lundi 29 août 2016

Le CFA est-il un problème monétaire?

Décidément, ça se met à parler beaucoup de ce sujet souvent jugé tabou. En réaction à une série d'articles sur Mediapart ( https://www.mediapart.fr/journal/dossier/international/notre-serie-le-franc-cfa-en-question), les quelques remarques suivantes, osées puisque d'un tout sauf économiste spécialiste des questions monétaires.

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Je me permets quelques réactions de béotien à la série d'articles sur le CFA dont l'argumentaire me semble largement parasité, à son détriment.

PARASITE 1 Faut il être un gbagboiste enfiévré pour se livrer à une analyse critique du système CFA? Je ne le pense pas. Certains a priori et formulations outrancières me semblent relever d'un autre combat que je ne discuterai pas mais qui nuisent au propos au risque de le rendre inaudible. La patte de certains des rédacteurs, ou concession à Mediapart?
 
PARASITE 2 La France. Elle est coupable de tout et de son contraire. D'avoir imposé la devaluation de 84, de la refuser depuis. De profiter honteusement des réserves. De laisser les dirigeants les accumuler. Le rôle qu'on lui fait jouer ici est celui du punching ball. On lui porte les coups qui devraient ou devront être portés aux vrais adversaires, mais c'est diversion. Ça peut plaire à l'auditoire mais ça occulte les vraies questions. Quand bien même tout serait vrai (y compris les zestes de mauvaise foi), comment la France pourrait elle s'opposer à la volonté de deux groupes de pays, ensemble ou séparément, de recouvrer leur autonomie monétaire ? Impossible. Dès lors la question devient: Pourquoi cette volonté ne se manifeste -t-elle pas? Et dès lors aussi tout ce discours de dénonciation de la France devient secondaire. Elle en profite? Elle exerce du pouvoir? Pardigue! Elle aurait tord de s'en priver. Mais quels avantages y a-t-il au statu quo qui compensent ces inconvénients et font (à qui?) préférer le maintien ? La réponse selon moi est essentiellement et fondamentalement politique et non monétaire.
Mais quelques remarques préalablement.
 
REMARQUE 1 Il est parlé avec envie de ces pays qui ont leur monnaie nationale, et la gèrent comme des grands. C'est un fait. Mais il ne faut pas oublier l'histoire. Il y a eu une époque où le cédi ghanéen s'est effondré jusqu'à ne plus valoir rien ou s'utiliser par milliards pour acheter une bière. A l'instar du mark de la République de Weimar. Idem au Zimbabwe. Quand je suis arrivé au Nigeria en 1983 la naira s'échangeait contre un dollar. A mon départ en 1987, il en fallait largement plus de 100, je ne me souviens plus très bien. Avec contrôle des changes, non convertibilité et marché noir florissant. Il m'est arrivé d'aller faire mon marché dans l'Ouganda d'après Idi Amin en emportant non pas des liasses de la plus grosse coupure mais des paquets de 10 liasses qu'on ne déficelait plus pour acheter ses tomates. Même dans le sage Kenya le shilling s'est largement et progressivement érodé. Je ne parle pas des pays où le dollar US est devenu la monnaie d'échange la plus courante.
Bien sûr ces pays ont redressé la barre, sous contrainte d'ajustement structurel en général, et certains sont aujourd'hui enviables, même si on peut faire la fine bouche.
Mais ce qui me semble le plus important dans ces processus est la redistribution des cartes qui s'y est jouée.
Tous les revenus d'ordre salarial (en particulier dans la fonction publique) se sont effondrés : à un moment le salaire mensuel de mes collègues à l'université correspondait au prix d'un casier de bière. Tout ce qui était d'ordre marchand, en revanche, pouvait suivre le rythme et s'ajuster vaille que vaille. Y compris les services. Le prof le matin faisait la pub pour ses cours privés de l'après-midi.
Les marqueurs sociaux ont changé. On est passé du statut et de la position au "business minded" ( y compris la marchandisation des possibilités offertes par la position).
Parallèlement les prix des produits importés augmentaient d'autant et les produits locaux devenaient attrayants ou mieux que rien.
Pas sûr que ceux qui peuplent les institutions, qui vivent de salaires et qui consomment de l'importé acceptent de gaîté de coeur la perspective d'une telle remise en cause de leur mode de vie. Pas sûr que ces épisodes dramatiques soient inéluctables et qu'une transition plus modérée soit impossible. La rue Monsieur en 84 s'évertuait à imaginer des dispositifs qui amortiraient les effets de la dévaluation pour les populations, aisées en particulier. Pas sûr non plus que les changements de mentalités induits par les crises dans les autres pays puissent se produire aussi.
 
REMARQUE 2 Monnaies nationales ou régionales? Là encore la question est secondaire par rapport à une autre: Quelle politique économique pour le développement de quelle société ? S'il s'agit d'un chacun pour soi et d'une course à la compétitivité, go national, et les plus faibles seront vite distancés. Mais gare à la fable des grenouilles. S'il s'agit de développer les échanges entre pays sur la base des avantages comparatifs, de valeur ajoutée locale et de vastes marchés, il faut une monnaie commune à cette aire d'échanges. Mais comment la bâtir avant que la monnaie du géant, la naira (ou peut-être le dollar) ne s'impose de fait comme la devise des transactions de la zone ?
 
REMARQUE 3 Qui n'a pas grand chose à voir mais dont je ne peux m'empêcher en lisant ce qui est dit à propos de Ouattara. Je me souviens là encore que dans les années 90 il était la bête noire des Français pour qui il n'était qu'un suppôt des Américains. Je ne sais qui a joué quel rôle dans la succession au décès d'Houphouët mais à la rue Monsieur ce fut très longtemps "Tout sauf Ouattara", au point de ne rien trouver à redire (to say the least) à la calamiteuse politique d'ivoirité qui n'avait rien à envier à la préférence nationale qu'on dénonçait en France avec horreur. Comme quoi les choses peuvent changer et la perspective historique est toujours intéressante, au moins pour son côté amusant.
 
POUR EN VENIR AU FOND: Le feuilleton Mediapart, substantiel et documenté comme il est, aborde à peine, et par touches subtiles - mais peut-être est ce difficile à énoncer publiquement tout de go - ce qui me semble l'essentiel. Et cet essentiel relève du politique au sens de système d'organisation de la société.
Dans des formations sociales basées sur la rente, c'est à dire sur le contrôle de la ressource et de sa redistribution par les cercles qui détiennent le pouvoir politique, le système CFA s'est révélé particulièrement adapté. Il assure aux bénéficiaires une stabilité appréciable. Une monnaie forte au taux de change garanti maintient le pouvoir d'achat en produits importés et un prix bas payé aux producteurs locaux. Elle décourage la valorisation sur place et l'investissement productif et donc l'émergence d'un entrepreneuriat qui réclamerait d'autres règles. Elle favorise le tête à tête avec les sociétés internationales, générateur de ressources rentières à l'import comme à l'export. Sa convertibilité permet la consommation et les placements à l'étranger au détriment du réinvestissement sur place (mais pour quelle entreprise, puisque leur développement est entravé?). On peut poursuivre. Mais en bref le CFA dans sa pratique permet (a permis?) un fonctionnement pépère du système rentier. C'est la Caisse d'épargne plutôt que la Bourse. Et une telle assurance a un coût, comme toute assurance. Une certaine dépendance à l'égard d'un tiers à qui on a confié la responsabilité de faire respecter les règles de base du système. On peut comprendre que des décideurs, voire des couches sociales, ne soient pas prêtes à renoncer à un dispositif qui, quoique s'érodant, leur a permis de tenir vaille que vaille tandis que bien des voisins passaient par des phases de chaos. Même si ces mêmes voisins aujourd'hui semblent mieux s'en sortir.
On peut penser que ce système est à bout de souffle. Qu'il étouffe la production, la transformation et les échanges locaux et tout développement endogène basé sur l'initiative entrepreneuriale qui aurait besoin d'autres règles. C'est à dire aussi d'une mutation du politique.
La question n'est donc bien que secondairement monétaire.
 

mercredi 18 mai 2016

Une gauche d'inquisition

Alors que se profile un dénouement pitoyable au désastreux scénario de la Loi Travail, il faut revenir sur la prise de bec largement médiatisée au cours de laquelle un député socialiste soutenant la loi (Christophe Caresche, député de Paris) s’est fait voler dans les plumes par Marie-Georges Buffet. Une envolée magnifique de la part d’une personne de cœur et de convictions qui a su trouver le lyrisme qui émeut les gens  de gauche. Mais réécoutons. LIEN

Qu’avait-il dit, le député ? Que – et il le déplorait – les taux de syndicalisation dans les entreprises, privées en particulier, sont particulièrement bas (de l'ordre de 5% le plus souvent). Hormis dans les secteurs les mieux protégés, la désaffection à l’égard du syndicalisme et de l’activité syndicale est terrible. C’est une situation qu’il faut prendre en compte, et si possible inverser, car elle est très préjudiciable au dialogue et au progrès social.
Est-ce faux ? La proportion de syndiqués n’est-elle pas au plus bas historiquement, et depuis longtemps ? N’est-ce pas dramatique, à de très nombreux égards ? Dans sa réplique, Mme Buffet ne nie pas le fait. Mais pose que LE DIRE revient à « s’en prendre aux syndicats ». Avant de rappeler le rôle joué par eux dans nombre de conflits, qui mérite qu’on leur rende hommage. Mais qui l’avait nié ? La question n‘est pas là, une vérité déplaisante a été énoncée, il y a eu outrage, lèse-majesté, blasphème. La réponse de M-G Buffet ne se situe pas dans l’ordre du discursif et du rationnel, mais du sacré. On a touché aux Saintes Huiles.

Je rapprocherai cet exemple – on aurait pu en citer bien d’autres, de mots à ne pas dire, de formules à forcément employer, pour pouvoir se prétendre de gauche – du perpétuel procès en orthodoxie instruit à gauche contre le gouvernement depuis, de fait, l’élection de Hollande.
Chaque mesure, chaque geste, chaque loi ou orientation politique est passée au crible de sa confirmité à un corps doctrinal dont (toute personne se situant à) la « gauche de la gauche » serait la détentrice autoproclamée, dépositaire de la tradition, gardienne de la doctrine de la foi. C’en sont rapidement suivis (mais c’est une autre tradition d’une extrême-gauche groupusculaire et dogmatique) les qualificatifs et étiquettes diabolisés comme "social-démocrate", ou pire « libéral », mots qui une fois proférés, telle une imprécation (ou fatwa, au choix) maudissent et anathémisent. Toute discussion est close.
Les médias, bien entendu, se sont fait à qui mieux mieux les relais de ces jugements à l’emporte-pièce, simplificateurs à souhait, aisément communicables, où l’on distingue bien le bon et le traître.
Il faut dire que par ailleurs nulle voix ne s’est vraiment levée pour dire haut et fort, en toute cohérence, en quoi et comment, exactement, le monde avait changé, ce qu’il est devenu, pourquoi les catégories historiques, les représentations glorieuses n’étaient plus adéquates à la nouvelle réalité, et qu’il fallait repenser les actions, les politiques, les pratiques sociales si on voulait rester fidèle aux valeurs historiques de la gauche, transformer la société sur la base de ces valeurs, et ne pas se planter avec des mesures flamboyantes mais inadéquates à une évolution durable. « Victorieusement fui(r) le suicide beau ». Mais rien n’est venu. Ce discours visionnaire, on ne peut que le deviner par bribes, dans l’interprétation, si on y prend garde.

Faute donc d’une analyse pertinente de la situation d’aujourd’hui, les visions d’autrefois rappliquent, se plaquent, s’imposent. Faute de correspondre au réel, elles se figent en dogmes auxquels elles prétendent le soumettre. La pensée de cette gauche n’est plus l’analyse concrète de situations concrètes, mais l’incantation d’un idéal, à l’aune duquel on tient procès et juge ad nauseam. On n’a plus des politiques, on a des inquisiteurs.
Pourquoi cette dérive, ou cette rigidification ? Ne tiendrait-elle pas à une grande souffrance dont on n’a pas fait le deuil ? On l’a tant aimée, cette période des 70s. Grands élans, générosité, abondance à mieux répartir, mythologies romantiques, universalisme généreux, le ciel comme limite. Avec elle ses idéaux, ses représentations, ses postures, ses a priori et ses tenues aussi. Mais le monde avait déjà changé (a posteriori, un Raymond Barre avait commencé à le dire, mais c’était une vieille barbe réac).

La vraie rupture a eu lieu en 1983, lorsque la mise en œuvre au pouvoir dans les premières années Mitterand s’est cassé le nez sur le réel économique, et qu’il a fallu faire le grand choix : s’éclater dans un feu d’artifice rouge, ou inscrire une politique de gauche dans la durée. La raison a prévalu, mais la rupture est encore là, au fond des choses : entre ceux qui ont fait mine d’accepter, se promettant dès que possible de revenir à l’idéal, dont ils se proclamaient les gardiens, et ceux qui ont fait croire que c’était une parenthèse, de simples ajustements, et qui n’ont pu faire que ceux-ci, faute de clarté, n’apparaissent comme des concessions alors qu’ils forment une politique.

Les seconds rament au pouvoir, accumulent malentendus et maladresses, faute d’avoir énoncé le cadre général dans lequel ils inscrivent leur action. Ils ne sont pas entendus, et discrédités.
Les premiers tiennent la parole. Leurs positions simples (quoique fausses) s’entendent bien car elles s’inscrivent dans un discours connu, repéré, acquis, qu’il suffit avec les médias d’amplifier. La droite au début du quinquennat a instruit un procès en légitimité. Elle a vite vu qu’elle n’en avait pas besoin, la gauche de la gauche se chargeant du dénigrement, du travail de sape, du blocage. Elle se tient coite, et prépare en silence un retour décomplexé, à surenchères de mesures antisociales.

Dans la souffrance de son passé perdu, la gauche de la gauche a fini par faire de la gauche actuelle son principal adversaire, lui réserver toutes ses attaques, ne mettre aucune limite à la violence de ses expressions. Il n’y a plus pour elle de droite ni même de Front National en France, seul le gouvernement doit être honni. Ni discussion ni concession, attaque frontale. Dans la surenchère à plus de gauche que moi tu meurs, chacun rejoue, et s’y revit, les grands épisodes du passé glorieux. Nuit Debout rêve de refaire Mai 68. Un grand orateur se voit en Jaurès ou Danton, homme providentiel mais, flamboyant, reste plutôt pantin pathétique à ne prôner au fond, derrière l’illusion des mots, qu’enfermement, souverainisme larvé, du fait d’alliances sans issue.


Le contexte actuel est assez désespérant. A ceux qui, Torquemada du XXIème, crient au fascisme gouvernemental, rendez-vous dans deux ans.

mardi 9 février 2016

La construction d’un espace Est-Africain

UNE VISION STRATÉGIQUE QUI REMONTE A LOIN


J'ai proposé ce texte, écrit pour la circonstance, à la revue Afrique contemporaine, qui avait jadis publié quelques articles que j'avais commis, seul ou avec John-Mary Kauzya, ou encore avec Emmanuel Nabuguzi, et qui appelait à contribution pour un numéro consacré à l'intégration régionale en Afrique de l'Est. Le texte - trop peu scientifique - n'a pas été retenu. Alors je le partage ici, pour faire réagir à son idée finale : ne pas espérer de paix dans l'est de la RDC tant que cette région ne sera pas intégrée à la Communauté Est-Africaine.

Un meeting à Makerere University

Décembre 1979, quelques mois après la chute d’Idi Amin, le dirigeant du FRONASA (Front for National Salvation), un des mouvements de rébellion qui avaient contribué à la « libération » de l’Ouganda, s’adresse aux étudiants de l’Université de Makerere. Il est ministre de la Coopération Régionale. Il s’appelle Yoweri Museveni.
Il avait été écarté peu de temps auparavant du Ministère de la Défense qu’il occupait sous la présidence de Yusuf Lule, mais, toujours membre de l’Executive Council du UNLF, il avait obtenu ce portefeuille de consolation. Le choix n’était pas indifférent.
Devant les étudiants réunis nombreux ce jour-là, il a plaidé pour un Ouganda puissant dans un grand ensemble régional car il n’y avait pas selon lui d’avenir pour son  pays s’il restait confiné dans ses frontières. Il fallait voir plus grand, au-delà même des limites de la défunte East-African Community.
Il arrivera au pouvoir en 1986, après 6 années de guérilla contre le régime d’un Obote vieillissant revenu frauduleusement au pouvoir.

L’éclatement de l’East African Community

La colonisation anglaise avait fortement intégré certains services essentiels des trois territoires contigus sous son contrôle, la colonie du Kenya, le protectorat de l’Ouganda, le mandat du Tanganyika. Un même service postal (depuis 1935), chemins de fer, compagnie d’aviation, ports, établissement d’enseignement, etc.
Cette intégration avait perduré au-delà de l’accession de ces territoires à l’indépendance, à des dates diverses et avait été institutionnalisée en 1967. Mais les tensions entre les partenaires ont augmenté assez vite : options politiques différentes, antagonismes directs entre Nyerere et Idi Amin. Les errements de celui-ci, la volonté kényane de tirer profit seul de ses avantages ont abouti en 1977 à l’éclatement de l’East African Community.
Si cela a donné des ailes au Kenya, les autres s’en sont mal relevés.

Quel espace ?

Les routes utilisées par Bolloré Africa Logistics à partir de Mombasa
Quand la question d’un ensemble régional se repose dans les années 80, ce n’est plus dans les mêmes termes. Certes, les trois pays ont vocation à constituer le bloc central de l’édifice. Mais il n’est plus nécessaire de s’en tenir aux limites héritées de l’histoire coloniale.
L’espace se définit par la géographie des échanges. L’Afrique de l’Est, c’est là où vont les véhicules qui chargent ou déchargent aux rivages de l’Océan Indien. C’est tout le bassin de circulation des hommes et des marchandises dont le débouché extérieur est à Mombasa ou sur les autres ports de la côte.
Un espace qui remonte loin dans le temps (les caravanes parties notamment de Zanzibar l’ont défini) que l’histoire coloniale a morcelé. Il inclut aussi les petits Rwanda et Burundi, la partie sud du Soudan, tout l’est du grand Congo, alors Zaïre.

Les événements du passé

L’histoire des trente dernières années dans la région, souvent tumultueuse, se prête à cette lecture : celle de la longue et patiente constitution d’un ensemble régional, encore inachevé. En plusieurs grands mouvements, où l’on retrouve souvent l’Ouganda à la manoeuvre.
Le rapprochement entre les grands pays fondateurs. Les options politiques et économiques ont très largement convergé, les objectifs des uns et des autres sont devenus davantage compatibles, voire ont fait la place à une répartition des tâches.
La prise de pouvoir au Rwanda en 1994 par Kagame et le FPR – avec le soutien déterminant de l’Ouganda -, avec le choix stratégique fait dès lors de l’Anglais marque la volonté de la nouvelle élite de ce pays de s’arrimer à l’ensemble voisin (où elle a souvent grandi) et d’en faire partie à part entière, pas en figurant.
Depuis le début, l’Ouganda de Museveni soutient la rébellion de John Garang au Sud-Soudan. Intérêt direct : lutter contre le mouvement  de la LRA de Joseph Kony qui y trouve sanctuaire. Mais aussi visée à long terme. Un Sud Soudan indépendant ne pourra que s’allier étroitement à ses voisins du sud, voire en devenir satellite. C’est arrivé après 30 longues années.
En 1997, Laurent-Désiré Kabila, soutenu par le Rwanda et l‘Ouganda, mène la rébellion des Banyamulenge contre le régime de Mobutu. Il en sort victorieux. Trop même. L’est du Zaïre allait-il se détacher et basculer vers l’Est Africain, selon sa pente naturelle ? Kabila a poussé jusqu’à Kinshasa, conservant l’unité du pays devenu R.D.Congo. Mais tout n’est pas dit.
Le Burundi exsangue après des décennies de guerre civile absurde n’a pas d’autre choix que d’adhérer volontairement à la Communauté Est-Africaine en cours de constitution. Son intégration était d’ailleurs de fait jouée.
La Somalie a sombré depuis longtemps dans l’anarchie et se trouve en proie au djihadisme, une menace pour toute la région. Les Ougandais et les Burundais constituent l’essentiel de la force d’intervention de l’Union Africaine qui, avec la présence des Kényans, y remporte des succès. Par ailleurs, l’essentiel de l’élite somalienne, en particulier économique, est déjà présente et investie à Nairobi et au Kenya.
Le sud de l’Ethiopie aussi est partie prenante, et ce pays intervient en Somalie.
L’Ouganda, récemment, a manifesté sa volonté d’être présent en République Centrafricaine. On sort du bassin, mais c’en sont les confins, où une déliquescence d’un contrôle étatique pourrait mettre en péril la sécurité de l’espace est-africain.

La question de l’est de la RDC

On voit, à travers des événements qui apparaissent distincts, selon des modalités disparates, la cohérence d’une visée stratégique. La constitution d’un espace géopolitique, en cours d’achèvement.
Une intégration qui ne se fait pas dans la concorde et la bonne entente, mais qui résulte plutôt de l’exploitation maximalisée des rapports de force.
Car reste un gros morceau : le Kivu, l’est de la RDCongo. Vingt ans de troubles incessants, de rébellions successives, d’alliances en tous sens, de paix sitôt rompues par l’apparition de nouveaux mouvements improbables. Et ce depuis l’échec de l’éclatement du Zaïre en 1997.
Il faudra développer ce point, dans sa complexité. Mais il y a fort à parier que la guerre n’aura de cesse tant que cette vaste et riche zone n’aura pas trouvé sa modalité d’intégration à son espace géographique (naturel ?) qu’est l’Afrique de l’Est et son émanation géopolitique en gestation qu’est la Communauté Est-Africaine. Il peut y avoir d’autres options que la guerre.

Addendum, pour le blog

Pour expliciter un peu la dernière phrase, trop elliptique. Quelles modalités ?
Pour le moment, les réels protagonistes du conflit restent arc-boutés sur des positions maximalistes. Kinshasa clame que le Kivu est une partie intégrante de la RDC, elle-même indivisible, et reçoit le soutien de la Terre entière. En fait, Kinshasa entend bien ne renoncer en rien au potentiel de rente que constitue la région, aux richesses dont elle regorge, même si l’instabilité chronique lui en rend l’exploitation difficile.
De l’autre côté, le Rwanda au premier chef, l’Ouganda à moindre titre, en pillent largement, mais dans les limites imposées par une certaine clandestinité, les ressources les plus accessibles. Ils voudraient bien se débarrasser des gêneurs de Kinshasa, les sortir du tour de table, pour investir massivement et exploiter la région. Plus, intégrer à leur marché toute cette zone largement peuplée, à bon potentiel, et qui est un débouché naturel. Les autres partenaires, notamment les Kényans, y ont tout intérêt.
Le projet de réseau ferré à forte capacité en cours de réalisation
Rien d’étonnant dès lors qu’à peine un accord de paix est-il signé entre le gouvernement de Kinshasa et un groupe rebelle, après des négociations longues et coûteuses pour la communauté internationale que, au bout de peu de mois, voire quelques semaines, un autre mouvement surgit d’on ne sait-où, pour remettre tout en question. Il ne manque jamais de fou sanguinaire, ni de désœuvrés enrôlables, il ne leur faut que quelques moyens…
Dans cette stratégie maximaliste, il n’y a que des perdants qui croient pouvoir un jour rafler la mise entière par l’écart des autres joueurs. Mais qui n’en profitent pas pour autant.
L’intégration du Kivu dans la Communauté Est-Africaine, ne pourrait-elle pas s’envisager tout en restant au sein de l’Etat RDC ? Des règles ne peuvent-elles être établies pour organiser la mise en valeur des richesses de telle sorte que chacun y trouve son compte ? Que les investisseurs extérieurs y soient sécurisés, favorisés ? Bref, ne vaut-il pas mieux partager un gros gâteau que désirer la totalité des miettes ?
Le jour où les politiques le veulent, les diplomates ne sont pas à court d’imagination pour trouver des modalités d’intégration originales, des formules institutionnelles novatrices.

mardi 19 janvier 2016

Michel Tournier

C'est un géant qui a disparu. Un de ces quelques écrivains à qui je dois d'être moi.
Récent père de jumelles, je me suis plongé avec passion dans Les Météores. J'en ai emprunté ensuite bien des chemins. Et puis l'extraordinaire personnage de l'oncle Alexandre m'y a fasciné. Vendredi aussi me fut une source d'inspiration. Notre relation avec Paulo, d'une certaine manière, s'y éclairait. Le livre, le vécu, ont profondément modifié ma relation à l'autre, j'en suis issu.
J'ai moins accroché au Roi des Aulnes. Je suis décidément méditerranéen, et les mythologies germaniques me parlent moins. Et les petits garçons c'est moins mon truc. Cela reste un grand livre, envoûtant. Gaspard, Melchior et Balthazar ferait plus exercice de style, n'était cette invention du 4ème, le prince perdu, errant, à la recherche. C'est beau, A Paris j'habite La Goutte d'Or. A cause de lui ? J'ai aimé ce qu'il y dit, le propos, même si le roman y est moins construit ou plus fabriqué, de même que le Médianoche.
S'était-il épuisé ? Il n'a plus rien publié d'important depuis longtemps - à rebours de ces écrivains qui se répètent infiniment -, mais l'essentiel avait été dit dans ses grands textes, la liberté de la vie.
La liberté et l'amour de l'autre, au péril de soi.
En ces temps où la question du religieux crispe les laïcards, je recommande fortement la lecture de "La Mère Noël", dans Le Coq de Bruyère, excellentissime.

dimanche 6 décembre 2015

Old East Africa Postcards

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oldeastafricapostcards.com






mardi 18 août 2015

Les Séolanes





Elles se dressent, les trois, alignées.  Lignes pures, régulières.. Le cône, les pics, le dôme. Des exemples pour livre de géographie.  Elles dominent, se détachent sur le ciel bleu. Leur silhouette imprègne mes paysages d’enfance.

Elles barrent l’horizon de qui a pénétré dans  la vallée de l’Ubaye. Ce n’est qu’après avoir passé leur pied, vers la Fresquière, qu’elle s’élargit, s’évase en un vaste cirque ourlé de hautes montagnes. Mais ça c’est après les Séolanes. Avant, c’est étroit, les deux pentes d’adret et d’ubac plongent vivement vers le fond où remoue l’Ubaye, entre trous à truites et mini chutes, entre rapides et faux repos, rejointe de cascades. Car si les Séolanes la ferment en amont, la vallée est aussi cadenassée par des gorges serrées qu’a creusées la rivière, changeant jadis son cours en laissant un lac lamartinien où se reflètent les trois belles. Là où la vallée s’achève, là bas en aval où on rejoint le domaine de la Durance, les deux versants en V prononcé forment ce qu’on appelle le Trou de Madame, qui a le profond avantage d’annoncer la pluie quand il est bouché. On ne parle pas ici de dépression.
Le lac du Lauzet, et les Séolanes (photo Geneviève Bertrand)

Donc, entre Le Lauzet et le Martinet, l’univers est clos, un cocon, vert hérissé moussu de conifères sombres côté ubac, tandis que le soleil caresse les roches quasi dénudées, les pousses éparses d’arbres
Les mêmes, l'hiver (photo GB)
rabougris, de broussailles accrochées à la pente. Quelque chose comme une Vallée Perdue, pour reprendre le titre de ce film méconnu, qui narre comment, pendant la guerre de Trente ans, des troupes ennemies s’étaient retrouvées coincées par l’hiver dans une vallée et avaient dû vaille que vaille composer, entre elles et avec les quelques villageois, survivre et coexister car c’est possible, avant de repartir guerroyer chacun de son côté, les neiges fondues.

Car il y a aussi un passé de bataille dans cette Ubaye. Le petit hameau au bord d’un torrent, même pas au bord de la route, là où j’ai passé toutes mes jeunes vacances se nomme Champanastaïs, le Camp d’Anastasius, qui  avait établi ses quartiers un moment, et qui a laissé son nom. Je n’ai jamais rien su ni cherché de plus sur ce général. Romain ? ou Carthaginois des guerres puniques ? J’aime imaginer des éléphants sur ces pentes, broutant l’herbe où j’ai gardé les vaches avec les paysans du hameau.

Les Séolanes, vues de Barcelonnette
Mais revenons aux Séolanes, et à leurs messages. J’ai souligné la pureté de leur dessin, vues de l’ouest. Si on les dépasse, une fois dans le haut de la vallée, ce ne sont plus qu’une ligne de crêtes informes, on ne les distingue même plus, amorphes elles sont. Ainsi en va-t-il parfois en politique. D’ailleurs, campant sur certains points de vue, on ne distingue pas que ce qui apparaît comme une masse de mesures désordonnées, informes et disparates peut, sous le bon angle, se révéler un dessein.

jeudi 25 juin 2015

DE GAUCHE ? le piège à con

La gauche au pouvoir, aux responsabilités, paye des prises de positions, des discours, des postures dont elle usait largement pendant ses nombreuses années d’opposition – indignations en veux tu en voilà, protestations, défense irréfléchie de statu quo -, au prétexte que – bien entendu, c’est sa nature – les mesures proposées par la droite étaient de droite. A chaque fois, il était question de s’opposer au changement, aux réformes, injustes dans leurs modalités, sans dire aussi qu’elles étaient bien souvent nécessaires, mais devaient être aménagées autrement.
Ce sont tous ces discours, et postures qu’elle se voit aujourd’hui opposer, rappeler, et qui lui reviennent comme un boomerang.

Les médias notamment – mais après tout c’est leur rôle -, depuis 3 ans, jouent au jeu de massacre, à tous les coups on gagne. Il suffit de rapprocher telle mesure, telle action, concrète, ici et maintenant, et la mythologie d’antan. « Et ça, c’est de gauche ?? » et faute d’un discours clair, on louvoie.
L’effet est dévastateur. Accusations de trahison, de tromperie, de faire une autre politique que celle pour laquelle… Le peuple de gauche est découragé. Beaucoup, déboussolés, deviennent sensibles aux pires sirènes.

Une certaine idée répandue, prégnante, de la gauche – fortement ancrée dans les représentations, à la fois des gens de gauche, et des opposants – associe celle-ci à la générosité, l’attention aux défavorisés, la sympathie avec la souffrance, la largesse, l’indulgence. Ce sont là autant de valeurs hautement positives. Mais elles peuvent se dévoyer ou s’interpréter, dans une perception de droite comme dans des pratiques qui se veulent de gauche, en relâchement, gaspillage, laisser-faire et faiblesse, aveuglement, préférences et finalement injustice – ce qui est le contraire exact de ce qu’on recherche.

Or la commisération, l’apitoiement, le laxisme, le laisser-faire, la négligence, la complaisance, le relâchement NE SONT PAS les valeurs de la gauche. Tout au contraire. Ce sont les traits de la caricature qu’en fait la droite, faisant feu de certaines dérives et contresens d’aucuns qui confondent charité et solidarité.

Il est temps, pour clarifier la politique gouvernementale, peut-être même pour donner de la substance au discours du PS, (qu’est ce qu’une gauche AU gouvernement, et pas seulement DE gouvernement ?) de renverser le courant avec des idées simples, martelées, qui affirment clairement des valeurs fondatrices et des principes. Un moyen, dans l’urgence : communiquer avec des slogans forts, qui changent les idées reçues ou les fausses images, remettent les choses en place, aujourd’hui.

Genre ces quelques aphorismes :

(affirmer la gauche aujourd’hui)

La gauche ce sont des valeurs. Pas des mythes ni des dogmes ni des postures, ni du prêt-à-porter ni des recettes d’antan.

Une politique de gauche, c’est affronter le réel, armé de valeurs. Pas plaquer des mesures d’un autre temps.

Faire ceci ou cela, c’est de gauche ? Piège à con. La vraie question : quelles valeurs sous-tendent ?

La gauche ce n’est plus je te protège, c’est je te trampoline. Amortir la chute, permettre de rebondir.

On ne regarde pas tel défaut de l’écorce, on regarde l’arbre. Replacer dans la globalité. Mais éviter les défauts de l’écorce.

La gauche n’est ni gentillesse ni complaisance. Elle est solidarité, ce qui va avec exigence.

La justice, c’est la générosité plus la rigueur.

Le coulage n’est pas de gauche, il coule la gauche.

Contrôler n’est pas stigmatiser. C’est restaurer la confiance en une politique juste.

Les efforts, c’est aussi de gauche quand il le faut, mais justement répartis.

La gauche c’est sans conservateur. Figée ça rancit. Ça reste frais longtemps quand ça se renouvelle.

La précarité, c’est le changement sans la solidarité. Conserver rend précaire.

 (communication)

Deux piliers d’un discours de gauche. La raison et non l’émotion. Eclairer la complexité et non simplismifier. Anti-BFM TV.

Ne diaboliser rien ni personne, jamais. Ne pas canoniser non plus. Analyse concrète de situations concrètes. S’y efforcer.

Info en continue anxiogène. Stresse. Ne peut-on informer avec sérénité calme rationnellement ?

La gauche ne sait plus se faire entendre d’un peuple inquiet. Le FN si, avec des gros mots. Attisant les peurs.

Dérision qui rabougrit. Si nos médias rendaient compte de l’appel du 18 juin, ils diraient que De Gaulle veut maquiller sa désertion. Que Blum avec les congés payés prépare la présidentielle.

(sur le national et l’européen)

L’horizon national nous bouche la vue. Seuls c’est fini. Notre majorité est vaine si minorité en UE. Convaincre, non repli, ni FN comme bouderie.

Les grandes décisions se négocient au niveau de l’UE, après nationalement on les met en musique. Inutile la politique alors ? Non, avec la même ligne mélodique, on peut faire du Jean Ferrat ou du Mireille Mathieu.

Il faut être majoritaires en Europe. Pour le moment c’est pas le cas. Y travailler. Et si on se mettait d’accord avec les gauches d’autres pays, les écouter d’abord, les comprendre, les convaincre.

Notre mentalité de vainqueurs 1918 1945. Négociation, compromis, demi-mesure : connais pas. Position de principe = paresse de l’esprit.

Merde alors ! Tous les Européens ne sont pas Français ! Avant tous les Français n’étaient pas Provençaux ! Et les Provençaux pas tous Marseillais !

(pratique politique)

Assez de gâchis. Combattre le Front national. Échapper au piège de la droite. Sans panique ni peur ni anathèmes.

Il faut TENIR. Tenir bon, tenir le cap, tenir droit, tenir ses promesses, tenir serré. Tenir tête pour tenir le bon bout.

Dénoncer le social-traitre = 0 voix pour la Goch2Goch. Inquiétude et défiance produites : un boulevard pour le FN. Voir précédents historiques

   
 (contre quelques idées toutes faites)

Disneyland. 6Mvisiteurs, 1er site visité de France. Que n’a-t-on pas reproché à Fabius d’accepter, trahir la gauche. Qui s’en plaint aujourd’hui ?

Une grosse fonction publique, c’est soviétique, pas forcément de gauche. Ce qui l’est : la qualité du service, pour tous.


Et bien d’autres encore. Qui s’y met aussi pour contribuer à briser les idées reçues, élaborer et construire de nouvelles représentations ?