mercredi 1 octobre 2014

Migratoires - "Accueillir largement, expulser résolument"

Une politique de gauche de l’immigration s’énoncerait ainsi.

SOMMAIRE
Préambule :       De quoi sera faite la honte de demain
Avant-propos :    Faire des migrants des atouts pour le pays.
Idée 1 :      Barrage contre le Pacifique, rien n’empêche
Idée 2 :      Une politique contre-productive
Idée 3 :      L’appel de « Là-bas »
Idée 4 :      Régulariser ?
Idée 5 :      D’une vraie solidarité
Idée 6 :      L’Afrique, notre arrière-cour
Idée 7 :      Accueillir largement
Idée 8 :      Former les élites : la vie après les études
Idée 9 :      Expulser résolument
Idée 10 :        Une immigration choisie, et non subie
Idée 11 :        Modalités pratiques : le coût
Idée 12 :        Modalités pratiques : la mise en œuvre
La question des réfugiés
Idée 13 :        PREAMBULE
Idée 14 :        Distinguer : exilé, réfugié, migrant
Idée 15 :        Répondre aux demandes d’asile
Idée 16 :        Une réponse internationale aux situations de crise
Idée 17 :        Les migrants, en conclusion

Ce qui suit est un condensé, chaque paragraphe est à développer – pour débattre.

Préambule :    De quoi sera faite la honte de demain

La mort des migrants – en mer ou en chemin – sera demain une honte comme l’esclavage ou l’holocauste. La mort n’arrête pas le migrant. Comment sortir, à gauche ou avec progressisme, du dilemme : fermeture/portes grandes ouvertes ?

Le monde est désormais un village. Lieu commun. Or, la plupart ne jouissent pas d’un des droits de l’homme fondamentaux : la liberté de circulation. Les pays riches se claquemurent, s’entourent de palissades, de barrières. Empêchent l’entrée chez eux. Obtenir un visa est une gageure. Alors on est prêt à tous les moyens, on risque sa vie, par dizaines de milliers.
On cloue au pilori les esclavagistes, les collabos associés aux rafles des Juifs, les organisateurs et spectateurs des expositions coloniales. N’en doutons pas : le seront demain ceux qui seront associés au rejet des migrants, causant ainsi les morts par centaines en mer, dans les déserts, ailleurs encore.
On le voit. La mort ne décourage pas.
Les barrages sont vains, et les migrants seront toujours plus nombreux à venir s’y fracasser. Pour se protéger des candidats à l’immigration, on interdit la circulation à ceux qui veulent voir le monde, et qui s’en trouvent meurtris. Faut-il s’entêter à espérer faire cesser ces vagues ? Ou plutôt se demander : qu’est-ce qui pourrait permettre le flux des populations mais tarir l’immigration clandestine ?
En clair : que peut être une politique de gauche des migrations ?

Avant-propos : Faire des migrants des atouts pour le pays.

D’abord, il est impératif de prendre en charge dignement les arrivants. Statuer rapidement sur leurs demandes et appliquer les décisions. Trouver la bonne manière de les accueillir, selon une hospitalité attentive et adaptée, avec un personnel formé à ces modalités. Faciliter leur insertion dans la vie de la société. Autant d’objectifs que pouvoirs publics et associations doivent se donner ensemble.

Il y a d’abord l’impératif premier : prendre en charge dignement les arrivants. Qu’ils arrivent régulièrement ou en forçant la porte. Je ne développerai pas ici ce que signifie prendre en charge, à l’arrivée avec parfois des situations d’urgence, pendant le traitement de la situation en cas de demande de titre de séjour (au titre de demandeur d’asile ou autre), pendant une période d’adaptation dans tous les cas. Des mesures sont d’ores et déjà prises, qui vont dans le bon sens, mais certainement pas assez loin. Sans entrer dans le détail, quelques grandes lignes directrices, et plusieurs points.
Le traitement des dossiers des nouveaux arrivés gagne à être rapide. Faire perdurer des situations d’attente - dans bien des cas inutilement, un premier examen (je n’ai pas peur du mot « tri ») pouvant déjà permettre de décider de beaucoup de situations, tandis que d’autres peuvent nécessiter plus de temps – faire perdurer donc crée tensions, frustrations, confusion. Cela enkyste un état de fait, et brouille le message d’accueil régulé. Certaines postures associatives, au juridisme pointilleux, sous prétexte de défense des intéressés, ont des effets néfastes y compris pour ces derniers.
Les migrants ne sont pas des criminels. Tout au plus sont-ils en contravention avec les règles d’entrée et de séjour sur le territoire. Ce qui est sanctionnable, notamment d’expulsion. Ce qui peut provoquer des réactions de refus, parfois violentes des intéressés, qui peuvent chercher à s’y soustraire. Il faut donc trouver la bonne mesure dans le comportement d’accueil, la bonne façon de faire, éventuellement différenciée. Il n’est pas sûr que le personnel de la police ou de l’Intérieur soit le mieux à même de remplir cette tâche, ou soit doté des moyens nécessaires. D’où la proposition, plus loin, d’une administration dédiée à cette question, devenue essentielle pour le pays, et appelée à être durable.
Pour illustrer ma pensée, cette lettre,
restée morte, que j'avais envoyée
à une édile des Alpes-de-Haute Provence  

Pendant la période d’attente qu’il soit statué, ou pendant la période d’adaptation d’un nouvel arrivant régulier – et de sa famille – pour lui permettre de s’insérer au mieux, il faut éviter la ghettoïsation, qui a créé tant de difficultés que nous connaissons. La dispersion dans des petites et moyennes agglomérations, voire dans des villages, est une voie à explorer systématiquement.* Le laisser-faire actuel et depuis toujours est largement responsable des regroupements communautaires nuisibles à l’intégration sous une apparence de facilité.
L’objectif recherché est la régularisation rapide s’il y a lieu (et sinon l’expulsion sans délai), et, dès après, l’insertion, avec un accompagnement substantiel et adapté à chaque cas (appui linguistique et culturel, voire enseignement de base si nécessaire, connaissance de l’environnement français, formation ou mise à niveau professionnelle, validation des acquis). Autant d’investissements indispensables pour une bonne intégration dans le tissu social et économique.

L'accueil des migrants est largement traité par beaucoup d’associations de très bonne volonté. Je me contenterai donc de souligner qu'il est de première importance pour la suite, pour une bonne intégration des arrivants et de la génération suivante, pour la cphésion sociale. Mon propos ici portera essentiellement sur la question des flux migratoires.

*Cela est beaucoup pratiqué par certains de nos voisins européens, comme j'en ai eu par hasard le témoignage (lire ici la note Kenya by train (4) Migrants).

Idée 1 : Barrage contre le Pacifique, rien n'empêche

La réponse de l’Europe : s’enfermer. On rejette ainsi les voyageurs de bonne foi. Cela n’empêche pas les entrées, qui forcent la porte par tous les moyens. La souffrance, le danger, la mort ne découragent pas.

L’Europe se protège derrière les limites de l’espace Schengen. Elle affine, depuis des années, ses critères d’accès. Les mailles du tamis se resserrent de plus en plus, selon la doctrine du « risque migratoire ». Pour obtenir un visa, quand on est ressortissant  d’un pays du Sud, c’est la croix et la bannière. Vous êtes jeune, oubliez. Vous n’avez pas de compte en banque bien rempli, oubliez. Vous n’avez pas … Comme rien ne distingue un candidat « à risque » qui se dissimule d’un autre, on interdit tout ou presque.
Quantité d’individus qui ont seulement envie d’aller découvrir le monde, de gens qui ont un peu réussi et veulent en profiter pour sortir de chez eux, ou pour aller visiter des membres de leur famille – se trouvent rejetés. Empêchés, car on ne sait jamais …
Ces mesures sont-elles pour autant efficaces ? A l’évidence, non.
D’une part, elles sont largement détournées. La corruption existe (même si elle est marginale) et bien des témoignages montrent qu’on peut acheter son visa, via des destinations détournées, mais les Consulats de France ne sont pas à 100% exempts. L’enjeu est tel !! Qui n’y mettrait le prix ?! Et une fois dans Schengen, on plonge dans la clandestinité. Mais il y a bien d’autres moyens. On peut produire un dossier impeccable, avec des relevés bancaires mirobolants – à Abidjan par exemple, mais certainement ailleurs, beaucoup – qui sont d’authentiques supercheries. Idem pour d’autres attestations nécessaires, exigées. La malice prend toujours les meilleurs dispositifs en défaut.
D’autre part, quand on ne peut entrer, même frauduleusement, par des voies légales, on force la porte. Franchissements clandestins de frontières terrestres poreuses des marges de l’espace Schengen,. Aventures en mer après de dramatiques traversées du Sahara : depuis le Maroc, la Tunisie, la Lybie. Pour un migrant embarqué, combien attendent sur la côte ? combien n’y sont même pas parvenus et sont restés en chemin ? On colmate, on empêche, ça s’infiltre quand même, à gros bouillons. Impossible tâche, qui ne peut aller que dans un crescendo dramatique, insupportable.

Idée 2 :             Une politique contre-productive

C’est inefficace et contre-productif. On rejette les « bien intentionnés », et les autres passent quand même. Cela crée du ressentiment chez tous, qui se sentent rejetés, victimes d’injustice. Cela crée de la haine, dans notre arrière-cour, et même chez nous. Cela favorise l’immigration clandestine : qui a la chance de passer reste, l’occasion ne se représentera plus. La politique actuelle est un échec complet. Que faire d’autre pour TARIR les flux ?

Toutes les mesures prises sont non seulement inefficaces (ou insuffisamment, de manière non satisfaisante), mais elles sont surtout contre productives.
Les candidats de bonne foi au voyage (sans intention de rester, il y en a !!! ) se voient rejeter et le vivent comme injustice, déni d’un droit simple. Les procédures de demande de visa sont exténuantes, humiliantes, coûteuses, très souvent pour rien. Sans explication compréhensible. Beaucoup d’ailleurs n’essaient même plus. La frustration est immense, à la mesure du rejet. On crée le ressentiment, dans des populations qui nous étaient favorables, avec qui nous avions tissé des liens historiques. Tout un crédit de sympathie – qui se traduit aussi en termes d’échanges économiques, de préférence d’investissements, de rayonnement culturel, d’influence politique – se trouve gaspillé, anéanti. La haine n’est pas loin, le terreau est fertile. C’est catastrophique à long terme.
En fait, cette pratique incite à l’immigration clandestine. Pas seulement parce que l’interdiction du pot de confiture excite le désir. Mais la difficulté d’obtenir un visa fait que, quand on en a un, quand on est arrivé en Europe, c’est une chance à ne pas laisser passer, qui ne se reproduira pas ! Notre politique fige les flux, décourage les retours.
On refuse le bon grain, et l’ivraie passe. Rien ne ressemble plus à la vérité qu’un beau mensonge. Les demandeurs de visa de bonne foi ont souvent des dossiers mal ficelés, il manque un truc. Blackboulés !! Les tricheurs – dûment conseillés par de « bons offices » lourdement rétribués – bénéficient du savoir-faire.     Souvent, ça échoue, parfois ça passe. Le Loto, oui. Mais combien de sans le sou jouent tout ce qu’ils ont ? La chance est faible, mais il y a une chance de s’en sortir, de SORTIR. Arrivent ceux qui trichent le mieux. On encourage les trafiquants.
Idem pour les entrées illégales. Il y faut une grande dose de motivation, de courage, de désespoir – n’avoir vraiment rien à perdre - pour quitter le Sahel, le Golfe du Bénin, la Corne de l’Afrique, se lancer à travers le Sahara, risquer tout des bandes qui y rôdent et qui pressurent, se risquer vers les Canaries, l’Espagne, Malte ou les îles italiennes, après avoir payé des sommes énormes à des passeurs sans scrupules pour embarquer dans des esquifs trompe-la-mort. C’est folie, oui ! Mais on sait que tant et tant sont prêts à tout risquer tant pour eux c’est NO FUTURE. Sont-ce les plus qualifiés ? les plus aptes à s’intégrer en Europe ? vont-ils, après ça, arriver chez nous en se sentant bienvenus, accueillis, reconnaissants ? On ne contrôle en rien qui entre chez nous, on se prive de sélectionner (oui, assumons !). On encourage les passeurs criminels et on donne une prime au seul courage aveugle qui a la rage au cœur.
Quel est donc le résultat de la politique actuelle, à peine caricaturé : on s’épuise à tamiser les entrées, à repêcher des naufragés en perdition, en suscitant la haine de générations qui auraient pu être amies. Pour autant persiste un afflux très important, grandissant, incompressible, de migrants sélectionnés « naturellement » sur des critères de témérité folle, de ruse et de tromperie, d’implication dans les trafics en tous genres. Mauvais démarrage, quand il vaudrait mieux accueillir des migrants plus qualifiés, plus intégrables, mieux disposés – qui n’aient pas fait l’expérience que seul le détournement de la loi paie.

Idée 3 :             L’appel de « Là-bas »

On ne peut, d’évidence, accueillir tous les candidats à l’immigration. Ils sont millions. Le déséquilibre des niveaux de développement en est la cause. Mais en attendant que les pays du Sud émergent (il faut les y aider*), il faut trouver des pis aller, des solutions transitoires, les moins injustes possibles, reposant sur des règles claires qui fassent la part à l’humain.
*Il faudrait ajouter ici toute une partie sur cette démarche d'appui, les politiques d'"aide au développement" ayant ici largement failli. Sans que ce soit une panacée, j'adhère largement aux orientations préconisées par le Groupe Initiatique Afrique (GIAf - lire Recommandations). Mais ce n'est pas mon propos ici.

Il faut réécouter, encore, la chanson de Goldman. Tout y est dit.
Pour qui a tourné en Afrique (je parle de ce que je connais le mieux, j’imagine qu’il en va de même ailleurs), qui y fréquente des gens de tous milieux, c’est l’évidence. Une très large proportion de la population, en particulier chez les jeunes, est prête à partir vers les pays du Nord. Pour beaucoup c’est la préoccupation permanente, à l’affût de la moindre possibilité, de la moindre chance – et tous les moyens sont bons, la notion d’honnêteté n’est pas pertinente. Pour d’autres l’urgence est moindre, l’idée plus diffuse, mais si l’occasion se présentait … Cela varie selon les pays, certains étant plus désespérants que d’autres pour leur jeunesse. Les statistiques n’existent pas, j’ai l’intuition qu’elles feraient frémir, si les réponses étaient sincères. Libérez les vannes, ce serait un tsunami.
On retrouve ici Michel Rocard, et sa fameuse phrase qui prend tout son sens : « Nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde » qu’il ne faut pas oublier de poursuivre par « mais (la France) doit en prendre fidèlement sa part. ». Qu’on le veuille ou non, il faut bien admettre ce que Rocard a reconnu – dût-on s’en déchirer le cœur. C’est une réalité, incontournable, « qu’il s’agit de prendre non pas pour une valeur mais pour une réalité », pour reprendre la distinction, très riche, de Claude Lévi-Strauss, à propos de seuil de tolérance à l’immigration.
La situation est là. Une contradiction, ouverte, insoluble en l’état. Des bataillons de candidats potentiels à l’immigration au Nord, et une incapacité de celui-ci à répondre à cette demande, sauf à bouleverser les équilibres sur lesquels reposent ses sociétés (niveau de vie, marché du travail, protection sociale, etc.).
La situation n’est pas nouvelle. Les sociétés européennes ont connu en leur temps le phénomène de l’exode rural, où les populations des campagnes sont parties en masse rejoindre les centres industriels naissants. Déjà on avait limité les déplacements, restreint les mouvements de main d’œuvre (carnet de travail obligatoire). Mais cela se passait le plus souvent dans un cadre national, il s’agissait de citoyens. Mais les pôles de développement pouvaient absorber cette main d’œuvre nombreuse non qualifiée, l’intégrer, dans le cadre de la révolution industrielle. La révolution numérique n’emploie pas en masse, et réclame de la haute qualification.
La cause majeure est identifiée : le déséquilibre entre les niveaux de développement. Les populations du Sud, beaucoup plus pauvres, aux sociétés en pleins bouleversements, sont aimantées par la richesse du Nord – fût-elle un miroir aux alouettes. Là encore rien de nouveau. Les immigrations italienne, puis espagnole, portugaise vers la France ont cessé – voire se sont inversées – quand le niveau des économies de ces pays s’est rapproché du nôtre. Cela viendra pour l’Afrique aussi. Mais on n’en est pas encore là, et il faut gérer l’actuel.
Nous sommes donc, inexorablement, dans une situation de contradiction, de tension. On ne peut l’éluder. Comment dès lors la gérer au mieux, à gauche ? Quel pis aller ? On peut se douter que cela doit s’asseoir sur des valeurs comme l’exigence de justice, une réglementation claire et intelligible, une mise en œuvre qui fasse la part de l’humain, avec doigté. Que l’on énonce pourquoi tel est accueilli, et tel est refoulé. Afin qu’il y ait compréhension, faute d’une impossible acceptation.
Mais sur quelle politique fonder ces règles et ces pratiques ?

Idée 4 :             Régulariser ?

On se focalise sur le clandestin. Pour en faire une victime – ou un bouc émissaire. Mais c’est s’enfermer dans un dilemme insoluble. Etre clandestin est dur à vivre, dans la précarité permanente, mais c’est aussi s’être mis dans l’illégalité. Immigrer clandestinement n’est pas un crime – on ne peut en tenir rigueur moralement aux individus – mais une société doit faire respecter les lois qu’elle s’est données.
De plus, les clandestins posent des questions sociales, à leur corps défendant. Tantôt ils pèsent lourdement sur les réguliers qui les entretiennent, dont ils rendent difficile l’intégration. Tantôt ils sont mis en servitude par ces derniers, qui profitent de leur fragilité. Les deux situations sont inacceptables socialement et humainement. Contraire à des valeurs progressistes.

Le débat sur l’immigration s’est, depuis des années, concentré sur le clandestin, devenu figure archétypale, juste bon à jeter à la mer pour les uns, icône de l’exploité et dernier espoir de la révolution pour d’autres. Si on dépassait ce dilemme ?
Attention, et comprenons nous bien. On parle ici de politique, nous sommes dans la raison et non dans la sensibilité (ce qui n’exclut pas l’humanité). Ce qui est dit concerne des phénomènes sociaux, et non des individus qui, pris séparément, ont dans la plupart des cas droit à de la compréhension, voire de la compassion. Soumis aux mêmes contraintes, qui peut dire : « je n’aurais pas fait pareil » ? Il faut néanmoins gouverner – ou définir des politiques.
On l’a vu plus haut, le clandestin est quelqu’un qui s’est mis hors la loi. C’est dur, mais il faut le rappeler. On ne peut avoir de cohésion sociale sans que soient respectées les règles que la société s’est fixées. Il a pénétré dans un pays sans y être autorisé, par des moyens interdits ou malhonnêtes, ou il y est resté au-delà du temps où il devait le quitter, rompant ainsi l’engagement pris.
Il est très douloureux d’être clandestin. Insécurité, précarité. Non accès à certains services sociaux – mais des avantages quand même. Leur illégalité, le plus souvent, ne peut leur être, à titre individuel, incriminée. Le plus souvent toujours, ils sont par ailleurs honnêtes, ne demandent qu’à travailler, à s’intégrer, rendons leur cette justice. Cependant, pour ne citer que ces points là :
Les clandestins sans emploi sont un fardeau pour les immigrés en situation régulière. Quand ils débarquent, ils s’imposent à ceux qui sont là. Les solidarités familiales ou communautaires sont incontournables. Ils doivent être entièrement pris en charge, parfois pendant longtemps. Ils créent une surpopulation des foyers, où on s’entasse dans les chambres à deux trois fois la capacité, au détriment de l’hygiène, pour ne pas parler du confort. Le travailleur, qui a déjà peine à vivre ici et à envoyer quelque argent au pays se trouve étranglé par cette contrainte supplémentaire. Celui qui a sa vie de famille, modestement logé, doit faire la part au(x) nouveau(x) venu(s), on se serre, les enfants travaillent où ils peuvent, ils passent après les arrivants qui sont leur aînés. L’intégration en souffre. Vous n’entendrez bien entendu aucune déclaration publique de la part de réguliers pour se plaindre de l’immigration clandestine. Cela ne saurait se dire. Mais fréquentez-en, vous verrez combien cela est ressenti.
Les clandestins qui travaillent sont très souvent exploités par des réguliers. Les patrons sont obligés par la loi de demander des papiers à ‘embauche. Ils ne sont souvent pas très regardants, ne lisent pas de près, chacun y trouve son compte. Très souvent, pour travailler, le clandestin doit utiliser les papiers d’un autre, il est déclaré sous un autre nom. Son salaire est versé sur le compte d’un autre. Là encore, pas d’illusions, l’homme est un loup pour l’homme, et le discours sur la solidarité couvre des pratiques souvent sauvages. Ces pratiques ne sont pas gratuites. L’utilisation d’une autre identité n’est pas gratuite – même au sein de la même famille, entre frères. Le salaire est ponctionné, diversement, cela peut aller jusqu’à la moitié. Sans parler des cas – pas si rares – où un prête-nom en difficulté s’arroge sans scrupule la totalité des gains du clandestin, qui n’a aucun recours légal – tout au plus peut-il se retourner vers sa communauté pour arbitrer, mais souvent en vain : l’argent est parti. Qui ne se souvient des reportages sur les mouvements de clandestins qui réclament régularisation ? Sachons voir, dans le discours d’appel aux autorités, l’enjeu majeur qui souvent est d’enfin échapper à une exploitation éhontée venant d’une dépendance à l’égard de l’autre immigré.
Ne généralisons pas, il y a comme partout de grandes âmes, de vrais comportements solidaires entre immigrés – un communautarisme fort aussi, mais qui fonctionne souvent autant comme une contrainte que comme un appui.

Idée 5 :             D’une vraie solidarité

Si les clandestins peuvent mériter une bienveillance humaine à titre individuel, la solidarité à leur égard ne peut être érigée en politique, car elle est partielle, et inadéquate. (1) La clandestinité génère des situations inacceptables. (2) La régularisation massive ne fait pas cesser la clandestinité, elle constitue au contraire un encouragement à émigrer. (3) On a ses clandestins comme on avait ses pauvres : charité de dames-patronnesses. (4) On ne s’émeut que de ceux qui viennent mourir sous nos yeux : pure sensiblerie. (5) On donne la prime aux risque-tout et aux meilleurs tricheurs, ceux qui sont passés. (6) On ignore ceux qui voudraient venir, et qu’on rejette en masse. DONC, c’est le contraire d’une solidarité avec les populations du Sud.

Alors, soutenir les clandestins ? Avoir de la bienveillance pour les entrées clandestines, s’opposer aux expulsions, réclamer la régularisation générale par principe, sont-ce là des positions de gauche par excellence ? De fait, au-delà de l’affectif et de la posture, non. Et pour plusieurs raisons.
Ce n’est pas de gauche d’encourager, ou de fermer les yeux, sur des pratiques d’exploitation subies par les plus précaires. Que l’exploiteur soit le frère de condition et non seulement le patron (on doit peut-être parler d’extorsion alors, ou d’imposition, plutôt que d’exploitation) ne rend pas les pratiques défendables. La situation de clandestinité est néfaste en elle-même, il convient de la dénoncer, en attaquant ses causes, pour la faire cesser (tendre à son extinction, soyons modestes), plutôt que la valoriser.
Or, lieu commun que d’aucuns s’acharnent à nier, les régularisations massives ne font pas disparaître la clandestinité. Elles créent un appel d’air pour plus de candidats, qui y voient la preuve qu’au final, ça pourra s’arranger, que leur souffrance clandestine finira par se terminer, que le grand voyage en vaut la peine. Cette idée, née de régularisations d’il y a dix ou vingt ans déjà, reste dans les mémoires, nourrit l’ardeur à émigrer. Ce n’est donc pas le bon combat.
Mais surtout, surtout : faire un axe de la défense des clandestins, c’est le contraire de la solidarité avec les pays du Sud.
On s’apitoie sur ceux qu’on voit, sur ceux qui sont arrivés. Sur ceux qui ont franchi tous les obstacles, par force ou par ruse. « On achève bien les chevaux », version XXIème siècle. Ou Koh Lanta. A ceux qui restent, toute notre sympathie. On vous soutient, on veut vous garder. Mais pourquoi eux ?
Pourquoi AUCUNE solidarité avec tous les autres, tous les laissés pour compte, ceux qui ne sont pas ici, qui n’ont pas pu venir, qu’on a refusés, qui n’ont pas triché, qui n’ont pas forcé notre porte ? Tous ceux-là qui voudraient aussi venir en France, pour rendre visite, ou pour s’installer peut-être, travailler chez nous, mais qui sont refoulés ? Ils méritent au moins autant notre attention, notre souci. Ils diffèrent simplement des clandestins qu’ils n’ont pas enfreint nos lois. Nous les ignorons donc.
Je dirai presque la même chose des noyés de la Méditerranée. On s’émeut, on s’horrifie (à juste titre) de ceux qui viennent s’échouer sur nos plages, sous nos yeux. Sous nos caméras. Qu’on les repêche ! Qu’on leur porte secours ! Et les passeurs d’en profiter, d’envoyer n’importe quelle barcasse à la mer, pas d’obligation d’arriver au port. Mais on n’a pas un mot, pas un souci, pour ceux que l’Atlantique engloutit hors de vue entre le Sénégal et les Canaries, ou ceux, très nombreux, qui se perdent dans le désert, ou meurent aux mains des seigneurs de guerre en Lybie, rançonnés par les bandes du Sinaï, et autres.
On s’apitoie sur ceux qu’on voit, qu’on a sous les yeux, qui mettent mal à l’aise. C’est l’attitude des dames patronnesses d’antan, qui avaient leurs pauvres, bénéficiaires des œuvres charitables. C’est Cosette jeune fille qui rend visite aux Thénardier et leur apporte soutien, sans les reconnaître. Louable, peut-être. Mais une politique de gauche ne donne pas là-dedans (que les individus s’en chargent). Elle n’a pas ses pauvres. Elle définit une vraie solidarité, en identifiant les acteurs sociaux. En l’occurrence, les populations en position de migration, qui font le choix (réalisé, en cours  ou en projet) de venir s’établir chez nous. Tout en prenant en compte tous ceux qui souhaitent visiter chez nous, dont il faut satisfaire le désir, permettre le voyage, se faire des amis et des alliés dans des pays amis.
Cela dit, quid des clandestins présents ? Il faut aussi savoir régler les problèmes existants avec humanité et intelligence. Différencier les cas. Solder le passé dans la justice et la compréhension, qui n’excluent pas la rigueur. D’une certaine façon, la pratique du gouvernement actuel y tend. Mais après ?

Idée 6 :             L’Afrique, notre arrière-cour

L’Afrique n’est pas un continent étranger. Nous sommes inextricablement liés. A travers nos citoyens qui en sont originaires, à travers les immigrés en situation régulière qui résident chez nous, à travers les clandestins, à travers les populations qui l’habitent, dont les représentations, les imaginaires sont pétris, à notre égard, d’un affect complexe résultat d’une longue histoire. Il est très imprudent de se faire des ennemis. Les attentes à notre égard sont nombreuses, parfois faites d’illusions, ou fantasmatiques, impossibles, dans leur globalité, souvent, à satisfaire. Mais que la désillusion, inévitable, arrive avec un ressenti de mépris, d’indifférence, d’incompréhension, d’humiliation, alors l’hostilité, la haine surgissent naturellement. Or, notre politique migratoire actuelle est une machine à produire ce processus.

L’Afrique compte environ 1 milliard d’habitants, il est prévu que sa population – jeune, dynamique – double d’ici peu de dizaines d’années.
L’Afrique est la voisine immédiate de l’Europe. Elles ont un passé de relations étroites, d’échanges, beaucoup en commun. En Afrique résident de nombreux ressortissants français. Nos intérêts y sont importants. Ils sont fragilisés par une concurrence nouvelle, par de nouvelles données internationales qui rompent les schémas anciens. En Europe, en France notamment, résident d’importantes communautés  africaines. Elles font partie intégrante désormais de notre société. Beaucoup, installés depuis longtemps, sont devenus des citoyens français, ou leurs enfants le sont.
Immigrés ou citoyens, ces hommes et femmes ont conservé des liens étroits avec leurs pays d’origine. Liens familiaux, liens communautaires, liens culturels et religieux. C’est une richesse pour eux, et pour notre société. Ils sont informés de ce qui s’y passe, ils y sont partie prenante. Ils sont concernés par les progrès, mais aussi par les troubles, les mouvements qui agitent le continent. Ils en subissent es effets, souvent en termes de pression. Demandes d’aide, de soutien, d’appui aux projets, y compris aux projets migratoires. Les restrictions à la circulation des personnes les affectent, pris qu’ils sont entre deux contraintes ou deux loyautés.
Bref, l’Afrique n’est pas un continent étranger. Nous lui sommes inextricablement liés. A travers nos citoyens qui en sont originaires, à travers les immigrés en situation régulière qui résident chez nous, à travers les clandestins, à travers les populations qui l’habitent, dont les représentations, les imaginaires sont pétris, à notre égard, d’un affect complexe résultat d’une longue histoire.
De toutes ces populations avec lesquelles nous devons, quoi qu’il en soit, et devrons vivre, il est très imprudent de se faire des ennemis. Les attentes à notre égard sont nombreuses, parfois faites d’illusions, ou fantasmatiques. Impossibles, dans leur globalité, souvent, à satisfaire. Mais que la désillusion, inévitable, arrive avec un ressenti de mépris, d’indifférence, d’incompréhension, d’humiliation, alors l’hostilité, la haine surgissent naturellement. On en a déjà connu des flambées, dans des pays réputés très amis. Or, notre politique migratoire actuelle est une machine à produire ce processus. Chez des gens qui sont déjà chez nous, souvent.
S’aliéner des populations entières qui nous sont indissociables, c’est aussi mettre en danger notre avenir, notre « vivre ensemble » d’aujourd’hui déjà, et surtout de demain. C’est faciliter l’installation des périls et terrorismes en tous genres au cœur de notre société.

Idée 7 :             Accueillir largement

Quelle pire marque d’hostilité, quelle pire humiliation que de se faire fermer la porte par celui à qui on veut rendre visite, avec qui on se sent un rapport étroit ? Il faut ouvrir les portes, donner des visas, accueillir ceux qui veulent venir nous voir, voir à quoi ressemble l’Europe, ces nouvelles couches moyennes qui veulent dépenser et profiter. Ceux qui veulent visiter leur famille. Mais aussi attirer ceux qui veulent étudier, se former, si on veut avoir encore quelque rayonnement à l’avenir.

Quelle pire marque d’hostilité que de se faire fermer la porte par celui à qui on veut rendre visite ? Quelle humiliante frustration que de ne pouvoir, une fois qu’on en a rassemblé les moyens, aller voir là bas où il y a les lumières, où la belle vie a lieu. Où on ne demande qu’à aller dépenser son argent pour profiter un peu. Circulez les gueux, c’est pas pour vous dit, le cerbère à l’entrée. Le droit seulement d’entendre la musique quand le porte s’entrouvre, ou à la télé.
Il faut laisser voyager les demandeurs de courts séjours. Il faut ouvrir les portes, accueillir ceux qui veulent rendre visite, venir voir, se rendre compte. Le Nord est objet de désir, pourquoi en frustrer la satisfaction ?
Combien vont faire leurs courses à Dubaï, qui viendraient bien en France ou en Europe, non pour faire de meilleures affaires, mais parce que c’est plus alléchant ? Ils vont ailleurs par défaut. A-t-on vraiment les moyens de refuser leur commerce, de crainte qu’il n’y en ait parmi eux qui en profitent et s’incrustent ?  Les flux d’échanges commerciaux se détournent, et on y contribue par mentalité de forteresse.
Alors qu’il conviendrait de donner le désir de venir chez nous à toute une classe moyenne émergente dans de nombreux pays d’Afrique qui se portent assez bien, les obstacles que l’on érige, les difficultés que l’on oppose créent la désaffection.  Certes, on sait faire exception pour une élite, on la laisse passer – même si parfois la façon dont les demandeurs sont traités dans les Consulats la heurte et l’humilie. Mais c’est bien au-delà qu’il faut se remettre à accueillir, en particulier vers la jeunesse qui n’oubliera pas demain, quand elle sera cette élite même qu’on courtise, le comportement qu’on a eu à son égard.
Il faut accueillir très largement ceux qui veulent venir se former, étudier. Les restrictions à la circulation refoulent de nombreux candidats qui souhaitent venir étudier chez nous. Parfois pour des raisons qui tiennent (cette formation existe dans votre pays, revenez à un niveau plus avancé). Mais cette admonestation vertueuse a surtout pour effet de détourner vers d’autres lieux. Celui qui désire partir part, mais ailleurs. D’autres pays que le nôtre deviennent des pôles attractifs. Le marché de l’éducation nous échappe.
Certes, le problème est complexe (dans la mesure où nos droits d’inscription sont très bas, puisque l’enseignement est fortement subventionné, on ne peut non plus subventionner des étrangers sans compter). Mais on sait l’importance capitale attachée au fait d’avoir formé des élites pour créer des liens souvent indéfectibles, sur le très long terme.

Idée 8 :             Former les élites : la vie après les études

C’est un enjeu d’avenir majeur : former les élites des pays en développement. Pas seulement pour les études, mais aussi pour les débuts professionnels. L’avenir de l’Afrique se fera avec les Africains qui seront partis ailleurs, qui seront revenus avec de l’expérience, une connaissance du travail, du management, et de l’activité économique. Mais aussi avec des réseaux, des technicités, des attachements. Les laisser partir ailleurs, c’est se priver d’avenir. DONC (1), favoriser les visas d’étude, (2) favoriser les périodes de travail en entreprises, (3) favoriser les retours pour aller exercer au pays, avec la garantie de retour possible en cas de déboire.

J’ajouterai que la formation ne se limite pas aux études. Or, très souvent, l’autorisation de séjour se termine sitôt le diplôme achevé.
Il faut aussi favoriser, en facilitant les séjours, l’entrée dans la vie professionnelle, l’initiation au monde du travail, à son fonctionnement, les premières expériences de la vie active. La formation inclut aussi l’acquisition des savoir-faire liés à l’activité professionnelle, aux responsabilités exercées dans l’entreprise et le monde du travail.
C’est d’une importance cruciale pour l’avenir.
Pendant très longtemps, avant et après l’indépendance, les Africains venus étudier en Europe étaient des boursiers. Totalement pris en charge, ils rentraient diplôme en poche au pays – ils étaient passés à côté du monde du travail. Bombardés aussitôt à des postes élevés, ils ont (je caricature, bien entendu), constitué une caste de bureaucrates qui n’ont pas peu contribué à la crise où ont sombré les nouveaux Etats moins de vingt ans après les Indépendances. En tout cas, disons qu’ils ont peu aidé à l’essor de l’initiative privée, à l’émergence d’acteurs économiques autonomes – un monde qui leur était étranger.
Les crises des années 80 et 90 ont précipité l’émigration de couches éduquées, de cadres diplômés, vers les pays du Nord. D’autres sont venus aussi faire leurs études, mais par leurs propres moyens, la manne boursière s’étant tarie, ou devenue très sélective, ou discriminatoire. Tous ceux-là se sont insérés dans le monde du travail en Europe, ils sont devenus des travailleurs comme les autres. Ils ont vieilli, ont fait souche, leurs enfants sont nés ici, ont étudié, travaillent. D’autres, très nombreux, ont rejoint au cours des années.
Il y a là une immense ressource humaine qualifiée, rompue à la modernité, qui sait comment ça marche, qui souvent a réussi. Qui, contrairement aux précédents, connaît la vraie vie. Qui souvent aussi ne se sent pas suffisamment reconnue, qui se sent injustement ralentie dans sa progression, en butte à un plafond de verre. Qui se dit qu’avec son savoir-faire, son expérience, elle pourrait réussir au pays, faire bien mieux que dans ce vieux monde sclérosé où on ne lui donne pas sa chance. Si les conditions étaient favorables …
Qu’une faible proportion (même un, deux, trois sur dix) de ces immigrés qualifiés et expérimentés rentrent travailler en Afrique, sur dix à vingt ans, cela pourrait grandement contribuer à changer la face du continent. Un tel mouvement est enclenché. On le perçoit, encore timide, dans quelques pays qui commencent à émerger, qui donnent confiance à leurs ressortissants.
C’est un enjeu important pour les pays où est installée cette ressource humaine. Les liens tissés, les réseaux, les méthodes acquises seront un terreau fertile pour accompagner le décollage de ces économies, et participer à leur croissance.
Une politique d’immigration doit favoriser la maturation de ces cadres, ne pas entraver leurs premiers pas dans l’activité professionnelle mais lui laisser libre cours, voire la favoriser.
Elle doit aussi favoriser, sinon inciter les retours au pays. Non pas nécessairement en donnant des primes au départ. Elles sont dérisoires, et forcément objet d’abus et de détournements. En œuvrant à la stabilisation et à l’ouverture des pays d’origine, certes. Mais plus concrètement, prosaïquement, en accompagnant la prise de risque qu’un tel retour représente. En faisant savoir, par exemple, que le retour sera possible, que ce n’est pas un saut dans l’inconnu. Fluidifier les situations, que la situation actuelle enkyste.

Idée 9 :             Expulser résolument

Mais cet accueil, très large, doit être réglementé et contrôlé. Les autorisations de séjour sur le territoire sont limitées dans le temps, et cette limite doit être respectée. Tout dépassement doit être sanctionné par l’expulsion. Sans état d’âme. Cela doit être expliqué dès avant aux intéressés, ainsi qu’à l’opinion. L’objectif est (1) de faire respecter la loi – ce qui est une demande populaire forte, et (2) de rendre vaine l’immigration irrégulière, et ainsi en tarir le flux : on ne dépense pas des fortunes, on ne risque pas la mort pour un projet inutile.

Accueillir très largement, donc. Cela ne veut pas dire pour autant ouvrir grandes les vannes, laisser entrer tous ceux qui se pressent derrière les barrières. On en a parlé plus haut.
Le corollaire, c’est un contrôle rigoureux des flux de population, et une action déterminée pour faire respecter la loi.
Dès lors qu’on empêche les gens de voyager, de se déplacer, on peut s’attendre à ce qu’ils soient nombreux à essayer de passer outre. Dès lors qu’on a permis à d’aucun de jouir de son droit, en en fixant la limite, celui-ci n’est pas en position de se plaindre (ni d’être plaint) s’il est mis en demeure de respecter ce à quoi il s’est engagé.
Ainsi, s’il convient d’accorder largement des visas de court séjour, il faut expulser sans état d’âme quiconque serait pris sur le territoire au-delà de la date permise de retour. Il doit en aller de même des séjours plus longs, dès lors que des critères généreux mais clairs de renouvellement ou de prolongation ont été énoncés.
Une bonne part de l’hostilité à l’égard de l’immigration vient du fait que le loi n’est pas respectée, que l’autorité de l’Etat (c’est-à-dire aussi des citoyens) est bafouée. Cela ne sert personne. Ni les immigrés en situation régulière, sur qui pèse le soupçon, la méfiance, voire l’hostilité. Ni les clandestins, qui vient dans la précarité, et l’incertitude mais qui gardent l’espoir que, bon an mal an, ça peut toujours s’arranger. Ni les forces de l’ordre qui désespèrent de l’utilité de leur tâche. Ni la justice, débordée.
S’il s’avère, progressivement, - si le mot se répand, si la rumeur enfle, grossie par l’expérience - qu’il ne sert à rien d’immigrer clandestinement, puisqu’une telle situation aboutit bien plus souvent à l’expulsion que l’inverse, qu’on a toutes les chances de se retrouver au pays, alors, et alors seulement, le flux de clandestins pourra diminuer voire, à force, se tarir.
Il faut parvenir à rendre vaine l’immigration clandestine, pour que personne n’ait plus de raison de s’y risquer. Car on risque sa vie si on a un espoir, si mince soit-il, que sa tentative a une chance d’aboutir. Il faut décourager non le désir d’immigrer (le développement de perspectives d’avenir au pays y contribuera), mais l’idée que le faire clandestinement pourra être couronnée de succès.
Un projet vain ne vaut pas que l’on meure.

Idée 10 :         Une immigration choisie, et non subie

Les flux migratoires ne doivent plus être subis, mais acceptés et contrôlés. L’expression « immigration choisie » a été détournée, accolée à une mauvaise politique. Il faut lui redonner un contenu positif, fait de valeurs de solidarité, de légalité républicaine, de justice aussi en donnant leur chance aux gens de bonne foi, et non plus aux fraudeurs et risque-tout. Le clandestin ne doit plus être une victime, mais quelqu’un qui n’a pas tenu ses engagements.

Ce serait aussi, pleinement assumée, recherchée, la conséquence d’une telle politique d’immigration qui serait de gauche.
Je reprends cette expression à dessein. Elle a été galvaudée, détournée, par l’usage qui en a été fait sous la présidence de Sarkozy, quand la seule répression tenait  lieu de politique, quand il s’agissait de faire du chiffre à seule fin de communication, avec le nombre d’expulsions comme but en soi, quand les mêmes revenaient peu après par la fenêtre qui avaient sous les caméras été mis à la porte. Une formule donc honnie et diabolisée à gauche, pour ce qu’elle servait, en effet, à nommer une politique détestable.
Mais l’expression n’est pas condamnable en soi, bien au contraire. Il serait dommage de l’abandonner à la droite, voire à son extrême, parce qu’elle aurait été utilisé par eux, souillée, comme le Yop dans lequel l’autre a craché. Non, elle prend un tout autre sens dans le cadre d’une politique de large accueil, généreuse, ouverte – mais rigoureuse, sincère, de part et d’autre.
Qui niera qu’il est préférable d’accueillir – pour travailler, ou s’installer – des candidats aptes à s’intégrer plus facilement, sachant au moins lire et écrire par exemple. Car un vrai accueil, c’est celui qui permet l’intégration à la société, pas celui qui envoie vivre dans des ghettos où la loi règne à peine, à la merci de propagandistes du pire acabit.
Discrimination ? Cesseraient de venir les enfants analphabètes de régions entières (je pense au fleuve Sénégal) qui vivent d’eux ? Peut-être, mais ne serait-ce pas aussi leur envoyer le signal salutaire : commencez par envoyer vos gamins à l’école.
Où est le mal si ce ne sont plus les risque-tout ou les plus rusés qui aboutissent chez nous, mais d’honnêtes candidats au vu de leurs qualités intrinsèques ?
Une telle politique, bien mise en œuvre, avec l’humanité qui convient, pourrait trouver sinon soutien, du moins neutralité silencieuse, chez les immigrés eux-mêmes, voire dans les pays. L’expulsé ne serait plus la victime tombée au champ d’honneur mais le tricheur qui a essayé mais n’a pas réussi.

Idée 11 :                           Modalités pratiques : le coût

Expulser un clandestin coûte très cher. Pour financer cette politique, il faut à la fois générer des moyens, et dissuader la clandestinité. (1) Créer un fonds, alimenté par exemple par une augmentation des visas, une taxe minime sur les billets d’avion, etc. (2) Exiger des personnes constituant un « risque migratoire » (actuellement rejetés) un dépôt de garantie, restitué lors du retour dans les temps.

Une telle politique, bien entendu, a un coût.
Expulser un clandestin coûterait jusqu’à 10 000 euros (entre son billet, ceux aller-retour de l’escorte, la rémunération de celle-ci, etc.). C’est bien entendu énorme. On ne peut  - même avec l’espoir d’une baisse progressive, avec les premiers effets – envisager de telles dépenses, sans les financer au moins en partie.
Un fonds pour subvenir à ces dépenses pourrait être alimenté de plusieurs manières. On peut penser à une augmentation du montant des visas, au titre de la solidarité. Ou à celui du timbre fiscal à payer pour obtenir une attestation d’hébergement, préalable à l’obtention d’un visa. Pourquoi pas aussi une taxe supplémentaire sur les billets d’avion, minime, l’exemple existe. En tout cas, financer.
Il faut aussi, surtout, dissuader les bénéficiaires de visa de ne pas rentrer.
Pour cela, parmi d’autres idées possible, celle d’un dépôt de garantie. Celui qui demande un visa atteste qu’il a déposé une somme, importante, auprès d’un organisme ad hoc. Somme qui lui est restituée, dans son intégralité, à son retour en temps voulu, qui est perdue sinon. Si cette somme ne pourra couvrir l’intégralité des frais de rapatriement, elle doit en constituer une bonne proportion. Cela pourrait être, à la louche, quelque chose comme 3000€.
J’entends déjà les cris : discrimination !!! sélection par l’argent !!! on refuse aux gens modestes le droit à voyager !!! Oui, mais …
Ce mode de sélection est au moins admis, compris – même s’il n’est pas désiré. Il repose sur un critère objectif, clair. On sait ce qu’il est, on sait comment le satisfaire, même si c’est difficile. Rien à voir avec les exigences actuelles, floues et confuses, léonines, qui reposent sur le soupçon et la méfiance.
Plusieurs bémols à ces accusations. D’abord, ce montant est bien moindre que ce que les migrants peuvent donner aux trafiquants et passeurs de tout poil – sans espoir de restitution ! – et que pourtant ils trouvent, même infiniment pauvres, parce que tout le village s’y est mis pour envoyer au Nord celui qui après leur enverra ses gains, misérable à jamais. Quelle situation préfère-t-on ? Ensuite, on peut emprunter cette somme, si on est de confiance auprès de prêteurs. Banques, certes, ou parentèle, voisinage, les possibilités sont multiples. Enfin, pour ceux qui restent outrés, voilà une belle forme de solidarité qui leur est offerte : contribuer à des fonds – sous forme d’ONG - qui justement financeraient les sommes mises en gage par tel ou tel candidat au voyage.

Idée 12 :                           Modalités pratiques : la mise en œuvre

La mise en œuvre de ces dispositions ne poserait pas de problème particulier à nos Consulats. Le contrôle des mouvements migratoires devrait être confié à un ministère spécifique : leur bonne gestion n’est pas une affaire de police mais de gestion d’une ressource pour le pays. Parallèlement, pour traiter rapidement les infractions au droit de séjour, on pourrait créer des instances de jugement spécifiques, qui déchargeraient les tribunaux et accéléreraient les expulsions.

A l’étranger, la mise en œuvre d’une telle politique ne pose pas de problèmes spécifiques. Le travail des Consulats demeure identique, mais le dépôt de garantie est exigé en sus des demandeurs de visa qualifiés actuellement de « présentant un risque migratoire ». Cela n’inclut pas de charge supplémentaire, la collecte, la conservation et la restitution des dépôts de garantie pouvant être externalisés, au prix bien entendu d’un strict contrôle.
La question mérite une attention plus particulière en France.
Un des problèmes majeurs rencontrés par l’application de la loi est la lenteur des procédures. Les clandestins interpelés et déférés engorgent les tribunaux, encombrent les centres de rétention, se retrouvent souvent élargis faute de savoir qu’en faire, découragent en fait les agents chargés de faire respecter la réglementation.
Actuellement, la question des clandestins est traitée judiciairement, par la police et la justice, dont ils surchargent les tâches, et les empêche de se concentrer sur le cœur de leur métier, à savoir combattre la criminalité. De plus la police a l’habitude d’avoir affaire à des délinquants, alors qu’on ne peut assimiler les clandestins sous ce vocable.
Ne conviendrait-il pas de créer une administration spécifique, un Ministère des Migrations ? Là encore, le fait que Sarkozy ait utilisé cet outil ne doit pas détourner de la réflexion sur son usage. Tout dépend du rôle qui serait assigné à cette administration, des missions qui lui seraient confiées, des valeurs qui la guideraient. Elle pourrait d’ailleurs trouver dans ses attributions à la fois (1) les dossiers des Français expatriés, (2) la lourde question de faciliter la cohésion sociale en favorisant l’intégration des immigrés réguliers ainsi que des Français nés de parents migrants, et enfin (3) d’assurer le respect de la réglementation sur les autorisations de séjour sur le territoire. Un ministère dont la tâche majeure serait de faire des migrations un atout pour le pays.
Parallèlement, il convient que les dossiers des clandestins interpellés soient traités avec célérité. Des semaines, des mois d’instruction rendent l’action vaine : la situation des individus a changé, l’expulsion devient de plus en plus difficile. Il faut que la décision, et son application interviennent très rapidement.
Les procédures actuelles datent d’un temps où les quantités de dossiers à traiter étaient bien moindre. Elles en sont plus adaptées à la situation actuelle. De même, on le disait, il ne s’agit pas ici de délinquance, mais de contravention à une réflexion.
Proposition à réfléchir : créer des tribunaux spécialisés dans les affaires de droit de séjour, à l’instar des tribunaux de prudhommes pour les affaires de droit du travail. Ils pourraient être composés de représentants divers - jurés populaires, acteurs institutionnels et sociaux, associations, y compris des représentants d’immigrés - et seraient dotés d’instructions précises, claires et justes, grâce auxquelles pourrait être examiné chaque cas.

La question des réfugiés

Idée 13 :                            PREAMBULE

Poser des principes : lorsqu’une crise grave éclate dans un pays (1) les populations victimes qui tentent de la fuir doivent bénéficier de solidarité ; (2) elle ne doit pas être un fardeau pour les pays limitrophes où les populations affluent ; (3) elle ne doit pas être une aubaine pour une migration « rêvée ».

Tout ce qui précède vaut particulièrement pour les migrations dites « économiques ». Ce qu’il est convenu d’appeler la « crise des réfugiés » semble ne pas entrer dans ce cadre. Elle a créé une situation d’urgence, un afflux massif, auquel il a fallu apporter une réponse immédiate de solidarité puisqu’elle créait une question humanitaire d’urgence.
Mais au-delà du traitement de la question à court terme, il faut définir une politique générale qui traite là aussi de la situation avec justice et humanité, mais raison.
Je propose deux points de départ à la réflexion :
Des principes : lorsqu’une crise grave éclate dans un pays (1) les populations victimes qui tentent de la fuir doivent bénéficier de solidarité ; (2) elle ne doit pas être un fardeau pour les pays limitrophes où les populations affluent ; (3) elle ne doit pas être une aubaine pour une migration « rêvée ». Cela impose un traitement international.
A PROPOS DES PRINCIPES. L’opinion en Europe a été bouleversée par l’afflux massif de populations arrivées du Proche-Orient, fuyant la guerre en Syrie et en Irak. Des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes qui voulaient pénétrer en Europe. Mais des déplacements de population comparables, voire plus importantes, existent ailleurs dans le monde, mais ne nous affectent pas. Une bonne partie de la population érythréenne a fui son pays. Les réfugiés de Somalie se comptent par millions, notamment au Kenya. Sans parler des Sahraouis, ou des Palestiniens, pour lesquels c’est une longue histoire.
Très souvent, ce sont les pays voisins qui doivent accueillir ces masses de réfugiés, avec, souvent aussi, l’aide du UNHCR. Ainsi, le Liban croule sous le nombre des réfugiés syriens et autres. Il a été déstabilisé par celui des Palestiniens, jadis. La Turquie renâcle à garder sur son sol les Syriens qui fuient la guerre, et fait un chantage à l’aide, en compensation.
Les réfugiés ne doivent donc pas être un fardeau pour les pays où ils affluent, pour une raison de simple justice, et parce que sinon, s’ils se révèlent incapables de les accueillir, le problème peut se déplacer.
Par ailleurs, on l’a vu à l’occasion encore de la « crise des migrants », le problème est particulièrement complexe. Le flux, généré par la fuite de la guerre en Syrie, a drainé des migrants aux origines et motivations très diverses. Afghans, Pakistanais, bien d’autres, et même des Nord-Africains, voire des Africains du Sud du Sahara, bloqués de l’autre côté de la Méditerranée, ont trouvé l’occasion de se mêler à l’afflux, et de s’infiltrer là où ils ne le pouvaient précédemment. Même pour certaines populations plus directement concernées par la guerre, on ne peut exclure l’effet d’aubaine et l’occasion de gagner certains pays du Nord, jusque là inaccessible.
Ainsi, autant il convient de traiter avec solidarité et humanité des populations lancées sur les routes pour trouver refuge, autant il faut avoir une politique au-delà de l’urgence, qui permette de faire face à ces afflux dramatiques.

Idée 14 :                            Distinguer : exilé, réfugié, migrant

L’exilé est un individu qui ne peut rentrer dans son pays car il y est personnellement menacé. Le réfugié a fui en masse une situation de crise, en attendant qu’elle se résolve. Il est dans un groupe, il est traité collectivement, souvent dans des camps organisés par des instances internationales. S’il dépose, à titre d’individu, une demande d’asile et se trouve alors accueilli dans un autre pays où il bénéficie du statut de réfugié. Sa condition n’est alors pas différente de celle de l’exilé. Le migrant quitte son pays sur décision individuelle sans menace autre que l’impossibilité ressentie à s’y accomplir, ou à répondre aux attentes des siens.

Pour moi un exilé c’est celui qui ne peut rentrer dans son propre pays car il y perdrait sa liberté, voire sa vie, il y encourt arrestation, nommément. J’ai envie de prendre comme exemple, puisqu’il est mort voilà très peu, Jean-Claude Duvallier, l’ancien dictateur d’Haïti – parce que parmi les exilés, il n’y a pas que des gentils. Ils trouvent un pays d’accueil, y obtiennent le statut de réfugié (attention à l’ambiguïté des mots), ils ne peuvent rentrer chez eux. C’est le cas des grandes figures de l’exil, dans le passé comme au présent. Trotsky, de nombreux Chiliens à la chute d’Allende, les ressortissants de l’Est aux temps soviétiques. Souvent des personnalités, des responsables, individualisés. A donner des exemples, on voit aussi des cas où l’exil est volontaire, résultant d’une impossibilité ressentie à vivre chez soi, sous un régime oppressant. Hugo. En général, l’enfermement viendrait au retour. On rentre, parfois avec honneur, quand la situation se renverse.

Le réfugié relève d’un autre profil. Il est en masse. Il fuit, avec quantité d’autres, une situation où il estime courir un danger, être sous la menace. Il se sauve. Sa fuite l’emmène le plus souvent dans un pays voisin (parfois même dans son propre pays, en cas de conflit interne). 
La réponse apportée au phénomène est, si possible, la création de camps, sous l’égide le plus souvent des Nations Unies, qui ont un Haut Commissariat (UNHCR) qui s’y consacre. Ils ont établi le camp de Dadaab au nord Kenya, près de la frontière, qui rassemble près d’un demi-million de Somaliens à ce jour. A certains égards, on est proche de la crise humanitaire, résultant d’un cataclysme. De vastes mouvements de populations, installées à l’abri, pour des durées imprévisibles. 
C’est dans un second temps que le réfugié redevient individu. Quand, à titre individuel - et souvent pour une petite minorité seulement -, ils déposent des demandes d’asile auprès d’autres pays. Cette partie sort du camp, on dirait par le haut, et partage avec les exilés le statut de réfugié quand ils sont acceptés par un pays d’accueil. Les autres attendent, le retour comme horizon, la fin du conflit, le changement ou l’évolution du régime, que cesse ce qui les a fait fuir. Le camp s’autonomise, échappe au contrôle des autorités du pays d’accueil et de l’ONU, s’enkyste. Ce sont les réfugiés hutus  dans l’est  de la RDCongo, les camps de Somaliens au Kenya, noyautés par les Shebabs. Ce sont les camps des Palestiniens au Liban, depuis 1946. Rares sont les exemples d’intégration dans le pays d’accueil.  Combien de temps cela a-t-il pris, en France, pour les Républicains réfugiés de la guerre d’Espagne ?
Parfois enfin, quand les masses sont trop importantes, ou que les camps n’ont pas eu le temps de s’organiser, ou encore que l’attraction d’un autre lieu – « greener pastures » - accessible est trop forte, ces masses refusent les camps et forcent l’accès à travers les frontières, dans des conditions dramatiques et périlleuses. Mais comme pour les migrants, faut-il céder à ce qui demeure – au-delà de la détresse humaine qu’il faut traiter – un coup de force et un chantage affectif ?
On se retrouve dans le même cas de figure qu’avec les migrants qui risquent la méditerranée.

Et puis il y a les migrants – émigrés d’un côté, immigrés de l’autre, souvent en danger au milieu. Dans leur cas, pas de péril grave ou immédiat, mais une impérieuse nécessité ressentie, désir d’ailleurs où tout est possible quand ici est bouché, que les rêves y sont étroits (« Là-bas » de J.J.Goldman dit tout à ce sujet), pression du groupe, phénomène du cadet, etc. Impérieuse nécessité, qui peut aller jusqu’au rien à perdre, risquer tout, « no future », jusqu’à sa vie. Si leur nombre fait masse, leur migration relève de la décision individuelle. 
Qu’advient-il d’eux ? Certains immigrent légalement, sont dotés d’un titre de séjour, permettant le travail. Tout se passe bien jusqu’au renouvellement, qui se fait ou pas. D’autres arrivent avec un visa touristique, obtenu très normalement ou par acrobatie, et plongent dans la clandestinité à son expiration. D’autres enfin entrent illégalement, par toutes sortes de chemins, grâce à toutes sortes de fricoteurs et aigrefins, à grand coût, au prix de grandes souffrances, au péril de leur vie. 

Idée 15 :                           Répondre aux demandes d’asile

Il faut poursuivre la tradition française de générosité d’accueil, mais avec discernement. L’octroi du statut de réfugié aux demandeurs d’asile parvenus sur le territoire français doit se faire (1) avec rigueur, lorsque la menace subie est avérée et (2) avec rapidité, pour éviter de créer des situations de fait. Il peut aussi relever du tribunal spécialisé mentionné précédemment. Mais il faut peut-être accroître très sensiblement l’asile accordé aux demandeurs placés en camps de réfugiés. Une façon d’avoir une immigration large et choisie.

La France a une tradition de générosité pour recueillir les exilés, et les individus sous menace. Il faut la perpétuer. A savoir se montrer très généreux, mais avec discernement.
Mettons à part quelque cas très minoritaires de personnalités soudain contraintes à l’exil. Dans la plupart des cas, les demandes émanent d’individus qui ont réussi à accéder au territoire national, légalement ou non, et une fois sur place, déposent leur demandent, pour une raison ou une autre. Il est très difficile de faire la part du vrai et du faux, de mesurer la gravité de la menace subie ou du péril encouru dans le pays d’accueil. Comment traiter les dossiers avec rigueur, faire la part de la demande légitime et de l’opportunité saisie, ou carrément de la fausse déclaration ?
Ainsi, si le régime érythréen, ou nord-coréen, est particulièrement dictatorial, doit-on accorder le droit d’asile à tous les Erythréens qui en feraient la demande ? Si telle ethnie est discriminée dans un pays, tous les membres de cette ethnie ont-ils vocation à immigrer dans l’UE ? Si des lois particulièrement menaçantes pour les homosexuels sont adoptées, suffit-il de se déclarer gay pour bénéficier d’accueil ? Cela peut être la porte ouverte à des abus, qui ruineraient toute la politique définie, et ce d’autant qu’on se trouve davantage dans le cas de figure du réfugié (relevant du UNHCR), pris en charge à proximité.
Dans ce cas aussi, il faut accélérer énormément le traitement des dossiers. 12 mois, voire bien plus, entre le dépôt d’une demande et la décision, est humainement terrible. Une situation se crée, un individu vit dans l’incertitude, mais en même temps se crée un cadre de vie, et la sentence, souvent négative, est de ce fait douloureuse – parfois inapplicable. Là encore, comme suggéré plus haut pour les migrants en situation irrégulière, des « tribunaux » ad hoc pourraient se prononcer rapidement.
En revanche, un signal fort à donner serait de considérer fort favorablement les demandes d’asile émanant des réfugiés recueillis dans des camps, et qui désirent rejoindre notre pays. On retombe dans le cas d’une immigration choisie, qualitativement et quantitativement, qui peut aussi être généreuse, davantage même qu’à l’égard des demandes présentées depuis notre territoire national.

Idée 16 :        Une réponse internationale aux situations de crise

Les flux de réfugiés, générés par les situations de crise, relèvent d’un traitement international, à travers des instances multilatérales opérant en coordination avec les pays voisins ou proches des foyers de crise. C’est la vocation d’un UNHCR qui serait réformé, dé-bureaucratisé, apte à répondre à l’urgence comme à gérer le devenir de ces populations à moyen terme. Dans l’attente, l’Union Européenne peut aussi, collectivement, prendre sa part, voire se montrer pionnière.

Les crises qui éclatent dans un pays provoquent des mouvements – parfois massifs – de populations, d’abord vers les pays voisins.
La prise en charge de ces réfugiés ne doit pas peser sur les seuls pays qui reçoivent. Ce sont souvent des pays pauvres, mais dans tous les cas ces afflux massifs et brutaux ont des effets déstabilisants, économiquement, voire politiquement.
Mais, comme ce fut le cas lors de la récente « crise des migrants », d’autres pays plus lointains, mais choisis comme destination par des masses de réfugiés, ne doivent pas non plus subir un mouvement de force.
La communauté internationale s’est dotée d’une institution multilatérale : le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR). C’est à ce niveau que devraient être traitées toutes les situations d’urgence qui éclatent dans le monde. De toute ampleur. Ces situations appellent une solidarité internationale globale – tous les continents mutualisant leurs ressources pour faire face, n’importe où dans le monde. C’est déjà ce qui se passe dans une certaine mesure. L’UNHCR a établi et gère nombre de camps de réfugiés de par le monde, où des centaines de milliers de personnes sont assistées.
Cependant, comme hélas pas mal d’institutions onusiennes, l’UNHCR est largement bureaucratique, a des procédures lourdes, des modes opératoires rigides et souvent peu adaptés. Le système des camps, tel qu’il existe, enkyste les situations qui ont tendance à perdurer, crée des tensions avec l’environnement et les populations alentour, laisse fleurir des organisations informelles nocives (Interhamwe dans les camps de réfugiés rwandais au Kivu, Shebabs au nord Kenya) qui s’approprient l’aide et font régner leur loi.
Il conviendrait donc de réformer en profondeur le UNHCR, son organisation, ses méthodes, sa réactivité, les structures qu’il met en place, son (absence de) souci de l’insertion des réfugiés dans leur environnement social, ou de l’apport que pourraient constituer les réfugiés au pays d’accueil. Bref, en faire une agence très opérationnelle, réactive dans l’urgence et développementaliste dans la durée, qui prenne en charge le devenir des personnes sous sa charge. Disposant par ailleurs des moyens nécessaires, auxquels contribuerait l’ensemble de la communauté internationale. Alternative, le UNHCR pourrait, avec un cahier des charges très précis, déléguer ses tâches localement, au pays d’accueil ou à des groupes de pays plus particulièrement concernés.
En attendant cette réforme qui risque de prendre du temps, l’Union Européenne doit prendre en charge certaines situations d’urgence, faire face à l’urgence humanitaire, accueillir peut-être mais aussi mettre en œuvre des solutions de moyen terme, y compris en dehors de son espace. Peut-être proposer le prototype de ce que pourrait devenir le UNHCR réformé.
Là encore, la question des réfugiés ne doit pas être abordée au niveau national, mais international.

Idée 17 :                           Les migrants, en conclusion

Le réfugié est dans une situation transitoire. Il a d’abord vocation à rentrer chez lui, une fois la crise terminée. La vie en camp ne devrait être que temporaire : le temps que la situation qui a provoqué le départ s’améliore. Malheureusement, certaines situations perdurent (les Palestiniens, depuis 1947) et créent des états de fait qu’il faut d’abord prévenir pour pouvoir les gérer.

S’il ne rentre pas chez lui, le réfugié devient donc soit exilé – si une demande d’asile de sa part a reçu une réponse favorable, auquel cas il bénéficie du statut de réfugié dans son pays d’accueil – soit il devient un migrant, cherchant à s’établir et à poursuivre sa vie dans un pays autre que le sien.
On voit que, dans tous les cas, l’axe d’une politique audacieuse, responsable, généreuse et durable, tient dans les deux termes indissociables : « Accueillir largement, expulser résolument ». Fondée sur des valeurs d’ouverture, de justice, mais aussi de rigueur et de respect des engagements, cette politique dépasse la contradiction dans laquelle nous sommes actuellement enfermés, et propose une perspective progressiste à faire partager avec nos partenaires européens.

  

samedi 27 septembre 2014

Teaching the gender


HOW TEACHING FOREIGN STUDENTS CAN LEAD TO QUESTIONING ONE'S CULTURAL IDENTITY
When I was requested to participate in the conference celebrating the 50th anniversary of the Language Department at Makerere University (on August 22nd, 2014), a lot of memories came to my mind, as I spent  there 8 academic years in the 1980s, teaching French as a foreign language to students, quite often beginners. I remembered a problem I met regularly, and which puzzled me quite often.

Why is this word masculine or feminine?

When you teach French to total beginners, you bring in a basic vocabulary, and you ask your students to learn :
            le bureau, la table, le stylo, la salle, le livre, la porte, la chaise
And always, unless they dared not, the students, feeling confused, would ask: WHY ?? why LE here, and LA there??
Then, in a very masterly tone, you tell them that we use LE when nouns are masculine, and LA when nouns are feminine. But it does not solve the problem at all. Because immediately comes again the question WHY?? What is masculine about STYLO? the phallic shape? but what about LIVRE? what is feminine about TABLE? the long legs? but what about PORTE?
At first I would attempt explanations which do not work, skirt the problem, show authority: it is like that, learn it, full stop.
But still it makes you think, ask yourself questions you never considered before. Because for a native speaker it is so obvious. A book is masculine, a chair is feminine. You are taught that from P1, or even before at home. When a toddler, uttering your first words, you were corrected : No, say “une table”, not “un table”, And you did.
But for foreign students, it could be a discouraging mystery. They want to understand, they have an idea about masculine and feminine in life, they try to make the connection, and feel frustrated. I know – and I was confirmed when talking to several of you – that this issue makes many students hate learning French, and often drop it. So, what is to be done?

The gender of nouns in the French language

Let’s go back to some basics of French.
In French, there are 2 genders, called “Masculine” and “Feminine”. We don’t have NEUTER. In France, one has to choose one’s side: no middle way.
The gender of the noun is very important, because it affects determiners (articles, demonstrative, possessives, etc.), pronouns, adjectives (which agree with the noun, unlike in English), the verb sometimes when used with an  auxiliary.
     Le stylo est vert. Il est posé sur la table.
     La règle est verte. Elle est posée sur la table.
“Masculine” and “Feminine” refer (at least metaphorically) to a reality in nature: the sexual differentiation among individuals of a same species. But what about nouns referring to realities with no gender connotation – no sexual differentiation? Are there any rules,is there any way to understand or explain the distribution into genders?
Let’s consider some examples.

Names of animals

Sometimes, the noun changes for male and female. It applies to a few familiar animals: pets and farm animals, game. Obviously, this differentiation goes back far into the past, to the Middle Ages, and refers to the daily life of the time.
   Un chien, une chienne – un chat, une chatte –
   Un taureau ou un bœuf, une vache – un  cheval  ,une jument,
    une poule-un coq, un lapin,    une lapine
   Un cerf, une biche -- un sanglier, une laie -- un loup, une louve – un lion, une lionne
But for all other species, more than 98%, there is only one word, either masculine or feminine – randomly -, and you have to add “male” or “femelle” to stress the difference:
     un pigeon, une souris, une girafe, un aigle, un hippopotame, une antilope
     LE perroquet, le marabout                    LA cigogne, la pintade
     LE pigeon, le paon                               LA colombe, la grue couronnée
     LE capitaine, le tilapia                           LA carpe, la morue
     LE ver de terre, le batracien                  LA limace, la grenouille
     LE scorpion, le hanneton                       LA fourmi, la cigale,

Names of countries :

Even countries are either Masculine or Feminine.
   LE Canada        LA France                       LE Kenya               LA Tanzanie
   LE Maroc          LA Tunisie                      LE Pakistan           LA Birmanie
   LE Honduras     LA Guyane                      LE Soudan             LA Guinée
But the same country can be both:
   LE Royaume Uni                                      LA Grande Bretagne           
Apparently, there is a differentiation. When the name of the country (in French) ends with –e, the country is feminine, if not, it is masculine (with the exception at least of Mexico - LE Mexique – don’t ask me why).
But is Uganda more masculine than France ?

A few interesting or  funny cases:

 The same reality can have 2 names nouns of a different gender
Just to mention 2 cases of such homonymy.. There are so many others:
   Un cartable, une serviette – un tube, une durite

In the military field:
Nouns, as expected, are masculine:
   Un capitaine, un sergent, un officier, un soldat, un artilleur, un sapeur,
But you also find
   une sentinelle (sentry), une estafette (courier), une ordonnance (orderly, batman)
Why ? Though not heroic, those positions have never been a gay preserve.

Sexual organs

We have so many names for them in French. But interestingly enough, the nouns for the male organ are either masculine or feminine
   Un v…, une b…, un b…, la v…, le z…, la p…, etc.
And the same applies to the female organ :
   Un v…, une c…, une m…, la p…, le c…, le m…, la p…, etc.
Decency forbids me to be more explicit, but you have them in mind, and many more.

In conclusion

There is nothing like any explanation to be given, nothing like a guide line to help the learner.
Nouns in French are “masculine” or “feminine” just at random, irrationally- May be the blame can be put on the ancient Latin speakers, from whom we inherited. But they had a neuter, which, unlike in English or German, we abandoned and distributed the neuter nouns into our two Masculine and Feminine categories in an incomprehensible way.

The reality of the language

Classes of nouns

In a dramatic Cartesian move, let us abandon our beliefs, criticize them, and look at the language itself, without any prejudice or the traditional categories.
In French, there are 2 classes of nouns .The only characteristic which actually differentiates them is that each class uses a different set of words, or paradigm (determiners -articles, interrogative, possessives, etc.-, pronouns -personal, possessive, etc.-) they go or agree with.
One class will use le, un, mon, ce, il, celui-ci, or agree as beau, vert, écrit, etc.
One class will use la, une, ma, cette,elle, celle-ci, or agree as belle, verte, écrite, etc.
The other way round, a noun belongs to this or that class according to whether it fits with le, un, mon, etc.  paradigm, or la, une, ma, etc. paradigm.
I use here the term of class of noun which is the one used for describing Bantu languages, where there are usually more than 2. In Kiswahili for instance, you can find the m-/wa- class (mtu, watu – mzee, wazee), the ki-/vi class (kitabu/vitabu), the ji-/ma- class (jicho/macho), and several other classes,where each commands agreements:
   Mzee wangu mzuri           Wazee wangu wazuri           (my elder(s) is/are fine)
   Kitabu changu kizuri       Vitabu vyangu vizuri            (my book(s) is/are nice)
   Jicho langu zuri               Macho yangu mazuri            (my eye(s) is/are good)
In spite of the fact that we have a prefix in Kiswahili and a detached determiner in French, the systems are quite similar. Thus, the category of class of nouns to describe the French language too looks relevant.
In French, it will also imply the agreement of the adjectives or verbal participles

Which nouns belong to which class?

Now, if the go back to consider  the question, is it 100% randomly? Not really.
It happens that most nouns with a male gender connotation belong to one class (aka “masculine”), together with so many more nouns without any gender connotation at all. And most nouns with a female gender connotation belong to the other class.(aka “feminine”). It applies in about 99% of cases, but not always, as we mentioned earlier.
In both classes of nouns, those with gender connotation are a small minority. Yet, the whole class of nouns is usually, traditionally named, in French grammars, after that small part of it.
In fact, it is a kind of metonymy which is not acknowledged. Taken for granted. Ideological, in fact.

Naming the classes of nouns

Talking in terms of classes of nouns, as described above, should imply to abandon the use of the words “masculine” and “feminine”, as confusing and irrelevant to describe the reality they refer to.  What to replace them by?
Let us discard A and B, or 1 and 2, etc. as they imply a hierarchy, an order, a superiority of one over the other.
In a previous note of blog  (see “Et ta soeure ? – Elle bat le beur.” - ) I proposed  to name one class of noun # (hash) and the other class of nouns * (star).
Why ? (1) Those signs, though not in the alphabet, are now found in each and every handset keyboard. (2) There is no hierarchy between them. (3) As in French we say UN dièse (#) et UNE étoile (*), each can easily symbolize the class it belongs to.
Anyway, this is just a proposal, with a pinch of salt. But talking of classes of nouns (and NO LONGER about “masculine” and “feminine”) could make things easier when teaching foreigners. Especially when it corresponds to a reality they are used to in their own vernacular languages. They will not get confused if you refer them to what they know. They will not ask any longer the “WHY?” question: you have to know which class a noun belongs to. Period.
But in France, proposing to drop Masculine and Feminine from Grammar cannot even be suggested. I don’t know who would dare utter such a change, as this idea is a mere abomination.

Why such a resistance ?

For centuries these categories (Masculine/Feminine) have been and are still imposed on French speakers. We drink them from the mother’s breast.
They are self imposed. A form of alienation, as we are not conscious of it. We take it as a matter of fact. A kind of accepted servitude, as La Boetie would say..
That nouns are either masculine or feminine is as obvious as the sun is bright and the night is dark. At school, we learn that rule : “le masculin l’emporte sur le feminin” – the masculine prevails over the feminine … And indeed, in French, you have :
   Paul est beau. Jeanne est belle.
   Jeanne, Sophie, Marie, Dorothée, Agnès, … (+ 50 girls), sont belles.
   Jeanne, Sophie, Paul, Marie, Dorothée, Agnès… (+ 50 girls), sont beaux..
However numerous the feminine nouns may be, the agreement will be masculine if there is but one noun of this case in the list. That is what the language says about the reality of life.
Those categories (M/F) imply – and spread – certain ideas about gender differences, and their respective roles – not so much in the language as in the society. Saying # prevails over * is meaningless. But the“masculine prevails over the feminine” tells a lot.
Language is not in a vacuum, it is the language of a society.
It is informed by the values and uses of that society. Social, ideological, religious values. It embodies the “UNCONSCIOUS” of the society. As a native speaker, one thinks through the values one is unconsciously imposed upon by the language.
A language is a “vision of the world”. Then, what one sees around comes as self evident, when the truth is that one sees the world through the particular lenses of one’s own language (or languages).
As the French philosopher Louis Althusser puts it : “Ce que je pense n’est que l’effet de ce que j’impense.” (what I think is…)
Thus teaching a language is also teaching those values enshrined in the language itself.
Teaching a language to native speakers is a way of socializing them into the society, by transmitting those values. It is part of community or citizen building.
Teaching a foreign language is a way to help the learner to discover a different world, or a world seen from a different perspective. To discover some values which are not his – and that he is invited to share, or at least feel, be sensitive to, if he wants to be fluent.
 (All those statements after all are commonplaces).
The point I wanted to make here is that grammar, too, participates in transmitting values.
Anyone would think that grammar is just ideologically neutral, but this is not true, as the topic we explored today demonstrates.
Grammar is not a scientific discourse about a language. It does not objectively describe an object called a language, as an entomologist would describe an insect.
Grammar enunciates a way the language should be looked at – not necessarily as it is. It is ideological. It is an interpretation of the language. It is the way a society looks at its own language, as it expresses its explicit or implicit values. Grammar is a mirror displaying not the image of a language, but the image that a society has of itself. A kind of selfie.
Then, teaching grammar contributes to strengthening this image, to transmitting values and representations. It is meant for the native speakers, for the strengthening of the social cohesion and transmission. In a kind of inner bondage.
 But also teaching a foreign language can give the opportunity to break the illusion, to have a distanciated view. The teacher of a foreign language is not locked in the ideological circle. He can have a look at the language from the outside. He does not have to adhere to the image the native speakers have of the language he teaches. I would even say: he must not.
Freud showed that an outsider is necessary to allow one to dilute one’s fantasies and cope positively with the reality. This is the meaning of psychoanalysis. The same idea can be applied to the teacher of a foreign language. If he has a critical eye, if he remains an outsider, looking from the outside, he will be in a position to point to the discrepancies between a language and the idea the native speakers have of their own language. And then help the latter out of some illusions.
You teach a foreign language. The language does not belong to you. You have to teach it as it is. As the speakers speak it. But when teaching your students, you don’’t have to adopt submissively the image the native speakers have of their own language. It may be deceitful. Allow yourself to have original approaches. Dare. Use unhesitatingly  the similarities with the languages your students speak, if it helps them, as I said earlier. Be critical with the grammar and methods coming from the native speakers, they are meant for their own use.

Gender and societal changes

Life is change and movement. Societies change a lot, more and more and especially these days, in so many areas. Among other major changes in the last 50 years, in France and in the Western world at large : the gender equality issue.
The language is conservative, it changes more slowly than societies. But yet, it is affected. How does the French language adjust to the progress of gender equality?

The changes in French

As any other language, French changes, according to what the native speakers do with it. Some new words appear, some are no longer used. All sorts of influences play their part.
There are also the prescribers, those with some authority to propose changes.
Stephane Mallarmé assigned this task to the poets : “Donner un sens plus pur aux mots de la tribu” (give a clearer meaning to the tribe’s words). Additionally, France is may be the only country in the world where the language is political and ruled by the law. The National Assembly debates on language issues.
So, how are the societal evolutions (gender equality) being translated into the language, and grammar ? Let’s take an example.

The names of jobs and positions

Women have had gradually access to many – most - jobs which had always been men’s monopolies or preserves. Most of them have “masculine names”, without any feminine equivalent, which is very much resented by women in these positions.
   Un ingénieur, un professeur, un soudeur, un charpentier, un bijoutier, un pasteur,
   un maçon, un auteur, un écrivain
Yet there are many cases, in French, when names of jobs have a feminine equivalent :
   Un infirmier     Une infirmière               Un danseur           Une danseuse
   Un instituteur   Une institutrice            Un marchand        Une marchande
   Un postier        Une postière                  Un paysan             Une paysanne
Une sage-femme (midwife) does not have a masculine form.
But in many cases, the corresponding feminine form does not refer to a woman in charge but to « the wife of »  :
   Le boulanger    la boulangère                 Le général             la générale
   L’ambassadeur l’ambassadrice               Le maire                la mairesse (horrible)
Some have got a very different meaning, always derogatory:
   Un entraîneur  une entraîneuse             Un professionnel  une professionnelle
   Un rapporteur une rapporteuse            Un maître             une maîtresse
There have been attempts : Madame le Maire, Madame le Ministre – with the use of feminine agreements.
But that was not enough for some feminist activists.
A grammatical nonsense : adding a final -e
We are taught in Primary school that you turn an adjective into feminine by adding a final –e. This is a big simplification, as the reality is much more complex. But it produces a fantasy somewhere at the back of the minds: final –e = feminine..
Thus a trend (somehow officialized) to add a final –e to nouns of jobs or positions when one refers to a woman :
une écrivaine, une auteure, une procureure
(mind that you find it only with prestigious jobs : une fraiseure, une facteure, une soudeure are nowhere to be read)
As a consequence, many writers and journalists use these forms, to sound women lib friendly, or gender correct.
Personally it hurts my ears and my feeling of the language. As a false note in a sweet and familiar music. The addition of this final –e is pure fetishism.
It is nothing but a myth. And a nonsense, considering the history and uses governing the life of the language Final –e is very common with masculine nouns, while many feminine nouns do not have a final –e. The rules to turn adjectives and nouns into feminine are much more complex than a simple addition of –e (-eur / -euse, -teur / -trice, etc.).
   instituteur       institutrice                      directeur              directrice
   coiffeur           coiffeuse                       chanteur               chanteuse
   romancier        romancière                   poète                     poétesse           
In fact, un prieur / une prieure  is the only existing case in French of a final –eur becoming –eure when the position is occupied by a woman. Not very modern or exciting.
All that reveals some unconscious ideas in the society. The final –e becomes an emblem, a mark of identity. A kind of flag telling that this position has been conquered. It is.ostentatious. Grammar is also a ground where fantasies can grow and flourish.
I believe this is short - sighted and does not help  much the fight for gender equality, or rather against gender inequality. Another evolution is much more interesting.

Using epicene nouns

Some nouns and names are both masculine and feminine – or the masculine noun and the feminine noun are exactly similar : un enfant, une enfant whether boy or girl. Some first or Christian names are used for both boys and girls  : Claude, Dominique, Camille.
It has a name in grammar: “Epicene nouns” , which an English dictionary defines as: “denoting a noun that may refer to a male or a female, such as teacher as opposed to businessman or shepherd”.
It gets more and more frequently used : la ministre, la deputé.
The noun, originally masculine, is treated as feminine (using the determiners, agreements, etc. proper to feminine nouns) when it refers to a woman. We can have then :
   Ce grand écrivain est un excellent romancier.
   Cette grande écrivain est une excellente romancière.
It breaks a very strong rule : it introduces an agreement according to the meaning, to the referent, and no longer according to the grammar or the signifier.
So, how about considering all nouns as epicene, and use them as masculine or feminine according to the person they refer to ? It would go a much longer way into abolishing gender inequality than the cosmetic –e.
By the way, the personal pronouns of 1st and 2nd person (je, tu and also nous, vous) are epicene. They are either masculine or feminine according to who speaks or is spoken to. So, nihil novi sub sole, it is not something that extraordinary.

Conclusion

The debate is still raging on.  We shall keep you informed of the next developments

dimanche 29 juin 2014

Ramadan 2014

Je veux ici saluer et encourager tous mes amis, et au-delà tous les Musulmans de par le monde, qui aujourd’hui – et parfois depuis hier, comme en Côte d’ivoire -, entament le mois de Ramadan. Un mois de jeûne, de restrictions de plaisirs, mais surtout, si j’ai bien compris, de recueillement, d’examen de conscience, pour se rendre soi-même et le monde meilleur. Que ce mois leur soit bénéfique.
Mais ce moment ne concerne pas seulement les Croyants, comme il conviendrait. Dans le tourbillon qui agite le monde musulman, et qui propage ses effets bien au-delà, Ramadan est un enjeu de taille, marqué souvent à rebours de son sens par une recrudescence des affrontements et des horreurs. Au point de fausser la vision, et de troubler les images comme les esprits.

L’essentiel à ne pas perdre de vue, c’est que nous assistons d’abord et surtout à une guerre de religion au sein de l’Islam, à un affrontement entre Musulmans. Dont l’immense majorité des victimes d’ailleurs sont des Musulmans – ce qu’on oublie souvent. Affrontement complexe, à plusieurs niveaux, aux multiples imbrications. Affrontement  entre monarchies sunnites du Golfe qui se disputent l’influence en finançant ça et là conflits armés et mouvements terroristes. Affrontement entre ces fondamentalistes là et leurs homologues chiites, pour la suprématie sur le monde musulman. Je passe sur ce qui oppose tous ces partisans de théocraties aux Etats autoritaires peu ou prou laïques, héritiers d’Atta Turk ou du nassérisme.  De quoi s’y perdre, j’en conviens.
Mais raison de plus, j’y reviens, pour garder à l’esprit l’essentiel. Tous ceux-là, autant qu’ils sont, si ennemis qu’ils paraissent, ont deux choses en commun. Tous sont littéralistes, fondamentalistes, des partisans du retour à la lettre  du Livre, à l’Islam des origines (en y rajoutant fantasmes et obsessions, rigueurs et interdits – une religion de la Loi, qui pourchasse le plaisir et la vie, mortifère). Tous s’en prennent aux Autres, incroyants, Chrétiens, mais aussi en Orient Bouddhistes et alia, en invoquant des menaces contre leur identité, la lutte contre un quelconque Satan, mais surtout, dans leur conflit interne, pour se donner des gages de meilleur défenseur de la Foi, sur le mode « plus Musulman que moi tu meurs ». Ce combat extérieur, qui ne nous affecte que trop !, est somme toute relativement marginal.

Car tous ont pour ennemi principal non pas les non-Musulmans, mais l’autre Islam. Celui qui est accueil et célébration de la vie, adaptation et insertion dans le monde, spiritualité et affaire de conscience, ancré souvent dans une tradition culturelle de grande richesse que les fondamentalistes font tout pour extirper. Un Islam qui se réclame du texte, à interpréter dans la vie d’aujourd’hui, et non de la lettre, figée, de ses Ecritures. Un Islam de l’ouverture et de la liberté de conscience, confiant dans son identité et tolérant, dialoguant. Un Islam que j’ai maintes fois rencontré, que je respecte et dont j’apprécie de nombreux aspects – et surtout bien des pratiquants. Un Islam qui n’a pas de problème de compatibilité avec la République et la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, dont il peut s’approprier et défendre les valeurs.
Un Islam qui a aussi du mal à se définir et à s’affirmer, à se proclamer clairement, après des siècles de littéralisme dominant, de traditions pesantes, d’oppression coloniale aussi qui l’a réduit à la défensive, en butte qu’il est à la guerre à outrance que lui mènent les conservateurs fondamentalistes qui se sentent menacés dans leur pouvoir et veulent garder, ou reprendre, leur ascendant sur la Oumma, la communauté des Croyants.

En fait, l’immense majorité des Musulmans aspire à la paix, à la liberté, à la jouissance de ce que ce monde – par ailleurs bien difficile souvent, avec tant d’inégalités et d’injustices – peut offrir, dans le respect des valeurs et de la morale que chacun choisit. Dans le pluralisme pourvu que chacun puisse vivre son identité, ou se la bricoler dans les changements qui font son vécu.
Si elle y aspire, cette immense majorité n’y est pas encore acquise car tout cela est en changement, en construction, les cadres conceptuels et religieux ne sont pas encore diffusés et légitimés. Des pans entiers de cette majorité peuvent se laisser attirer par le discours radical des fondamentalistes, qui parlent haut et fort, vocifèrent, tandis que la parole d’un Islam de paix (je l’appellerai ainsi) se fait peu ou pas entendre, dans et hors de la communauté musulmane.

Pourquoi ce silence, ou cette sourdine ? Plusieurs causes peuvent être invoquées.
Je soulignerai notamment le manque de moyens. Les lettrés, les religieux, les faiseurs d’opinion tenants de cet Islam de paix ne bénéficient pas des ressources dont sont arrosés prédicateurs, mouvements et associations dites caritatives (salafistes et autres obédiences de tout poil) par les puissances du Golfe, pour ne citer qu’elles. Ils ne bénéficient pas non plus d’une exposition sur les médias de grande diffusion, qui ne tendent leurs micros et ne prêtent leurs écrans qu’aux extrémistes dont ils font ainsi (inconsciemment ?) le jeu en renforçant jour après jour l’idée d’un conflit inter-religions, et une image d’un Islam uniformément liberticide, hostile et violent.
Il y a aussi le terrorisme idéologique, quand toute parole prônant l’évolution, ou la modération, se trouve traitée d’impie et se trouve sommée de se justifier dans une logique de conformité à la lettre qui n’est justement pas la sienne. Quand toute condamnation ferme et totale de certaines pratiques est accusée d’être (et parfois vécue comme) une trahison de l’Islam en lui-même. On a connu ça, quand d’aucuns ne pouvaient  condamner les crimes de Staline sans devenir ennemis de la classe ouvrière. Ces accusations a priori – doublées d’une solidarité mal pensée – font effet de bâillon. Renforcé, autant que de besoin, par le terrorisme pur et simple, qui attente aux personnes, parfois à leur vie, qui portent publiquement la parole d’un Islam de paix, qui condamnent fortement les errements et les crimes commis au nom de l’Islam. L’assassinat, tout dernièrement d’un imam modéré à Mombasa en est un exemple parmi tant d’autres.

Dès lors, en ce début de Ramadan, il faut savoir ce qui se passe et comment se situer.  L’ennemi n’est pas l’Islam. Il est ceux qui, au sein de l’Islam – mais aussi ailleurs, sous d’autres références religieuses ou idéologiques – prônent le renfermement identitaire, la haine de l’Autre, la Loi comme interdit et non protection des libertés, la morale comme répression ou expiation et non comme régulation du vivre ensemble. Ceux qui au final ont des pulsions mortifères (à l’instar des fascistes espagnols qui criaient « Viva la muerte ! »), au lieu de célébrer le bonheur de vivre ensemble (« les roses (…) la vie (…) la lumière et le vent » comme Aragon le fait dire à Manouchian, au moment de mourir exécuté par les Nazis).

Il faut savoir nouer des alliances, aider les tenants d’un Islam de paix dans leur combat contre les rétrogrades. Ce combat, eux seuls peuvent le mener, mais ils ont besoin d’appui, d’assistance – dans la forme qu’ils souhaiteront – pour rassembler la masse des Croyants qui ne demande qu’à être rassurée dans sa foi et dans son aspiration à vivre. C’est leur affaire, sur le plan religieux, mais c’est notre affaire à nous tous aussi car la prolifération de la peste brune, ou vert foncé, parmi nos populations, ne peut qu’affecter sérieusement notre vivre ensemble. Il faut qu’ils s’expriment, haut et clair, à l’égard des leurs, et des Autres, sur ce qu’est leur religion – et condamner fermement et sans relâche ce qui lui est contraire mais qui s’en réclame. Il faut que leur parole soit relayée, diffusée, quel l’on entende une autre parole sur l’Islam que celle des terroristes et fondamentalistes. Les médias ont un grand rôle à jouer, d’information et non plus de sensation. Il faut donner à voir l’image de l’Islam de paix, tel qu’il est partout, tranquille et laborieux, mais aussi donner à voir son hostilité à ceux qui l’attaquent, son combat contre les extrémismes. Il faut progressivement changer la perception de l’Islam chez les Autres, faire comprendre sa complexité, renforcer les alliances autour des valeurs communes de paix et de liberté.


Puisse ce mois de Ramadan permettre de progresser dans ces voies.

samedi 18 janvier 2014

Impressions du Mali

Je n’étais allé qu’une seule fois à Bamako, et encore pour un séminaire qui nous avait laissé peu de temps. L’occasion d’un pèlerinage à la recherche d’un auteur, les contacts sur place que cela m’avait permis d’avoir offraient une belle occasion.


Sympa dès l’abord. La frontière, on avait déjà passé pas mal de temps côté ivoirien – j’arrivais en bus d’Abidjan – et même topo : tout le monde descend et donne sa pièce d’identité puis se dirige sous un arbre, à proximité des bureaux, modeste construction  avec une natte qui fait paravent  sur le côté droit. Distinction est faite entre les titulaires de passeports et les autres. Un groupe de gars grands et secs, en  qamis, quelque peu barbus, allure de Maures, sont appelés à l’écart. Un autre groupe de jeunes aussi, Ivoiriens à l’évidence, très bruyants et brassant l’air depuis le départ. Ils arborent RayBans et super smartphones. L’appel commence, à se rendre au guichet derrière le paravent pour récupérer ses papiers. Un après l’autre. Confidentialité.  Un des premiers servis revient avec l’info pour les autres. Ils prennent 1000 (CFA, soit 1,5€) par personne. Raisonnable. Je n’ai pas envie de donner, on va voir.  J’attends mon tour, comme précédemment de l’autre côté de la frontière. Les Maures ont dû raquer davantage, ça a duré pour eux sur la gauche du bâtiment, et ils font un peu la gueule. Les jeunes kakous aussi (version africaine du marseillais cacou) . Je saurai plus tard que ce devaient être des spécialistes de l’escroquerie en ligne, qui arrivent à ramasser de fortes sommes, mais qui – pourchassés désormais en Côte d’Ivoire – se font envoyer les sommes à Sikasso, juste de l’autre côté de la frontière. Ils viennent donc relever les compteurs, et doivent arroser les uns et les autres. Ils s’arrêteront en effet à Sikasso. Presque tout le monde est passé, j’attends. Pour la bonne bouche ?  Mais un gars en uniforme s’avance et me dit de venir. Il me conduit vers une table basse autour de laquelle des gradés sont assis dans de bas fauteuils de jardin. Je m’approche. Le supérieur me tend mon passeport avec un sourire. Nous sommes très reconnaissants de ce que vous faites pour nous. Vraiment, la France nous a sauvés, on vous remercie. Je bafouille quelques mots sur l’amitié franco-malienne, et m’en retourne vers le groupe qui a commencé à remonter dans le bus. Bonne maison, 1000CFA d’économisés.
A un arrêt du bus

Le Mali est un pays en guerre.  A Bamako, ou même jusqu’à Mopti, il n’y paraît pas. En plus d’une semaine j’ai vu en tout et pour tout deux militaires français. Ils prenaient leur bière et déjeunaient au restaurant de l’Institut français. Rien de bien belliqueux.  Des soldats maliens, de ci de là, quelques véhicules, pas de lourde surveillance le long des routes, ça doit se passer ailleurs. Assis au bord de la route du Nord, à Sévaré, tout près de Mopti, on voit défiler un important convoi de semi-remorques  chargés d’énormes citernes ou containers, tout de blanc peints, marqués de grands UN. « Tiens, ils ont plutôt l’air de s’installer, ceux-là ! » remarque-t-on à côté de moi.

Le site de Bamako a de la beauté. Le Niger, déjà très large, très en eau à cette saison, a creusé de part et d’autre une vaste plaine que borde une barre de collines, où la ville commence à grimper. La Présidence y domine, sur une rive. En face, on pourrait parler d’une colline du savoir, où j’ai trouvé à me loger, avec nombre de bâtiments universitaires. La ville s’étend en contrebas, liée par ses deux ponts. Peu de grands immeubles, une poignée, des banques bien entendu, la BCEAO et sa tour aux accents d’architecture sahélienne. Le reste est bas, laissant apparaître le faîte de nombreux arbres. 


Une avenue de Bamako
De fait, le centre ville a un parfum d’antan. Des rues ombragées et poussiéreuses. Le goudron, plutôt étroit, est en bon état. Les voitures s’y croisent à l’aise, sans plus. Pas de trottoirs bien entendu, les bas-côtés pour le piéton sont défoncés, des saisons de pluies y ont creusé les rigoles. Mais c’est assez large sous les arbres. La place d’installer de quoi s’asseoir. Beaucoup de groupes d’hommes, autour d’une théière sur un petit brasero. D’autres regardent passer. La vie s’écoule (c’est cool). Ailleurs de très larges avenues, quatre ou six voies, sans âme. La ville bouge, ça circule, oui. Mais ça s’active ?

Cet invraisemblable « Projet de la production 
et de l‘utilisation de l’huile de jatropha
comme biocarburant durable ».  PPUHBD ??
Ce type de projet qui commence par utiliser
les fonds reçus pour acquérir de beaux locaux
et des véhicules (photo) avant de commencer
 à se demander ce qu’est même le jatropha.
Marcher le long de ces rues. Sur les villas sous les manguiers, ou sur les petits édifices, partout : Direction générale de tel ministère, Office de ceci, Service de cela. Agence machin. Projet untel, Délégation  unetelle, ONG tartempion. L’institutionnel  règne.  Jusqu’à l’immense, rutilante cité administrative d’un goût architectural moyen qui s’étend le long du fleuve, au débouché d’un des ponts, œuvre ou don dit-on de Khadafi, qui regroupe tous les ministères dans une cité fermée sur elle-même. Splendide enceinte d’ivoire.
Pour qui est plus habitué à Lagos, à Nairobi, ou même à Abidjan, à ces villes où l’activité trépide, où les opérateurs économiques tiennent le haut du pavé, quel contraste ! Je me sens un peu trente années en arrière, dans l’after des Indépendances, quand la bureaucratie coloniale s’était renforcée d’une large étatisation. C’est l’administratif qui donne le la, qui imprègne l’état d’esprit. Le seul  véritable entrepreneur que je rencontre me le confirme, et semble bien isolé. Au demeurant l’administratif est débonnaire, sympathique, fait de son mieux (j’en ai connu ailleurs des bien pourris qui  ne s’occupaient que de tirer profit).
La Cité administrative, toute récente, rassemble tous les Ministères
Ca fonctionne, à sa manière.  Mais à la résidence, par exemple, agréable et très bien tenue, le petit personnel d’entretien est pléthorique, le responsable de la Cafétéria suffisant et incompétent (on me dit qu’il n’y a au Mali aucune école de formation aux métiers de l’hôtellerie ou de la restauration, un enseignement technique et professionnel presque inexistant en général), je me demande comment cet établissement, encore une fois  très agréable, équilibre ses comptes, de quelles subventions il vit.
Une anecdote. Je voulais utiliser internet sur mon smartphone.  Pour cela, on me dit qu’il faut configurer l’appareil tout spécialement. Bon. Mais pas chez un concessionnaire Orange où je me rends, non, faut aller au siège même d’Orange.  Un seul lieu dans la ville. Dans le pays ? Je vais donc dans ce lieu à la pointe de la modernité technologique et du secteur concurrentiel. Grand hall, équipement moderne, écrans plats,  affichage en diodes des numéros d’appel.  Un guichet pour l’accueil avec deux personnes. Je vais m’approcher mais on me donne un numéro.  Faut aller faire la queue sur des bancs en attendant d’être appelé pour expliquer son problème (et être dirigé alors, selon, vers l’une des autres queues  que je découvre dans la grande salle). A vu de nez – ou du peu d’empressement des agents de l’accueil à traiter une personne, s’activant à tout autre chose entre deux – il y en a pour au moins une demi-heure pour la première étape. Je pianote mon mobile, et m’aperçois qu’il y a une couverture wifi. Accueillant, pour meubler l’attente. Et puis la moindre des choses, en ce lieu, promotion de son produit, tout ça. Je me dirige vers un comptoir pour demander le code d’accès. « Ah non, désolé Monsieur, la wifi est réservée aux techniciens. » Désolation. On ne s’occupe pas des clients, on traite des administrés.  Comme au bon vieux temps.

Vue du marché
L’impression, comparativement encore, d’un pays qui se laisse vivre. Qui se satisfait de son état, vaille que vaille. Qui ne va pas chercher plus loin. Sous perfusion des aides internationales et de l’argent de l’émigration, exportant personnels de nettoyage, jeunes hommes sans qualification, qui seront bientôt pressurés. Le quartier du marché est actif, le commerce a envahi rues et immeubles. Un peu à la façon de Lomé. Mais c’est une activité traditionnelle, import et export, gros et détail, qui rapporte à ses acteurs mais n’a pas d’effet levier. L’accès à Internet est plutôt poussif, les cybers assez désuets et très modérément fréquentés. S’ils le sont ailleurs beaucoup par de jeunes aigrefins, cela crée néanmoins une culture informatique que l’on ne sent pas ici. Le niveau général d’éducation semble assez bas. On a du mal à se faire comprendre. Les chauffeurs de taxi connaissent mal  la ville, les explications sont laborieuses, ils s’adressent systématiquement à l’Africain qui m’accompagne, pour pouvoir échanger en bambara, et même là, c’est pas gagné.  Un ami Ivoirien s’étonnait de cette pauvreté, par rapport à Abidjan. 
Assis sous les neems de Sévaré,
en train de prendre le thé,
avec Abdoulaye et Boubacar


Un autre point.  A discuter avec les uns et les autres, à regarder les infos, les publicités aussi, on sent un réel attachement au pays, un vrai patriotisme – sans pour autant d’esprit de clocher, ou cocardier. Il y a une vraie fierté d’être Malien, de bon aloi. En tout cas dans les parties que j’ai visitées, je ne suis pas allé dans le Nord des Touaregs. Cependant, là encore, avec le recul, quelque chose qui chagrine. A aucun moment, de la part de quiconque, où que ce soit, je n’ai vu mentionner la dimension régionale, une vision d’avenir dans un espace plus grand que national. Or, quand on observe l’Afrique – et d’autres continents de la même façon, le nôtre compris, il est évident que si développement, si émergence il doit y avoir, elle ne peut se faire que dans le cadre d’intégrations régionales. C’est l’affaire du siècle. L’Afrique de l’Est s’y emploie résolument. L’Afrique du Sud polarise tout le cône austral et vise au-delà. Le Nigéria cahin-caha assoit son hégémonie  sur la partie ouest. On ne semble guère s’en soucier au Mali, on ne sent pas cette conscience, Même si Ouaga est plus près de Mopti  que  Bamako. Même s’il est plus facile d’aller de Kayes à Dakar qu’à Bamako, on se satisfait des limites de son pays. L’expérience montre que lorsqu’on ignore un grand bouleversement, il se fait quand même, et on s’en retrouve victime faute s’y être inséré.


Voilà beaucoup de points plutôt négatifs. Je m’en voudrais beaucoup de blesser mes amis Maliens, qui sont si merveilleux, qui m’ont si bien accueillis, que j’ai tant envie de revoir, de retrouver, dans ce Bamako si agréable, dans ce Sévaré si chaleureux où l’on partage au moins autant l’amitié que le thé. Qu’ils ne voient dans ces lignes que l’expression de mon souci de leur devenir, dans un monde en tourmente, dans une Afrique en grande mutation, prometteuse, dynamique,  mais où, comme partout dans l’Histoire, les places aux  premiers rangs iront à ceux qui auront su sentir le vent.

mercredi 8 janvier 2014

Centrafrique, partir, vite


En réaction à l'article du Monde du 08JAN2014

"En Centrafrique, le président Djotodia est sur le départ"


La nasse se referme.

Il fallait intervenir pour faire cesser les massacres. On l’a fait. Mais l'apparition des anti-balaka a changé toute la donne. Dès lors il fallait se retirer au plus vite pour laisser les Africains trouver une solution, y compris politique.

Car la crise est autrement plus profonde, et il ne suffit pas de jouer les belles âmes. Bien sûr Djotodia est un seigneur de guerre abruti, incapable. Mais on a soutenu Bozizé pendant des années, qui a su mobiliser une partie de son pays contre lui, Et qui surtout a su dresser les communautés de Centrafrique les unes contre les autres.

Le résultat est là. Nous ne sommes certainement pas les mieux placés pour régler ça au fond.
 Expulsons l'incapable, même avec le soutien de tous les présidents de la région, et nous voilà redevenus - aux yeux de tous - et la France impérialiste, qui fait et défait les rois. 
Et comme il est infiniment improbable que les choses tournent très bien …
Que les populations de Bangui et du Sud, à la faveur de l’arrivée d’un président qui leur paraîtrait plus favorable, et avant même qu’il prenne contrôle de quoi que ce soit, s’en prennent aux populations musulmanes et se vengent de ce que la Séléka leur a fait subir – ce qui est déjà largement entamé – et nous voilà tenus pour responsables, aux yeux des populations musulmanes africaines. Que tout cela parte en quenouille et qu’il faille renoncer une fois le chaos installé, nous voilà non seulement tenus pour responsables, mais en plus décrédibilisés. Toute cette affaire est un merdier.

Au fait, ça dérange qui si la Centrafrique éclate ? Ce pays n'a jamais existé. Le rebut du découpage des 60s, Ce qui est resté quand les territoires coloniaux se sont constitués en Etats. Même son nom l'indique. Oubangui-Chari au sein de l’A.E.F. – deux rivières, dont l’une fait sa frontière au sud, et dont elle ne possède de l’autre que le haut bassin, l’essentiel faisant partie du Tchad – devenue République Centrafricaine aux indépendances. Un nom qui sonne creux. Comme dit l’autre, si le centre est partout, la circonférence n’est nulle part. Et fait le plus notable depuis a été de produire un Bokassa.

Est-il impératif POUR NOUS d'en pérenniser l'existence ? En a-t-on seulement les moyens ? Certes non. On pouvait essayer d’empêcher de nuire une bande de pillards massacreurs, On ne peut remettre sur pied un pays délabré et tout entier à feu et à sang, aux populations dressées les unes contre les autres. La Centrafrique s'est effondrée. Ce n'est pas à nous de reconstruire sur ses ruines, à l'identique ou autrement.


C'est le rôle des Africains. Si le pays doit être mis sous tutelle, que les voisins s'entendent pour le faire, le Tchad, les pays de la sous-région. L’Union Africaine a montré en Somalie qu’elle pouvait obtenir des résultats. 

mercredi 20 novembre 2013

Omo Bello, la nouvelle « voix d’or »



(English version, below)



En feuilletant mon magasine, je tombe sur cette page de publicité : Omo Bello, La nouvelle « voix d’or ». Surprise et ravissement. Je n’avais pas de ses nouvelles – je m’étais demandé- depuis son départ pour le conservatoire de Toulouse avec une bourse du gouvernement français. La voilà donc sur papier glacé, promue pour son enregistrement de Mahler. Je ne suis pas assez mélomane pour suivre l’actualité lyrique, et son ascension m’avait échappé. Quel chemin parcouru depuis que je l’avais vue chanter, toute jeune et frêle, sur la scène du MUSON Centre, à Lagos !

Le MUSON

Une sacrée institution, cette Musical Society of Nigeria ( MUSON ), dont les biographies disponibles d’Omo Bello ne disent mot. Je ne m’attendais pas à trouver rien de tel, en arrivant à Lagos au Centre Culturel Français. C’est en fait une société de musique, comme on disait à une époque, dont la bonne société cultivée et distinguée de Lagos est membre, et bienfaitrice. Musique classique, il s’entend. Le MUSON organise des soirées musicales, invite des solistes et des orchestres de chambre. Un festival annuel, virtuoses à l’affiche, attire le beau monde en foule. LE MUSON Center occupe, au contact du Lagos historique et du beau quartier d’Ikoyi,  une grande bâtisse classe, disposant d’un restaurant gastronomique, de deux grandes salles de spectacle dont une en gradins que nous avons souvent utilisée pour nos spectacles en tournée, mais aussi de salles de répétition, etc. Une institution totalement locale, avec laquelle j’ai eu un très grand plaisir à collaborer.
Le bâtiment du MUSON Center
Mais le MUSON gère aussi en son sein une école de musique, de bonne tenue, où les enfants de la bourgeoisie – et de l’aristocratie – lagosienne viennent s’initier, et au-delà, aux grands instruments. Je crois me souvenir qu’un système de bourse, même, soutien les jeunes talents moins fortunés : si on veut entendre de la bonne musique, il faut s’en donner les moyens, car en orchestre les élèves chaque année se produisent pendant le festival.

Omo Bello

Je ne me souviens plus des circonstances exactes. Etait-il en tournée ou plutôt en mission, ce musicien, prof au conservatoire je crois ? Etait-il venu évaluer le potentiel nigérian ? ou préparer des tournées ? Toujours est-il qu’à l’occasion de sa venue j’avais organisé avec l’administration du MUSON une matinée musicale. Nous n’étions que quelques-uns dans la salle, nos hôtes, l’expert en mission, l’attaché culturel qui était venu d’Abuja, moi. Su r la grande scène se sont succédés de jeunes musiciens et chanteurs, seuls ou en formation, des solos des duos.
Parmi eux, une frêle jeune fille, à peine dix-sept ans peut-être, dans un duo de Don Giovanni, ou seule pour un Ave Maria. Limpide beauté, un ravissement. Même si ses camarades étaient très bons, sans aucun doute elle sortait du lot. Nous avons passé un superbe moment musical, et j’en suis reparti la tête encore enchantée de cette jeune voix limpide, pur cristal, mais avec aussi sa force, et une personnalité déjà affirmée.
Quelques temps après, j’avais le plaisir de transmettre la nouvelle au MUSON. Notre Ambassade à Abuja proposait à la jeune Omo Bello une bourse pour aller faire ses classes en France, au Conservatoire. La réponse est venue, positive et reconnaissante, mais ce serait pour un peu plus tard. Omo était engagée dans un cycle d’études qu’il convenait qu’elle finisse, avant de partir sur une autre voie. Sagesse, retenue, volonté et maîtrise de soi, sous un abord de charmante modestie, comme on dirait d’une jeune fille de bonne éducation. Les traits que j’ai retrouvés chaque fois que nous nous sommes rencontrés. Car pendant les quelques mois avant son départ, nous l’avons sollicitée.
Ce fut d’abord la Fête de la Musique. Chaque année, avec plusieurs partenaires musicaux, dont le New African Shrine de Femi Kuti, le CCF organisait plusieurs concerts, et en trois lieux plus de 50 groupes et musiciens de tous les styles de Lagos se succédaient, jusque tard dans la nuit. La fête de tout le monde, la fête de toutes les musiques. Cette année-là, j’ai voulu que l’art lyrique soit aussi présent. Ainsi en fin d’après midi le public se pressait déjà dans la grande cour du CCF où une scène avait été dressée en plein air. Un public bigarré, nombreux, populaire,  peu d’étrangers, surtout des jeunes, venu applaudir gratos les artistes qu’ils aiment bien, puisque l’affiche était assez prestigieuse. Ils avaient déjà eu du reggae, du hip-hop, de l’afrobeat, du juju, du high- life. Ils en attendaient encore. Et une frêle silhouette s’est approchée du micro, seule en scène, la sono a envoyé les premières notes, sa voix s’est envolée, radieuse et volontaire. L’Amour est un enfant de Bohème … Stupeur dans l’assistance, dont la plupart n’avait jamais entendu une musique pareille, une telle façon de chanter. Quelques murmures, de l’incertitude, et puis plus rien. Le public était sous le charme. Après Carmen, ce furent deux autres morceaux, dont l’Ave Maria de Gounod, et je ne sais plus quel autre. Omo Bello avait fait découvrir le bel canto à un public nouveau, difficile, pas habitué aux politesses, qui avait aimé, qui l’avait applaudie.
Trois semaines après, notre Consul Général, Joël Louvet, qui accordait un grand intérêt à l’action culturelle, lui a demandé d’interpréter la Marseillaise à l’occasion de la réception du 14 juillet, dans les jardins d’un palace de la ville. Ce fut beau. Pas tout à fait Jessie Norman Place de la Concorde (ou c’était la Bastille ?), mais un beau moment musical, émouvant à des milliers de kilomètres de la France, touchante illustration d’amitié avec le Nigeria.

Courte-échelle

Omo Bello, son diplôme en poche, est donc partie pour le Conservatoire, à Toulouse d’abord, avec des perspectives de rejoindre Paris, si  cela marchait très bien. Cela a dû marcher. Je n’ai pas eu avec elle la proximité, la chaleur du contact, le suivi ultérieur que j’ai pu avoir avec d’autres artistes, qui eux aussi font un très beau parcours international, et expriment tout leur talent. Je pense au danseur Qudus Onikeku, qui était la saison dernière l’hôte du Festival d’Avignon et qui présente dans le monde entier ses solos, ses chorégraphies. Je pense à Emeka Okereke, le photographe, et aussi aux autres grands photographes de Lagos, que j’ai exposés au CCF encore tout jeunots : James Uche Iroha, Kelechi Amadi Obi, qui ont aussi une réputation internationale. Je pense bien entendu à Asa, passée des planches de La Paillotte du CCF, aux disques d’or.

Accompagner tous ceux-là, et bien d’autres, leur servir de tremplin, leur donner le coup de pouce pour exprimer leur talent, ce fut passionnant et exaltant. Les voir prendre leur envol, rencontrer le succès, dépasser même ce qu’on pouvait imaginer procure une forte émotion. Quelque chose de comparable à ce que l’on ressent à voir ses enfants réussir. Même si tout le mérite revient à eux. Si un jour l’improbable grand Saint Pierre me demande ce que j’ai fait dans ma vie, je répondrai peut-être « courte-échelle », ce qui n’est pas si mal.


Omo Bello, the new "golden voice"

Flipping through my magazine, I came across this page of advertising: Omo Bello, The new «golden voice." Surprise and delight. I had no news of her - I sometimes wondered -, since her departure for Toulouse Conservatory with a scholarship from the French government. So she reappears now on glossy paper, promoted for his recording of Mahler . I'm not quite a classical music lover to follow the news of bel canto , and I did not notice her success. What a long way since I saw her sing, very young and frail on the stage of MUSON Centre in Lagos !
the MUSON
What an institution , that Musical Society of Nigeria ( MUSON )! The available biographies of Omo Bello are silent about the role it played at her beginnings. I did not expect to find anything like it, when I arrived in Lagos as Director of the French Cultural Centre . This is actually a music society, - classical music, I mean - of which the beautiful cultivated and distinguished society of Lagos is a member and benefactor.. The MUSON organizes musical soirées , invites soloists and chamber orchestras . An annual festival, featuring virtuosos,  attracts the beautiful people in numbers. THE MUSON Center is situated at the junction of the historical LagosIsland and the beautiful Ikoyi area , a large classical building with a gourmet restaurant , two large hall and theatre that we often use for our touring artists but also rehearsal rooms, etc. . A totally local institution, which I had a great pleasure to collaborate with.
But MUSON also manages a school of music, of high standard , where the children of the Lagos bourgeoisie - and the aristocracy - come to learn , and beyond , the classical instruments. If I remember well, scholarships and sponsorships help the less well off young talent: if you want to enjoy good music, it is necessary to provide the means, because the students’ orchestra performs every year during the festival.
Omo Bello
I do not remember the exact circumstances. Was he on tour or on a  mission , this musician , teacher at the conservatory who came to visit Lagos? Did he come to assess the Nigerian potential? or prepare a tour ? Still, on the occasion of his arrival I had arranged with the administration of MUSON a musical morning session. We were only a few in the hall, our guests , the expert, the cultural attaché coming from Abuja, myself. On the large stage was a succession of young musicians and singers, alone or in group, solos, duets.
Among them, a frail girl, hardly seventeen perhaps, sang in duet an air from Don Giovanni , and, solo, an Ave Maria . Limpid beauty, a delight. While her classmates were very good, no doubt she stood above the flock . We had a great musical moment, and I left still enchanted, my head filled with this young clear voice, pure crystal, but also strong, an already affirmed personality.
Sometime later, I had the pleasure to convey the news to MUSON. Our Embassy in Abuja granted to young Omo Bello a scholarship to France to follow classes at the Conservatoire . The answer came, positive and grateful, but it would be for sometime later. Omo was engaged in a degree courseand she would rather complete it before starting on another direction . Wisdom, restraint and self-control, under a discreet modesty, as it suits a well educated young girl. The characteristics of the personality whenever we met. As we made some requests to her during the few months left before her departure.
First came World Music Day. Every year, with several musical partners, including the New African Shrine of Femi Kuti , CCF organized several concerts , and in three venues more than 50 bands and musicians of Lagos would perform , till late into the night . A festival for everyone, the festival of all music. That year, I wanted the opera also to be present . In the late afternoon, the public was already crowded into the courtyard of the CCF where a stage had been erected in the open air . A colorful public, numerous , popular, few foreigners , mostly young people , had come to applaud, free of charge, the artists they like , since the program featured quite prestigious names. They already had reggae, hip- hop, afrobeat , juju , high-life . They were waiting for more. Then a frail figure approached the microphone, alone on stage. The sound track sent the first notes , her voice raised , radiant and full of power. “L’Amour est un enfant de Bohême ...” The audience got flabbergasted. Most of them had never heard such a music , such a way of singing . Some murmurs of uncertainty, and then nothing. The audience was under the spell. After Carmen  came two other pieces , including Gounod 's Ave Maria , and I don’t recall what else. Omo Bello had introduced the bel canto to a new audience, a difficult one, not familiar with listening  politely. They loved it, they applauded.
Three weeks later, our Consul General, Joel Louvet , who had a great interest in the cultural activities, asked Omo Bello to interpret the Marseillaise during the reception on Bastille’s Day, in the gardens of a palace in the city. It was beautiful. Not quite like Jessie Norman Place de la Concorde (or it was the Bastille?). But a beautiful musical moment, very moving, thousands of kilometers from France , a touching illustration of friendship with Nigeria.
Helping hand
Omo Bello, after graduating, left to attend a School of Music , first in Toulouse , with the prospect of joining Paris , if all would worked very well. Apparently it did! I have not been so close with her. Not much like the warmth of contact and the subsequent follow up that I have had with some other artists, who are also doing a great international career and are expressing  their talents fully. I have in mind the dancer Qudus Onikeku , who was the host last season of the Avignon Festival and performs worldwide his solos and choreographies. I have in mind Emeka Okereke , the photographer , and also other great photographers of Lagos, I exhibited in CCF when at their beginning : Uche James Iroha , Kelechi Amadi Obi , who also have an international reputation. I also, of course, have in mind Asa who started on the stage of Paillotte in CCF and reached golden records.

Accompanying all these artists, and many others, serving as a springboard , giving them the boost to express their talent , was quite exciting and exhilarating . To see them take off , meet with success , even beyond what we could imagine, it provides a strong emotion. Something similar to what it feels like to see his children succeed. Even if all the credit goes to them. If one day the unlikely great Saint Peter asks me what good I've done in my life, my answer may be "helping hand" , which after all is not so bad.