express their talent , was quite exciting and exhilarating . To see them take off , meet with success , even beyond what we could imagine, it provides a strong emotion. Something similar to what it feels like to see his children succeed. Even if all the credit goes to them. If one day the unlikely great Saint Peter asks me what good I've done in my life, my answer may be "helping hand" , which after all is not so bad.

mardi 15 octobre 2013

Férions la Fête du Mouton

Aujourd’hui , les Musulmans du monde célèbrent leur fête religieuse la plus importante de l’année, celle qui commémore le sacrifice d’Abraham. C'est-à-dire le jour où le premier des prophètes, prêt à sacrifier son fils à son dieu, a vu sa main arrêtée et s’est fait dire que le sacrifice d’un mouton aurait la même valeur, symbolique, d’allégeance.
Ce geste, cet événement, marque pour les trois religions du Livre l’origine de l’Alliance scellée avec le Dieu unique. C’est le fondement du monothéisme, le début reconnu par Israélites, Chrétiens et Musulmans, de ce qui fait l’essence de leur foi.
Quand la question se posera, un jour, de reconnaître symboliquement la diversité des cultes en France, et d’accorder symboliquement un jour férié à la seconde des religions du pays, Idd el Kebir pourra être la célébration la plus consensuelle, celle où pourront se retrouver aussi les autres cultes et églises monothéistes, dans la célébration de leur origine commune, de ce qui les rassemble.
Même les incroyants pourront s’y associer en voyant aussi dans le progrès certain que constitue le renoncement au sacrifice humain le symbole du passage de la barbarie à l’humanité.
Donc voilà une fête qui, en accordant une reconnaissance plénière à une partie substantielle de la population, peut servir à manifester l’intégration de celle-ci, à la faire mieux connaître, et à rappeler l’unité de racines là où trop souvent sont mises en exergue les divisions.
On dira qu’il y a assez de jours fériés comme ça, et qu’il ne faut pas en rajouter. Cela fait sens.
On peut alors imaginer de retirer de la liste une des fêtes catholiques, finalement plutôt nombreuses. 
Je propose de banaliser le 15 août, l’Assomption.  En pleines vacances, ce jour passe inaperçu, sinon comme signal de l’approche du retour au boulot. Cela n’affecterait pas les droits acquis du loisir, comme les grands ponts du printemps. La dimension religieuse de cette fête échappe à la plupart, hormis les Catholiques très pratiquants, qui pourront d’ailleurs toujours révérer la Vierge ce jour là, même si les autres travaillent (ou sont en congé). Enfin, c’est celle des fêtes religieuses qui est la plus clivante, liée à un des dogmes les moins admis et des plus récents.

Mais ce n’est que suggestion de mécréant, laïque, qui reconnaît cependant au fait religieux une importance de taille dans le tissus social, et qui considère qu'accorder de la considération à ceux qui y prêtent foi est une composante essentielle de la laïcité.

samedi 5 octobre 2013

L'infâmie de demain

Après les derniers naufrages
Il y a eu la Collaboration, puis la Shoha et les déportations de Juifs, il y a l’esclavage et la traite négrière, la colonisation et ses expositions d’indigènes in situ, illustrées récemment au Musée Branly, sous le patronage des plus respectables personnalités. Autant d’infamies remontées du passé, où l’horreur et le crime ont été perpétrés chez nous, par les nôtres. Auxquelles la population globalement a assisté passive, indifférente, en participant parfois, en bénéficiant – plus ou moins directement – toujours, même si sans le savoir. Et la dénonciation, indisspensable pour les générations qui montent, de dire en sous-jacent que nous sommes tous implicitement les complices.
Je ne doute pas que la prochaine de ces infamies, qui sera montrée du doigt dans cinq, dix, vingt ans, sera le sort réservé aux migrants, qui meurent noyés en Méditerranée ou dans l’Atlantique, dans les soutes des avions, en traversant le désert, pris aux pièges des conflits des pays de transit, victimes des exactions des passeurs... Ceux qui tentent tout, risquent leur vie, pour fuir leur pays et atteindre la galère qui leur semble un fabuleux espoir.
Pas de jour, pas de mois, sans que le nombre de morts ne soit lourd. Pour ne parler que de ceux qui sont connus, recensés, retrouvés. Un dixième, un centième de ceux qui disparaissent à jamais dans les sables ou les eaux ?
Car si certains tentent de rejoindre l’Europe à tout prix, d’autres ont pour but Mayotte, le Guyane, ou la péninsule arabe, l’Australie, les pays prospères d’Asie.
Il y aura bientôt des monuments, des stèles à Lampedusa, à Gibraltar. On conservera des pans de barbelés autour de Ceuta, pour mémoire. Les murs qui s’érigent à des frontières projetteront leurs sinistres ombres. Des historiens tenteront de dresser des listes de victimes. De chiffrer.
Nul doute.
Pour autant l’indignation, la compassion, naturelles et nécessaires, ne font rien avancer, que monter d’un cran quand les chiffres atteignent des records, que se déliter quand on revient à l’ordinaire.
Qu’est-ce qui pousse tous ces jeunes pour la plupart à risquer leur vie, en connaissance de cause, pour gagner des rivages hostiles où ils vont, ils le savent, galérer malgré l’espoir de s’en sortir quand même ?  Comment les dissuader de courir ce risque fou ?  
Car  la parole de Rocard reste incontournable : on ne peut accueillir tous les candidats à l’émigration.

Que faire alors ? « Accueillir largement, expulser résolument » me semble depuis longtemps être la politique humaine, raisonnable  et de gauche à suivre. Il faut que je développe ça, cessant de procrastiner.

jeudi 27 juin 2013

Réfugiés dans le monde, remise en perspective

Tombé sur un document intéressant dans le Guardian* du 20 juin cette carte des réfugiés de par le monde. Elle remet bien les choses en perspective, détruit pas mal d’idées reçues, et réserve de grandes surprises.




   Qui sait que la Colombie compte le plus de réfugiés, et de loin au monde ? Déplacés intérieurs, certes, mais déplacés quand même.
   La Chine accueille largement plus de réfugiés qu’on ne la fuit. 
   Les Etats-Unis et le Canada attirent peu – ou reçoivent peu, autant ou moins que la France dirait-on. Et ya un petit point qui dit qu’au moins un certain nombre de US Citizens (à peu près autant que de Laotiens, de Yéménites, de Vénézuéliens ou de Marocains ) ont cherché refuge à l’étranger ! Perplexité.
   Même après avoir vu le chiffre, je n’imagine pas ce que peut-être un camp, comme celui de Dabaad, au Kenya, près de la frontière somalienne, où s’entassent  500 000 déplacés.  Y a-t-il même encore autant d’habitants à Mogadiscio ? Cela me semble insensé. J’en avais entendu parler, de Dabaad  (il y a des Somali à Lamu), mais j’étais loin d’imaginer cette taille. 500 000 ! Plus que des métropoles régionales françaises, de gens sans ressources et sans activités dépendants de l’aide.  Comment les organisations internationales gèrent-elles une population pareille ? Comment les terroristes shebabs ne s’y trouveraient pas comme poissons dans l’eau ? Pourquoi l’ONU n’a-t-il pas plutôt éclaté cette masse en plusieurs entités davantage contrôlables ?
   Qui eût dit que l’Irak et la Syrie recueillaient un nombre finalement substantiel de réfugiés étrangers ? Ils viennent d’où ? Des Irakiens réfugiés de longtemps et pris au piège en Syrie. Des Syriens pour qui l’Irak, finalement, est plus sûr que chez eux ?
   A ce propos, encore plus étonnant est le tableau qui va avec :



   On m’aurait demandé les 10 pays d’accueil du plus grand nombre de réfugiés, j’aurais presque eu tout faux. Comme quoi, le Top 10 des destinations des déplacés ne se superpose pas avec celles du Club Med : le Pakistan et l’Iran en tête !! Certes, l’Afghanistan s’y déverse de part et d’autre … mais vous le saviez ? On m’aurait dit l’Iran grande terre d’asile, j’aurais fait un contresens sur ce dernier mot.
   Autre surprise, la 3ème place de l’Allemagne.  Pas de voisin en guerre. Pas de lien historique avec des pays du Sud troublés. Comme le dit la légende de l’article. « Avec une population de 590 000 réfugiés, l’Allemagne laisse la France (218 000) et l’Angleterre (150 000) loin derrière. » Etonnant. Des réfugiés qui viennent d’où ? de partout ? J’ai mauvais esprit : les Allemands, mine de rien, n’attireraient-ils pas, parmi les réfugiés, les plus qualifiés, les mieux formés, les forces vives, pour renforcer leur démographie déclinante ?
   Un que je ne m’attendais pas à trouver là, bon 4ème, c’est le Kenya – Somalie oblige (cf.supra). Un demi-million dans un seul camp, ça vous booste dans le classement.
   La fin est tout aussi déroutante. Aucun des grands pays  au droitdelhommisme incantatoire. Absents les USA, le Royaume Uni ; absente la France aussi, quoiqu’on en ait. Mais la Chine, et voici qui nous en rabat. Car on se rend compte ici que le phénomène des réfugiés – considéré quantitativement – est d’abord un problème de proximité, de voisinage de conflit. Pas de grandeur d’âme. Et ce sont presque toujours des pays fort pauvres (Tchad, Ethiopie) qui en supportent le fardeau.
   Tiens un dernier point, sur la liste des pays dont la population fuit. Petite dernière, mais quand même 10ème au monde, et  avec 285 000 réfugiés, l’Erythrée d’Afeworki. Pour à peine plus de 6,2M d’habitants au total , ce n’est pas mal !


 * Eh non, je ne suis pas devenu un lecteur assidu de la bonne presse britannique. Le journal avait été laissé sur mon siège TGV. Bonne pioche.

mercredi 12 juin 2013

Fatai Rolling Dollar n'est plus

Avec sa façon d’enflammer une salle, de faire onduler les ankylosés, de sauter de la scène pour se joindre aux danseurs, malgré sa barbe ou sa moustache blanche, derrière ses lunettes de soleil, on le prenait pour un éternel jeune homme, en dépit de ses 85 ans.

C’est qu’il avait, il y a finalement assez peu, commencé une nouvelle vie, un revival au sens propre, avec ses deux nouveaux albums qui l’avaient remis sur scène, lui avaient rendu un public dont on se demande pourquoi il l’avait oublié – et lui du coup d’avoir pris une jeune épouse, sa choriste, toute verdeur retrouvée. C’est qu’il célébrait la vie, Fatai, par toutes les notes qu’il tirait de sa guitare, par toutes les inflexions de sa voix chaleureuse qui s’éraillait dans les aigus. Une voix aussi qu’il pouvait parfois approfondir dans les basses, pour retrouver les accents des plus deep deep blues men.

One two three four ! et l’orchestre démarrait, comme il pouvait aussi s’arrêter pile au geste, car il ne rigolait pas, le Vieux, quand il s’agissait de diriger.
Fatai avait démarré dans les années 50 et s’était imposé comme un des maîtres de l’Agidigbo, puis de la juju music, avant de tenir encore le devant de la scène high life dans les années 60. Mais le succès s’était progressivement éloigné, Fela et son Afro beat avait largement ringardisé tout le reste de la scène musicale de Lagos à partir des 70s, et Fatai était sorti de la lumière. Oublié.

C’est autour de 2000 que Steve Rhodes, la grande conscience de la musique nigériane, à l’occasion de la Fête de la Musique – c’est en tout cas ce qu’on m’a raconté – était allé le chercher dans la misère, sur son galetas de gardien de nuit où il croupissait, vieux, usé, à plus de 70 ans, comme on peut l’être après des années de survie au jour le jour. Comment Steve Rhodes l’a convaincu de reprendre sa guitare, de remonter sur scène interpréter ses morceaux d’antan, dont les moins de 20 ans ignoraient tout ? Lui non plus n’est plus là pour le raconter. Toujours est-il que grâce à lui Fatai est revenu chanter, au Centre Culturel Français, pour cette fête de toutes les musiques. Comment ensuite  a-t-on abouti au superbe album Fatai returns, chez Jazz Hole ? je ne le sais pas mais Kunle Tejuoso pourrait nous le dire.

Il n’était pas sorti depuis longtemps, l’album, quand je suis arrivé en 2002 à Lagos pour prendre la direction du CCF. On m’a vite signalé ce vieux monsieur, que la maison contribuait à remettre en selle, et la magie – le juju  - de cette musique a sitôt opéré. Fatai a vite été l’hôte de nos Happy Hours, cette belle formule où un artiste se produisait tous les samedis d’un mois, et il a chaque fois rempli - et je n’ose pas dire mis le feu à - La Paillotte.

Tout naturellement, c’est Fatai et son groupe que j’ai conseillé quand il s’est agi de faire venir des musiciens à Abuja, pour l’inauguration de l’antenne du Centre Culturel dans la nouvelle capitale. Il avait voyagé avec son orchestre dans le bus du CCF, et le Vieux, très alerte malgré les kilomètres, avait ravi notre ambassadeur et ses beaux invités. Ce qu’il avait perçu comme un honneur et une reconnaissance nous avait rapprochés.
Dès lors, tout en étant de tous les événements du CCF, il avait aussi gagné sa place entière dans cette merveilleuse soirée mensuelle à O’Jezz, à Yaba, dite « Elders’ Forum » qui tous les premiers dimanches réunissait tout ce que Lagos comptait de vieux musiciens de high life, juju, et autres styles. Avec Geneviève, on essayait de n’en rater aucun.

C’est tout naturellement aussi que, lorsqu’en 2003 le Festival de Rabat m’a sollicité pour leur envoyer un groupe nigérian de qualité, c’est à Fatai que j’ai fait appel. Ce jour-là, son visage a rayonné. Même s’il avait retrouvé succès et notoriété, il n’était jamais – y compris dans les belles jeunes années – sorti du pays. C’était sa première tournée internationale, le premier voyage en avion. Il m’en a toujours voué une immense gratitude, presque gênante, tant elle se manifestait sous forme d’un grand respect alors qu’à mes yeux c’était lui le Vieux, l’artiste, l’Oga. Mais après tout, j’ai profité des grandes accolades et des exclamations, si chaleureuses.

Quoi encore ? Il a sorti son second album, tout aussi excellent « Won kere si number one », pour lequel Jazz Hole a fait grande fête, comme on sait le faire là-bas pour un launching. Il a sorti aussi un VCD d’un concert live à O’Jezz, filmé un jour où nous nous y trouvions par le plus grand des hasards, avec une de mes filles en visite au Nigeria. Ce fut une surprise de se voir danser quand l’enregistrement est sorti. Ce VCD m’est très précieux, cher.

Enfin, Fatai était venu à notre soirée de départ en 2006, quand nous avons quitté Lagos. Il était là, il a chanté pour nous. Quel plus beau cadeau pouvait-il nous faire ?

Un seul regret : j’aurais voulu le faire venir en France, le faire connaître au public français, ce personnage, ce destin hors du commun, et surtout cette bonne musique qui entraîne et fait bouger en réjouissant le cœur. Ca n’a pas marché, dommage.


Fatai est parti, à un bel âge somme toute, après pas mal d’années d’une nouvelle jeunesse dont on pensait finalement qu’elle durerait encore longtemps, pour notre plus grand bonheur. A l’homme, au musicien, ma pensée émue. Sa musique est belle, elle retentira encore longtemps.