lundi 28 mai 2012

Mariage et union, encore un effort pour être républicain

« Je propose, au lieu d’ouvrir le mariage, de le supprimer ou plutôt de le confondre avec le PACS en un contrat universel ouvert à davantage de possibilités ». Cette phrase trouvée dans un compte-rendu de  Le contrat universel : au-delà du mariage gay, de Lionel LABOSSE (1), correspond tellement à des idées qui me trottaient depuis très longtemps dans la tête (j’ai des témoins) que, sans avoir lu l’ouvrage, je voudrais avancer quelques arguments dans le même sens.

Car l’enjeu me semble moins celui du mariage gay, qui agite le monde, que le questionnement du mariage lui-même et son dépassement dans les sociétés contemporaines, au crible de la laïcité.

Dissocier union et sexualité


De fait, le mariage implique la relation sexuelle entre ceux qu’il unit. Il la permet, pour les religions qui l’interdisent en dehors de ce lien. Il la restreint, dès lors que toute relation sexuelle autre est cause reconnue de rupture du mariage. Il la transcende, pour certains, dans la proclamation d’un amour  réciproque.

Mais la société républicaine, et laïque, a-t-elle à connaître de la vie sexuelle des individus, et encore plus à la régir ? La formule prononcée par l’officier d’état-civil qui procède à un mariage mentionne l’obligation de fidélité, et de vivre sous un même toit. Est-ce bien nécessaire ?

L’évolution des mœurs a largement libéralisé le sexe avant, pendant  et après mariage. Ce qui très largement n’est même plus considéré comme une infidélité n’est invoqué, de fait, comme raison de divorce que lorsqu’il y a volonté de divorce. C'est-à-dire de mettre fin à une union qui n’est plus désirée, voulue. Où l’un au moins ne se sent plus heureux. Une relation sexuelle hors mariage peut être une raison valable – et légalement reconnue – de divorcer, ce n’est plus (cela n’a jamais vraiment été) une cause suffisante.

Dans une république laïque, la loi n’a pas à considérer qui couche avec qui. Ni même à préconiser ce qui est bon ou pas en la matière. J’entends entre gens majeurs et consentants, bien entendu. La fidélité au sens traditionnel, l’exclusivité de la relation sexuelle avec le conjoint, relève de l’engagement individuel, du libre choix fait entre deux personnes, et dont les éventuels manquements se gèrent entre elles, selon les accommodements ou non qu’elles auront décidé. D’ailleurs, la fidélité aujourd’hui, dans la pratique, a un tout autre contenu, s’accommode d’écarts, de coups de canifs, d’arrangements dans un vaste éventail qui va jusqu’au modus vivendi de Sartre et Beauvoir. La fidélité, l’exclusivité à l’ancienne se justifiait surtout comme liée à la succession : avoir l’assurance que la progéniture avait bien été conçue par Monsieur, et que seraient exclus de l’héritage ce qu’il aurait pu concevoir à droite ou à gauche. L’évolution de la législation sur ce point, l’extension des familles recomposées, la reconnaissance de paternité, ont changé la donne et donné à la fidélité un sens plus profond, plus spirituel, plus authentique. Mais aussi la lient au domaine strictement privé, au même titre que le religieux. J’y vois un progrès certain.

Inversement, pourquoi deux personnes, qui voudraient partager leur vie et leur destin,  devraient-elles copuler ? Leur union ne pourrait-elle être reconnue que si elles sont sensées coucher ensemble – et exclusivement ?  Là encore c’est intrinsèque au mariage, susceptible d’être dissous, notamment par l’Eglise, s’il y a non-consommation.  Même chose pour les autres religions du Livre. Mais la république doit-elle considérer cet aspect ?

Fidélité et solidarité


Ce qui regarde la société laïque, c’est le libre choix d’individus de se lier, de s’engager à une solidarité complète, réciproque et à l’égard de la progéniture commune ou de chacun. De fait ce qui constitue les droits et devoirs qui lient aujourd’hui des époux dans le cadre du mariage. Dans leur totalité, y compris ce qui relève de la filiation, et peut-être même au-delà.

Dès lors ce contrat instituerait une solidarité qui règlerait toutes les implications sociales de l’union de ces individus, laissant la fidélité, et la sexualité, relever de leur choix privé. S’ils veulent se jurer fidélité éternelle, se promettre de ne jamais connaître quiconque autre charnellement – sublime engagement – ils ont toute latitude de le faire, Et de le proclamer urbi et orbi dans une cérémonie qui leur sied. S’ils veulent sanctifier cet engagement sous les auspices d’une religion et de ses rites, liberté complète. Que cette religion reconnaisse ou non la légitimité de ce couple (dans le cas où il serait de même sexe par exemple) est l’affaire de cette religion et de ses fidèles, pas de la république.

Car on l’a déjà compris, cette union basée sur la solidarité n’a plus à considérer le sexe des individus qui la contractent. La question n’a plus d’objet. La préférence sexuelle est reconnue pleinement comme il se doit en république, c'est-à-dire par l’indifférence.

Au-delà, cette union peut reconnaître le lien de solidarité de vie entre deux personnes qui n’ont aucune relation d’ordre sexuel mais partagent leur vie. Par exemple deux frères, ou un frère et une sœur. Rappelons nous, au moment de l’institution du PACS, cette possibilité avait été abordée, mais rejetée. Trop décoiffant, car PACS et sexe n’avaient pas été clairement dissociés. Mais c’était injuste. J’ai à l’esprit le cas d’un frère et d’une sœur restés célibataires, qui habitaient ensemble la maison familiale après le départ du reste de la fratrie. Le décès des parents aurait pu les chasser du bien familial, il n’en a rien été. Mais à la mort de la sœur, le frère s’est retrouvé à la rue, très âgé. Une union  protègerait le dernier vivant.

Si ces situations, souvent plutôt rurales, sont devenues moins nombreuses, faut-il pour autant les exclure, voire les décourager ?

Deux et plus


Conséquence aussi : rien ne justifie que l’union ne concerne que deux individus. Rien ne devrait interdire qu’elle unisse plusieurs individus pleinement consentants, j’avancerais jusqu’à cinq.

Certes, notre conception de la famille repose – et certainement reposera très longtemps encore, on peut même le souhaiter -  sur le couple formé de deux individus, partageant si possible de l’amour. Notons que cette dernière caractéristique est historiquement assez neuve. Notons aussi que ce n’est que très récemment que l’on commence à admettre que ledit couple peut aussi bien être formé d’individus de même sexe. Comme quoi tout ce qui semble évidence, allant de soi, est aussi historique et change avec le temps.

Si le couple amoureux est immensément majoritaire dans notre société et notre culture commune, s’il faut peut-être veiller à ce qu’il le reste, doit-il pour autant s’ériger en norme exclusive, et interdire toute autre forme d’union ?

Il n’est secret pour personne que cet impératif de couple n’a jamais empêché les liaisons, passagères ou non, stériles ou comblée d’enfants. La conséquence ? L’impératif du choix et de l’abandon, la vie dans le secret et dans la honte, le déchirement souvent, le drame parfois. Notre conception, très largement partagée, de la relation amoureuse sur le mode de l’avoir et de la possession (« Je suis à toi », « Tu m’appartiens ») implique l’exclusivité du sentiment amoureux, et de la relation sexuelle.. Comme si on ne pouvait aimer plusieurs fois, ou que consécutivement. Comme si tout amour n’était pas unique, différent, et qu’un individu ne pouvait jouer que sur un seul registre. Comme si le cœur était un gâteau qui ne pouvait que se partager, une énergie non renouvelable. La littérature du monde nous montre qu’il n’en est rien. Mais admettons cette conception largement partagée de l’exclusivité. Là encore la loi doit-elle en faire une norme ? S’immiscer pour interdire là où seule la sphère privée est concernée ?

On est d’ailleurs en pleine ambiguïté. Dès lors que l’adultère n’est plus un délit puni par la loi, que faire des liaisons hors mariages, qui ont des implications sociales en termes de biens et de personnes, les enfants notamment. La possibilité de reconnaissance de paternité  a ouvert une brèche dans la norme du couple. Pourquoi ne pas en tirer les conséquences ?

D’autres cultures, d’ores et déjà très représentées parmi nos citoyens, admettent que la famille puisse être multiple : polygame. C’est un sujet on ne peut plus sensible, clivant, qui suscite dès le mot prononcé des réactions passionnelles, irrationnelles. Pour avoir vécu en pays d’Islam très longtemps, pour avoir connu des tas de gens, écouté des tas d’amis, je me suis rendu compte que la question mérite nuances, mises en perspectives, appréhension des situations en contextes. Non pour approuver, mais pour ne pas se contenter de diaboliser. Considérer les faits, la vérité des relations sociales, sans généraliser hâtivement, au nom de principes brandis qui dissimulent mal des a priori douteux. Une seule question : quelle est la femme la mieux protégée de la seconde épouse d’un homme aimant et juste, ou de la maîtresse plus ou moins secrète d’un bourgeois XIXème, fût-il aussi  juste et attentionné ? Je vous renvoie là encore à notre littérature. Une anecdote : j’ai même connu une féministe qui avait choisi de devenir seconde épouse d’un homme intelligent pour garder une liberté que son célibat dans une société très machiste l’empêchait de goûter. Paradoxe.

Alors ouvrir l’union à plus que deux individus est-il antiféministe ? Du tout, dès lors que l’union associe des individus majeurs pleinement consentants – l’évolution de notre société permet aujourd’hui de penser que chacun peut se soustraire à des pressions, à des unions forcées. Et il est du ressort de la république d’aider ceux qui subiraient ces pressions. Dès lors aussi  qu’elle ne permet pas seulement la polygamie, mais toutes les associations d’individus : polyandrie, plusieurs individus de même sexe, deux couples, etc. Une femme peut ne pas vouloir choisir entre deux hommes, et ceux-ci s’accommoder parfaitement de ce partage. Un homme, ou une femme, peut souhaiter avoir une liaison forte avec quelqu’un du même sexe tout en ayant par ailleurs une famille classique dont le conjoint accepterait pleinement cette situation. Là encore, qu’il y ait relation sexuelle ou pas entre tous ou partie des membres de l’union n’est pas pertinent. Et s’il y a, elle ne peut être que librement consentie. Toute relation sexuelle forcée, au sein d’une union ou au dehors, doit être punie. Comme au sein d’un couple d’aujourd’hui, d’ailleurs. Là est le progrès, le gain de liberté : non dans la forme de l’union mais dans les principes éminents du consentement et de la liberté.

Je parlais de deux couples. Une anecdote encore. Enfant, j’avais pour voisins, qui habitaient ensemble, deux couples. Deux frères et leurs épouses, plus l’enfant d’un des couples, l’autre ne pouvant en avoir. L’un des maris naviguait au long cours, et était absent la plupart du temps. L’autre, à la marseillaise, était très peu à la maison.  Les deux femmes vivaient ensemble, couple classique, l’une l’autre grande, maigre, menait la barque, l’autre, petite boulotte rigolote suivait en  mettant la gaité. Si la petite était la mère biologique, c’est la grande qui assurait l’essentiel de l’éducation de l’enfant commun, de fait .Le destin a voulu que chacun vive vieux, quand l’enfant était largement majeure. Que les maris meurent d’abord, les femmes peu l’une après l’autre, que la dernière en vie ait pu rester dans l’appartement qui désormais appartenait à la fille. Mais qu’en serait-il allé s’il en avait été différemment ? Un contrat d’union aurait sécurisé chacun, alors que les deux mariages distincts rendaient cet équilibre précaire. Une union à quatre donc, où la morale était sauve, chacun avec sa chacune. On dira que cette situation est peu commune. Ca sent sa méditerranée, avec un parfum d’antan. Mais est-ce si sûr ? Même rare, pourquoi empêcher ? Sans encourager de tels cas de figure, ouvrir le champ de ce possible peut aussi rencontrer l’adhésion d’individus qui n’y pensaient même pas, tant l’absence de statut légal le rendaient impensable.

J’ai parlé de limiter à cinq membres la taille d’une union. Car il faut limiter. Une union reste un statut privé, une affaire d’individus, pas de groupes L’extension indéfinie tournerait à l’association, où à la secte. Pourquoi cinq ? comme ça, Pour ne pas en rester à deux couples, pour élargir les possibles, sans aller au n’importe quoi. Ou parce que les doigts de la main, s’il faut trouver un symbole.

Conclusion


Il s’agirait donc d’instituer une union universelle, dont les individus qui la contracteraient jouiraient des mêmes droits et devoirs à l’égard l’un à l’égard de l’autre ou des autres et de la société que ce qui existe actuellement entre deux individus mariés.

Un même individu ne pourrait participer à une seule union à la fois, même s’il pourrait à titre individuel être tenu par les conséquences civiles ou financières d’une union qu’il aurait contractée précédemment et dont il serait sorti.

Le mariage serait dès lors un des cas de figure de cette union, pour ceux qui souhaiteraient compléter cette union d’un engagement mutuel. Engagement qui pourrait ou non être pris devant les autorités civiles, pourquoi pas ? Et bien entendu liberté totale est conservé à quiconque souhaiterait sanctifier leur union auprès d’une Eglise ou d’une religion quelconque, ou d’une cérémonie non religieuse qui mettrait du rituel et de la solennité dans une vie qui en manque souvent.

On peut d’ailleurs imaginer qu’une union – ou une extension de l’union – soit célébrée par un officier d’état-civil, et non à la va-vite et presque furtivement chez un notaire ou un homme de loi.

Objections


J’entends de là les rares lecteurs qui n’ont pas encore fui horrifiés aiguiser d’innombrables objections. Abordons-en quelques-unes.

Une façon détournée d’accepter la polygamie ?


L’union ne serait-elle pas le cheval de Troie de la polygamie musulmane ? celle qui provoque tant de crispations, de passions échevelées, de fantasmes, car la polygamie consécutive, celle qui oblige à l’abandon d’une ou d’un pour passer à l’autre, tout en gardant souvent des liens forts – amicaux, financiers, liés à l‘éducation des enfants – est plus que fréquente. Elle contraint au choix, aux déchirements, à la cessation de la relation sexuelle, au conflit. Nous vivons de fait une situation, dans bien des cas, de polygamie ou polyandrie contrariée. Les règles sociales poussent au drame en contraignant à la stricte bigamie. Ou alors on s’accommode de solutions bancales, de bonheurs gâchés ou recouverts par le mensonge et l’hypocrisie. Le coming out tardif d’un de nos anciens présidents a ouvert une brèche, il convient de la formaliser.

Revenons aux musulmans, nos compatriotes, ou ceux qui vivent parmi nous. L’évolution des mœurs, des modèles sociaux, en particuliers les avancées vers l’égalité entre hommes et femmes font que leur immense majorité a intégré le couple comme l’idéal de vie commune. Garçons comme filles, en fait. Le véritable frein à la polygamie traditionnelle, ce n’est pas l’interdiction, c’est l’évolution des idées, l’émancipation, les valeurs de liberté et d’égalité. Il y a certes encore des polygames, résiduels, encore nombreux cependant, en particulier dans les populations récemment immigrées, originaires de régions souvent rurales et traditionnelles On a une épouse ici et l’autre ou les autres au pays. Ou on a plusieurs épouses ici, l’une officielle, les autres sans statut, vulnérables, répudiables ou abandonnables à merci, sans protection aucune. Voire avec un statut de mères isolées, qui permet de bénéficier de prestations que les épouses n’ont pas. La loi actuelle n’empêche pas la polygamie, elle rend simplement la vie compliquée et difficile et finit par pénaliser qui elle est censée protéger. Ou créer des situations d’aubaine et d’injustice. La solution n’est pas dans l’interdiction, mais dans la conviction, la diffusion des valeurs. Et le respect des règlements, dans leur esprit aussi.

Les enfants


Autre objection, les enfants, puisque l’union donne les mêmes droits et devoirs que le mariage actuel. Qu’adviendrait-il de l’équilibre d’enfants nés ou adoptés, élevés dans une union à la composition complexe ou selon certains bizarre ? Je m’en tiendrai là à ce qui est mon intime conviction que dès lors qu’un enfant bénéficie d’attention, de reconnaissance et d’amour dans un environnement serein, il a des chances de s’épanouir en un adulte équilibré. Admettons que c’est plus facile dans le cadre d’une famille constituée par un couple de sexe opposé. Mais combien d’enfants d’hétérosexuels souffrent de manquer de l’un ou l’autre de ces ingrédients ?

Les abus


Bien entendu, il pourra y en avoir, et d’ordres très divers, moins inhérents à l’union elle-même qu’à des détournements, qu’il conviendra de prévenir. Par exemple les unions de complaisance, pour des histoires d’intérêt ou pour faciliter l’installation sur le territoire. Cela existe déjà actuellement avec les mariages blancs et le PACS actuel. Comment faire la part des choses entre le légitime désir de deux (ou plusieurs) personnes d’unir leurs destins, et les fraudes de tous ordres ? Plusieurs moyens sont possibles, pour ces questions délicates. Cela ne relève pas en fait de l’union, mais des politiques de contrôle migratoire. Et des dispositions peuvent être trouvées qui concilient rigueur, liberté et justice. On peut ne pas lier automatiquement l’autorisation de séjour à la conclusion d’une union, la soumettre à des critères. On peut la conditionner au régime sous lequel l’union est souscrite : si elle implique la communauté des biens, celui qui la souscrit aura réfléchi à deux fois.

 Plutôt donc que débattre sur l’opportunité d’ouvrir le mariage aux homosexuels, il est préférable de reconsidérer le mariage, d’en écarter ce qui relève encore du religieux et de la conscience individuelle pour réserver cette dimension – éminemment respectable - à la sphère privée, et de s’en tenir à ce qui concerne le fonctionnement social. Bref, de faire encore un effort pour être républicain.
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[1] contribution au Monde du 18 mai intitulée « Un contrat universel à plusieurs plutôt qu’un mariage à deux, fût-il gay »


samedi 28 janvier 2012

Palmes

A son départ à la retraite, son principal au Collège Edgar Quinet avait fait savoir à Geneviève qu’il la proposerait pour être promue officier des Palmes académiques – chevalier elle l’était depuis après le Burundi, où l’ambassadeur avait voulu reconnaître le travail qu’elle avait accompli pour remettre sur pied l’Ecole Française de Bujumbura.
Une belle lettre est arrivée voici deux mois, signée du recteur. Restait la remise des insignes.
Le même principal a eu l’idée d’y procéder à l’occasion d’une cérémonie qu’il organisait au collège pour une remise de distinctions – un beau certificat plastifié – aux élèves de 4ème et 3ème qui avaient obtenu les félicitations pour leur réussite au premier trimestre.
Belle idée.   Les tables du CDI hâtivement poussées. Des rangées de chaises tout autour où s’installent avec timidité parents et bambins. Les collégiens pour la plupart restent plutôt debout derrière. Une diversité à l’envers. Les minorités visibles dans toute leur variété dominent puissamment. Une mère d’élève en grand voile gris souris de pied en cap, tout à l’heure ira recevoir le certificat de sa fille. A mon côté un couple de Comoriens échange avant que ça ne commence. Le fiston, je le saurai plus tard, est à quelques encablures. Au premier rang un homme déjà mûr, une grosse tête rasée, gabarit de lutteur, me remerciera plus tard pour ce qu’on a pu faire pour l’Afrique, appréciant que Geneviève ait cité Senghor, son premier président. Les jeunes se faufileront entre les chaises pour aller chercher leur récompense, rayonnants et gênés. Un petit vif ira bras écartés se dandinant comme celui qui vient de marquer un but, et reviendra en disant « Ca fait si longtemps que je le voulais » avant de crier, comme si on n’avait pas compris « Allez l’OM ».
Mais avant, derrière les tables, coincé contre les étagères, le principal avait appelé Geneviève pour la remise de sa décoration. Prudent : le risque était trop grand qu’après, l’attention, et le public, ne se dispersent. Paroles chaleureuses, fond touchant, mais foin de la forme ! Les formules rituelles n’y étaient pas. Pas d’« en vertu des pouvoirs qui me sont conférés …» (j’aime bien ce conféré, allez savoir). Pire, on avait ressorti la médaille de la première fois, celle de Lagos, de chevalier. Pas de rosette règlementaire, mais qu’importe ! L’important : ces jeunes qui eux-mêmes venaient se faire reconnaître méritants avaient les yeux écarquillés. Dans leur proximité aussi, avec des gens qui leur sont proches, se jouait une scène qu’ils ne voient qu’à la télé.

Alors si tout n’était pas dans les règles, l’épaisseur humaine était là, dans les mots, les présences. Le sens donné à la cérémonie, moins pour les acteurs, peu dupes de la vanité de ces démonstrations honorifiques, mais pour les spectateurs, placés devant un monde qu’ils ne savent pas être le leur, et pouvoir y prétendre.

lundi 2 janvier 2012

Et ta soeure ? - Elle bat le beur !

Je ne m’y fais pas, et en plus ça m’irrite profondément, la féminisation des noms de métiers en –eure. Non sens. La procureure, déjà, c’est sévère. Le record d’exaspération, c’est la défenseure des enfants, allez savoir pourquoi.

On me dira, t’en a rien à faire, ça s’entend pas, l’-e est muet. Eh bien ! non. Moi, avec bien d’autres, les –e muets, je vous les fais sentir. Et ça m’écorche. Bien plus, écrit, c’est dur à lire. L’auteure, j’arrive pas à écrire.

Why not alors l’instituteure, la docteure, la masseure ? … mais j’ironise … à peine : j’ai lu directeure. Directrice fait peut-être trop directif.

Pourquoi cette féminisation fait-elle se hérisser les papilles de ma langue ? Pourquoi me semble-t-elle à ce point rebrousser le poil de notre pente linguistique, et être frappée d’absurdité tout à la fois ?

Machisme non dissimulé de puriste racorni ? On le pensera si je ne m’explique.



Contraire à la langue. Un seul exemple en français d’avant : le vénérable prieur, qui devient la rigoureuse prieure. Bel exemple d’émancipation de la femme.

On m’objectera le meilleur. Mais si les femmes le sont souvent, le substantif est seulement masculin, et ce n’est pas un métier ni une fonction.

Ceux-ci, ou celles-ci, se féminisent d’autres façons. Coiffeur, grimpeur, trotteur, plieur, emballeur, ajusteur ont la finale assez heureuse, comme trompeur, parleur, chanteur, verseur, berceur, gagneur, enjôleur. La fin de conducteur, inspecteur, ambassadeur, instituteur, moniteur, basketteur, frondeur, fraiseur aurait pu être inspiratrice. Je n’aime pas trop doctoresse ni mairesse, mais enfin ils existent. Je souris à beurette, même s’il y a de la condescendance.



Alors pourquoi justement avoir décidé de cette terminaison-là ? L’idée inculquée aux petits enfants que le féminin se forme en ajoutant un –e est simpliste. Mais elle semble faire florès. Pour faire féminin, pour différencier, il suffirait d’ajouter un appendice en queue de mot. Cela ressemble à une revanche symbolique, et c’est peut-être là le nœud du problème (j’ose m’exprimer ainsi).



Car enfin les noms féminins en –eur sont légion. La peur, la hauteur, la minceur, la liste ne manque pas de longueur. Et à l’inverse, combien de noms masculins qui se terminent pas un –e ! Innombrables, sans que ce –e final jette un doute sur leur genre. Faudra-t-il les supprimer (la plupart sont déjà muets, d’ailleurs) pour que la différenciation des sexes soit bien faite ?

Absurde confusion entre le genre grammatical et celui des rapports sociaux.



Mais comment éviter ce mélange des genres ? Deux voies je crois, concurremment.



Si on veut - et on le doit – inscrire autant que se peut l’égalité des sexes dans la langue qui s’est fait le vecteur pendant des siècles de la supériorité du mâle, il y a bien des manières, plus profondes, moins simplistes, que l’ajout du –e à –eur.

Le français connaît des noms qui sont à la fois masculins et féminins. On les appelle épicènes. Ministre est entré dans les mœurs. Alors, épicénons à tour de bras ! La procureur pourra être la distinguée auteur d’un roman à succès. Epicénons même des noms qui ont un féminin attesté : parlons d’une entraîneur, puisque l’autre forme est déjà prise.

A l’instar de la Pléiade, inventons des formes féminines qui manquent, forgées à l’exemple d’autres vocables. Trouvons des terminaisons seyantes, dans la pente de la langue.

Surtout peut-être, accordons selon le sens. Si c’est d’elle qu’il s’agit, l’ambassadeur était très belle à la réception de ce soir. Quant à la sentinelle, il n’a rien vu venir.

Voilà qui ancre bien plus dans le langage la reconnaissance du genre qu’un –e final que l’on n’entend même pas ou qui dissone quand on le prononce. Car c’est bien là l’enjeu, toujours : « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Faire que la langue, héritage avec inventaire, et invention, porte les valeurs de ceux qui échangent. Leurs valeurs d’aujourd’hui.



Seconde voie : il faudrait aussi, enfin, interroger les notions même de masculin et féminin comme catégories grammaticales. Et les représentations qu’elles induisent. Ce qu’elles figent en retour dans les rapports sociaux.

Débarrassons-nous de ces mauvais genres et parlons de deux catégories de noms. Je propose les noms *­ (parce que UNE étoile) et les noms # (parce que UN dièse). Egalité parfaite, ils sont au même niveau sur tous les claviers de portables ou de distributeurs. Une grammaire avec des accords en dièse, ça sonne bien non ?

NB : appellations « noms * ­ et noms # » contrôlées, sous copyright, à développer très prochainement si l’idée vous séduit.

Publié comme Chronique par LeMonde.fr (http://www.lemonde.fr/idees/chronique/2012/01/02/et-ta-soeure-elle-bat-le-beur_1624499_3232.html )



lundi 3 octobre 2011

LAMU : archipel paisible et menaces somaliennes, hier et aujourd’hui

En 1994, j’avais écrit un article à la suite d’une émeute qui avait embrasé le cœur de la ville de Lamu. Quelques extraits, reproduits ici, retrouvent une actualité avec les événements récents : l’enlèvement sur Manda Island de Mme Dedieu, celui il y a trois semaines à Kiwayu d’une Britannique, après que son mari eut été tué – le tout par des terroristes islamistes et/ou bandits venus par mer de Somalie.
L’article a été publié dans le numéro 170 d’Afrique Contemporaine



Vue de Lamu, depuis la mer
 

Il est des lieux que l'on dirait hors de l'histoire. Lamu en est un. Dans cet ensemble d'îles situé à quelques encablures de la côte de l'océan Indien, près de 300 km au nord de Mombasa, à moins de 100 de la pointe sud de la Somalie, le temps semble s'être retrouvé. Les boutres à voile latine se croisent en arabesque sur le chenal tandis que les ânes disputent seuls l'espace aux piétons qui déambulent dans les ruelles étroites où il faut s'effacer pour se croiser en échangeant des salaam. On y retrouve, intacts, grandeur nature et en couleur, les clichés jaunis de Zanzibar au début du siècle.
C'est pourtant dans ce paradis perdu que l'émeute a éclaté soudain dans l'après-midi du 6 août 1993, que l'incendie a pris en plusieurs lieux et détruit une bonne dizaine de maisons sur le front de mer. Sous la nonchalance ambiante au parfum de passé, se sont cristallisés des tensions, des antagonismes peu différents de ceux qui œuvrent dans les plus trépidantes capitales africaines modernes.

PRESENTATION DE LAMU
Lamu fait partie de ce chapelet d'îles qui s'égrène jusqu'aux Comores, Mombasa, Pemba, Zanzibar, où a éclos et fleuri, depuis le IXème siècle au moins, la culture swahili. Toutes proches souvent du continent africain, à n'en être parfois qu'à un jet de pierre, elle marquent par ces bras de mer qu'elles n'en font pas tout à fait partie, et que leur horizon sinon leur cœur est au-delà de l'Océan, en Arabie, dans le Golfe persique ou même en Inde, là où depuis toujours les vents de la mousson alternativement chaque année poussent les voiles de leurs boutres et ramènent à la saison suivante hommes, marchandises, croyances et rêves lointains.

La rue principale de Lamu
 La culture swahili, née de ce contact, est essentiellement métissée, comme le sont les hommes. On y voyage beaucoup, on parcourt le monde, on a des liens familiaux tout le long de la Côte. Il est aussi de bon ton d'avoir le teint plus clair, et de pouvoir se prévaloir d'origines et de parenté en Arabie ou dans les Emirats.
Lamu, qui aligne le long de ruelles étroites de cossues maisons de pierre plus que bicentenaires, groupées autour du Fort construit par le sultan d'Oman, la puissance longtemps tutélaire, est la dernière des villes-ports qui se soient succédées pour dominer l'archipel, florissante des échanges transocéaniques. On y faisait commerce des produits ramenés jusqu'à la Côte par les hommes d'affaire swahili qui savaient s'aventurer dans le continent et lier contact avec ses populations : ivoire, cornes de rhinocéros, esclaves, notamment. On exportait aussi quelques produits agricoles de l'arrière-pays, que cultivaient les gens du cru, les Giryama. Sans oublier le bois de mangrove, ces troncs de 5 à 6 mètres imputrescibles qui placés côte à côte font les plafonds des belles demeures, à Lamu comme sur la côte iranienne du Golfe, où ce sont les seuls bois de construction, et que chargent encore de lourds boutres aux flancs gonflés.
L'Islam est arrivé très tôt dans l'archipel, amené lui aussi par le kaskazi, l'alizé qui souffle du Nord : on a découvert des vestiges de mosquée remontant au Xème siècle. Il est une partie intrinsèque, constitutive, de la culture swahili. La mosquée de Rihyada, qui fut fondée par Habib Saleh, un sharif d'une lignée apparentée au Prophète, reste un lieu de prière et un grand centre éducatif où on vient de toute l'Afrique de l'Est, et parfois au-delà, recueillir l'enseignement des Masharifu Jamalileyl [i]. Le Maulidi draine depuis le Tchad des pèlerins qui viennent à Lamu célébrer la naissance de Mahomet.
La colonisation mais surtout l'indépendance ont très sensiblement modifié le tropisme de Lamu en déplaçant le centre de gravité du monde vers l'intérieur des terres, à Nairobi. Là étaient désormais la puissance et le pouvoir. Les flux d'échanges transocéaniques à la voile latine sont devenus marginaux, même s'ils continuent à apporter quelque richesse à l'île. Le commerce côtier par mer a cessé, et c'est désormais par la route, à travers ce continent qu'ils ont toujours perçu comme étranger, que les Lamusiens rejoignent les autres Swahili des villes qui s'égrènent au long de la Côte.

(A l’époque aussi, des faits divers étaient imputables aux Somaliens. Mais ils étaient terrestres, et n’ont concernés que les populations locales – pas les touristes européens.)

La piste qui relie Lamu à Malindi, et au-delà à Mombasa, est donc de la plus haute importance. Depuis que les liaisons maritimes sont tombées en désuétude, puisque les navires n'ont pas pris la succession des gros boutres, elle constitue le seul lien avec le reste du monde swahili, outre l'avion, commode mais hors de portée de la plupart.
Cependant cette route, désormais non inondable après d'importants travaux dans l'estuaire de la Tana River, traverse un autre univers, depuis longtemps à peine contrôlé.
Dès l'époque des indépendances, cette zone de savane aride a été revendiquée par la Somalie puisque peuplée de pasteurs semi-nomades apparentés aux tribus somaliennes. Pendant longtemps, ce pays a soutenu plus ou moins directement l'activité de groupes mi-guerilla mi-bandits qui entretenaient l'insécurité dans toute la province nord-est du Kenya.
A cause de l'anarchie consécutive à la guerre civile qui a ravagé le pays voisin et suite à la débandade des forces armées, les armes ont pullulé dans la région et les exactions se sont multipliées. Proies faciles, les bus faisant deux fois dans chaque sens la liaison quotidienne entre Malindi et Lamu se sont fait prendre à plusieurs reprises en embuscade par des bandits de grands chemins, en traversant Lango la Simba, une forêt déserte et propice à ce genre d'attaques. Le phénomène n'était pas nouveau. A plusieurs reprises les années passées, une fois tous les ans ou plus, les mêmes bus s'étaient fait arrêter, les passagers détrousser. En juillet 1993, ce sont plusieurs attaques consécutives qui ont eu lieu. Dont l'une, le 26, s'était soldée par la mort d'un des passagers, une femme de Lamu, tandis que cinq autres étaient blessés par balles, dont le chauffeur qui avait réussi à forcer le barrage.
Cette attaque, d'autres encore, ont mis la ville en émoi; l'apparente impunité dont jouissaient les bandits, leur audace grandissante, l'apparente apathie des forces de sécurité ont jeté la suspicion et le trouble. Les commentaires, les rumeurs se sont mis à courir, sur l'indifférence du gouvernement, peu préoccupé puisqu'il ne s'agissait donc que de gens de la côte, ou pis sur sa possible complicité : le commandant en chef des armées n'est-il pas un Somali ? quoi d'étonnant du coup que les forces de l'ordre n'interviennent pas ?

Shela, sur l'île de Lamu - le début de la plage devant l'hôtel PEPONI.
Au-delà du bras de mer, l'île de Manda avec, tout à sa pointe à droite, le Ras Kitau où a été enlevée Mme Dedieu.

[i]  cf.Ali DJALIM "Les arabisants, le cheikh et le Prince aux Comores" in René OTAYEK (dir.) Le radicalisme islamique au sud du Sahara - Karthala-MSHA, Paris, 1993.

vendredi 8 avril 2011

Rendre compte d'Abidjan

La situation en Côte d’ivoire occupe beaucoup mon esprit ces jours. J’y ai des amis dont je me soucie, qui à Abidjan, qui parti au village jusqu’à l’accalmie, qui en province. Prendre de leurs nouvelles, c’est aussi un aperçu de ce qui se passe.
C’est aussi un pays que j'ai suivi depuis longtemps, où j’ai eu la chance d’aller de nombreuses fois. Du temps d’Houphouët déjà. J’ai pesté au temps de l’ivoirité. Le personnage de Gbagbo m’a intéressé, ses ressorts m'intriguent, dans une antipathie profonde.
D’où des réactions nombreuses, un peu passionnées au passage, un parti raisonnablement pris, dans les journaux, pour mettre un éclairage un peu autre que le discours ambiant. Car la façon dont il est parlé de tout cela me gène. Ca suinte le paternalisme colonial, car au fond des choses, les Africains ne seraient pas capables de faire quoi que ce soit par eux-mêmes. Ca exhale la bonne conscience humanitaire, qui ne voit que les victimes, pour laquelle tout se vaut, pas de bonne cause, tous les mêmes, on ne considère que ceux au secours desquels on se précipite. Et on voit que la seconde n'est que l'avatar du premier.
Mais finalement, derrière le cas ivoirien, mes réactions portent surtout sur le discours médiatique. La façon dont il rend compte me hérisse.
Quelques morceaux bruts de forge, à développer, penser, nuancer. Plus tard.

 
du 6 avril
Une question d'heures "pour l’armée française". Je ne comprends pas ce titre. Ni l'approche très biaisée de nos médias. Mine de rien, les forces de Ouattara l'ont emporté, seules, en prenant le contrôle de l'ensemble du pays y compris Abidjan, hormis des foyers de résistance en trois ou quatre points de la capitale. La conquête en aurait pu être longue et inutilement meurtrière. L'issue en était certaine. Licorne a détruit les canons dont Gbagbo aurait fait usage, et précipité la reddition.

Si on admet la décision des Nations Unies, Gbagbo n'est plus qu'un usurpateur depuis la proclamation des résultats du second tour, et Ouattara le président légitime, qui a dû, AVEC SUCCES, employer la force pour imposer le résultat des urnes. Rien que de très conforme à la démocratie. L'intervention française a eu un double effet. Elle a donné le coup de pouce final nécessaire pour éviter un bain de sang. Elle a donné prétexte à la reddition, dans ce théâtre d'ombres. Elle a aussi sauvé Gbagbo.
En prenant le contrôle de la situation dans le dernier carré, la France a prévenu les débordements possibles d'un assaut des Ouattaristes contre les inconditionnels de Gbagbo. Ouattara peut s'en féliciter, tant il doit savoir quel mal des dérapages pourraient lui faire. Elle a aussi sanctuarisé Gbagbo et son clan, le sauvant ainsi pour la seconde fois, après 2002. Mais tel le bout d'adhésif, il colle aux doigts, s'accroche. Allons, c'est secondaire, insignifiant! Parlez de la paix à construire

Autre réaction du 6 avril
Gbagbo veut-il prendre la posture d'Allende, et finir les armes à la main, pour une mythologie posthume ? C'est grotesque. Allende combattait un putsh militaire contre l'élu du peuple, Gbagbo défend son pouvoir personnel, alors que les urnes l'ont mis en minorité, et contre le pouvoir démocratique qu'il n'a pu manipuler. Mais quelle autre issue pour cet homme qui n'a d'autre avenir que d'être traîné devant des tribunaux pour les crimes commis en son nom, ou par son entourage, s'il ne les a instigués? Ce serait le dernier des faux-semblants, la dernière farine dont il userait, après y avoir roulé Juppé toute une nuit. Reconnaissons quand même que cette mise en scène aurait une certaine grandeur, si, dernier crime, elle ne risquait d'alourdir sérieusement l'avenir de réconciliation.
Puisse-t-il entraîner le moins possible d'autres dans sa disparition ! Mieux, puisse-t-il être empêché et pris vivant : bas le masque, qu'il réponde de ses actes, de son éternelle mauvaise foi.

Jeudi matin 7 avril
"Alors que lundi soir des bombardements de la France et de l'ONU (...) avaient fait s'écrouler l'essentiel du régime" (Nouvel Obs). « quelques heures après un assaut manqué des forces d'Alassane Ouattara » (Le Monde). Vous comptez pour rien la reconquête du pays, et de l'essentiel de la capitale? Les quelques frappes françaises vous obnubilent et vous dédaignez l'action des militaires africains.
Ils n'ont pas repris de suite le bunker de Gbagbo? Et voilà le mépris, des minables! Mais pourquoi Ouattara ferait-il mourir ses hommes pour précipiter une issue qui ne fait aucun doute? Tôt ou tard. Les médias sont pressées? Elles ont besoin de leurs journalistes sur d'autres théâtres, alors qu'on se hâte? Les médias se font des films, elles ne rendent pas compte de la réalité.
Ouattara a montré qu'il est maître du temps. Il n'a pas hésité à tenir quatre mois, mais il a pris le pays comme un fruit mur, avec un minimum de combats et de destructions.
Un siège, c'est pas photogénique. Faut de l'action, un dénouement rapide. Faut-il donc tout faire sauter, des vies avec (spectacle!), ou laisser pourrir? On fait une guerre ou on communique ?

« Si la France refuse une aide militaire à M. Ouattara, son rival peut encore se prévaloir d'un soutien : l'Angola" Ca veut dire quoi? c'est de l'information? "se prévaloir"? une belle jambe, oui!
On laisse imaginer que l'Angola pourrait intervenir, faire une intervention aéroportée, venir à la rescousse. Sans être spécialiste: il n'y a aucun réalisme là dedans. Mais la phrase est balancée, dût-elle rajouter au réel, égarer. Ou pimenter la situation. La concision de l'information devient une fin en soi.

Le 8 avril, à propos d'articles du Monde
« Le président élu a lancé, jeudi soir, un appel à la réconciliation après de multiples pressions en ce sens, notamment de la France. » Le journaliste a-t-il oublié que Ouattara avait déjà lancé le même appel, voilà une dizaine de jours au moins, pour le dernier en date ? Mais mieux vaut insinuer qu’il est aux ordres.
Tout ça parce que Ouattara n’a pas parlé assez vite ? Que la France a dit avant ? qu'il a pas été prem's … On est à Question pour un champion ? Si tu n’obéis pas au temps des médias, tu es puni.

Plus loin
« Ouattara a annoncé… Les partisans du président sortant ne l'entendent pas de cette oreille. Pour son conseiller, Toussaint Alain, qui s'exprimait depuis Paris » On met sur le même plan les deux individus pour l’objectivité de l’information ? Mais qui c’est ce Toussaint ? A-t-il seulement contact avec Gbagbo, pour s’exprimer en son nom ? Rien n’est moins sûr.
         
D’accord, le journaliste a peut-être peur de rater le nouveau De Gaulle s’exprimant depuis Londres. (rire) Mais qu’il nous donne le contexte, des clés d’explications, pour qu’on puisse mesurer la valeur de ces paroles. Sans le contexte, informer est désinformer. Et si ce n’était qu’un gars qui s’est mis à l’abri et croit devoir poursuivre les vitupérations dont les gbagboïstes nous abreuvent depuis une décennie ? N’écartons pas cette hypothèse. Proposez-nous la, monsieur le journaliste.

Encore une, toujours dans le Monde

« Alors que des interrogations demeurent sur l'ampleur du massacre de Duékoué perpétré lors de l'offensive des forces pro-Ouattara, des enquêteurs de l'ONU ont découvert plus de cent corps ». Il ne le dit pas, mais tout le monde comprend : ces nouveaux corps sont imputables aux mêmes. Mais rien n’est moins sûr. Peut-être, mais peut-être pas ! Sauf que, à ne rien préciser, on insinue, on suggère une thèse. Et ça change toute la vision des choses.
Je me souviens, moi, que vers le mois de janvier (mais qui s’intéressait encore alors à ce qui se passait en Côte d'Ivoire ? ) que l’ONUCI avait été empêchée de se rendre sur un lieu de charnier. Qu’en début de semaine, on a parlé de charniers découverts par les forces de Ouattara tandis qu'elles progressaient.
Faire son boulot de journaliste : mettre tout cela en perspective, énoncer les hypothèses, nuancer, modaliser. Ca alourdit le texte, alors on raccourcit, dût-on insinuer.
Donner une information brute ne sert à rien si on ne donne pas son sens, sans clés de compréhension. Par exemple ici, l’inanité du soutien de l’Angola à Gbagbo. Ou des paroles de ce M. Toussaint.
Ou plutôt, et plus pervers, l’information s’insère dans un réseau d’interprétations
a priori qui au final ne rend pas compte du réel. Mais cela donne une cohérence au discours, fait ronronner la vulgate convenue.
Dénoncer cette idéologie de l’information.

Et encore une réaction, toujours à chaud, à propos de la partie de l'article de Libé cité au-dessous :

J’attends d’un journaliste qu’il éclaircisse

Or ici, totale confusion. On mélange tout. On insinue. Et je ne suis même pas sûr que ce soit pour nuire de façon partisane. Ce qui aurait le mérite d'être une mauvaise excuse.
Il y a eu Douékoué, qu'il reste à éclaircir, mais où il semble établi que les forces de Ouatttara portent de lourdes responsabilités. Mais à partir de là, faut pas créer la confusion. Et préciser AU MOINS ce qui est attribuable à qui.
Par exemple, les miliciens libériens, c'est pro-Gbagbo. Les assassinats de ressortissants étrangers ouest-africains, c'est aussi les pro-Gagbo qui s'y livraient (depuis 2004 au moins), en tout cas pas les Ouattaristes. Ignorance des pigistes?
Les 100 nouveaux corps trouvés aujourd’hui, si on sait pas à qui les attribuer, faut le dire clairement, dès le début. Pas en milieu d'article, au détour d'une phrase. Surtout quand on titre en gras LES PRO-OUATTARA MONTRES DU DOIGT. Et que par ailleurs on met des guillemets aux "mercenaires libériens" dans le titre précédent.
On attend des journalistes, à ce moment là, qu'ils rappellent qu'en janvier, l'ONUSI avait été empéché par la foule pro-Gabgbo de se rendre dans un faubourg d'Abidjan où on lui avait signalé un charnier. Que les forces de Ouattara en ont signalé d'autres découverts lors de leur progression.
J'attends du journaliste qu'il m'éclaire, qu'il mette en perspective, qu'il donne des clés de compréhension.
Par exemple, je suis allé voir à MILICE sur Wikipedia, § Epuration:
"Les miliciens furent souvent les cibles privilégiées de l'Épuration spontanée ou « épuration sauvage » pratiquée par les FFI au cours des combats de la Libération et immédiatement après le départ des Allemands. De nombreux miliciens furent alors exécutés sommairement, parfois en groupes (pour prendre un cas extrême, 77 sur 97 prisonniers en une seule journée au Grand-Bornand en Haute-Savoie fin août 1944, après un jugement expéditif)."
C'est pas beau. Ca n'a jamais été beau, ce genre de choses. Peu de guerres civiles y échappent. L'Europe en a eu son lot, même assez récemment. C'est l'honneur des nouvelles autorités de l'empêcher. De Gaulle s'est grandi en s'efforçant d'y mettre fin. Que se passe-t-il vraiment en Côte d'Ivoire ? J'ai plusieurs fois appelé à Daloa, pour prendre de ses nouvelles, un ami bété. La peur, mais pas de tuerie. Idem à Bassam, où, selon mon ami, deux de ses cousins miliciens de Blé Goudé sont en ville, circulent (encore ?)librement. Et pas d'informations sur des représailles massives, organisées. Personne n'est innocent dans cette histoire. Mais faut pas jeter de l'huile sur le feu, en semant la confusion.
Et à prendre parti, ne vaudrait-il pas mieux éviter d'envenimer les choses pour la réconciliation à venir ?

L’article de référence : Libération du 8 avril

Des enquêteurs de l'ONU ont découvert plus de 100 corps ces dernières 24 heures dans l'Ouest de la Côte-d'Ivoire, a annoncé vendredi le Haut commissariat de l'ONU aux droits de l'homme, indiquant qu'il semblait s'agir de victimes de violences ethniques.
«Plus de cent corps ont été trouvés ces dernières 24 heures dans trois endroits dans l'Ouest» de la Côte-d'Ivoire, a déclaré un porte-parole du Haut commissariat, Rupert Colville, au cours d'un point de presse.
Il a en outre précisé que ces assassinats semblaient avoir eu des mobiles «ethniques».
Ce sont de «mauvaises nouvelles» pour la Côte-d'Ivoire, a-t-il estimé, tandis que les agences humanitaires de l'ONU ont demandé vendredi l'ouverture de couloirs humanitaires dans le pays pour venir en aide aux victimes qui fuient les violences.

«Mercenaires libériens»

«Il y a eu une escalade ces deux dernières semaines», a relevé M. Colville, avertissant qu'il fallait être «prudent au moment d'assigner des responsabilités».
Ces dernières 24 heures, les enquêteurs de l'ONU ont ainsi trouvé plus de 15 corps dans la ville de Duékoué, où quelque 229 corps avaient déjà été découverts précédemment.
«Certaines des victimes semblent avoir été brûlées vives et certaines personnes semblent avoir été jetées dans un puits», a déclaré M. Rupert.
Par ailleurs, les corps de quarante personnes ont été découverts à l'ouest de Duékoué, à Bloléquin, a rapporté le porte-parole, indiquant que les victimes «semblent avoir été tuées par des mercenaires libériens».
En outre, les enquêteurs ont trouvé plus de soixante corps à Guiglo, selon M. Rupert, précisant que certaines des victimes n'étaient pas des Ivoiriens, mais des ressortissants d'autres pays d'Afrique de l'Ouest.

Les pro-Ouattara pointés du doigt

Les combattants se réclamant d'Alassane Ouattara ont été accusés de crimes et de massacres de grande ampleur au cours de leur rapide progression à partir du nord du pays, selon diverses agences humanitaires.
Face à l'escalade des violences, «le Programme alimentaire mondial et d'autres agences lançons un appel à l'ouverture de corridors humanitaires en Côte-d'Ivoire», explique le PAM dans une note aux médias.

vendredi 1 avril 2011

Les Ivoiriens l’ont fait

Il y a des moments où il ne faut pas bouder son plaisir, et faire la fine bouche.
D'abord, chapeau l'artiste ! De main de maître. La stratégie Ouattara fera date.
Il a rejeté l'affrontement direct, la conflagration qui fait des milliers de victimes, des dégâts considérables, des déchirures irréversibles dans un pays, pour des générations. Il a su, apparemment, tempérer la fougue de ceux qui voulaient le rentre dedans. Rappelons nous certaines déclarations de Soro, en janvier dernier. Il a mis quatre mois ? et alors? Tant pis pour les impatients. Pour les agités de la résolution vite vite. Certes, il y a eu au moins 500 victimes rien qu'à Abidjan pendant ce temps du fait des exactions des partisans de Gbagbo. Hommage à ces victimes ! Au peuple ivoirien de s'en souvenir. Mais combien auraient fait des combats directs, plus tôt, prématurés ?
Richard Banegas (que je salue au passage) disait ce matin sur France Culture que Ouattara avait successivement essayé l'isolement diplomatique et l'étouffement économique et que ça n'avait pas marché. Non ! bien au contraire ! Ca a payé, on le voit aujourd’hui, mais qui a jamais cru que cela suffirait ? Le travail de sape, ça prend du temps, des souffrances en attendant. Il lui faut la durée. Plus le harcèlement dans les quartiers, la mort sélective portée à Abobo contre les gens en uniforme par les forces invisibles. Les miliciens qui paradaient et terrorisaient les civils, tuaient, ne s’entraînaient plus ces derniers jours, me disait-on, ils n’avaient plus le moral. Peur et rumeur pour inciter les populations à quitter la ville, à dégager le terrain. Les tractations, l'isolement des plus irréductibles, la main tendue aux adversaires raisonnables ... Et l'offensive décisive, quand le moment est venu. L’estocade. Qu'il tombe, avait annoncé Ouattara, "comme un fruit pourri."  Du grand art.

Un grand bravo aussi au peuple ivoirien. Il a souffert, il a enduré, il a tenu bon. Et surtout, il a résolu lui-même son problème, sans laisser les autres le faire à sa place.
Ni les Occidentaux. Qu'auraient-ils fait sans casse, concrète et surtout symbolique ? Ni les troupes de l'Union Africaine. Pour quelle offensive? Avec quels dommages? et surtout, que serait-il resté après, économiquement, politiquement? Pas de militaires nigérians dans le pays. Ils l’auraient mis dans quel état ? Remember Liberia. Il faudra rendre grâce à Ouattara d'avoir évité ça.
Il y a eu de grands moments de doute, de découragement, d’angoisse, quand les miliciens passaient la nuit, enlevaient ou tuaient. - Mais vous les Blancs, qu’est-ce que vous faites, nous on meurt. - Courage !
Les Ivoiriens ont pris leur destin en main. Avec sagesse : finalement, n’était l’obstination personnelle du clan Gbagbo et d’une poignée d’irréductibles, l’essentiel de la résolution du conflit aura été politique. Les militaires n’ont plus été payés, ils ont suspendu leur soutien, ne se sont pas battus. Le pays a subi un minimum de dégâts. Il n’y aura que peu à reconstruire. En revanche, la tâche de reconstruction nationale est immense.

Alors les médias n'ont pas aimé. Trop lent, pas visible. Pas en accord avec leur temporalité. J’y ai reconnu une manière bien africaine de traiter un problème, en donnant le temps au temps. Mais que filmer alors ?
Sans non plus les images attendues. La ville s’est vidée d’une grande partie de ses habitants, mais rien à se mettre sous la dent pour les humanitaires : pas d’exode, de théories de gens le long des routes avec leur baluchon. Les populations se sont organisées, ont trouvé des véhicules, sont rentrées au village. Pas de famine non plus à filmer. Ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas dur pour les gens, qu’il n’y a pas pénurie aux villages soudain surpeuplés, mais on y endure, rivé à la radio et à la télévision pour suivre l’évolution de la situation. J’en ai, au téléphone, l’image d’un peuple digne, acteur de son destin. Tant pis pour les médias. Ou plutôt, pourquoi ne peuvent-ils nous rendre compte de cette réalité ? La Côte d’Ivoire avait disparu des écrans, elle n’y est revenue que lorsque la poudre a parlé.
Chez d'autres, leur attitude pincée relèverait-elle du fait que ce qui s’est passé ne rentre pas dans leurs schémas de lecture habituels, ne correspond pas à ce qu’ils avaient prévu ? On ne dit pas que la majorité sortie des urnes, contre toute attente, a su s’imposer à un usurpateur, que cela se fait sans partition du pays comme ils l’évoquaient, sans guerre civile à outrance, tribale, religieuse, comme ils l’annonçaient. Que des Africains l’ont fait. Alors pourquoi, tel le renard, dire que les raisins sont trop verts ?

Bien sûr, je ne suis pas naïf, les écueils sont nombreux, immenses. Tout reste à faire! Mais bravo pour le premier acte.

PS : Au risque de faire preuve de forfanterie, ce scénario était celui que j’avais cru discerner, que j’ai proposé à mes amis au téléphone quand le moral était bas, dont j’ai discuté avec plusieurs, qui a fait l’objet de quelques réactions à des articles ces trois derniers mois. Alors je me permets ce petit auto satisfecit : c’est pas toujours qu’on peut se targuer d’avoir deviné juste.

vendredi 4 mars 2011

Héritage et devenir

La "chrétienté a laissé" à la France "un magnifique héritage de civilisation", vient-il de dire. On se récrie, on s’offusque à gauche. On applaudit à droite, on se hausse du col, on se drape, d’un geste ample, dans les plis de la République et de la laïcité, pensant avoir piégé les gardiens de ces temples.
Voilà une phrase qui ne me pose aucun problème, et j’y souscris volontiers.
De même pour «La France ne doit pas oublier ce qu'elle est et ce qu'elle fut parce que le monde change». Nihil obstat.
Pareil quand il dit que "Ces paysages qui nous entourent font partie de l'identité de la France", selon ce que rapporte La Montagne, en poursuivant : "Aucune de nos villes ne seraient ce qu'elles sont [sic] sans ces cathédrales." çà, je ne sais pas si je l’aurais dit. Non que j’aurais forcément mieux accordé, mais c’est quand même un truisme, d’une banalité navrante.
Je le suis encore quand il cite Lévi-Strauss, en déclarant que : "L'identité n'(est) pas une pathologie".
Sarkozyste alors ? non, à cent lieues !
Car je voudrais revenir sur une autre phrase de Lévi-Strauss que je mentionnais dans mon blog le 6 octobre : « il s'agit de le prendre non pas pour une valeur mais pour une réalité »  où « le » peut désigner un fait quelconque, finalement.
Oui, la chrétienté a été et demeure un élément constitutif de notre histoire, elle imprègne dans sa substance notre culture commune, qui a longtemps été construite par elle, ou contre elle, en tout cas par rapport à elle. C’est une réalité.
Et alors ?
Une chose est de la constater, une autre d’en faire une valeur en soi. Si l’identité n’est pas une pathologie, elle ne relève pas de l’ontologie.
Or, là est bien la question. Ces phrases présidentielles, en elles-mêmes, sont parfaitement défendables. Le contexte de leur énonciation, le moment choisi, le buzz médiatique qui est dans le fond de l’air du temps leur donnent une tout autre portée.
Sarkozy parle en termes de valeurs érigées en vérités éternelles et immuables.
C’est ce qu’on entend quand il poursuit :«Cet héritage nous oblige, cet héritage, c’est une chance, mais c’est d’abord un devoir, il nous oblige, nous devons le transmettre aux générations et nous devons l’assumer sans complexe et sans fausse pudeur» avant d’appeler à «conserver et restaurer» cet héritage chrétien.
Transmettre reste ambigu, l’association de restaurer à conserver éclaire l’ensemble. Sous-jacente (à peine) l’idée d’une identité close, figée, à préserver intacte, en butte aux attaques de l’extérieur. Une identité qui se définirait par rapport à ce qu’elle n’est pas, et que dès lors elle exclut. Conception qui induit la peur et le rejet.
Faut-il, pour rester dans SA logique, recourir à la parabole évangélique, qui recommande que cet héritage il faut le faire fructifier, et blâme le fils qui l’a conservé tel quel ?
Toute autre est la conception qui fait de l’identité le produit d’une histoire, une réalité qui se forge au fil du temps, redéfinissant incessamment les valeurs qui la charpentent.
Faut-il rappeler que celles de tolérance et de démocratie, qui nous soudent aujourd’hui, ne prévalaient pas au temps des cathédrales, et même qu’il a fallu combattre l’Eglise qui les avait construites pour qu’elles s’imposent ?
Cette réalité comme réalité historique, les générations actuelles peuvent légitimement en tirer gloire, ou en interroger des aspects, bref l’assumer dans sa complexité. Et puisqu’il s’agit d’héritage, elles ont à la fois devoir de transmission et droit d’inventaire.
Assumer : ce mot aussi est un enjeu, qu’il ne faut pas abandonner au discours réactionnaire. Sarkozy l’utilise, Laurent Wauquiez, aussi, lors de la même visite : "C'est parce qu'on assume notre histoire qu'on peut être tolérant et ouvert à la diversité. Et je crois que c'est quand on nie son identité que l'identité se venge et aboutit à l'intolérance."
Là encore, il parle d’or, mais ces mots de bon apôtre ne sont pas, dans la pratique, compatibles avec le cœur du discours présidentiel. Poudre aux yeux de prôner tolérance et ouverture, quand on tient sur le fond un propos identitaire défensif, qui fait perler la peur.
Il ne sert dès lors à rien de s’offusquer que la droite soit conservatrice, qu’elle nie l’histoire et campe sur les valeurs éternelles. C’est sa nature, depuis les Barrès et autres. Tout au plus pendant un certain temps avait-elle caché ces références sous le tapis.
Il ne faut surtout pas lui reprocher d’évoquer l’héritage chrétien. C’est une réalité qu’il faut aussi, à gauche, énoncer, et assumer.
Le nier serait absurde, inaudible et politiquement se tirer une balle dans le pied.
Mais il faut aussitôt – et c’est là le clivage – montrer que ce legs est une des facettes de la société française moderne, que les chrétiens eux-mêmes contribuent à la faire évoluer. Que la France d’aujourd’hui n’est pas celle d’hier, qu’il est de l’intérêt de tous qu’elle évolue, bla bla bla.. Et surtout dénoncer et traquer dans tous ses interstices le discours de la peur, de la crainte de l’extérieur et de l’autre, de l’enfermement dans la forteresse que distillent à longueur de temps le pouvoir et ses hérauts.
Ce discours de la peur montre chez ceux qui le tiennent une perte de confiance, un comportement de faiblesse, l’idée inavouée que nous serions en danger, en perdition. En fait sans avenir que de préserver l’existant. C’est ça leur idée de la France ?
Je préfère suivre Dany Laferrière quand il dit (là encore, au risque de paraître outrecuidant, je renvoie à mon blog du 12 janvier 2011) que s’il y a « une culture forte », « on peut cumuler, additionner les cultures, rester ouvert au reste du monde et sans risque de perdre son essence ». Convainquons que cette force de culture, nous l’avons, à nous tous, contre les chantres du rabaissement.