dimanche 31 mai 2015

Echange à propos de la réforme du collège

Ecrit le 20 mai à une amie remontée comme un coucou contre la réforme: 
Allez, un peu de provoc pour rigoler, maintenant que la messe est dite.
Mon expérience du grec au Lycée Cézanne – souvenirs vivaces. Au premier trimestre d’une année scolaire assez tendue, services chargés. Une collègue de lettres classiques, bien sous tous rapports, agrégée et tout, arpentait les couloirs à la recherche d’élèves de grec. Il ne lui en restait que deux, peut-être même en partance, la pauvre, et il lui en fallait au moins quelques autres pour justifier ses heures. Elle a dû trouver.
Car l’enjeu était là. Pas pour l’amour du grec (Venez que je vous embrasse !!) mais pour avoir un service complet et léger. Car sinon c’était une classe de plus en français, trois au lieu de deux, et ça change la vie pendant l’année (moi qui avec quelques manants de certifiés en avions quatre -ce qui est une horreur de corrections - apprécions la situation). Parlons franc. Derrière les cris d’orfraie sur les humanités s’écroulent, il y a aussi des considérations de niches confortables, et de coûts exorbitants, qui pour être triviaux doivent aussi être pris en compte avec des solutions idoines.
Je me souviens avoir évoqué la possibilité, pour ce peu d’élèves dont il fallait en effet satisfaire l’attente, de recours au CNED – un service public très performant, qui, additionné d’un peu de répétition, peut jouer parfaitement son office.
J’avais aussi horrifié en suggérant que par exemple on pouvait mettre ensemble les élèves de grec de plusieurs établissements aixois, et rendre ainsi plus acceptables des heures d’agrégé(e)s.
Geneviève avait même rappelée qu’elle-même, dans les années 60, élève alors d’un établissement on ne peut plus catho de jeunes filles, recevait alors, avec ses camarades de cours de grec, quelques garçons du lycée public  voisin (enfer et damnation !) pour faire un groupe « soutenable ». Les deux établissements avaient pu s’entendre sur cela, surprising isn’t it ? Mais je ne suis pas dupe, l’enjeu est bien ailleurs.
Encore une fois, à force de ne vouloir rien changer, de protéger des niches, de refuser des accommodements, de ne vouloir trouver des solutions adaptées et satisfaisantes pour tous, on se prend une réforme en pleine poire, et ne reste qu’à pleurer. La prochaine viendra de la droite, on peut faire confiance, mais on trouvera normal d'être un peu décoiffé.
Alors la réforme du collège ? du petit braquet tout ça, beaucoup de bruit pour rien. On commencera à en parler le jour où, au collège comme au lycée d’ailleurs : 
1. Toutes les matières et tous les niveaux ne seront pas égaux par ailleurs, en termes de service
2. On instituera une mobilité obligatoire au bout d’un certain temps dans un poste, pour casser les situations de niche et les effets de queue – y compris avec des temps hors de l’enseignement
3. Les établissements jouiront d'une GRANDE autonomie, y compris en termes de recrutement, sur des projets pédagogiques (gouvernance à définir)
4. Les services seront définis en termes de tâches et pas seulement d’heures de cours (quelqu’un avait parlé de 35h, pas si con, si c'est bien négocié)
5. Les vacances scolaires seront pour les élèves, les profs quant à eux, fonctionnaires, bénéficiant du statut de la fonction publique et de 35 jours ouvrables, ou quelque chose comme ça
6. On utilisera pleinement les ressources de l’informatique et des logiciels interactifs pour transmettre des connaissances, concentrant le face à face pédagogique sur l’acquisition des savoir-faire, les travaux pratiques, l’encadrement rapproché des élèves en difficulté – ainsi que le coaching des meilleurs – ce qui ferait éclater la notion de classe, et la notion d’année scolaire, au passage, pour une pratique bien plus large de groupes de niveaux et d’évaluation des compétences.
7. On va en trouver d’autres, j'en ai encore sous le coude.
J’avais dit provoc ? Finalement, c’est assez sérieux tout ça ! Et de gauche, en plus.
A disposition pour argumenter chaque point.

Et peu de jours après ( à lire in extenso sur/leblogdelapresidente)
En forme de réponse, lettre ouverte à un ami pédago
« Phosphorons maintenant ! On pense mieux à plusieurs que tout seul ! », ainsi concluais-je mon précédent article consacré à la réforme du collège.
Mon excellent ami Joël B., joyeux compagnon, fin gastronome, gentil garçon, « pédago » devant l’Eternel (comme quoi ni lui ni moi ne sommes sectaires…) , au demeurant le meilleur fils du monde, a rédigé en commentaire une série de propositions à ce point dignes d’intérêt que j’entreprends de lui répondre ici publiquement et « en grand ».
Pour ceux qui auraient la flemme d’entreprendre une petite marche arrière pour retrouver l’exact intitulé de son propos, je le reproduis in extenso (à une nuance près, sur laquelle je m’expliquerai dans le corps de ma réponse en forme de lettre ouverte.)
N.B. J’ai d’ores et déjà supprimé, sur ce sujet, des commentaires grossiers, et j’en censurerai d’autres s’il le faut, sans états d’âme. Essayons de répondre à Joël de manière constructive et courtoise, sans céder à la facilité de déverser des insanités sur un discours dont l’aspect provocateur, effectivement, peut ressusciter en nous d’ataviques instincts belliqueux pour ne pas dire de dommageables réflexes d’entartage.
LE PROPOS DE JOËL, DONC - cité ici
Reprenons donc à présent point par point
« Allez, un peu de provoc pour rigoler, maintenant que la messe est dite.
Cher Joël, rien ne garantit que « la messe (soit) dite », tout d’abord. Je crois que tu as mal évalué le degré de mécontentement des collègues – et des parents d’élèves, comme le montrent les récents déboires du cher Raoult de la FCPE ; je ne pense pas que les professeurs de collèges (et ceux des lycées, qui les soutiennent) se laisseront imposer sans réagir une réforme qui va à l’encontre de leurs convictions les plus profondes.
Et pour ce qui est de « rigoler », je crois qu’on attendra une autre occasion…
Quant à cette manière expéditive et ingénument brutale de t’exprimer, « la messe est dite », avec ses inflexions manuelvallsesques, elle relève sans doute du dernier chic socialo dans la manière de gérer le dialogue avec les personnels. Mais comme captatio benevolentiae, tu avoueras que ce n’est pas top.
Certes, tu ne cherches pas la bienveillance, puisque tu reconnais toi-même faire « un peu (sic) de provoc ». Tu ne seras donc pas étonné du ton parfois un peu raide sur lequel, en toute amitié, je vais te répondre.
Mon expérience du grec au Lycée *** – souvenirs vivaces. (...) doivent aussi être pris en compte avec des solutions idoines.
Compte tenu de la manière peu amène et pour tout dire indélicate dont tu parles de la collègue de lettres classiques, la désignant quasiment à la vindicte publique en sous-entendant que c’est ni plus ni moins qu’une grosse fainéantasse (encore le vrai chic socialo, j’imagine, mais ça devient un peu lourd, même en tenant compte du registre polémique), tu comprendras volontiers que j’aie anonymé le nom du lycée.
Puisqu’il faut « parl(er) franc », comme tu dis, dans ce même lycée et à propos de « niches confortables », j’ai connu pire en termes de situation : par exemple des gens qui partaient en cours d’année sous le ciel enchanté des bureaux rectoraux loin bien loin des élèves, en laissant en guise d’adieu à leur remplaçant quelques dizaines de dissertations, justement, à corriger.
Bref, le type de sous-entendu auquel tu procèdes, provoc ou pas provoc, est juste
dégueu insultant pour la personne à laquelle tu fais allusion. Prétendre que les professeurs de grec s’accrochent à leur option pour ne pas travailler, c’est aller trop loin, c’est inadmissible, je te le dis gentiment mais fermement.
Je me souviens avoir évoqué la possibilité (...) Les deux établissements avaient pu s’entendre sur cela, surprising isn’t it ?
La solution du regroupement des heures de grec sur un seul lycée, ou même de la constitution d’un seul « pôle lettres classiques » par ville ne date effectivement pas d’hier. J’ai moi-même expérimenté, en classe de 1ere (1968-1969), ce type de configuration, puisqu’une demi-douzaine de jeunes filles hellénistes (c’était avant la mixité) avaient eu la joie, la chance et l’inestimable avantage d’aller traduire Homère et Euripide au lycée de garçons – tous ces beaux jeunes gens à nos pieds, et le prof de lett. class. aux petits soins, aaaah, c’était un vrai bonheur (soupir nostalgique).
Tout ceci marchait très bien, pédagogiquement parlant, et ne posait aucun problème il y a quarante-cinq ans, dans un contexte où les établissements n’étaient pas encore mis en concurrence. Depuis, on a connu les palmarès du meilleur lycée (dans divers magazines), le classement IPES, l’affichage triomphant des résultats du bac, la danse des sept voiles pour recruter, et j’en passe.
Concurrence entre public et privé, bien sûr (j’ai vécu vingt et un ans en Vendée, je connais…), mais aussi entre public et public. Dans ce sens, perdre une option de grec, pour un établissement, c’est toujours grave -- comme perdre l’allemand, le russe, l’option musique ou toute option rare, un BTS, une prépa, bref, tout ce qui peut constituer un « plus » pour la boîte non seulement en termes de résultats (il ne s’agit pas forcément de « bons » élèves) mais d’image et de faire-savoir, puisque, hélas, c’est à présent ainsi que l’on nous impose de raisonner.
Quant à interdire de classer les lycées, inutile de rêver : la tendance générale vers l’autonomisation (j’y reviendrai, d’autant que tu la prônes) ne va pas dans ce sens, bien au contraire.
Mais je ne suis pas dupe, l’enjeu est bien ailleurs.
Encore une fois, à force de ne vouloir rien changer, de protéger des niches, de refuser des accommodements, de trouver des solutions adaptées et satisfaisantes pour tous, on se prend une réforme en pleine poire, et ne reste qu’à pleurer. La prochaine viendra de la droite, on peut faire confiance, mais on trouvera normal d'être un peu décoiffé.
Parce qu’on ne l’est pas, « décoiffé » ? Tondu, oui, et même scalpé !
Etre malmené par la droite, ça a l’apparence de la logique. La droite ne peut plus nous décevoir. Par la « gauche » (enfin, cette gauche-là), on a beau avoir l’habitude depuis Allègre, ça fait toujours quelque chose : nous nous sommes tant aimés, on avait tellement envie de faire confiance, même après avoir été cocufiés tant de fois. On se disait : « Ils vont bien comprendre, quand même, ils vont bien finir par nous écouter »… Ben non. Toujours persuadés de détenir la vérité, contre le cours même du réel.
Oui, l’UMP revenue au pouvoir fera sans doute pire, aucune illusion là-dessus – ou plutôt elle parachèvera le sale boulot que le PS a commencé. L’ultra-libéral Madelin est à fond pour la réforme du collège : ça ne te trouble pas ?
Mais revenons au reste de tes propositions.
Alors la réforme du collège ? (...) A disposition pour argumenter chaque point. »
Tout ceci est peut-être « de gauche », Joël, mais d’une gauche qui n’est pas la mienne et pour laquelle, je l’écris solennellement en pesant chacun de mes mots, je ne voterai plus JAMAIS : déréguler, déréglementer, déconcentrer, autonomiser, tout cela présenté, bien sûr, comme un « plus » pour les professeurs, les élèves et les établissements, c’est instaurer le règne de la concurrence perpétuelle, non seulement entre les collèges et les lycées (ça existe déjà, nihil novi), mais à l’intérieur de l’établissement, entre collègues, entre équipes, entre projets. Non merci.
Ce que tu proposes, de facto, c’est la fin du cadre national, des programmes, des examens nationaux, et tout le pouvoir aux féodalités locales, aux groupes de pression économiques ou idéologiques, aux petits et grands chefs, aux géniaux concepteurs de projets innovants avec beaucoup de mousse, au meilleur VRP susceptible de vendre ses salades, au plus habile danseur de claquettes, au plus fin joueur de pipeau, aux coordonnateurs de discipline promus mini-inspecteurs de leurs collègues, au conseil pédagogique érigé en instance de flicage. Caporalisation accrue du métier. Non merci.
Ce que tu nommes poétiquement « gouvernance à définir », ce sont les méthodes du privé. Non merci.
La seule autonomie qui vaille d’être valorisée, c’est (à l’intérieur de programmes et d’horaires nationaux précisément définis) la liberté pédagogique des professeurs : on enseigne comme on veut, on bidouille, on expérimente, avec ou sans informatique, avec ou sans tableau noir (ou blanc, interactif ou pas), avec livre ou avec tablette, comme en 1950 ou comme en 2050, on s’en fiche : l’essentiel est qu’à la fin de l’année les élèves aient appris et travaillé.
Curieusement, cette liberté pédagogique, cette confiance accordée aux professeurs, tu n’en parles pas, les socialistes n’en parlent pas – parce que ce qui les anime, c’est tout le contraire, un ressentiment outrancier, une espèce de haine rance, une suspicion permanente vis-à-vis des enseignants, à qui l’on impose faute de les convaincre, et qu’il faut, comme le montre le passage en force sur la réforme, absolument mater pour que « la messe (soit) dite ».
Qu’on ne compte pas sur nous pour dire DEO GRATIAS
Joël, mon cher Joël, tu es un ami, mais en ce qui concerne l’Ecole nos positions, je ne t’apprends rien, sont, à quelques points de détail près, complètement incompatibles. Je crains fort que dans les conflits qui s’annoncent nous ne nous trouvions une fois de plus, de part et d’autre de la barricade.
Ce qui ne nous empêchera pas de déguster ensemble l’excellent vin de mon fils, naturellement. Ce sera sans doute le seul élément de synthèse possible entre nous dans ce débat…

MA SECONDE REPONSE, en deux temps : 

Du débat ! enfin, et en franche camaraderie. Ou je ne retiendrai que cela de ta longue réponse, laissant de côté l’ad hominem car bas, digne d’être traité entre soi, tant l’histoire s’écrit de plusieurs façons. Restons-en à l’essentiel, qui seul intéresse.

A propos du service de grec : tu l’appréhendes de façon personnelle. Tu m’as mal lu, et à sa place, j’aurais agi de même. J’y vois seulement des effets de systèmes, et c’est ceux-là que je dénonce. Le reste serait insignifiant. Double logique systémique, d’ailleurs.


D’abord celle, de plus en plus absurde, du parcours de carrière du prof qui, voué à l’enfer au début, survit de l’espoir qu’il gagnera son purgatoire un jour, voire son paradis à terme – qu’il s’agira alors de ne plus lâcher. C’est toute la logique du « mouvement ». Ce sont toutes les dynamiques informelles aussi au sein des établissements où aux plus anciens vont les meilleures places/classes, les options roboratives ou plus satisfaisantes (intérêt, effectifs, charge de travail, …). Les queues s’installent, et quiconque a progressé ne peut laisser sa place car il se retrouverait derrière, tout ou presque à recommencer. Ce que j’ai appelé un système de niches. 

La conséquence : des situations enkystées, l’impossible rencontre des élèves les plus nécessiteux d’attention avec les profs les plus qualifiés et expérimentés, l’arc-boutage sur les acquis, statutaires, de situation et autres. Ce qui n’exclut pas la franche camaraderie, une fois la répartition des services et les armistices établis. Tout cela aussi devant être nuancé, car les missionnaires existent, pas seulement résiduels (mais quel système durable peut reposer sur la foi ?) et car la situation diffère largement dans les établissements « difficiles » pour des raisons qui peuvent se développer, non la moindre étant que ce sont pour l’essentiel des établissements de passage – et donc de fluidité. 

D’où mon idée de mobilité obligatoire, justement pour fluidifier tout cela, et permettre des parcours utilisant mieux les compétences, sans pour autant pénaliser.
La seconde logique est celle de la bureaucratie, dans l’attribution des moyens. Comme à l’armée où, si on n’a pas épuisé sa dotation en carburant, mieux vaut faire tourner les véhicules à vide, pour ne pas se la voir diminuer l’année suivante.
Cela mériterait grand développement. Mais c’est justement le manque d’autonomie des établissements qui fait que, si telle année telle option ne peut être offerte faute d’effectifs suffisants, elle sera perdue. Alors qu’une répartition des tâches décidée au niveau local pourrait réorienter provisoirement les moyens humains, et les réaffecter ultérieurement si la conjoncture change.
Plutôt que de s’arc-bouter systématiquement sur la préservation de l’existant, mieux vaut développer une culture de l’adaptation et du changement, et faire confiance à l’intelligence des acteurs. Au fait ça existe, je l’ai rencontré.
Voilà où le grec nous a menés. Pour le reste, les idées délibérément iconoclastes, je te réponds dans une seconde partie.

A Françoise (Mes réactions à ta réponse - la suite)

Venons en aux quelques propositions délibérément iconoclastes (on dirait ailleurs thought provoking) que j’énonçais. Je constate d’abord que tu as préféré les traiter non point par point mais en bloc, une fois dûment étiquetées, labellisées, assimilées à une diablerie connue, dès lors aisément 

Je récuse ce procédé, bien connu de nos jeunes années (staliniens, trotskistes, même combat) consistant, pour disqualifier une parole, à y coller une étiquette infâmante, permettant dès lors de décliner les horreurs afférentes et préparer l’autodafé, sans lire. Idem pour disqualifier une personne. Je ne me reconnais pas pédago, et ne sais même ce que cela signifie au fond, si ce n’est qu’ici c’est une des figures de l’abomination. La présentation ainsi faite, le chien se sait noyé. Exit J’ai adoré ton de facto, un moins latiniste aurait pu dire en dernière analyse. Cela permet dans le paragraphe d’accumonceler pêle-mêle toutes sortes d’horreurs, comme autant de fagots au bûcher. L’image que tu me tends n’est pas mon reflet, et la discussion reste à mener.
J’en resterai moi aussi au global, pour te confirmer qu’on diffère en effet sur le fond. Mais encore faut-il l’expliciter, remonter à l’impensé.

Je le vois affleurer quand tu parles de « la liberté pédagogique des professeurs : on enseigne comme on veut, on bidouille, on expérimente, avec ou sans informatique, avec ou sans tableau noir (ou blanc, interactif ou pas), avec livre ou avec tablette ». Que tu associes aussitôt à une question de « confiance ». Je crois que là est le fond, cette représentation du prof comme maître-artisan, voire artisan d’art, maître chez soi, chacun sa spécialité, son tour de main. On n’a plus de compte à rendre, une fois sa compétence certifiée, ou agrégée. Toute évaluation formelle est récusée, sauf très épisodiquement et l’enjeu n’en est que la rapidité de promotion. Il est inconvenant qu’un collègue vienne jeter un œil. Reste, comme pour l’artisan, ou la profession libérale, l’évaluation informelle et sauvage de la cour de récré, des rumeurs entre parents, de la salle des profs – mais qui doit rester tue. Cette façon de se percevoir, ce modèle économique du travailleur indépendant, a sa légitimité – même si elle reste dans le non-dit, et que la posture prise dans la revendication soit volontiers celle du prolétaire. Ce modèle est ce que nous avons connu, il a fonctionné. Son corollaire était aussi que n’arrivait dans le secondaire qu’une partie d’une génération (souvenons nous des classes de fin d’études où restaient ceux qui n’avaient pu passer, ceux souvent qui n’avaient pas l’appétit pour l’étude alors que les autres n’avaient en fait pas besoin de « pédagogie », ils avaient pigé le truc, suffisait de leur transmettre le savoir). Mais la société offrait assez de boulots non qualifiés qui allaient les absorber. L’écrémage, ou la production de déchets, se poursuivait d’ailleurs tout au long du secondaire. Mais une proportion de rebut est admise dans l’artisanat d’art.

Mais le monde a changé. Notre suprématie n’est plus là. Nos sociétés, si elles veulent préserver notre niveau de vie, ne peuvent se permettre de produire chaque année des milliers de jeunes non qualifiés. Cela obère l’avenir et le coût n’est pas supportable. Objectif indispensable : zéro déchet. Cela amène à réviser les processus, à changer les méthodes de travail. Car c’est bien d’un travail et d’un métier qu’il s’agit, auquel on se forme, et qui comme tout au monde change et évolue avec la vie.

L’accent est mis, au-delà d’abreuver de savoirs ceux qui ne demandent qu’à boire (pas besoin de « pédagogie » pour ceux-là, je te l’accorde, ils apprennent de toute façon – on en a peut-être fait partie) sur ceux à qui il faut donner l’envie d’apprendre pour X raisons, afin de les hisser à un niveau minimum, ou mieux déclencher le déclic qui leur fera prendre leur essor. Je te l’accorde aussi, beaucoup, travers bien Français de pseudo-cartésiens binaires, pensent qu’un objectif remplace l’autre et ne voient pas que les deux finalités doivent se prolonger, s’articuler, voire se renforcer l’une l’autre.

Cela implique un changement de modèle économique. On passe de la cueillette à l’agriculture. Du maître-artisan solitaire au travail de groupe, à la communauté éducative. Une large part de l’autonomie se déplace de l’huis-clos de la classe au niveau de l’établissement. Métamorphose, changements essentiels, qui implique une mutation de tous les paradigmes, et au-delà. Et qui implique surtout d’imaginer, de trouver les modalités d’application, les cadres, les pratiques, les pouvoirs et contre-pouvoirs, bref faire du neuf. 

Tout est à inventer, et se contenter de résister, c’est laisser les choses se mettre en place sans y peser, tout au plus les retarder. Combat d’arrière-garde. Dire « c’est le libéralisme ! les petits chefs ! » c’est laisser le champ libre, refuser le combat, s’avouer vaincu d’avance. Il est possible avec des formes de gauche d’effectuer cette mutation, serait-on trop cons pour les imaginer ? Refuser a priori toute réorganisation, l’autonomie au sein des établissements, la coordination du travail, et des remises en cause bien au-delà, est dogmatique et suicidaire. Cela relève de la même intelligence que proscrire tout alcool pour éviter l’ivresse. C’est aussi se complaire dans la posture de la victime.
Cela dit, on peut ne pas aimer, préférer légitimement, à titre personnel, le statu quo ante, où l’on a connu joies et épanouissement. Finie la liberté d’enseigner ? Mais un sportif ne s’épanouit-il que dans les sports individuels, pas dans les sports collectifs ? On peut préférer le tennis au rugby, mais difficilement tenir ce dernier pour lieu d’asservissement. Eternelle question du conflit entre intérêt général et intérêt particulier, du TGV dont on veut bien qu’il passe mais pas chez moi – auquel cas les justifications historiques, écologiques, environnementales – ou pédagogiques - ne manquent jamais. Que l’intérêt des élèves n’aura-t-il pas justifié, depuis trente ans au moins !

Tout dans la situation présente me déplaît. Et surtout son verrouillage par les postures des acteurs. Le(s) gouvernement(s) avance(nt) par petites touches, un pion de-çi, de-là, morceau de puzzle après l’autre, mais sans qu’apparaisse le schéma d’ensemble, l’objectif final et toutes ses implications. Cela crée toutes les peurs possibles, cristallise tous les rejets. Et on assiste à l’hystérie récente, Marianne guidant le peuple en duo d’opérette avec Figaro. Définir, décrire, clarifier l’objectif final, ce serait en permettre la discussion, ouvrir le champ de la négociation sur les modalités, y compris rassurer sur la progressivité et le filé. Mais une telle communication est-elle possible ? Apparemment non, sans mettre le feu aux poudres, tant la culture générale est à la préservation des acquis, à la méfiance contre toute modification, à la haine des déplacements de lignes qui, forcément, ébranlent des équilibres personnels patiemment conquis. Le syndicalisme enseignant n’a pas peu contribué à solidifier ces réflexes depuis 20 ou 30 ans, les parant des discours les plus progressistes. J’en veux encore à Jospin de n’avoir pas fait le boulot quand il avait 5 ans devant lui et à Allègre de ne pas avoir expliqué sa visée mais de s’être posturé en épouvantail.

Au lieu d’une vraie réflexion d’ensemble, sereine et approfondie, ce qui n’exclut pas l’affrontement d’idées et moins encore les vrais clivages entre gauche et droite (justice sociale ou laisser-faire des avantages acquis), on s’enferme dans d’incandescentes conflagrations rhétoriques sur une heure de plus ou de moins ici ou là, bien de chez nous. La notation ? Prononcez le mot et les couteaux sortent, et on se retrouve dans le fameux dessin « Ils en ont parlé ! ». Pourtant, la formation continue, en plusieurs décennies d’expérience, a fait des avancées, trouvé des modes pertinents qui méritent attention. Maos rien de rien n’a été intégré dans l’enseignement initial, non plus que les notions de compétences, d’acquis/non acquis, dont la greffe ne prend pas (je ne me suis pas contenté de bronzer sous les cocotiers, ni d’user le rond-de-cuir du rectorat, j’ai aussi glandé dans la formation continue qui, chacun le sait, n’est que billevesées - n’en déplaise à un commentateur). Pendant ce temps, le monde change. Les enseignants seraient-ils les seuls incapables de se remettre en cause et de s’adapter quand tous les métiers l’ont su, jusqu’aux plus modestes ? Ne me dites pas que c’est parce que les autres risquaient la perte d’emploi à ne pas bouger.

Je rejoins là ce que tu dis, Françoise, dans « Gueule de bois et perspectives », à savoir « réfléchir à des contre-propositions sans se borner à une posture défensive. » Je n’aurai pas forcément dit « contre », mais il importe peu. On n’est pas « contre » la loi de la pesanteur, mais on peut parvenir à voler. PROPOSITIONS, réflexions, remises à plat. Le cycle inauguré en 1945 est terminé, bien des solutions trouvées alors, et qui ont démontré leur efficace, sont devenues contre-productives. Banale dialectique historique. il faut savoir les remettre en question, trouver et surtout négocier les formes nouvelles, originales, qui aillent même vers des améliorations. Impossible ? Pas aisé certes, mais impossible seulement si- arc-boutés dans la conservation, on laisse s’imposer les choses.

J’ai dit remise à plat complète. Je ne voudrais pas finir sans revenir sur les remarques de Pierre-Henri, qui soulève un point central, mais avec lequel je diffère car il réfléchit en termes statiques et non dynamiques. Il est évident que ce chamboulement à venir du métier d’enseignant va aussi avec une renégociation des conditions faites aux enseignants (obligations de service, carrières, temps de travail, et bien entendu rémunération). Le constat fait du manque d’attractivité de la profession est flagrant. La féminisation a un temps masqué le phénomène, mais c’est terminé. Et quand on est repoussoir, les conséquences sont multiples, à terme, et profondes. Là encore, quel est l’état des lieux, en gros, très simplifié. J’y vois un contrat tacite, jamais énoncé. Je te sous-paye largement, certes, tu vas en baver dans un premier temps, dit l’employeur, mais je t’assure la sécurité de l’emploi, beaucoup de temps libre, peu de risques de sanction, et au bout de quelques années, si tu sais y faire, une amélioration progressive de tes conditions de travail. Les inconvénients s’étant petit à petit aggravés, pas étonnant que, d’une part, le « contrat » intéresse de moins en moins les meilleurs, et que, d’autre part, à tout ce qui peut apparaître comme un coup de canif aux avantages les intéressés se sentent volés comme au coin du bois. Et comme on est dans le non dit, le dialogue est difficile. Il faut en sortir. Et revenir au point de départ. Jusqu’ici, les enseignants du secondaire sont des cadres A de la fonction publique (cela peut changer, comme tout, mais faut le dire). En outre, il faudra rendre le job attractif pour bien recruter. Cela peut aussi impliquer une révision de la définition du temps de travail, une modulation des rémunérations selon les tâches, les évaluations, voire les résultats (mais oui ! et là encore, ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain : cadrages, concertations, instances de régulation et surtout formation des acteurs peuvent éviter seigneuries, arbitraires et abus).Le changement du métier d’enseignant doit aller avec une revalorisation sérieuse de ce métier. Mais soyons réalistes : cela n’ira pas non plus sans poser la question du coût et donc des effectifs. Qui peut prendre ce risque ? En tout cas mieux vaut en parler, que feindre de ne pas voir en tonitruant sur des points annexes.

Tiens, encore un paragraphe. Comment se fait-il que beaucoup qui prônent la démocratie participative se révulsent à l’idée d’une autonomie des établissements ? Dans tout changement, c’est celui qui fait qui prend le pouvoir, car ce qu’il met en place le privilégie. Plutôt que d’être seulement défensifs, pourquoi ne pas peser pour une gouvernance des établissements qui assure l’efficacité tout en se prémunissant de l’autoritarisme, de l’arbitraire et d’autres maux ? Faire de l’établissement un espace productif démocratique. Intéressant non ?

Une suite ?

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Sa réponse, insérée dans mes paragraphes, ce qui m'incite à vous les répéter, sauf à vous obliger à aller voir ci-dessus, on ne sait plus où on en est, lecture encore plus pénible
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Suite du feuilleton, et du grand roman épistolaire en cours…
Devant un ordinateur, c’est tout de suite plus facile, de lire, de répondre et de poster !
Résumé des épisodes précédents : mon excellent ami et collègue Joël B., que je qualifierai volontiers de « pédago » même s’il s’en défend véhémentement, a émis en commentaire ici même toute une série de propositions tellement dignes d’intérêt que j’y ai répondu là (1)
Ci-dessous, la réponse de Joël, et ma réponse à celle-ci.
NB : Pour plus de lisibilité et même si nos points de vue n’ont radicalement rien à voir, le texte de Joël est en italiques

A Françoise (Mes réactions à ta réponse - la suite)

Venons en aux quelques propositions délibérément iconoclastes (on dirait ailleurs thought provoking) que j’énonçais. Je constate d’abord que tu as préféré les traiter non point par point mais en bloc, une fois dûment étiquetées, labellisées, assimilées à une diablerie connue, dès lors aisément

Je récuse ce procédé, bien connu de nos jeunes années (staliniens, trotskistes, même combat) consistant, pour disqualifier une parole, à y coller une étiquette infamante, permettant dès lors de décliner les horreurs afférentes et préparer l’autodafé, sans lire. Idem pour disqualifier une personne. Je ne me reconnais pas pédago, et ne sais même ce que cela signifie au fond, si ce n’est qu’ici c’est une des figures de l’abomination. La présentation ainsi faite, le chien se sait noyé. Exit. J’ai adoré ton de facto, un moins latiniste aurait pu dire en dernière analyse. Cela permet dans le paragraphe d’accumonceler pêle-mêle toutes sortes d’horreurs, comme autant de fagots au bûcher. L’image que tu me tends n’est pas mon reflet, et la discussion reste à mener.

Joël, si j’ai traité tes propositions en bloc et non pas une à une, c’est parce qu’elles constituent un tout, qu’elles sont le fruit d’une même philosophie de l’école, d’une même vision du monde, qui ne sont pas les miennes. Il pourra m’arriver d’être d’accord avec toi sur des points de détail, mais il n’en reste pas moins que, globalement, les présupposés de ton programme, que j’ai lu avec attention, me paraissent très contestables.
Par ailleurs, pour ce qui concerne mes jeunes années, je crois qu’effectivement, si j’ai pris des rides et de l’âge, ce que je n’ai pas perdu, c’est – comment pourrais-je le dire sans te blesser ? – une certaine capacité à flairer les arnaques et à débusquer, sous le discours gogoche et bien-pensant de la social-démocratie, la magouille finale, quelles que soient par ailleurs, parfois, les bonnes intentions (dont l’Enfer est pavé…) de ceux qui portent ledit discours, tout persuadés qu’ils sont de faire le bonheur du peuple malgré lui, et, en l’occurrence, de savoir, mieux que les professeurs, ce qui est bon pour eux et pour des élèves qu’ils n’ont plus vus de près depuis plusieurs lurettes.

J’en resterai moi aussi au global, pour te confirmer qu’on diffère en effet sur le fond. Mais encore faut-il l’expliciter, remonter à l’impensé.

Je le vois affleurer quand tu parles de « la liberté pédagogique des professeurs : on enseigne comme on veut, on bidouille, on expérimente, avec ou sans informatique, avec ou sans tableau noir (ou blanc, interactif ou pas), avec livre ou avec tablette ». Que tu associes aussitôt à une question de « confiance ». Je crois que là est le fond, cette représentation du prof comme maître-artisan, voire artisan d’art, maître chez soi, chacun sa spécialité, son tour de main. On n’a plus de compte à rendre, une fois sa compétence certifiée, ou agrégée. Toute évaluation formelle est récusée, sauf très épisodiquement et l’enjeu n’en est que la rapidité de promotion. Il est inconvenant qu’un collègue vienne jeter un œil. Reste, comme pour l’artisan, ou la profession libérale, l’évaluation informelle et sauvage de la cour de récré, des rumeurs entre parents, de la salle des profs – mais qui doit rester tue. Cette façon de se percevoir, ce modèle économique du travailleur indépendant, a sa légitimité – même si elle reste dans le non-dit, et que la posture prise dans la revendication soit volontiers celle du prolétaire.

Joël, ne mélangeons pas tout et ne caricaturons pas.
La liberté pédagogique des professeurs, ce côté « maître-artisan », comme tu le dis très bien, est effectivement la clé de la confiance et de la créativité des collègues. Il ne s’agit pas de cuisiner tout seul dans sa classe – comme les artisans, les professeurs partagent, mutualisent, donnent un coup d’œil, apportent un regard extérieur. De plus en plus et tu le sais, les « tours de main », comme les recettes de cuisine, s’échangent,(les copies itou), les cours se préparent en commun, et c’est très bien parce que c’est informel. Les enseignants travaillent ensemble par affinités, amitiés, convergence dans la manière de faire et/ou enrichissement par la différence, et c’est parfait. A partir du moment où on va imposer aux gens de bosser en équipe et selon des démarches qui ne seront pas forcément les leurs, ça ne marchera pas. A se demander du reste si le but de la manœuvre est vraiment que « ça marche », ou de contraindre les professeurs à passer définitivement sous les fourches caudines de la pédagogie officielle unique.
Quant à l’inspection, parlons-en : les IPR aux ordres venus imposer à de bons professeurs de travailler en séquence et par méthode inductive, alors même que les résultats obtenus par ces collègues étaient excellents, nous les avons bien connus naguère dans l’Académie de Nantes, où le corps des IPR semblait devenu l’annexe du catalogue Bertrand-Lacoste.
Tout comme on ne peut pas imposer le travail en équipes, on ne peut davantage imposer la séquence didactique comme le schibboleth, l’alpha et l’oméga de la pédagogie du français. Il y a des programmes, à respecter impérativement, car le bac est encore, jusqu’à plus ample informé, un examen national, et puis des méthodes, des procédures, un savoir-faire, qu’il faut laisser se développer, que les collègues choisissent ou non de travailler ensemble. La créativité est à ce prix : n’oublions pas que Célestin Freinet a dû quitter l’Education Nationale et ouvrir une école privée (certes « prolétarienne », mais privée) pour pouvoir continuer à enseigner comme il l’entendait.
Quant à la « posture du prolétaire », si les salaires des professeurs n’étaient pas aussi ridiculement bas et si le point d’indice n’était pas bloqué depuis quelques lurettes, elle n’aurait pas lieu d’être.

Ce modèle est ce que nous avons connu, il a fonctionné. Son corollaire était aussi que n’arrivait dans le secondaire qu’une partie d’une génération (souvenons nous des classes de fin d’études où restaient ceux qui n’avaient pu passer, ceux souvent qui n’avaient pas l’appétit pour l’étude alors que les autres n’avaient en fait pas besoin de « pédagogie », ils avaient pigé le truc, suffisait de leur transmettre le savoir). Mais la société offrait assez de boulots non qualifiés qui allaient les absorber. L’écrémage, ou la production de déchets, se poursuivait d’ailleurs tout au long du secondaire. Mais une proportion de rebut est admise dans l’artisanat d’art.

Je ne vois pas le rapport entre le modèle « artisanal » et le fait que, « de notre temps », seule une partie de notre génération « montait » au lycée , comme si c’était cet « artisanat d’art » qui avait produit « l’écrémage », pour reprendre ta métaphore. « De notre temps », les instituteurs formés à l’Ecole Normale pratiquaient, justement, cette pédagogie artisanale qui te fait un peu sourire – avec les « leçons de choses », par exemple, où le maître bidouillait avec les moyens du bord un système solaire ou la digestion du pain blanc par la salive in vitro… Et toute la classe était bouche bée, y compris ceux qui n’avaient « pas d’appétit pour l’étude », certes, mais de l’intérêt pour le concret et le vivant.
Ton terme de « Corollaire » suppose que c’est le modèle artisanal qui était l’obstacle à la démocratisation scolaire, alors même que dans les campagnes bas-alpines ou autres, devant une « classe unique », les instituteurs inventaient des solutions pédagogiques au cas par cas et qui fonctionnaient. Ceux qui n’allaient pas au lycée reprenaient la ferme familiale, par exemple, ou l’atelier paternel : boulots qualifiés, certes, et même hautement qualifiés (un bon vigneron, un bon charcutier, c’est du vrai savoir et du vrai savoir-faire) mais d’une qualification non scolaire en ces temps-là : on apprenait avec son père ou sa mère, et avec des taloches éventuellement.
L’écrémage, comme tu le dis, tient à tout autre chose : toujours moins d’école à l’école, toujours moins de savoirs transmis, et la sensation, chez ceux qui décrochent, que rien de ce qu’on fait dans les classes n’a de sens.

Mais le monde a changé. Notre suprématie n’est plus là. Nos sociétés, si elles veulent préserver notre niveau de vie, ne peuvent se permettre de produire chaque année des milliers de jeunes non qualifiés. Cela obère l’avenir et le coût n’est pas supportable. Objectif indispensable : zéro déchet. Cela amène à réviser les processus, à changer les méthodes de travail. Car c’est bien d’un travail et d’un métier qu’il s’agit, auquel on se forme, et qui comme tout au monde change et évolue avec la vie.

La question que tu ne poses pas, c’est celle du « pourquoi » : pourquoi ces jeunes non qualifiés, pourquoi les « décrocheurs », pourquoi les désolantes statistiques de l’illettrisme lors des journées APD.
Tu n’es du reste pas le seul à refuser de la poser, mais ce n’est pas une raison. A partir du moment où l’Ecole n’instruit plus les élèves, où elle renonce à les instruire, où une IG constructiviste et Bertrand-Lacostienne explique sans rire que si un petit sixième ne sait pas lire, ce n’est pas grave, vu qu’il n’a pas terminé ses études, il ne faut plus s’étonner de rien.
Un enfant s’ennuie à l’école (au collège, au lycée) quand il a l’impression d’y perdre son temps, quand il n’en sort pas enrichi, quand il n’y apprend rien, quand, je le répète, les apprentissages ne font pas sens. Tu noteras que sur ce point je partage l’opinion de Meirieu – même si les conclusions que j’en tire ne sont pas exactement les mêmes :-)

L’accent est mis, au-delà d’abreuver de savoirs ceux qui ne demandent qu’à boire (pas besoin de « pédagogie » pour ceux-là, je te l’accorde, ils apprennent de toute façon – on en a peut-être fait partie) sur ceux à qui il faut donner l’envie d’apprendre pour X raisons, afin de les hisser à un niveau minimum, ou mieux déclencher le déclic qui leur fera prendre leur essor. Je te l’accorde aussi, beaucoup, travers bien Français de pseudo-cartésiens binaires, pensent qu’un objectif remplace l’autre et ne voient pas que les deux finalités doivent se prolonger, s’articuler, voire se renforcer l’une l’autre.

Sur ce point, je vais être d’accord avec toi : ce qu’il faut donner ou re-donner, c’est l’envie d’apprendre.
Mais pour cela, il faut… apprendre ! Je vais utiliser une métaphore gourmande, pour éclairer mon propos : faire découvrir à un enfant des nourritures un peu difficiles comme le foie gras, le roquefort ou les huîtres, suppose que l’enfant ait goûté le foie gras, les huîtres, le roquefort, qu’il puisse expérimenter les bonheurs gustatifs de ces plats. On ne peut pas gaver un gosse de jambon blanc-coquillettes et attendre qu’il ait le déclic pour une gastronomie un peu plus pointue.
Il y a un plaisir d’apprendre, qu’il faut effectivement susciter. Mais comme le dit Samy Joshua, un pseudozintellectuel de droite bien connu, « ce n’est pas parce qu’on fera faire aux élèves des choses rigolotes qu’ils apprendront mieux » (2). Les élèves, y compris et peut-être même surtout les décrocheurs, ne sont pas stupides : si ce qu’on leur apprend ne fait pas sens pour eux, ils ne voient pas les raisons de s’y accrocher, surtout quand le monde hors les murs paraît si gai, si drôle, si « plein de nègres et de négresses », si rentable, si plein de possibilités magiques (le football, le trafic, les « roots », la chansonnette, le mannequinat) tellement plus désirables que l’école, qui, à vouloir rivaliser en attractivité avec l’extérieur, sera toujours moins « sexy », comme le dit à propos du latin une des conseillères de NVB (3).

Cela implique un changement de modèle économique. On passe de la cueillette à l’agriculture. Du maître-artisan solitaire au travail de groupe, à la communauté éducative. Une large part de l’autonomie se déplace de l’huis-clos de la classe au niveau de l’établissement. Métamorphose, changements essentiels, qui implique une mutation de tous les paradigmes, et au-delà. Et qui implique surtout d’imaginer, de trouver les modalités d’application, les cadres, les pratiques, les pouvoirs et contre-pouvoirs, bref faire du neuf. Tout est à inventer, et se contenter de résister, c’est laisser les choses se mettre en place sans y peser, tout au plus les retarder. Combat d’arrière-garde. Dire « c’est le libéralisme ! les petits chefs ! » c’est laisser le champ libre, refuser le combat, s’avouer vaincu d’avance.

Si ce que tu appelles « la communauté éducative », c’était juste de rassembler les enseignants, de les laisser enseigner et de leur donner carte blanche pour, en mettant en commun leur créativité, créer une synergie profitable pour tous, profs comme élèves, je crois que tout le monde ou presque serait d’accord.
Mais soyons sérieux, Joël : tu connais l’institution aussi bien que moi (et même mieux, au sens où tu as été, toi, de l’autre côté des bureaux…), tu sais très bien comment ça se passe et comment ça se passera : des projets mousse-paillettes, parce ce qui compte, surtout dans un contexte de mise en concurrence des établissements (et des professeurs !), c’est le « faire-savoir » -- parfois même des projets Potemkine, très beaux sur le papier, intenables dans la pratique ; ou encore des projets chronophages, fatigants pour les collègues, et avec sur les élèves des résultats tout aussi aléatoires que ceux des approches plus conventionnelles. Je n’aurai pas la cruauté de revenir sur le tract ( !) en espagnol ( !!) à destination des floriculteurs kenyans, présenté sur F2 (reportage au collège Clisthène, où, ne l’oublions pas, l’on expérimenta la réforme) comme le nec plus ultra de la pédagogie innovante (4).

Il est possible avec des formes de gauche d’effectuer cette mutation, serait-on trop cons pour les imaginer ? Refuser a priori toute réorganisation, l’autonomie au sein des établissements, la coordination du travail, et des remises en cause bien au-delà, est dogmatique et suicidaire. Cela relève de la même intelligence que proscrire tout alcool pour éviter l’ivresse. C’est aussi se complaire dans la posture de la victime.

Si « l’autonomie au sein de l’établissement » se traduit, comme il est probable, par une réorganisation où chaque enseignant sera son propre flic, chapeauté de surcroît par son coordonnateur de discipline, devenu de facto (eh oui, j’insiste…) son supérieur hiérarchique, puis par le conseil pédagogique, instance de contrôle et, dans de mauvaises mains, de flicage, puis par le chef d’établissement, et éventuellement par le CA, je crains que le remède que tu proposes soit encore pire que le mal. Et je ne vois pas en quoi l’intérêt des élèves, là-dedans, s’en portera mieux.

Cela dit, on peut ne pas aimer, préférer légitimement, à titre personnel, le statu quo ante, où l’on a connu joies et épanouissement. Finie la liberté d’enseigner ? Mais un sportif ne s’épanouit-il que dans les sports individuels, pas dans les sports collectifs ? On peut préférer le tennis au rugby, mais difficilement tenir ce dernier pour lieu d’asservissement. Eternelle question du conflit entre intérêt général et intérêt particulier, du TGV dont on veut bien qu’il passe mais pas chez moi – auquel cas les justifications historiques, écologiques, environnementales – ou pédagogiques - ne manquent jamais. Que l’intérêt des élèves n’aura-t-il pas justifié, depuis trente ans au moins !

Là encore, tu déplaces les problèmes. Le rugby est un sport merveilleux, mais tu sais parfaitement que les équipes qui gagnent sont celles dont la dynamique de groupe est positive ; on peut dire la même chose à propos du football – si les Bleus ont été champions en 1998, c’est parce qu’ils jouaient très bien, certes, mais aussi parce qu’Aimé Jacquet avait sélectionné des joueurs dont il considérait qu’ils pourraient travailler efficacement ensemble (d'où l'éviction de Cantona).
Or d’une part tous les chefs d’établissement (même s'ils en rêvent) ne sont pas Aimé Jacquet, tant s’en faut. D’autre part, le recrutement des enseignants par lesdits chefs d’établissement (tout comme leur évaluation, du reste, si le corps d’inspection venait à disparaître) ouvre grand l’espace du copinage (au mieux) et du favoritisme, surtout dans des contextes de féodalités locales un peu... pesantes.
C’est ce qui se passe dans les institutions privées, certes, mais nous ne sommes pas, du moins pas encore, dans cette configuration-là.

Tout dans la situation présente me déplaît. Et surtout son verrouillage par les postures des acteurs. Le(s) gouvernement(s) avance(nt) par petites touches, un pion de-ci, de-là, morceau de puzzle après l’autre, mais sans qu’apparaisse le schéma d’ensemble, l’objectif final et toutes ses implications. Cela crée toutes les peurs possibles, cristallise tous les rejets. Et on assiste à l’hystérie récente, Marianne guidant le peuple en duo d’opérette avec Figaro.

L’intention des gouvernements est parfaitement claire, et le schéma d’ensemble tout autant : par petites touches, effectivement, mais comme le navire Argo ou la grenouille cuite, déconstruire l’existant, c’est à dire au premier chef le cadre national, et importer dans l’enseignement public les méthodes de gestion du privé. L’objectif final, du PS comme de l’UMP pardon de LR, c’est, sous les jolis mots et les généreuses intentions (adaptation aux urgences de l’heure, autonomie, libération des initiatives, intérêt des apprenants, sauvetage des décrocheurs, égalité républicaine ), de mettre en place un modèle d’Ecole où l’objectif final ne sera plus d’instruire mais de donner une sorte de bagage de compétences minimum (le fameux socle commun de F. Fillon) – un peu comme une médecine, qui, au lieu de soigner, se contenterait de réparer.

Définir, décrire, clarifier l’objectif final, ce serait en permettre la discussion, ouvrir le champ de la négociation sur les modalités, y compris rassurer sur la progressivité et le filé. Mais une telle communication est-elle possible ? Apparemment non, sans mettre le feu aux poudres, tant la culture générale est à la préservation des acquis, à la méfiance contre toute modification, à la haine des déplacements de lignes qui, forcément, ébranlent des équilibres personnels patiemment conquis. Le syndicalisme enseignant n’a pas peu contribué à solidifier ces réflexes depuis 20 ou 30 ans, les parant des discours les plus progressistes.

« La préservation des acquis » et l’attaque contre le syndicalisme enseignant, ce pelé, ce galeux, ce casse-pieds… Joël, mon cher Joël, on sait d’où tu parles. Ne deviens pas ta propre caricature, je t’en supplie : tu vaux mieux que ces désolants raccourcis. Et console-toi en te disant qu’il reste le SGEN-CFDT et l’UNSA-FEN pour dire toujours « amen » et sortir le stylo dès qu’il y a une réforme à approuver.
J’en veux encore à Jospin de n’avoir pas fait le boulot quand il avait 5 ans devant lui et à Allègre de ne pas avoir expliqué sa visée mais de s’être posturé en épouvantail.

Toutes mes excuses pour la photo : c'est BAS, je le reconnais, mais je n'ai pas pu y résister ! J'ai honte -- mais c'est BON, la honte....
« Fait le boulot », j’adore l’expression… Pourtant il l’a fait, le boulot, avec son acolyte Allègre, il l’a fait salement (et il l’a salement payé, faut reconnaître !), avec la loi de 1989 qui a signé le commencement de la fin pour le système scolaire français. Mais j’arrête là car nous perdons de vue le sujet et j’ai déjà été très longue dans ma réponse

Au lieu d’une vraie réflexion d’ensemble, sereine et approfondie, ce qui n’exclut pas l’affrontement d’idées et moins encore les vrais clivages entre gauche et droite (justice sociale ou laisser-faire des avantages acquis,…
Ce que j’aime bien chez toi, Joël, c’est ton sens du raccourci. Un « avantage acquis », c’est de droite. Magnifique, on dirait de l’Emmanuel Macron.

…. on s’enferme dans d’incandescentes conflagrations rhétoriques sur une heure de plus ou de moins ici ou là, bien de chez nous.

Il ne s’agit pas d’une heure de plus ou de moins ici et là, malheureusement, mais de la disparition à court terme d’un enseignement (le latin en tant que langue) ou de filières qui marchaient bien (bilangues).
Quant aux heures de français, rappelons simplement qu’en 1976, un élève qui sortait du collège avait reçu 2088 heures d’enseignement du français depuis son entrée en CP ; En 2004, c’était 800 de moins, soit l’équivalent de deux années et demie : comme si, au milieu de son année de 5eme on le faisait passer en 2nde.
Et après, on se demande pourquoi tant d’élèves sortent de l’Ecole sans qualification…

La notation ? Prononcez le mot et les couteaux sortent, et on se retrouve dans le fameux dessin « Ils en ont parlé ! ». Pourtant, la formation continue, en plusieurs décennies d’expérience, a fait des avancées, trouvé des modes pertinents qui méritent attention. Mais rien de rien n’a été intégré dans l’enseignement initial, non plus que les notions de compétences, d’acquis/non acquis, dont la greffe ne prend pas (je ne me suis pas contenté de bronzer sous les cocotiers, ni d’user le rond-de-cuir du rectorat, j’ai aussi glandé dans la formation continue qui, chacun le sait, n’est que billevesées - n’en déplaise à un commentateur).

Pour ce qui concerne les compétences et afin de ne pas produire une réponse interminable, je te renvoie à un texte que j’ai co-écrit voici quelques années avec Agnès Joste et Michèle Gally, sur le site de SLL, Collectif Sauver les Lettres (5), je crois qu’il te donnera la mesure de l’étendue de notre désaccord

Pendant ce temps, le monde change. Les enseignants seraient-ils les seuls incapables de se remettre en cause et de s’adapter quand tous les métiers l’ont su, jusqu’aux plus modestes ?

Que le monde change, on est tous d’accord ; mais que ce soit le prétexte pour proposer des remèdes qui sont pire que le mal et la pérennisation de pratiques qui ont fait la preuve de leur inefficacité, là je ne comprends plus.

Ne me dites pas que c’est parce que les autres risquaient la perte d’emploi à ne pas bouger.
Je rejoins là ce que tu dis, Françoise, dans « Gueule de bois et perspectives », à savoir « réfléchir à des contre-propositions sans se borner à une posture défensive. » Je n’aurai pas forcément dit « contre », mais il importe peu. On n’est pas « contre » la loi de la pesanteur, mais on peut parvenir à voler. PROPOSITIONS, réflexions, remises à plat. Le cycle inauguré en 1945 est terminé, bien des solutions trouvées alors, et qui ont démontré leur efficace, sont devenues contre-productives. Banale dialectique historique. il faut savoir les remettre en question, trouver et surtout négocier les formes nouvelles, originales, qui aillent même vers des améliorations. Impossible ? Pas aisé certes, mais impossible seulement si- arc-boutés dans la conservation, on laisse s’imposer les choses.

« Conservation », j’aime bien, aussi : c’est presque « conservatisme », non ?
1945, c’est le Programme National de la Résistance, « les jours heureux », etc., clairement dans le viseur. Au moins c’est clair…
Ce n’est pas la première fois que la social-démocratie, derrière un habillage lénifiant (je n’ai pas dit « léninifiant » !) et de bienveillantes proclamations d’intentions, met en place des mesures inefficaces pour ne pas dire nuisibles.

J’ai dit remise à plat complète. Je ne voudrais pas finir sans revenir sur les remarques de Pierre-Henri, qui soulève un point central, mais avec lequel je diffère car il réfléchit en termes statiques et non dynamiques. Il est évident que ce chamboulement à venir du métier d’enseignant va aussi avec une renégociation des conditions faites aux enseignants (obligations de service, carrières, temps de travail, et bien entendu rémunération). Le constat fait du manque d’attractivité de la profession est flagrant. La féminisation a un temps masqué le phénomène, mais c’est terminé. Et quand on est repoussoir, les conséquences sont multiples, à terme, et profondes. Là encore, quel est l’état des lieux, en gros, très simplifié. J’y vois un contrat tacite, jamais énoncé. Je te sous-paye largement, certes, tu vas en baver dans un premier temps, dit l’employeur, mais je t’assure la sécurité de l’emploi, beaucoup de temps libre, peu de risques de sanction, et au bout de quelques années, si tu sais y faire, une amélioration progressive de tes conditions de travail. Les inconvénients s’étant petit à petit aggravés, pas étonnant que, d’une part, le « contrat » intéresse de moins en moins les meilleurs, et que, d’autre part, à tout ce qui peut apparaître comme un coup de canif aux avantages les intéressés se sentent volés comme au coin du bois. Et comme on est dans le non dit, le dialogue est difficile. Il faut en sortir. Et revenir au point de départ. Jusqu’ici, les enseignants du secondaire sont des cadres A de la fonction publique (cela peut changer, comme tout, mais faut le dire). En outre, il faudra rendre le job attractif pour bien recruter. Cela peut aussi impliquer une révision de la définition du temps de travail, une modulation des rémunérations selon les tâches, les évaluations, voire les résultats (mais oui ! et là encore, ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain : cadrages, concertations, instances de régulation et surtout formation des acteurs peuvent éviter seigneuries, arbitraires et abus).Le changement du métier d’enseignant doit aller avec une revalorisation sérieuse de ce métier. Mais soyons réalistes : cela n’ira pas non plus sans poser la question du coût et donc des effectifs. Qui peut prendre ce risque ? En tout cas mieux vaut en parler, que feindre de ne pas voir en tonitruant sur des points annexes.

Si la redéfinition du métier va dans le sens d’une dégradation, vu l’état d’épuisement et de découragement des troupes (comme tu le reconnais toi-même, d’ailleurs), tu n’auras plus personne pour exercer ce boulot de chien. 35 heures hebdo, 5 semaines de congés annuels, des réunions chronophages et des tâches administratives à l’infini, je ne vois pas où est l’attractivité.
Quant à la modulation de la rémunération selon les résultats, je trouve cette proposition absolument insensée : nous travaillons sur du matériel humain, avec une composante aléatoire totalement inquantifiable, par définition. Exemple : l’année X, j’ai quatre admissibles et trois admis à l’ENS, je touche une prime – et l’année suivante, alors que je me suis investie avec la même énergie, un seul alpha et zéro admis : suis-je pour autant devenue un mauvais professeur ?
Pour ce qui concerne l’évaluation par le chef d’établissement, tu sais ce que j’en pense. Mieux vaut encore un corps d’inspection, même très imparfait, même autoritariste, même vérolé par le constructivisme, que la notation par le « patron » (sic, mais beaucoup de collègues emploient ce texte) : l’école n’est pas une entreprise, même si le programme socialiste rêve d’y importer les méthodes du privé.

Tiens, encore un paragraphe. Comment se fait-il que beaucoup qui prônent la démocratie participative se révulsent à l’idée d’une autonomie des établissements ? Dans tout changement, c’est celui qui fait qui prend le pouvoir, car ce qu’il met en place le privilégie. Plutôt que d’être seulement défensifs, pourquoi ne pas peser pour une gouvernance des établissements qui assure l’efficacité tout en se prémunissant de l’autoritarisme, de l’arbitraire et d’autres maux ? Faire de l’établissement un espace productif démocratique. Intéressant non ?

Une « gouvernance des établissements » se prémunissant de l’autoritarisme et de l’arbitraire, tout en accroissant les pouvoirs de l’équipe de direction, ça me paraît relever de la quadrature du cercle ou des antinomies de la raison pure.
La « démocratie participative », que je sache, ce n’est pas un machin où chaque lycée, collège, etc., va œuvrer dans son coin à la recherche du « caractère propre » qui lui permettrait de se faire bien voir des acteurs économiques et politiques locaux, tout en flattant les parents dans le sens du pelage. Si ce que tu appelles la « démocratie participative » (et que je comparerais plutôt aux « cercles de qualité » en entreprise, ce machin venu du Japon où les travailleurs collaborent à l’amélioration de leur propre oppression et à l’optimisation du poids des chaînes) doit aboutir pour l’Ecole à la fin du cadre national, je ne vois pas ce que les acteurs du système, élèves comme enseignants, auront à y gagner. Si la « démocratie participative » officialise les dékhonnages de type Clisthène, je pense que ce n’est vraiment pas la peine.
« Faire de l’établissement un espace productif démocratique », comme tu le dis, ce serait, simplement, commencer par laisser les enseignants enseigner, mettre en place les structures et les procédures de leur choix, se regrouper (ou pas) par affinités sur leurs propres projets – le seul impératif étant le respect de programmes à la fois ambitieux et progressifs. Que la créativité bouillonne et que cent fleurs s’épanouissent, loin des commissaires pédagogiques et des caporaux petits ou gros.
Dans l’état actuel des choses, c’est plutôt vers une extension du domaine de la garderie que l’on s’achemine. Je ne suis pas sûre que les élèves, pas plus que leurs enseignants, n’aient à y gagner quoi que ce soit.


jeudi 14 mai 2015

Réponses de Jacques Rancière

J'ai lu cette interview, et j'ai trouvé que beaucoup de passages m'exprimaient, mieux que je n'ai su le faire. Alors je le fais partager.
Je voudrais le partager surtout avec mes ami(e)s très gauche, dont les positions qu'ils disent "laïques" me semblent faire mauvaise route, se retrouver en toute bonne foi (sic) tout proches de mauvaises fréquentation, habités de la peur du religieux qui les mue eux-mêmes dans un posture religieuse (détention de Vérité, ostracisme, anathèmes et sacralisation).
Avec au fond l'idée d'une frustration de rêves inassouvis, identitaires dans un monde antérieur, dont on ne sait faire le deuil et qui aveugle aux changements d'aujourd'hui. Facteur puissant de négativité.
Sortir de ce cercle, changer de paradigme  penser une gauche actuelle. 
Je ne partage pas tout ce qui est dit par Roncière (j'ai surligné ce qui m'exprime le plus), mais je n'ai pas cru devoir isoler quelques phrases de leur contexte. 

Les idiots utiles du FN
L’Obs n°2630 – 02/04/2015 – pp.87-90
Entretien d’E.AESCHIMANN avec Jacques Rancière

Il y a trois mois, la France défilait au nom de la liberté d'expression et du vivre-ensemble. Les  dernières élections départementales ont été marquées par une nouvelle poussée du Front national. Comment analysez-vous la succession rapide de ces deux événements, qui paraissent contradictoires ?
Il n'est pas sûr qu'il y ait contradiction. Tout le monde, bien sûr, est d'accord pour condamner les attentats de janvier et se féliciter de la réaction populaire qui a suivi. Mais l'unanimité demandée autour de la « liberté d'expression » a entretenu une confusion. En effet, la liberté d'expression est un principe qui régit les rapports entre les individus et l'Etat en interdisant à ce dernier d'empêcher l'expression des opinions qui lui sont contraires. Or, ce qui a été bafoué le 7 janvier à « Charlie », c'est un tout autre principe : le principe qu'on ne tire pas sur quelqu'un parce qu'on n'aime pas ce qu'il dit, le principe qui règle la manière dont individus et groupes vivent ensemble et apprennent à se respecter mutuellement. Mais on ne s'est pas intéressé à cette dimension et on a choisi de se polariser sur le principe de la liberté d'expression. Ce faisant, on a ajouté un nouveau chapitre à la campagne qui, depuis des années, utilise les grandes valeurs universelles pour mieux disqualifier une partie de la population, en opposant les « bons Français », partisans de la République, de la laïcité ou de la liberté d'expression, aux immigrés, forcément communautaristes, islamistes, intolérants, sexistes et arriérés. On invoque souvent l'universalisme comme principe de vie en commun. Mais justement l'universalisme a été confisqué et manipulé. Transformé en signe distinctif d'un groupe, il sert à mettre en accusation une communauté précise, notamment à travers les campagnes frénétiques contre le voile. C'est ce dévoiement que le 11 janvier n'a pas pu mettre à distance. Les défilés ont réuni sans distinction ceux qui défendaient les principes d'une vie en commun et ceux qui exprimaient leurs sentiments xénophobes.

Voulez-vous dire que ceux qui défendent le modèle républicain laïque contribuent, malgré eux, à dégager le terrain au Front national?
On nous dit que le Front national s'est « dédiabolisé ». Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'il a mis de côté les gens trop ouvertement racistes? Oui. Mais surtout que la différence même entre les idées du FN et les idées considérées comme respectables et appartenant à l'héritage républicain s'est évaporée. Depuis une vingtaine d'années, c'est de certains intellectuels, de la gauche dite « républicaine », que sont venus les arguments au service de la xénophobie ou du racisme. Le Front national n'a plus besoin de dire que les immigrés nous volent notre travail ou que ce sont des petits voyous. Il lui suffit de proclamer qu'ils ne sont pas laïques, qu'ils ne partagent pas nos valeurs, qu'ils sont communautaires... Les grandes valeurs universalistes - laïcité, règles communes pour tout le monde, égalité homme-femme - sont devenues l'instrument d'une distinction entre « nous », qui adhérons à ces valeurs, et « eux », qui n'y adhèrent pas. Le FN peut économiser ses arguments xénophobes : ils lui sont fournis par les « républicains » sous les apparences les plus honorables.

Si l'on vous suit, c'est le sens même de la laïcité qui aurait été perverti. Qu'est-ce que la laïcité représente pour vous?
Au XIXème, la laïcité a été pour les républicains l'outil politique permettant de libérer l'école de l'emprise que l'Église catholique faisait peser sur elle, en particulier depuis la loi Falloux, adoptée en 1850. La notion de laïcité désigne ainsi l'ensemble des mesures spécifiques prises pour détruire cette emprise. Or, à partir des années 1980, on a choisi d'en faire un grand principe universel. La laïcité avait été conçue pour régler les relations de l'État avec l'Église catholique. La grande manipulation a été de la transformer en une règle à laquelle tous les particuliers doivent obéir. Ce n'est plus à l'État d'être laïque, c'est aux individus. Et comment va-t-on repérer qu'une personne déroge au principe de laïcité? A ce qu'elle porte sur la tête... Quand j'étais enfant, le jour des communions solennelles, nous allions à l'école retrouver nos copains qui n'étaient pas catholiques, en portant nos brassards de communiants et en leur distribuant des images. Personne ne pensait que cela mettait en danger la laïcité. L'enjeu de la laïcité, alors, c'était le financement : à école publique, fonds publics; à école privée, fonds privés. Cette laïcité centrée sur les rapports entre école publique et école privée a été enterrée au profit d'une laïcité qui prétend régenter le comportement des individus et qui est utilisée pour stigmatiser une partie de la population à travers l'apparence physique de ses membres. Certains ont poussé le délire jusqu'à réclamer une loi interdisant le port du voile en présence d'un enfant.

Mais d'où viendrait cette volonté de stigmatiser ?
Il y a des causes diverses, certaines liées à la question palestinienne et aux formes d'intolérance réciproque qu'elle nourrit ici. Mais il y a aussi le « grand ressentiment de gauche », né des grands espoirs des années 1960-1970 puis de la liquidation de ces espoirs par le parti dit « socialiste » lorsqu'il est arrivé au pouvoir. Tous les idéaux républicains, socialistes, révolutionnaires, progressistes ont été retournés contre eux-mêmes. Ils sont devenus le contraire de ce qu'ils étaient censés être : non plus des armes de combat pour l'égalité, mais des armes de discrimination, de méfiance et de mépris à l'égard d'un peuple posé comme abruti ou arriéré. Faute de pouvoir combattre l'accroissement des inégalités, on les légitime en disqualifiant ceux qui en subissent les effets. Pensons à la façon dont la critique marxiste a été retournée pour alimenter une dénonciation de l'individu démocratique et du consommateur despotique - une dénonciation qui vise ceux qui ont le moins à consommer... Le retournement de l'universalisme républicain en une pensée réactionnaire, stigmatisant les plus pauvres, relève de la même logique.

N'est-il pas légitime de combattre le port du voile, dans lequel il n'est pas évident de voir un geste d'émancipation féminine?
La question est de savoir si l'école publique a pour mission d'émanciper les femmes. Dans ce cas, ne devrait-elle pas également émanciper les travailleurs et tous les dominés de la société française ? Il existe toutes sortes de sujétions - sociale, sexuelle, raciale. Le principe d'une idéologie réactive, c'est de cibler une forme particulière de soumission pour mieux confirmer les autres. Les mêmes qui dénonçaient le féminisme comme « communautaire » se sont ensuite découverts féministes pour justifier les lois anti-voile. Le statut des femmes dans le monde musulman est sûrement problématique, mais c'est d'abord aux intéressées de dégager ce qui est pour elles oppressif. Et, en général, c'est aux gens qui subissent l'oppression de lutter contre la soumission. On ne libère pas les gens par substitution.

Revenons au Front national. Vous avez souvent critiqué l'idée que le « peuple » serait raciste par nature. Pour vous, les immigrés sont moins victimes d'un racisme « d'en bas » que d'un racisme « d'en haut »: les contrôles au faciès de la police, la relégation dans des quartiers périphériques, la difficulté à trouver un logement ou un emploi lorsqu'on porte un nom d'origine étrangère gère. Mais, quand 25% des électeurs donnent leur suffrage à un parti qui veut geler la construction des mosquées, n'est-ce pas le signe que, malgré tout, des pulsions xénophobes travaillent la population française?
D'abord, ces poussées xénophobes dépassent largement l'électorat de l'extrême droite. Où est la différence entre un maire FN qui débaptise la rue du 19-Mars-1962 [Robert Ménard, à Béziers, NDLR], des élus UMP qui demandent qu'on enseigne les aspects positifs de la colonisation, Nicolas Sarkozy qui s'oppose aux menus sans porc dans les cantines scolaires ou des intellectuels dits « républicains » qui veulent exclure les jeunes filles voilées de l'université? Par ailleurs, il est trop simple de réduire le vote FN à l'expression d'idées racistes ou xénophobes. Avant d'être un moyen d'expression de sentiments populaires, le Front national est un effet structurel de la vie politique française telle qu'elle a été organisée par la constitution de la V République. En permettant à une petite minorité de gouverner au nom de la population, ce régime ouvre mécaniquement un espace au groupe politique capable de déclarer: « Nous, nous sommes en dehors de ce jeu-là. » Le Front national s'est installé à cette place après la décomposition du communisme et du gauchisme. Quant aux « sentiments profonds » des masses, qui les mesure? Je note seulement qu'il n'y a pas en France l'équivalent de Pegida, le mouvement allemand xénophobe. Et je ne crois pas au rapprochement, souvent fait, avec les années 1930. Je ne vois rien de comparable dans la France actuelle aux grandes milices d'extrême droite de l'entre-deux-guerres.

A vous écouter, il n'y aurait nul besoin de lutter contre le Front national...
Il faut lutter contre le système qui produit le Front national et donc aussi contre la tactique qui utilise la dénonciation du FN pour masquer la droitisation galopante des élites gouvernementales et de la classe intellectuelle.

L'hypothèse de son arrivée au pouvoir ne vous inquiète-t-elle pas?
Dès lors que j'analyse le Front national comme le fruit du déséquilibre propre de notre logique institutionnelle, mon hypothèse est plutôt celle d'une intégration au sein du système. Il existe déjà beaucoup de similitudes entre le FN et les forces présentes dans le système.

Si le FN venait au pouvoir, cela aurait des effets très concrets pour les plus faibles de la société française, c'est-à-dire les immigrés...
Oui, probablement. Mais je vois mal le FN organiser de grands départs massifs, de centaines de milliers ou de millions de personnes, pour les renvoyer « chez elles ». Le Front national, ce n'est pas les petits Blancs contre les immigrés. Son électorat s'étend dans tous les secteurs de la société, y compris chez les immigrés. Alors, bien sûr, il pourrait y avoir des actions symboliques, mais je ne crois pas qu'un gouvernement UMP-FN serait très différent d'un gouvernement UMP.

A l'approche du premier tour, Manuel Valls a reproché aux intellectuels français leur  « endormissement » : « Où sont les intellectuels, où sont les grandes consciences de ce pays, les hommes et les femmes de culture qui doivent, eux aussi, monter au créneau, où est la gauche? » a-t-il lancé. Vous êtes-vous senti concerné ?
« Où est la gauche? » demandent les socialistes. La réponse est simple : elle est là où ils l'ont conduite, c'est-à-dire au néant. Le rôle historique du Parti socialiste a été de tuer la gauche. Mission accomplie. Manuel Valls se demande ce que font les intellectuels... Franchement, je ne vois pas très bien ce que des gens comme lui peuvent avoir à leur reprocher. On dénonce leur silence, mais la vérité, c'est que, depuis des décennies, certains intellectuels ont énormément parlé. Ils ont été starisés, sacralisés. Ils ont largement contribué aux campagnes haineuses sur le voile et la laïcité. Ils n'ont été que trop bavards. J'ajouterai que faire appel aux intellectuels, c'est faire appel à des gens assez crétins pour jouer le rôle de porte-parole de l'intelligence. Car on ne peut accepter un tel rôle, bien sûr, qu'en s'opposant à un peuple présenté comme composé d'abrutis et d'arriérés. Ce qui revient à perpétuer l'opposition entre ceux « qui savent » et ceux « qui ne savent pas », qu'il faudrait précisément briser si l'on veut lutter contre la société du mépris dont le Front national n'est qu'une expression particulière.

Il existe pourtant des intellectuels - dont vous-même - qui combattent cette droitisation de la pensée française. Vous ne croyez pas à la force de la parole de l'intellectuel?
Il ne faut pas attendre de quelques individualités qu'elles débloquent la situation. Le déblocage ne pourra venir que de mouvements démocratiques de masse, qui ne soient pas légitimés par la possession d'un privilège intellectuel.

Dans votre travail philosophique, vous montrez que, depuis Platon, la pensée politique occidentale a tendance à séparer les individus « qui savent » et ceux « qui ne savent pas ». D'un côté, il y aurait la classe éduquée, raisonnable, compétente et qui a pour vocation de gouverner ; de l'autre, la classe populaire, ignorante, victime de ses pulsions, dont le destin est d'être gouvernée. Est-ce que cette grille d'analyse s'applique à la situation actuelle?
Longtemps, les gouvernants ont justifié leur pouvoir en se parant de vertus réputées propres à la classe éclairée, comme la prudence, la modération, la sagesse... Les gouvernements actuels se prévalent d'une science, l'économie, dont ils ne feraient qu'appliquer des lois déclarées objectives et inéluctables - lois qui sont miraculeusement en accord avec les intérêts des classes dominantes. Or on a vu les désastres économiques et le chaos géopolitique produits depuis quarante ans par les détenteurs de la vieille sagesse des gouvernants et de la nouvelle science économique. La démonstration de l'incompétence des gens supposés compétents suscite simplement le mépris des gouvernés à l'égard des gouvernants qui les méprisent. La manifestation positive d'une compétence démocratique des supposés incompétents est tout autre chose.

Né en 1940,JACQUES RANCIÈRE a été l'élève d'Althusser avant de rompre avec le marxisme traditionnel au début des années 1970. Très influent à l'étranger, notamment aux États-Unis, il plaide pour l'égalité des individus et n'a cessé de dénoncer. l'idée qu'une élite détiendrait un savoir supérieur à celui du.« peuple ». Ses ouvrages les plus marquants sont « le Maître ignorant » (1987), le Partage du sensible » (2000) « la Haine de la démocratie » (2005) et «;le Spectateur émancipé » (2008).

mardi 10 février 2015

LA GAUCHE NE DOIT PLUS ABANDONNER LA LAICITE

Je me suis permis de commenter certaines parties du texte d’une motion thématique ainsi intitulée, présentée en vue du Congrès du Parti Socialiste (voir les lignes en majuscules dans le texte en question, plus bas).

Les intentions sont bonnes, mais au fond cela procède non d'une offensive qui développerait et renforcerait la laïcité vécue au quotidien, mais d'un repli sur soi, de facto communautaire, qui ouvre la porte mais le martinet à la main.

A l'instar de la GdG, de Marianchon et al., des preux chevaliers de la Laïcarde, il y a un désir d'antan, de bouffages de curés, de hussards de la République. Dérisoire, sans avenir, surtout contre-productif. Comme le souverainisme etc. Reishoffen !!!! C'est se tromper de guerre, de monde.

Mais une autre erreur, de fond là aussi.
En 1905, la République devait s'imposer à l'Eglise, enracinée, influente,dominante idéologiquement dans bien des régions, politiquement revancharde. Elle a fait des compromis et y est arrivée.
Aujourd'hui, la République peine à trouver le bon modus vivendi avec une partie de ses citoyens qui mettent en avant désormais des aspects identitaires longtemps refoulés, et qu'ils veulent pouvoir vivre en étant eux-mêmes au sein de la République. Cela pose quelques problèmes, mais mérite d'être résolu, car ils sont sous la pressions de forces terribles qui leur suggèrent que ce n'est pas possible, qu'il y a incompatibilité entre la laïcité et leur foi, et qu'il faut choisir (Dieu bien entendu). 
La situation est toute inverse. L'enjeu est : saura-t-on accueillir ? et non: comment se protéger. Il faut LES protéger, en leur donnant le sentiment d'être accueillis. Ce qui n'exclut en rien la FERMETÉ, si les uns et les autres ont l'ouverture nécessaire pour faire la part de l'essentiel, de l'inacceptable, de l'inhabituel mais compatible. Cela n'implique pas une négociation communautaire, d'ailleurs (pas d'Edit de Nantes!!!!) , mais de la discussion, des prises de décisions bien mesurées, de la concertation, dans la durée, un processus dans la durée, qui privilégie le consensus, qui identifie aussi les interlocuteurs: entre Républicains (il ne s’agit pas d’accommoder mais au contraire de neutraliser les intégristes de tout poils – qu’ils portent turban, kippa ou rosaire).
De même que tout racisme est condamnable, il faut traiter différemment le racisme du fort à l’opprimé, et celui du soumis au dominateur. De même, aller chercher aujourd’hui les recettes et réflexes des combats laïques contre l’Eglise du début XXème, c’est peut-être se faire plaisir, mais c’est se tromper de combat, de cible, d’armement.
Lien avec le texte de la contribution, reproduit en partie et commenté ci-dessous : http://congres.parti-socialiste.fr/contributions/la-gauche-ne-doit-plus-abandonner-la-laicite 
La gauche n’est pas exempte de responsabilités. Trop souvent, faute de garantir l’égalité républicaine, elle a cédé à la tentation différentialiste : faute d’offrir à chaque citoyen l’accès à l’Ecole, au logement, à l’emploi, à la vie politique,  elle a laissé chacun se replier sur sa communauté d’origine, sur son quartier, sa religion. la véritable articulation entre tout cela est confuse. le recours à un reflexe communautaire – souvent tres present dans la culture d’origine alors que la notion de citoyenneté est totalement à acquérir, « non-naturelle » pour les nouveaux venus – prospere sur la carence de solutions citoyennes, accessibles et superieures. , On sent, aujourd’hui, plus que jamais, le risque de céder à un multiculturalisme soi-disant « tempéré », qui acterait notre renoncement collectif à être des égaux, pour orienter notre pays vers le modèle anglo-saxon. des termes fourre-tout, qui servent davantage d’epouvantails qu’ils n’affinent l’analyse – et donc empechent, derriere, de tracer des limites pertinentes et solides, sur lesquelles se battre. Ou autorisent ensuite des raccourcis néfastes. Nous refusons cette capitulation.
Nous refusons tout autant le dévoiement de la laïcité en arme d’intolérance et de stigmatisation. Assez des aigreurs zemmouriennes et des fantasmes de « grand remplacement » ! La droite et l’extrême-droite ont abîmé la laïcité, en la prenant pour prétexte à leur obsession identitaire. La manipulation de la laïcité par Nicolas Sarkozy, Chanoine de Latran, qui a le premier parlé de « préfet musulman » et de discrimination positive, est une tartufferie. Tout comme l’est le mensonge sinistre de Marine Le Pen qui, entourée d’intégristes et de racistes, trahit la laïcité lorsqu’elle multiplie les diatribes anti-musulmans ou conteste aux femmes le droit de disposer de leur corps. La République doit se réapproprier le feu de la laïcité qui lui a été volé par ces usurpateurs. Et c’est à la gauche de porter ce flambeau, comme elle l’a fait historiquement.
Pour cela, nous souhaitons que la gauche, et en particulier les Socialistes, réaffirment plusieurs principes fondamentaux.
Avant tout, le PS doit recréer de la fierté laïque, réaffirmer que la laïcité est l’autre nom du bonheur français. Elle est partagée par l’écrasante majorité des citoyens, qui au quotidien vivent, travaillent, se marient ensemble dans une intégration presque unique au monde. La laïcité est le pilier central de cette fraternité et de cette tolérance : le rôle de la laïcité n’est pas d’exacerber les différences ni de les nier, mais de créer l’espace où elles se conjuguent. Surtout, le camp laïc, ce sont 65 millions de Français qui, chaque jour dans leur diversité de conscience, cultivent la paix civile et n’ont pas à subir les pressions ni encore moins les violences de quelques intégristes de toutes obédiences. Ces paroles sont belles et justes. Pleinement. Reste à les faire vivre. Par exemple des jeunes filles ou femmes, qui veulent s’épanouir et n’acceptent pas pressions ni violences, portant un voile qu’elles estiment nécessaire à leur pudeur, viennent militer pour ces valeurs. Bienvenues ou malaise ? La tonalité générale du texte sème le doute sur l’ouverture et l’accueil. A sa lecture, je doute qu’elles rejoignent. Problème, non ? Nous, pratiquants (SIC) de la laïcité venus de tous horizons, sommes la majorité sociale de la France, cela doit suffire à imposer le respect à ceux qui prétendent la mettre en cause. Ne nous laissons plus faire par ceux qui veulent nous diviser !
Il n’y a pas, dans notre pays, de guerre de civilisations qui opposerait les religions, une en particulier l’Islam, à la démocratie. Il y a une lutte, totale, où se confrontent la République et les extrémistes qui veulent sa chute.
Pour préserver notre bonheur collectif, il faut assumer la fermeté laïque. Etre fermes, cela signifie condamner toute exaction commise contre les croyants mais aussi au nom des religions. C’est refuser la poussée des revendications communautaires, dans les services publics mais aussi dans les entreprises ou l’espace public. C’est en finir avec les petits accommodements politiciens qui visent à financer de façon détournée les lieux de cultes ou les établissements scolaires. OK, mais alors on fait quoi ? Les lieux de culte sont insuffisants faute de presence historique de l’islam. les fidèles, tres largement issus des couches (les plus) modestes ne peuvent y pourvoir. la liberte de culte, c’est aussi trouver une solution a l’impossibilite observée de pratiquer . Financement étranger ? c’est pire que le mal, car ce ne sont pas les candidats au financement qui manquent, ce sont les conditions ideologiques qui vont avec – et qui constituent le vrai danger, ce qui est justement dénoncé plus haut. Donc ici on va vite en besogne, on jette le bébé avec l’eau du bain. bien sur il y a eu des negligences et du coulage, et un manque de suivi. Remettre à plat des pratiques, pas procéder par oukazes dogmatiques. C’est refuser que certains de nos concitoyens s’enferment (1), ou soient enfermés malgré eux (2) , dans des « communautés », réduits à leur pratique religieuse, mis en demeure d’être des religieux « modérés » (3) au lieu d’être simplement considérés comme des français. collision de realités fort différentes, amalgamées ici du seul fait qu’elles sont frappées de rejet. Pour (1), qu’on m’explique comment on peut refuser a quiconque telle ou telle pratique de vie, dès lors qu’il se conforme aux lois. la démarche doit être inverse, a savoir que quiconque doit se voir offrir la possibilité de ne pas s’enfermer s’il ne le souhaite pas (on retrouve ici la proposition (2)), et de se voir protége dans ce choix. La nuance n’est pas mince !! Mais (2), suppose autre chose. La contrainte.Implicitement, de la communauté sous toutes ses modalités – famille, entourage, traditions, etc. Là encore, il ne s’agit pas de « refuser » mais d’aider au non-enfermement, créer les conditions aux individus qui leur permettent de vivre selon leur liberté. Mais la rhétoriqueimplicite de la phrase est autre, Elle insinue fortement qu’il n’y aurait d’attitude  communautaire que « malgré soi », forcée, imposée de l’extérieur à des esprits dominés. (1) n’est que faux-semblant de (2). C’est porter un jugement moral sur des millions d’individus, des milliards de par le monde .C’est amalgamer le niveau du politique (OUI, la République ne connaît que les citoyens), et celui de la vie personnelle et de la liberté qui y est attachée.Quant à (3), ça n’a rien à voir, c’est là pour faire joli, on l’a entendu dire sans avoir bien compris, ça fait fausse fenêtre. On me montrera le fondement du rapport.   C’est refuser le déferlement des propos racistes qui les visent actuellement.
La fermeté laïque c’est surtout affirmer que la laïcité n’est pas une opinion parmi d’autres mais le lieu où peut s’épanouir une totale liberté de conscience : les textes fondamentaux de notre pays garantissent autant le droit de croire que de ne pas croire. Il faut dire sans frémir : dans la République, on peut tout aussi librement pratiquer les religions que les critiquer.
Enfin, le Parti socialiste doit porter une nouvelle ambition laïque, en particulier pour l’Ecole. Lorsque la laïcité est attaquée, l’Ecole doit plus que jamais être la première priorité de la République. De nombreuses initiatives ont été prises depuis 2012 par le Gouvernement et méritent d’être saluées. Mais la situation est grave comme en témoignent les nombreux incidents dans les établissements au moment du drame de Charlie Hebdo, et plus massivement encore les 150 000 décrocheurs rejetés par le système chaque année. L’inégalité scolaire frappe si largement et si durement nos enfants qu’elle transcende les questions de religion, d’origine ethnique, de zones urbaines ou rurales. L’Ecole ne peut régler tous les problèmes de la société, a fortiori si la société ne règle pas les problèmes de l’Ecole. C’est autour de sa refondation que doit se faire l’unité nationale.
Face à la situation de notre pays, nous demandons un « plan d’urgence laïque », dont les premières propositions sont :
1- Commander un audit national sur l’ensemble des financements publics en faveur des cultes, et y mettre un terme, y compris lorsque ces activités sont présentées comme « culturelles » La cause est donc entendue, sans nuance. On voit clairement les conséquences, et qui va étré affecté. Si c’est pas claquer la porte – campé certes sur le grand cheval des principes, et au nom de l’égalité -à une partie des citoyens, qu’on me le démontre
2- Revenir sur la loi Carle de 2009 obligeant les communes à financer la scolarité des élèves dans les établissements privés confessionnels situés dans d’autres communes (Art. L.442-5-1 et L.442-5-2 du code de l’éducation).
3- Permettre, par la loi, aux entreprises et structures de droit privé de faire respecter la neutralité religieuse en leur sein
4- Donner un temps d’antenne sur les chaînes publiques de télévision aux mouvements philosophiques non- confessionnels  Au passage, qui pour porter cette parole ? Réprésentatif de qui ? Mandaté par qui ?
5- Demander aux élus de ne plus s’exprimer, es qualités, lors des offices religieux auxquels ils sont amenés à participer.
6- Faire entrer l’ensemble des territoires de la République, y compris l’Alsace-Moselle et les outre-mers, dans le champ d’application de la loi de 1905, et supprimer dès avant cela le délit de blasphème.
Pas de plus grande urgence !! Voilà qui promet de belles batailles, un beau merdier, des hostilités là où tout est calme. Il y a eu un procès pour blasphème récemment ? Quelqu’un pour soulever la question ? Ceux qui s’y sont risqué s’y sont brûlé les doigts et n’y reviendront pas de sitôt ! Trop Français, cette volonté d’uniformiser quand aucun réel péril d’actualité n’y contraint.
7- Tenir l’engagement présidentiel n°46 en intégrant la loi de 1905 dans la Constitution

Louis Pasteur écrivait : « Ce sont les Grecs qui nous ont légué le plus beau mot de notre langue: le mot «enthousiasme» - du grec en-theo, Dieu intérieur. » Nous voulons que la gauche porte, pour la France, un nouvel enthousiasme laïque. On avait bien senti dans le texte (voir notamment le 4 ci-dessus, ou « pratiquants de la laïcité » plus haut) que la laicite est ici érigée en dogme concurrent, à l’instar des religions – ce que la loi de 1905 ne fait pas.

dimanche 1 février 2015

Après Charlie





Depuis le 7 janvier, devant l'urgence à réagir, mais aussi à clarifier, à discuter certaines réactions qui m'ont semblé incomplètes, ou mal informées, ou discutables, j'ai surtout écrit sur Facebook (chercher joelbertrand@hotmail.com) en réponse, ou pour signaler des textes qui me paraissaient intéressants.
On s'est étonné que rien ne soit paru sur ce blog (vous seriez quelques un(e)s à me lire !!!). J'ai donc rassemblé ici ce que j'ai pu retrouver, épars. S'y dessine je crois comment je perçois la situation, et l'action à mener.

8JAN
Un petit florilège pour yeux embués. Rire aux larmes. Rire comme hommage à la vie. Merci à ceux qui sont tombés, et respect.



9JAN
Je ne suis pas Charlie, de Marcel SEL
http://blog.marcelsel.com/2015/01/07/je-ne-suis-pas-charlie/

Mon ami Qudus a diffusé ce texte. Je m'y suis beaucoup retrouvé. Pas dans tout, mais beaucoup. Je n'ai pas écrit ‪#‎JeSuisCharlie. Mais j'ai posté des dessins qui m'ont paru pertinents pour parler du meilleur de l'esprit "bête et méchant". Hommage et reconnaissance. Je ne me suis toujours pas remis de la fois où Paul VI disait "Moi je crois mais je ne pratique pas". Ca doit faire 30ans, mais chaque fois que j'y repense je me marre. Au fait, peu de reprises de ce petit florilège de dessins. Je n'ai pas écrit #JeSuisCharlie, cette formule me gêne, comme tous les ‪#‎Je Suis... du reste. Je n'ai pas besoin d'"être" l'Autre pour en être solidaire, pour partager ses peines, ses rêves ou ses combats. Pour nouer alliance, approfondir une relation, aimer même. C'est même justement parce que je ne "suis" pas l'Autre que je respecte ses différences, que je le reconnais tel qu'il est. Qu'il me nourrit, justement, de ce qu'il n'est pas Moi.

11JAN
Lettre ouverte au monde musulman, de Abdennour Bidar
http://quebec.huffingtonpost.ca/abdennour-bidar/lettre-au-monde-musulman_b_5991640.html

Ben oui, beau texte, vaste chantier, dont nous sommes spectateurs. Ce qui ne veut pas dire passivité. Aux Musulmans eux-mêmes de répondre à ces questions, à nous, autres, de faciliter les bonnes dynamiques (celles qui concourent au vivre ensemble). Quelles voies cela empruntera-t-il ? Quel temps ? D'ici là, alliances autour de valeurs essentielles et communes ou similaires, compatibles; trouver des terrains communs; soutenir les forces vives - surtout ne pas jeter les indécis dans les bras des extrémistes par des incompréhensions et malentendus. Un gros effort à faire : comprendre, connaître, c'est à dire aussi considérer et reconnaître, respecter, quitte à critiquer sévèrement, en connaissance de cause.

 13JAN
Why did the world ignore Boko Haram attacks ?
http://www.theguardian.com/world/2015/jan/12/-sp-boko-haram-attacks-nigeria-baga-ignored-media

The millions in the streets of France were also protesting against Boko Haram, against AQMI, against Daesh, against Al Kaeda if anything like that is still there, etc. It was an answer to all terrorisms (be them "Moslem" or not) who want to suppress freedom (of expression here, of listening to music, of playing football, or laughing, ... there). I trust a day will come when in Lagos also, in the whole of Sahel up to East Africa, people will rise in protest, will unite against our common enemy, whatever the way (marching the streets is our custom in such cases, there could be many others to express anger and determination). Let us rise in protest, let us unite - and not only sit, pray and ask what is the government doing? what is the West doing? what are the Muslims doing? what is anybody but me doing?

Post by Qudus Onikeku : 6 African president were present in Paris, one of them sighted crying like an idiot, his country Benin is just two hours by road to nigeria. Where 2000 people reported dead, he shed no tears, he paid no visit and made no match. What a wonderful world. ‪#‎Baga ‪#‎Massacre is where 21st century humanity died. Hypocrisy is when our liberty of expression, weighs more than our humanity.

Had he gone to Nigeria, wouldn't he have been alone marching, abi ?

14JAN
Pour ceux qui, comme moi, n'ont pas eu leur exemplaire, un petit échantillon du Charlie Revival. Comme on aime, grinçant et solidaire, autodérision et attention au monde. On peut se moquer de tout, et même de soi. Du rire salutaire, et aux pisse-vinaigre, reprenez-en une gorgée bien déployée.




16JAN
Dans quelles conditions l'islam autorise-t-il la représentation du Prophète ?
http://abonnes.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/01/15/dans-quelles-conditions-l-islam-autorise-t-il-la-representation-du-prophete_4557365_4355770.html














Très intéressant, toujours bon de comprendre. Ya besoin d'être éclairés, pour tous.

 Le « musulman modéré », une version actualisée du « bon nègre »
http://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2015/01/16/le-musulman-modere-une-version-actualisee-du-bon-negre_4557616_3212.html?_reload=1421430904816

Réaction à l'article du Monde intitulé : "Le 'musulman modéré', version actualisée du 'bon nègre' ". Désolé, mais pas bon cet article. C'est pas ce qui va dans le sens de la lutte à mener. Pour faire court : très significativement, il parle des "cathos" (qu'il définit de façon intéressante). Mais parler de Catholiques pour ceux qui sans pratiquer baptisent leurs enfants et se feront enterrer religieusement, c'est pas une injure. Ainsi peut-on parler de Musulmans dans les mêmes conditions sans "accoler" ou "singulariser".
En fait, la symétrie, sur laquelle repose la démonstration, ne tient pas. A "cathos", tel qu'il le définit, correspondrait "barbus", et non Musulmans qui correspond alors à Catholiques. Athée tranquille, que je le veuille ou non j'ai grandi en milieu chrétien J'ai vécu beaucoup en Afrique, notamment en pays d'Islam. J'y étais vu comme chrétien, ça allait de soi ,je ne me suis pas senti offensé ou accolé pour autant, tranquille dans mes convictions - sans me priver d'expliquer quand cela valait la peine. En fait, l'auteur ici parle plus de lui, et de sa relation qui semble complexe voire difficile à la culture religieuse dont il est issu, que de la question politique qu'il aborde. L'heure est à rassembler, dépasser des querelles (bon nègre) et faire face au présent.

17JAN
On Charlie Hebdo: A letter to my British friends
http://blogs.mediapart.fr/blog/olivier-tonneau/110115/charlie-hebdo-letter-my-british-friends

I didn't address much my English speaking friends during the last few days. My comments and reactions about what happened in France -which have so many links with what is happening daily in the world, and especially in Nigeria and East Africa - were more targeted to my fellow citizens. I was asked sometimes for translation. Rather, read this paper, I think it explains very well the situation here, what that newpspaper Charlie Hebdo represents here in France, what is our specificity and our point of view.
I do not agree 100% with what is said, but with most of it. There is fire on the mountain, sang Asa ( Asa Official).Joining forces need a big amount of mutual understanding.

18JAN
Manifestations à Zinder: 4 morts et 45 blessés, le Centre culturel français incendié
http://www.itele.fr/monde/video/manifestations-a-zinder-4-morts-et-45-blesses-le-centre-culturel-francais-incendie-107992

Manifs au Niger et dans le monde musulman. Des morts, pour une caricature qu'en plus je trouve assez sympa. Gouffre d'incompréhension. Je lis beaucoup de réactions ici qu'on pourrait résumer : "Sauvages", "Bandes de cons". FAUX, d'abord, bien sûr. Mais surtout TRES DANGEREUX. Rejeter ainsi, c'est se priver de comprendre, et surtout de convaincre. Eriger des murailles au lieu de jeter des ponts, renvoyer au lieu de rapprocher. On ne terrassera le djihadisme que si on rassemble, si on l'isole, si on convainc de sa nocivité, pas si on lui livre des troupes. C'est là-bas on s'en fout ? Mais ceux qui manifestent à Dakar, Niamey, ailleurs, leurs pères, frères, cousins, sont parmi nous, par milliers. Dans nos écoles aussi. Comprendre n'est pas se compromettre, c'est se donner les moyens de vaincre.

Sur une citation de Romain Gary

Très juste cette page de Romain Gary. Mais de là à la faire partager ... Combien de temps, de siècles, et surtout de luttes, a-t-il fallu aux institutions, aux pouvoirs, pour l'admettre, et cesser la répression ?? Nous jouissons d'une histoire de combats pour la reconnaissance de cette liberté, cette histoire-là n'est pas tellement partagée. Ne serait-ce pas justement notre impératif devoir de convaincre de sa pertinence ?

"(…) Seuls le manque de respect, L’ironie, la moquerie, la provocation même, peuvent mettre les valeurs à l’épreuve, les décrasser et dégager celles qui méritent d’être respectées. Une telle attitude (...) est pour moi incompatible avec toute adhésion politique à part entière. La vraie valeur n’a jamais rien à craindre de ces mises à l’épreuve par le sarcasme et la parodie, par le défi et par l’acide, et toute personnalité politique qui a de la stature et de l’authenticité sort indemne de ces agressions. La vraie morale n’a rien à redouter de la pornographie– Pas plus que les hommes politiques, qui ne sont pas des faux-monnayeurs, de Charlie hebdo, du Canard Enchaîné, de Daumier ou de Jean Yanne. Bien au contraire : s’ils sont vrais cette mise à l’épreuve par l’acide leur est toujours favorable. La dignité n’est pas quelque chose qui interdit l’irrespect et elle a au contraire besoin de cette acide pour révéler son authenticité."
Romain Gary in "La Nuit sera Calme", 1974

 19JAN
Defending ourselves agains atrocities, by Jibrin Ibrahim
http://blogs.premiumtimesng.com/?p=166595

Pour aller au-delà de l'horreur qui nous saisit, et comprendre mieux tenants et aboutissants du phénomène Boko Haram au nord Nigeria, cet article de mon ami Jibrin Ibrahim, que je salue ici, et que je remercie de nous éclairer. Nous sommes ensemble, contre les mêmes immondes. 20JAN
Le discours de François Hollande à l'Institut du Monde Arabe en intégralité













Tiens, pour ceux qui ne l'auraient pas écouté, le discours de François Hollande à l'Institut du Monde Arabe. Je le reprends de La Marseillaise, qui le rend accessible en intégralité. Que cela soit la position officielle de mon pays me plaît. On peut discutailler, se démarquer ici et là, mais l'essentiel est solide. Reste à mettre en œuvre. http://www.lamarseillaise.fr/flux-rss-la-marseillaise/a-la-une/35083-le-discours-de-francois-hollande-a-l-institut-du-monde-arabe-en-integralite
Et puisque j'y suis, pour ceux qui préfèrent lire, la version écrite: http://www.elysee.fr/chronologie/#e8342,2015-01-15,ouverture-du-forum-renouveaux-du-monde-arabe-l-institut-du-monde-arabe


21JAN
Entendu sur France Culture il y a plusieurs heures - ma mémoire des chiffres peut être approximative, mais l'ordre d'idées importe. En France, 85% des personnes interrogées partagent l'idée que l'homme actuel descend d'espèces anciennes disparues. On en est à moins de 60% aux Etats-Unis. Sondage dans le corps enseignant, toutes disciplines confondues. A la question "l'homme est-il le produit d'une évolution ?", Oui à 95% en France, 53% en Roumanie, 35% au Sénégal. Une fois l'étonnement passé, il ne s'agit pas de s'indigner, encore moins de stigmatiser, mais de prendre conscience qu'il faut faire avec une réalité (non pas l'accepter, mais la prendre en compte, le temps qu'elle change, ou qu'une action cohérente menée la fasse évoluer).

Humanity Against The Narcissists Of Death By Wole Soyinka
http://saharareporters.com/2015/01/13/humanity-against-narcissists-death-wole-soyinka#.VLW0TLNgBjw.linkedin

Que de lectures ! Voici un magnifique texte de Wole Soyinka (il l'a pas volé, son Nobel). Pour lui, face aux "narcissists of death" - fachistes fascinés par l'image de leur propre puissance mortifère - on ne peut que Mobiliser ou périr ("Mobilize, or perish!"). Bon slogan, le seul qui vaille. Mobiliser, largement, toutes les forces qui ne se reconnaissent pas dans la haine de l'autre et de la vie.

 23JAN
Niger: une lettre de Jean-Pierre Olivier de Sardan (anthropologue IRD, APAD)
http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-louis-couture/200115/niger-une-lettre-de-jean-pierre-olivier-de-sardan-anthropologue-ird-apad

Une très intéressante analyse des manifestations au Niger, par Pierre-Oliver de Sardan.

 27JAN
First lady Michelle Obama shakes hands with Saudi king. So?
http://edition.cnn.com/2015/01/27/politics/michelle-obama-shakes-hands-saudi-king/index.html

@Joachim Buwembo said : I remember a major diplomatic crisis that erupted between Iran and Zimbabwe because a visiting Iranian delegation was served dinner when there were women seated at the same table, including the lady foreign affairs minister. The Iranians refused to eat and left the country abruptly.

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So they left ? Good for them. As much as I respect the uses and ways of a religion, I have my owns and live by them, especially when I am at home and even when I visit others. I remember meeting a traditional ruler, actually the Kabaka, at the Uganda Embassy in Kampala. I did not flex my knee nor lie on the floor, but saluted him as respectfully as I can. Same; as a non-believer, I do not kneel at Church nor cross, but I stand, bareheaded, as this is our way to show respect. If anyone takes offence, too bad, because there is nothing offensive in my behaviour. The offence would come if I were imposed to behave diofferently. What Michele Obama did needs to be commended. The right way to interact in an intgercultural situation.