Au départ de Nairobi, je me retrouvais esquiché, sur la place centrale de la banquette, entre une dame d'un côté, qui avait esquissé un sourire en réponse à mon salut, et de l'autre une grande barbe longue, avec toque brodée et long caftan brun. Ça n'allait pas être la joie, me suis-je dit, heureusement que j'ai un bon bouquin. Et puis la conversation s'est nouée avec mon voisin.
Ce n'était pas un Swahili pieux ou extrémiste de la Côte, comme je l'avais supposé d'abord. Il était originaire du Nord du Kenya, de ces régions continentales proches de la frontière somalienne. Mais en fait Hollandais, en visite ou Kenya pour retourner au village, régler quelques problèmes de famille. Européen donc, comme vous et moi, ou en tout cas comme beaucoup de ceux qui me liront.
La conversation était bien partie.
En fait, il était arrivé en Hollande avec ses parents quand il avait 7 ou 8 ans, avait grandi, étudié s'était marié et travaillait là-bas, avait acquis la nationalité. Ça marchait bien pour lui, il se sentait très bien.
Il m'a raconté qu'à leur arrivée, quand il était bien petit donc, on les avait installés dans un village de la campagne hollandaise. C'est là qu'il avait grandi, et il y avait été heureux. En fait, m'a-t-il dit, c'est une politique délibérée du gouvernement que d'établir les immigrants dans de petites agglomérations, de les disperser, d'éviter qu'ils ne se retrouvent en groupes de même origine. On organise pour eux des formations, linguistiques d'abord (personne n'arrive en parlant le flamand, il n'y a pas cette façon de se débarrasser en se disant de toute façon ils parlent déjà français), mais aussi sur le pays et sur la vie quotidienne, pour faciliter leur adaptation. De la formation professionnelle aussi. De fait, les nouveaux arrivants sont forcés de se mêler à la population, de partager les façons de faire, de se fondre dans le nouvel environnement. Il en avait gardé globalement un fort bon souvenir, et, en tant qu'ancien, en tant que citoyen de son nouveau pays, recommandait fortement cette approche qui ne l'avait pas déculturé, mais qui lui avait permis, à lui et sa famille, de s'établir et de s'insérer pleinement, l'espace d'une génération et demie. Je ne me souviens plus exactement de sa profession, mais c'était quelque chose comme cadre dans le privé.
Sans chercher à imiter les autres (nous sommes bien entendu meilleurs que les Bataves, et on va pas les copier quand même !), cette conversation m'a fait réfléchir. Une grosse partie des problèmes dits de banlieues que nous rencontrons en France ne vient-il pas du fait qu'on a fait justement le contraire, en dépit du bon sens ?
Faute de contrôler les flux, les arrivées, faute surtout d'une réelle politique migratoire digne de ce nom, et des moyens nécessaires à sa mise en oeuvre, on a des années durant laissé faire, se contenant du spontané. Et spontanément, les arrivants cherchent à se rapprocher de leurs congénères, membres de leur famille qui souvent les hébergent à l'arrivée, ou du village, amis, connaissances. C'est à eux qu'est laissé le soin de leur expliquer le B.A.BA de la vie ici, qu'ils ont maîtrisé à leur façon. Eux qui vont les aider à trouver du boulot, eux à proximité desquels ils vont s'établir. Le ghetto se crée, se renforce, s'enkyste en se développant. Et développe ses effets dans les générations.
L'action d'appui des associations - très méritantes - n'est pas systématisé, structuré, mais se fait au hasard des démarches volontaires des uns ou des autres. En fait, l'accompagnement de l'installation en France ne se fait pas, ou très imparfaitement - malgré le pognon de dingue qui est dépensé, argent public, dons aux associations, énergie des volontaires. Pour parler de ce que je connais, combien de jeunes venus d'Afrique sub-saharienne, notamment de la région de Kayes mais pas seulement, arrivent sans savoir lire ni écrire, et en sont au même point des années après, tout en ayant développé des stratégies intelligentes et rusées pour prendre le métro, se débrouiller dans la jungle de nos villes, trouver moyen de travailler et d'envoyer de l'argent au pays qui réclame. La situation est encore pire pour les femmes venues rejoindre les maris dans le cadre du regroupement familial. Quand ceux-ci les laissent sortir et avoir un peu d'autonomie, leur réseau relationnel se limite le plus souvent au cercle des compatriotes, qui les enferme dans la reproduction des façons de faire qui leur sont familières, avec peu d'ouverture sur les possibilités offertes par leur nouvel environnement. La mise des enfants à l'école élargit peut-être ce carcan, mais pas au point de les mettre à même de jouer tout le rôle qui pourrait être le leur, et dont elles seraient très capables, pour accompagner la scolarisation de leur progéniture. Certes, on va m'objecter le nombre des initiatives associatives qui existent. Elles sont réelles. Mais loin du compte, sans inscription dans des parcours structurés, aux objectifs établis.
Pendant ce temps, nombre de villages dépérissent, se vident d'habitants, les écoles ferment, avec les commerces et les services publics. Les églises aussi. Y installer, le temps au moins d'un accompagnement réfléchi et structuré, des familles ou individus dont la situation a été régularisée, et qui sont donc voués à s'installer parmi nous, avec l'encadrement correspondant, donnerait aussi de l'oxygène à ces bourgs où le malaise social se révèle au fil des élections.
Il faut penser et organiser, avec un grand volontarisme, l'accueil des migrants, se donner les moyens d'en faire ce qu'ils ont vocation à être, un atout pour notre pays. Ce qui suppose de rompre des dynamiques néfastes, qui tendent à ghettoïser, à communautariser, à freiner ou empêcher pour les arrivants leur intégration dans la vie sociale, leur appropriation des codes, usages et façons de faire, leur contribution originale à l'évolution de notre société. Ce qui suppose aussi le contrôle des flux migratoires, l'accueil généreux allant avec l'expulsion résolue quand on ne remplit pas les conditions requises au séjour, ou qu'on a enfreint les règles de l'entrée sur le territoire.
A ce titre, ma note "Accueillir largement, expulser résolument" me semble toujours pertinente, y compris avec la proposition de créer une grande administration chargée de mettre en oeuvre les dispositif d'accueil et d'insertion.
dimanche 9 juin 2019
samedi 29 décembre 2018
KENYA BY TRAIN
Une note en 3 épisodes : SOUVENIRS, MODERNE, SÉCURITÉ *
KENYA BY TRAIN – (1) SOUVENIRS :
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| L'ancien train, en gare |
Il y a très longtemps,
pour aller de Nairobi à Mombasa pour les vacances, avec les filles petites, on
prenait le vieux train qui quittait vers 18 heures, se traînait lentement (et
un train qui se traîne c’est lent) tandis que la nuit tombait, avec quelque
chance de voir des animaux dans la savane avant que le groom passe avec la
cloche annoncer le premier service du wagon restaurant. Comme nous étions cinq, plus Paulo qui nous accompagnait, nous prenions et occupions tout un
compartiment de seconde, tout en acajou et lavabo en étain dans des wagons
d’avant-guerre, alors que les compartiments duo des premières étaient en
formica des 50s.
![]() |
| Le wagon restaurant, sur une carte postale des années 40 |
Au retour du dîner (vaisselle en porcelaine et argenterie,
menu invariable beef stew ou chicken curry, avec des serveurs très classe
balancés par les secousses sans jamais renverser), les couchettes étaient
disposées, lits impeccables, le drap ouvert en coin. Là aussi, immuable : boiled, fried or scrambled eggs, tea or coffee
with toasts. Revenus repus, le compartiment avait repris son allure
banquette, tandis que le train continuait à la sienne, dans une végétation qui
devenait côtière, cocotiers partout, habitation de plus en plus dense, à
l’approche de Mombasa où on finissait par s’arrêter, vers les 8 heures du
matin. Pas vraiment rapide, mais un charme fou, Out of Africa, et l’économie
d’une nuit d’hôtel avec une belle journée qui commençait.
Ce qui était secousse
devenait bercement, on ne s’apercevait pas des arrêts, de l’attente pour
laisser passer le train qui faisait l’autre sens, le jour était levé quand on
ouvrait l’œil, à peine prêts quand la cloche parcourait à nouveau le couloir,
pour le petit déjeuner cette fois.
Hélas, tout cela s’est déglingué vers la fin des années 80,
avec le reste des compagnies publiques, le service passagers a été interrompu,
place à l’avion pour qui pouvait, et aux bus qui se sont substitués, efficaces,
mais le charme en moins.
KENYA BY TRAIN – (2) MODERNE : Les bus, c’était bien, mais
pour parcourir les 450 km d’une route défoncée plus souvent qu’à son tour, ça
prenait souvent plus de 10 heures d’embouteillages et de cahots dans les nids
de poule ou hors chaussée, quand un camion s’était renversé et bloquait la
voie.
Depuis bientôt deux ans, tout a changé avec l’ouverture du
Madaraka Express, qui roule sur la toute nouvelle voie aux normes
internationales (la Standard Gauge Railway, SGR) nouvellement construite avec
force ouvrages d’art par les Chinois, en parallèle de la vieille voie ferré
étroite de la fin XIXe, qui a été à l’origine de la création du Kenya. Une
seule voie, ce SGR, faut encore que les trains se croisent à une station, mais
c’est une belle infrastructure. En moins de 5 heures, les 450 km de
Nairobi à Mombasa sont couverts. Deux trains de passagers par jour pour le
moment, un direct l’après-midi, un omnibus le matin qui s’arrête à une dizaine
de gares sur le parcours, autant de foyers de développement possible dans les
prochaines années.
Pas vraiment le grand confort, les wagons (je parle des
secondes). Des banquettes droites, raides, dures, à peine rembourrées, pour
trois d’un côté, pour deux de l’autre, avec vis-à-vis. Une centaine de
passagers par wagon. Mais c’est clair et très propre, quelqu’un régulièrement
passe la pièce par terre**. Après le départ, un autre préposé vient ranger les
porte-bagages au-dessus des sièges, fait de la place, veille à ce qu’aucune
sangle de sac ne pende. Pendant le voyage, un charriot avec boissons et snacks.
C’est bon enfant, populaire, sympathique. L’occasion de côtoyer une tranche de
la société kényane dans sa diversité, sa vie quotidienne.
Tout ça pour un peu plus de 12€, moins que le bus, bien moins que l’avion bien entendu.
![]() |
| Le Terminal de Nairobi |
Aux gares, des préposés en bel uniforme sont quasi au
garde-à-vous le long des quais. Parmi lesquels quelques Chinois qui visiblement
supervisent.
| ... et celui de Mombasa |
Le plus étonnant, ce sont justement les gares, aux deux
terminaux. Construites à l’écart, aux confins de la ville, gigantesques,
phénoménales, plus vastes que des halls de grands aéroports. C’est beau,
spacieux, escalators, bonne circulation. Mais un style froid, un peu spatial,
du mao-contemporain. Chinois. Pas une boutique, rien de chaleureux, clean et
aseptisé, mais réussi dans le genre Odyssée de l’Espace, quand on ne va qu’à
Mombasa ou Nairobi.
Reste que cette nouvelle ligne, quand elle sera pleinement
utilisée, et bien managée, est un formidable investissement – pas un cadeau,
loin de là – et peut devenir un formidable accélérateur de développement.
Une amertume demeure : pourquoi faut-il que ce soient
des Chinois qui réalisent ce genre de truc ?
KENYA BY TRAIN (3) : SECURITE. Le Kenya a eu son lot
d’attaques terroristes, et depuis longtemps. Ça a commencé – je parle des plus
remarquables, internationalement médiatisées – par le camion qui a failli faire
sauter l’Ambassade des USA, et laissé plusieurs centaines de morts Kenyans.
Puis après l’attaque d’un hôtel israélien sur la Côte et l’échec d’une roquette
contre un avion à l’atterrissage, ce fut la prise d’otages du centre commercial
de West Gate, le massacre des étudiants à Garissa, … pour ne citer que ceux-là.
Depuis, fouilles de sacs et détecteurs assez systématiques aux entrées des bâtiments
publics, des supermarchés, de certains magasins et restaurants, etc. Aux gares
du Madaraka Express, c’est plutôt impressionnant.
![]() |
| La tente aux chiens renifleurs |
L’accès aux grands parkings est déjà
surveillé. Malle ouverte, coup d’œil à l’intérieur des véhicules. On en sort donc ensuite pour se diriger vers la gare. Mais avant, une grande tente, très
allongée. Des militaires font signe de s’y diriger. Au milieu, sur toute sa longueur, un plateau de bois à 30cm du sol. Les voyageurs sont invités à y aligner leurs bagages et sacs à dos, et à se tenir debout en face, à deux mètres environ, bien alignés
aussi. Quand le rang est plein, un.e militaire (il y a une bonne partie de
femmes) promène un chien qui renifle chaque bagage, passe vite ou s’attarde,
jusqu’à ce qu’il arrive au bout. Permission est alors donnée de récupérer ses
affaires, et de sortir. Pendant ce temps, la rangée en face s’était remplie, et
le ballet peut continuer. Mais avant de sortir, les bagages passent au scanner,
un côté hommes, un côté femmes, car on vous promène aussi un détecteur, avant
de partir.
Vous voilà arrivés aux grilles de la gare. Vérification des
papiers d’identité, puis encore une fois avant de pénétrer dans le bâtiment,
avec le billet cette fois, pour établir la conformité. Fini ? non, il y a
encore un scanner pour les bagages et tous objets métalliques avant d’accéder
aux escalators qui mènent aux étages d’attente et aux quais.
C’est un peu lourd, exagéré. Mais quand on pense qu’on
accède aux TGV comme à des moulins, n’y a-t-il pas un moyen terme
raisonnable ?
* J'aurais bien mis des liens pour vous y renvoyer directement, mais je ne sais pas faire ici, sur ce blog-là. Je n'y connais pas la petite formule magique qui renvoie à une balise judicieusement placée. Tout conseil avisé est bienvenu.
** ou serpillère, wassingue, selon les variations régionales. Ici, version marseillaise. Même si en fait, pour être très exact, il s'agit d'un mop très anglo-saxon.
** ou serpillère, wassingue, selon les variations régionales. Ici, version marseillaise. Même si en fait, pour être très exact, il s'agit d'un mop très anglo-saxon.
vendredi 9 novembre 2018
"Accueillir largement, expulser résolument"
Ainsi pourrait s'énoncer une politique progressiste de l'immigration.
Les quelques idées énoncées ici, sommairement, ont été développées dans une autre note de blog, que vous pourrez lire en suivant ce lien.Préambule : De quoi sera faite la honte de demain
La mort des migrants – en mer ou en chemin – sera
demain une honte comme l’esclavage ou l’holocauste. La mort n’arrête pas le
migrant. Comment sortir, à gauche ou avec progressisme, du dilemme : fermeture/portes grandes
ouvertes ?. 5
Avant-propos : Faire des migrants des atouts pour le
pays.
D’abord, il est impératif de prendre en charge dignement les
arrivants. Statuer rapidement sur leurs demandes et appliquer les décisions. Trouver
la bonne manière de les accueillir, selon une hospitalité attentive et adaptée,
avec un personnel formé à ces modalités. Faciliter leur insertion dans la vie
de la société. Autant d’objectifs que pouvoirs publics et associations doivent
se donner ensemble.
Idée 1 : Barrage contre le Pacifique, rien n’empêche. 5
La réponse de l’Europe : s’enfermer. On rejette ainsi les voyageurs de bonne foi. Cela n’empêche pas les entrées, qui forcent
la porte par tous les moyens. La souffrance, le danger, la mort ne découragent
pas. 5
Idée 2 : Une politique contre-productive. 6
C’est inefficace
et contre-productif. On rejette les « bien intentionnés », et les
autres passent quand même. Cela crée du ressentiment chez tous, qui se sentent
rejetés, victimes d’injustice. Cela crée de la haine, dans notre arrière-cour,
et même chez nous. Cela favorise l’immigration clandestine : qui a la
chance de passer reste, l’occasion ne se représentera plus. La politique
actuelle est un échec complet. Que faire
d’autre pour TARIR les flux ?.. 6
Idée 3 : L’appel de « Là-bas ». 7
On ne peut, d’évidence, accueillir tous les candidats
à l’immigration. Ils sont millions. Le déséquilibre des niveaux de
développement en est la cause. Mais en attendant que les pays du Sud émergent
(il faut les y aider), il faut trouver des pis aller, des solutions transitoires, les moins injustes possibles, reposant sur
des règles claires qui fassent la part à l’humain. 7
Idée 4 : Régulariser ?.. 9
On se focalise sur le clandestin. Pour en faire une
victime – ou un bouc émissaire. Mais c’est s’enfermer dans un dilemme
insoluble. Etre clandestin est dur à vivre, dans la précarité permanente, mais
c’est aussi s’être mis dans l’illégalité. Immigrer
clandestinement n’est pas un crime – on ne peut en tenir rigueur moralement
aux individus – mais une société doit
faire respecter les lois qu’elle s’est données. 9
De plus, les
clandestins posent des questions sociales, à leur corps défendant. Tantôt
ils pèsent lourdement sur les réguliers
qui les entretiennent, dont ils rendent difficile l’intégration. Tantôt ils sont mis en servitude par ces derniers,
qui profitent de leur fragilité. Les deux situations sont inacceptables socialement et humainement. Contraire à des valeurs progressistes. 9
Idée 5 : D’une vraie solidarité. 10
Si les clandestins peuvent mériter une bienveillance
humaine à titre individuel, la solidarité
à leur égard ne peut être érigée en politique, car elle est partielle, et
inadéquate. (1) La clandestinité génère des situations inacceptables. (2) La
régularisation massive ne fait pas cesser la clandestinité, elle constitue au
contraire un encouragement à émigrer. (3) On a ses clandestins comme on avait
ses pauvres : charité de dames-patronnesses. (4) On ne s’émeut que de ceux
qui viennent mourir sous nos yeux : pure sensiblerie. (5) On donne la
prime aux risque-tout et aux meilleurs tricheurs, ceux qui sont passés. (6) On
ignore ceux qui voudraient venir, et qu’on rejette en masse. DONC, c’est le contraire d’une solidarité avec les
populations du Sud. 10
Idée 6 : L’Afrique, notre arrière-cour. 12
L’Afrique n’est pas un continent étranger. Nous sommes
inextricablement liés. A travers nos citoyens qui en sont originaires, à
travers les immigrés en situation régulière qui résident chez nous, à travers
les clandestins, à travers les populations qui l’habitent, dont les
représentations, les imaginaires sont pétris, à notre égard, d’un affect
complexe résultat d’une longue histoire.
Il est très imprudent de se faire des ennemis. Les attentes à notre égard
sont nombreuses, parfois faites d’illusions, ou fantasmatiques, impossibles,
dans leur globalité, souvent, à satisfaire. Mais que la désillusion,
inévitable, arrive avec un ressenti de mépris, d’indifférence, d’incompréhension,
d’humiliation, alors l’hostilité, la haine surgissent naturellement. Or, notre politique migratoire actuelle est
une machine à produire ce processus. 12
Idée 7 : Accueillir largement 13
Quelle pire marque d’hostilité, quelle pire
humiliation que de se faire fermer la porte par celui à qui on veut rendre
visite, avec qui on se sent un rapport étroit ? Il faut ouvrir les portes, donner des visas,
accueillir ceux qui veulent venir nous voir, voir à quoi ressemble l’Europe,
ces nouvelles couches moyennes qui veulent dépenser et profiter. Ceux qui
veulent visiter leur famille. Mais aussi attirer ceux qui veulent étudier, se
former, si on veut avoir encore quelque
rayonnement à l’avenir. 13
Idée 8 : Former les élites : la vie après les études. 14
C’est un enjeu d’avenir majeur : former les
élites des pays en développement. Pas seulement pour les études, mais aussi
pour les débuts professionnels. L’avenir de l’Afrique se fera avec les
Africains qui seront partis ailleurs, qui seront revenus avec de l’expérience,
une connaissance du travail, du management, et de l’activité économique. Mais
aussi avec des réseaux, des technicités, des attachements. Les laisser partir
ailleurs, c’est se priver d’avenir. DONC (1),
favoriser les visas d’étude, (2) favoriser les périodes de travail en
entreprises, (3) favoriser les retours pour aller exercer au pays, avec la
garantie de retour possible en cas de déboire. 14
Idée 9 : Expulser résolument 15
Mais cet accueil,
très large, doit être réglementé et
contrôlé. Les autorisations de séjour sur le territoire sont limitées dans
le temps, et cette limite doit être respectée. Tout dépassement doit être sanctionné par l’expulsion. Sans état
d’âme. Cela doit être expliqué dès avant aux intéressés, ainsi qu’à l’opinion.
L’objectif est (1) de faire respecter la loi – ce qui est une demande populaire
forte, et (2) de rendre vaine
l’immigration irrégulière, et ainsi en tarir le flux : on ne dépense
pas des fortunes, on ne risque pas la mort pour un projet inutile. 15
Idée 10 : Une immigration choisie, et non subie. 16
Les flux migratoires ne doivent plus être subis, mais
acceptés et contrôlés. L’expression « immigration choisie » a été
détournée, accolée à une mauvaise politique. Il faut lui redonner un contenu positif, fait de valeurs de solidarité, de légalité
républicaine, de justice aussi en donnant leur chance aux gens de bonne
foi, et non plus aux fraudeurs et risque-tout. Le clandestin ne doit plus être
une victime, mais quelqu’un qui n’a pas tenu ses engagements. 16
Idée 11 : Modalités pratiques : le coût 17
Expulser un clandestin coûte très cher. Pour financer
cette politique, il faut à la fois générer
des moyens, et dissuader la clandestinité. (1) Créer un fonds, alimenté par
exemple par une augmentation des visas, une taxe minime sur les billets
d’avion, etc. (2) Exiger des
personnes constituant un « risque migratoire » (actuellement rejetés)
un dépôt de garantie, restitué lors
du retour dans les temps. 17
Idée 12 : Modalités pratiques : la mise en œuvre. 18
La mise en œuvre de ces dispositions ne poserait pas
de problème particulier à nos Consulats. En France, les procédures actuelles
datent, et sont inadaptées à l’évolution du problème. Le contrôle des
mouvements migratoires devrait être confié à un ministère spécifique : leur bonne gestion n’est pas une
affaire de police mais de gestion d’une ressource pour le pays. Parallèlement,
pour traiter rapidement les infractions au droit de séjour, on pourrait créer des instances de jugement spécifiques, qui
déchargeraient les tribunaux et accéléreraient les expulsions. 18
La question des
réfugiés 19
Idée 13 : PREAMBULE
Poser des principes :
lorsqu’une crise grave éclate dans un pays (1) les populations victimes qui tentent de la fuir doivent bénéficier de solidarité ;
(2) ce ne doit pas être un fardeau pour
les pays limitrophes où les populations affluent ; (3) ce ne doit pas être une aubaine pour
une migration « rêvée ». 19
Idée 14 : Distinguer : exilé, réfugié, migrant 21
L’exilé est un individu qui ne peut rentrer dans son pays car
il y est personnellement menacé. Le
réfugié a fui en masse une situation de crise, en attendant qu’elle se
résolve. Il est dans un groupe, il est
traité collectivement, souvent dans des camps organisés par des instances
internationales. S’il dépose, à titre individuel, une demande d’asile qui est approuvée, il est alors accueilli dans un autre pays où il bénéficie du statut de réfugié.
Sa condition n’est alors pas différente de celle de l’exilé. Le migrant quitte son pays sur décision
individuelle sans menace autre que l’impossibilité ressentie à s’y accomplir,
ou à répondre aux attentes des siens. 21
Idée 15 : Répondre aux
demandes d’asile. 22
Il faut poursuivre la tradition française de générosité d’accueil, mais avec discernement. L’octroi du statut
de réfugié aux demandeurs d’asile parvenus sur le territoire français doit se
faire (1) avec rigueur, lorsque la
menace subie est avérée et (2) avec rapidité,
pour éviter de créer des situations de fait. Il peut aussi relever du tribunal
spécialisé mentionné précédemment. Mais il faut peut-être accroître très sensiblement l’asile accordé aux demandeurs placés en
camps de réfugiés. Une façon d’avoir une immigration large et choisie. 22
Idée 16 : Une réponse internationale aux situations de crise. 23
Les populations
de réfugiés, générés par les
situations de crise, relèvent d’un
traitement international, à travers des instances multilatérales opérant en
coordination avec les pays voisins ou proches des foyers de crise. C’est la
vocation d’un UNHCR qui serait réformé,
dé-bureaucratisé, apte à répondre à l’urgence comme à gérer le devenir de ces
populations à moyen terme. Dans l’attente,
l’Union Européenne peut aussi, collectivement, prendre sa part, voire se
montrer pionnière. 23
Idée 17 : Les migrants, en conclusion.. 24
Les réfugiés sont dans des situations transitoires. A terme, la plupart
retourneront chez eux. Certains auront été accueillis dans un pays avec statut
de réfugié, ou essaieront de migrer.
Ainsi, dans tous les cas, l’axe d’une politique audacieuse, responsable,
généreuse et durable, tient dans les deux termes indissociables :
« Accueillir largement, expulser résolument », une politique fondée
sur des valeurs d’ouverture, de justice, mais aussi de rigueur et de respect
des engagements. 24
Libellés :
accueil,
aide au développement,
citoyenneté,
diversité,
expulsion,
humanitaire,
humiliation,
immigration,
intégration,
mépris,
migrations,
réfugiés,
solidarité,
visa
mardi 6 novembre 2018
Aide publique au développement : OSER LE PRIVE
Ma réaction à une lettre ouverte (que l'on trouvera plus bas) au Directeur de l'Agence Française pour le Développement.
Par le titre alléché, je me suis précipité dans la lecture
de cette lettre ouverte, où la vivacité de la harangue ne cède en rien à
l’acuité des observations. Que voilà une
charge, sabre au clair, contre les lourdeurs bureaucratiques d’un organisme
dont les attributions plus récentes requièrent une réactivité à des situations
de crise qui n’est pas forcément nécessaire quand il s’agit de dossiers
d’infrastructures, le métier d’origine, et la culture de base de l’AFD. Peut-être n’a-t-elle pas assez su adopter,
pour ses missions d’opérateur de projets de développement, la vélocité par
elles requise. L’analyse semble au demeurant fort pertinente : les
lourdeurs bien ciblées, les exigences accumulées en termes de critères
d’éligibilité réduisant le cercle des partenaires aux sempiternels mêmes
pointées du doigt, le décalage entre les besoins et la réalisation dénoncé. La
performance n’est pas au rendez-vous de la situation des pays africains. Mais ne peut-on en dire autant des autres
agences d’APD, nationales ou multinationales, voire des Fondations ?
Seraient-elles exemptes des tares qui sont ici dénoncées chez l’Agence
Française ? Après quelques décennies de jeux au chat et à la souris, au
gendarme et au voleur, au bailleur et au bénéficiaire, ceux-là ont élevé des
montagnes de précautions, ceux-ci font contorsions et danses du ventre requises
pour être conformes aux exigences, au
point que le gros lot va moins au bon projet qu’au bon faiseur de dossier.
Il est temps en effet que tout cela se réforme.
Ce faisant, on en reste au « bousculement des
procédures » - volet certes indispensable – puisque la supplique, ou le
défi, porte sur le recours à d’autres prestataires, ou des prestataires d’un
autre type, selon d’autres modalités, d’autres temporalités, plus aptes à la
réactivité exigée par la gravité et l’urgence des situations. Mais on reste un
peu sur sa faim.
Car à lire le titre « Osez le privé », on pouvait
s’attendre à autre chose, portant sur des
« remises en question de l’approche » de l’aide publique
française au développement. C’est en effet bien dans ce cadre qu’il faudrait oser
le privé. C’est-à-dire soutenir, autant que faire se peut, les entrepreneurs
africains existants ou émergents, les initiatives de transformation et d’ajout de
valeur aux produits locaux, de conquête et de structuration des marchés
régionaux. Cela pourrait passer non par des dons (l’objectif des entreprises
étant l’enrichissement privé), mais des prêts – à travers des organismes
bancaires spécialisés -, des entrées au capital de jeunes pousses, le temps
qu’elles se fortifient et qu’on s’en dégage, de l’apport d’expertise –
l’assistance technique, bien sûr, mais cette fois non en donneuse d’ordre et
édictrice de politiques publiques, mais au service du développement d’une
entreprise, sous un patron et un conseil d’administration -, etc., on doit
trouver d’autres formes d’appui à l’industrialisation et à la création de
valeur par l’entreprenariat local. Oser
le privé, c’est faire un pari, basé sur un constat raisonné. Celui que
c’est le secteur privé (artisanat compris, si on se donne la peine de l’aider à
se moderniser, et cela vaut aussi pour le secteur agricole) qui est créateur
d’emploi, qui peut donner des perspectives d’avenir, sortir la jeunesse de
l’horizon « no future ». Celui que, au contraire, le système économico-politique
qui prévaut encore dans la plupart des pays, basé sur la rente prédatrice et sa
redistribution sélective, où la corruption est structurelle, est à bout de
souffle mais pis encore fait obstacle de mille façons à l’éclosion des
initiatives entrepreneuriales, leur met des bâtons dans les roues, les tue dans
l’œuf par des saignées incessantes. Ce
pari, c’est celui qui découle des analyses de GIAf, celui du nécessaire besoin de changement de moteur d’une société qui ne
fonctionnerait plus à la rente mais au travail productif.
Oser le privé serait donc bien un changement d’approche.
Soutenir les forces vives des sociétés, au lieu de contribuer, en dépit de son
plein gré, à alimenter en milliards exportables la prédation qui les mine. Ce
serait aussi s’appuyer sur une
diplomatie qui, sans ingérence mais partant de la même analyse, influerait pour permettre aux
entreprises bourgeonnantes de s’épanouir avec un certain degré de protection au
lieu d’être tuées a priori par une concurrence excessive ; qui aiderait à
faire évoluer les systèmes monétaires pour qu’ils contribuent à la
compétitivité des entreprises locales, au démantèlement des obstacles légaux, réglementaires,
fiscaux, sécuritaires et autres, qui font obstacles au développement des
entreprises. Qui accompagnerait les
changements endogènes des sociétés et des institutions.
Il semble que l’aide publique au développement ne partage
pas encore cette analyse, dont beaucoup de traits transparaissent dans des
déclarations récentes sur la politique africaine de la France. Qu’elle n’en ait
en tout cas pas tiré toutes les
conséquences, et qu’on en reste encore largement au jeu de masques et de
faux-semblants qui ne satisfait pas grand monde. On en fait de moins en moins
tant est percé le tonneau des Danaïdes, on se replie sur santé et éducation, en
espérant que là au moins il y aura quelque effet, mais là encore la déception
est la règle (ne faudrait-il pas ici aussi oser le privé ?), les chiffres
et pourcentages d’aide n’étant plus que des supports de communication.[1]
Alors oui, des
changements profonds sont nécessaires dans l’aide publique française au
développement, et donc chez ses/son opérateur/s. Oui, il lui faut faire ce pari et oser le privé en Afrique. Et, tant
qu’à interpeler le directeur de l’AFD, le faire de façon plus large que
seulement lui demander d’élargir l’accès à ses guichets.
[1] En ce
sens, l’appel lancé ces derniers jours par une vingtaine de parlementaires de
gauche et LR, qui appelle à une augmentation de l’APD en lui donnant comme objectif de « lutter
contre les inégalités », sans analyse de l’origine systémique de ces
inégalités, relève du bon vieux temps, et n’aboutirait qu’à poursuivre
l’alimentation de la « pompe à phynances » - cf. https://www.nouvelobs.com/politique/20181031.OBS4785/appel-pour-une-politique-de-developpement-plus-ambitieuse.html
****
En Afrique, osez le privé, Monsieur le Directeur !
(lettre ouverte au Directeur de l’AFD)
Victoire ! La France va enfin « révolutionner » son aide publique au développement. C’est une très bonne nouvelle tant elle était sinistrée depuis de trop nombreuses années, la manipulation des chiffres affichés permettant de masquer la faiblesse réelle de notre engagement. Et les déclarations récentes évoquant des restructurations, des remises en question de l’approche, des bousculements de procédures, et faisant part de la décision d’affectation d’important budget supplémentaire sont censés traduire la volonté de passer à l’acte. Réjouissons-nous de cette heureuse orientation ! Toutefois, à ce stade, cela tient encore très largement du déclaratoire, car tout reste à matérialiser. Et c’est loin d’être gagné ! Les décideurs ne s’en cachent pas d’ailleurs qui évoquent que « si ces engagements crédibilisent notre action et notre parole, encore reste-t-il à inventer le nouveau logiciel d’un mode opératoire renouvelé » !
Pensez donc, dans le budget 2019, un milliard d’euros d’autorisations d’engagement supplémentaires viendront s’ajouter aux 10,4 milliards d’engagements, dont la moitié pour l’Afrique. Il s’agit là bien sûr du budget confié à l’unique maître d’œuvre de notre aide publique au développement, l’Agence Française de Développement. Et c’est justement là peut-être que les choses se compliquent !
J’ai eu l’opportunité durant ces trois dernières années de retrouver des pays africains dans lesquels j’avais beaucoup travaillé par le passé, le contexte étant alors tout autre. Il se trouve que tous ces pays sont aujourd’hui en grande difficulté, d’ordre sécuritaire, sociale et souvent même politique. C’est précisément pour réfléchir à comment améliorer les choses que j’ai été amené à m’y déplacer.
C’est ainsi que, récemment, des autorités et autres personnalités du Mali, Niger, Guinée Conakry, Guinée Bissau, Centrafrique et Comores m’ont demandé de les aider à concevoir des projets visant à renforcer la stabilité qu’elles sentaient très fragile, chacune dans leur pays respectif. Pour certains de ces Etats, avouons quand même que c’est un euphémisme !
J’ai pu alors constater l’absence totale du moindre projet réalisé concrètement sur le terrain alors qu’à Paris les décideurs avaient, nous disait-on, mobilisé en urgence son bras armé unique et tout puissant, l’Agence Française de Développement. Il y a apparemment une incapacité viscérale de l’Agence à travailler dans l’urgence. Entendons-nous bien, j’évoque les situations d’urgence, celles qui réclament des réponses rapides face à une insécurité grandissante, inquiétante, débordante, bref insupportablement dramatique pour certains partenaires. Les populations de Centrafrique savent de quoi je parle, dont les autorités ne maitrisent plus que la capitale et encore. J’évoque bien sûr l’action immédiate à mener aux Comores, pour faire face au retour de 300 migrants par semaine pour qui il faut trouver dans l’extrême urgence des réponses de réinsertion.
Je ne suis pas un expert du développement, et je ne mets pas en doute l’ampleur du travail de fond que sait faire l’AFD comme la mise en place ou la restructuration de filières majeures, les projets d’aide à une meilleure gouvernance…, j’entends juste les réflexions incessantes sur les lourdeurs administratives inhérentes à son organisation. On est pourtant là sur le temps long !
Mais c’est bien sur l’urgence que je souhaite m’étendre, en me bornant à l’Afrique, la priorité des priorités puisque la moitié de l’effort planifié est fléchée sur ce continent. Et justement dans ce cadre géographique aujourd’hui bien compliqué, qu’en est-il des situations d’urgence ?
Comme je le soulignais plus haut, aux plans structurel et technique d’abord, le constat est dramatique ! Au Mali, en Centrafrique, aux Comores, bien que de nombreuses décisions d’engagement aient été prises lors des multiples réunions de conseil de crise et autres interministérielles tenues sur ces sujets, soulignant toutes de façon constante et appuyée l’impérieuse nécessité d’agir urgemment et décidant des enveloppes budgétaires permettant de répondre, aucune action concrète n’est visible sur le terrain. En cours d’étude, paraît-il, mais aucun projet réalisé à l’horizon ! La décision politique se heurte à l’incapacité persistante de traduire en action concrète la volonté d’agir dès qu’on parle d’urgence. Et pour cause ! La manne financière nécessaire à l’action passe par un canal unique, l’AFD qui devient l’incontournable acteur en la matière, décidant de tout, action à mener, pertinence des projets, financement, rythme de déploiement… Les dossiers sont lancés, nous dit-on, mais la durée du temps d’instruction est incompatible avec les besoins que réclament ses situations d’extrême urgence, notamment en Afrique. L’Agence se réfugie derrière les sacro-saintes procédures techniques et financières à respecter. On comprend évidemment la nécessité d’agir dans un cadre maîtrisé. Mais ces procédures sont d’une inimaginable lourdeur qui pourrait inspirer l’humoriste si le sujet n’était aussi grave. Les uns le déplorent, les autres s’insurgent, tout le monde dénonce et… rien ne change, à l’exception du renforcement du pouvoir et du périmètre financier de l’Agence. Inquiétant !
Au plan décisionnel aussi il y aurait de quoi dire. La règle générale veut que ce soit l’Agence qui, en dernier ressort, décide de la concrétisation des projets à mener. Certes, on parle de concertation, de dialogue, d’association à la décision, d’appropriation même… le partenaire n’a dans la réalité pas vraiment son mot à dire. L’agent en poste informe son interlocuteur que, dans le cadre des grandes orientations fixées conjointement, telle enveloppe est accordée pour réaliser tel projet. Et si l’heureux bénéficiaire n’avait pas cette priorité en tête, peu importe, on lui rappelle les grandes thématiques retenues par son pays, et puis, c’est ça ou rien. Désolant !
Au plan de la mise en œuvre des projets enfin, le tableau n’est pas réjouissant non plus pour qui n’appartient pas à l’Agence. Le pré-carré est sacré, l’AFD considère qu’elle est seule à détenir la compétence, et détient donc le droit de décider qui doit agir sur le terrain. Des sous-traitants sélectionnés, ONG spécialisées et autres acteurs du même acabit, appartiennent au club très fermé, impénétrable, des heureux élus de l’Agence. Les sociétés privées sont bannies par principe, soupçonnées, entre autres, de pratiquer des marges bénéficiaires incompatibles avec la nature désintéressée des projets. Pire, toute velléité à
s’intéresser à ces sujets sacrés leur est interdite, leur compétence n’étant pas reconnue. Quand l’arrogance le dispute au dogmatisme. Désespérant !
Très honnêtement, qui de ceux, Africains ou autres, agissant aujourd’hui dans le cadre géographique et le domaine évoqués, ne reconnaitront pas dans ces lignes une situation maintes fois observée ! Mais qu’on ne s’y méprenne, c’est la machine AFD que je dénonce, pas ses agents. Dieu me garde de porter ici le moindre jugement sur le personnel de l’Agence. J’ai côtoyé au fil de ma carrière trop de ses experts, remarquables à tous points de vue, pour ne pas leur rendre sincèrement hommage. Alors, j’admets le côté un peu forcé de ce qui pourra apparaître au lecteur comme un billet d’humeur, c’est l’exercice qui veut ça. Je me doute aussi de ce que va me valoir cette publication, j’en prends le risque. Et comme ma nature me pousse à aller malgré tout de l’avant, je voudrais, à défaut de ne pouvoir le rencontrer, m’adresser au Directeur de l’Agence Française de Développement :
« Puisque vous avez été nommé à la tête de la puissante Agence, auréolé du prestige d’expert qualifié et de grand réformateur, raison du choix de votre nomination, Monsieur le Directeur, je vous lance le défi, en Afrique, osez le privé !
Plus concrètement, permettez-moi de vous proposer un projet précis aux Comores, régulièrement évoqué par les temps qui courent. La situation sociale y est épouvantablement difficile, autant qu’à Mayotte, notre département, où le désordre et l’insécurité insupportent à juste titre nos frères Mahorais. Nous avons là, nous Français, autant intérêt à régler les choses que les Comoriens.
Au début de cette année, pour répondre à la situation explosive dans notre département et cherchant, pour ce faire, à stabiliser aussi la situation régionale, un projet relatif à l’insertion de la jeunesse comorienne a été étudié, qui a retenu l’attention de nos autorités politiques en réunion de crise, le Service Civique d’Aide à l’Insertion. Les autorités comoriennes le réclament elles aussi avec insistance. Il s’agit d’intégrer aux institutions comoriennes un outil interministériel pour former socialement, puis professionnellement, et enfin, après un stage d’apprentissage et de cohésion sociale, pour accompagner l’insertion de 1000 jeunes Comoriens par an. Dans l’esprit, ce projet est directement inspiré du Service Militaire Adapté présent dans nos départements d’outremer. Il faut aussi savoir au passage que des projets de même nature, utilisant des modes d’action identiques, ont déjà été mis en œuvre avec succès en Afrique, financés entre autres par les bénéficiaires et des partenaires bailleurs internationaux.
A ce stade, l’Agence évalue que, dans le meilleur des cas, la société qui sera retenue pour mettre en place le Service Civique d’Aide à l’Insertion de la jeunesse des Comores ne pourra commencer à œuvrer au mieux pas avant fin 2019-début 2020, procédures obligent. Cela repousse le recrutement de la première promotion dans le meilleur des cas à la fin de l’année 2020. La situation est pourtant jugée comme prioritaire. Et bien en prenant un risque minime, chacun en jugera, je vous propose de reconsidérer ce projet et d’en faire une expérience de laboratoire. Puisque le besoin d’agir urgemment est avéré, l’aval politique donné sur le projet, sa pertinence reconnue et son ingénierie adaptée à la situation, sortons
du schéma traditionnel et procédons à une expérience test : remettons tout en question, changeons les habitudes, bousculons les procédures, bref, décidons d’agir rapidement !
D’expérience, il faut deux semaines pour déployer l’équipe d’experts sur le terrain qui sera en mesure d’accompagner les Comoriens pour la mise en place du Service Civique. Après une étude de deux mois des conditions de faisabilité, déjà largement entamée, quatre mois sont nécessaires pour préparer les centres de formation sur le terrain et former l’encadrement local du futur Service Civique. A partir de là, soit seulement un peu plus de 6 mois après le premier engagement, la première promotion est recrutée, à effectif modeste pour roder la machine. Un an après, une deuxième promotion prend la relève, à effectif complet cette fois, toujours accompagnée par notre équipe d’experts. A l’issue, soit deux ans et demie après le démarrage du projet, les Comoriens se sont totalement approprié le projet tout en ayant inséré déjà deux promotions. Ils poursuivent alors l’action de façon autonome avec la troisième promotion. L’outil est intégré dans la machine comorienne. Cela a déjà marché sur ce rythme ailleurs en Afrique.
Pour résumer, afin de répondre à une situation jugée par toutes les parties comme urgente, je vous propose, Monsieur le Directeur, de prendre le risque du secteur privé, et de tester un mode d’action tout à fait nouveau privilégiant, sans précipitation, la vitesse d’exécution, en réduisant les conditionnalités, en bousculant les procédures, en changeant les habitudes, pour tenter de réaliser le projet dans des délais acceptables. Et cela me parait compatible avec la légitime nécessité de contrôle qu’exige la dépense publique tout comme celle de la vérification du résultat obtenu sur le terrain. Le risque encouru est bien minime au regard du bénéfice espéré, qui semble surtout dépendre de la volonté de vraiment changer les choses. Nous apprendrons tous beaucoup et l’expérience contribuera certainement à trouver ce fameux nouveau logiciel d’un mode opératoire renouvelé. Et puis, au passage, Monsieur le Directeur, cela permettrait de vérifier à nouveau l’étrange pouvoir qu’attribuait déjà Pline l’Ancien au continent noir : semper aliqui novi ex Africa ! Il sortirait d’Afrique une fois encore quelque chose d’inouïe ! »
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dimanche 22 octobre 2017
Périple YAKRO/ BKO, by bus.
J’avais décidé qu’une fois terminée la conférence, j’irais à
Bamako suivre les quelques petits projets que j’essaie d’y mener. Et ce serait
en bus, vus les tarifs par avion, prohibitifs comme dans toute la région. 25 000
CFA contre plus de 250$ pour les « low cost » aériens, autour de 400
pour les compagnies établies, ya pas photo. Ca pose une vraie question d’ailleurs.
Pourquoi si cher ? Sur des distances comparables (et la distance au final
compte peu), on voyage pour moins de 100€ sur les lignes intérieures nigérianes,
ou en Afrique de l’Est. Où est l’erreur ? Manque de compétitivité des
compagnies, ou étranglement par les taxes et droits ? Et nul qui proteste
et fait pression, tant parmi ceux qui prennent l’avion rares sont ceux qui
payent de leurs deniers, et pour les autres, l’avion appartient à un autre
monde. Fin de la digression.
![]() |
| Notre itinéraire, en violet. |
Je m’étais donc renseigné. Le bus quitterait Yamoussoukro le
matin à 5h, et on me promettait une arrivée possible à 22h. Le temps ne me
manquait pas. Billet payé, place réservée, on m’avait bien sermonné d’être à l’heure,
et – service personnalisé – on m’a même appelé à 4h15 pour me demander si j’étais
en route, ou pour vérifier que je m’étais bien réveillé. La gare routière
baignait encore dans la torpeur du halo de brume que peinaient à traverser les
lampadaires. Mon arrivée a créé un début d’agitation, et soulagé de l’impatience.
Apparemment on n’attendait que moi, seul passager à embarquer semblait-il. Sur
les bancs devant le minuscule bureau de la compagnie les silhouettes s’ébrouent.
On enregistre mon bagage et me voilà placé sur un des rares sièges qui restent
mais bien devant, entre un gars peu loquace et un jeune qui part à Kankan, en
Guinée, enterrer son père. Ce sera un bon compagnon.
![]() |
| Une idée de l'ambiance autour de l'arrêt du bus, vers 5h. |
On démarre donc, et avant l’heure. J’apprendrai qu’en fait
le bus a quitté Abidjan à 22h la veille, et a passé la nuit à Yamoussoukro.
Seulement pour m’attendre ? Trop d’honneur, je ne pense pas. Et j’aurais
pu tout aussi bien partir à 1 ou 2h du matin, si on m’avait dit. Plutôt je
crois pour le timing des étapes suivantes. Mais on comprend que les passagers
aient eu hâte. Ca ne faisait que commencer.
Première halte, tout juste à la sortie de Yakro, sitôt
terminée la vaste avenue à deux fois trois voies, et que commence la longue
petite route vers le nord. Barrage. Herses et barre à pointes sur roues.
Quelques personnes autour, de vagues uniformes. Un homme en postures d’autorité
s’affaire, fait fermer la voie. Le jeune contrôleur du bus (le « conductor »
ou « spanner boy », en Afrique anglophone, le gars à tout faire, pour
toute situation, une fois les billets vérifiés) descend et va de l’un à l’autre,
revient, parle au chauffeur, repart. Le barrage se lève, accord a été trouvé,
certainement élevé, on peut vraiment partir.
Plus loin, sur la route, il y aura une dizaine d’autres
points de contrôle, qu’on passe parfois sans s’arrêter, ou à peine, le temps que
le chauffeur tende la main à l’uniforme qui s’approche.
Il est à peine plus de 7h quand on arrive à Bouaké. Tout est
humide d’un crachin maussade, dans le petit jour blême. Le bus se gare dans un
méchant espace clos de parpaings. Tout le monde descend. Le sol est boueux,
flaques, gravats piétinés. Ca grouille autour du bus, à grands cris, pour
charger des tas de ballots et les esquicher dans les soutes, à grands coups de
tatanes. Toute proche, une rangée de petites vendeuses – surtout des femmes – qui
proposent sodas, sacs à dos, parfums, viande grillée, un brouet léger de
céréales bien chaud, qui a grand succès, des sandwiches aussi, où dans une demi-baguette
bien blanche on entasse force victuailles diverses. Je cherche mon bonheur, à
cette heure de la journée. Mais d’abord les toilettes. On me les montre, au
fond. Plus que rudimentaires. Trois
![]() |
| Ajouter le crachin, un sol défoncé trempé |
Malgré cette bonne surprise, je ne peux m’empêcher de
comparer avec le transport par bus en Afrique de l’Est, sur toutes les routes
que j’y ai prises. Ici chaque compagnie fait arrêt à son propre espace, situé
chaque fois au profond de la ville, ce qui oblige à des détours par des ruelles
(Korhogo, Sikasso) parfois totalement défoncées comme à Bougouni. Et pour
aboutir à des lieux où rien n’est prévu pour le passager, sauf un ou deux
maigres tabliers. Et ça dure des heures. Là-bas, les arrêts se font le long de
la route, sur des espaces spécifiques aménagés – souvent couplés à des stations-services
– des magasins, de la restauration (locale, et de qualité), des toilettes
décentes, et tout un car est servi, a consommé, est reparti en 15-20mn. Rien à
voir. La raison m’échappe.
Il est déjà presque 8h30 quand on quitte Bouaké. Le ruban de
goudron défile, avec pas mal de nids de poule qui font zigzaguer le bus.
Somnolence, lecture, bavardages. Mon voisin est donc Guinéen. Mais né en Côte d’Ivoire.
Son père s’y était établi jeune, avait travaillé, et fini par posséder un atelier
de mécanique florissant, plus machines qu’autos, et lui y travaille encore,
avec ses frères. Le père, arrivé à la retraite, s’est retiré à Kankan, après
tant d’années. Je lui pose la question de la nationalité. Il se dit
spontanément guinéen. Devenir Ivoirien ? la question ne se pose même pas,
ça ne se fait pas. Ces pratiques si restrictives, ce refus du droit du sol, un
peu partout d’ailleurs, me laissent perplexe. Etranger, toujours, ad vitam
aeternam, et ça semble naturel. Ca interroge aussi d’ailleurs sur l’acquisition
de la nationalité, chez nous. Comment est-ce vécu ? Intériorisé ?
![]() |
| Le bus ressemblait à quelque chose comme ça |
Entre temps, drame. A peine sortis de Bouaké, alors que j’avais
prévu de bien m’en servir en chemin, voilà mon téléphone bloqué. J’avais bien
reçu la veille après-midi, un dimanche, un avis me demandant de passer dans une
boutique Orange pour m’identifier, faute de quoi la ligne serait suspendue. Surpris
d’abord : j’avais acheté ma SIM à l’aéroport, on avait bien enregistré mon
passeport, quoi de plus ?? Je m’étais dit ensuite que je ne pouvais rien
faire un dimanche, ni le lundi dans le bus, mais qu’ils me laisseraient bien le
temps de passer la frontière. Eh bien non, suspendu d’office, illico presto !
Et le message disait : aller dans une
![]() |
| La route, longue, peu fréquentée, nids-de-poule en plus |
Et nous voilà à Ferkessédougou, dont j’ignorais même l’existence.
Et là stupeur ! Une bourgade sympathique, à un croisement de routes, comme
plusieurs traversées jusque là, mais des avenues immenses, doubles voies,
lampadaires tout du long. La verdoyance de la végétation en moins, c’est un
autre Yamoussoukro. Je m’étonne et comprends vite. C’est le pays de Guillaume
Soro.
Démesure, surdimensionnement, gabegie. Quel impact économique ces trois ou quatre kilomètres ?
Démesure, surdimensionnement, gabegie. Quel impact économique ces trois ou quatre kilomètres ?
![]() |
| Les travaux sont depuis quasi achevés, c'est encore plus somptueux. Mais voir aussi, au loin, la route "normale" qui reprend. |
D’ailleurs, une autre chose me frappe : le peu de
circulation, finalement, sur cet axe quand même majeur, qui relie Yamoussoukro
aux villes du nord, et au-delà au Mali. Une voie internationale. Or, des
camions, certes, avec leurs containers, quelques bus, mais très peu de véhicules
plus légers, de voitures particulières. Celles-ci n’apparaissent qu’en
pénétrant dans les agglomérations. On ne se déplace pas. Peu d’échanges. D’activité
en fait. Là encore le contraste est frappant avec l’Afrique de l’Est. Ou le
Nigéria.
Mais on approche de la frontière. Il est près de 17h. Les
barrages d’ailleurs se sont faits plus rapprochés. Un des jeunes contrôleurs se
lève et s’adresse aux passagers. En substance, on a le choix. Soit on se
cotise, et le passage ne sera qu’une formalité, soit … ça va prendre des heures
car les douaniers vont tout contrôler, ouvrir tous les bagages, je vous dis
pas. En gros, il faudrait dans les 200 000 pour être bien tranquilles. Ca
fait gros, en effet ! Je ne sais pas d’où il sort ce chiffre. Réel ?
![]() |
| La zone frontière ressemble un peu à ça. Beaucoup de va-et-vient, d'activité d'agitation : gens qui passent, petits vendeurs, "assistants", moto-taxis, etc.. |
La frontière. Tout le monde descend. On prend les pièces d’identité
au sortir du bus. Moi, avec mon passeport, on me dit d’aller vers la droite,
tandis que les autres s’agglutinent devant une petite bâtisse. Mon passeport
mettra du temps à revenir, mais l’officier affable enregistrera soigneusement
les informations dans un grand livre, avant de me le rendre tamponné. Il y a
encore du temps avant que c’en soit fini pour les autres, appelés un à un.
Apparemment, me dira mon ami guinéen, on demande 1000 chacun, et c’est bon.
Mais paraît-il, les Mauritaniens, c’est 5000. Allez savoir pourquoi ! Les
petits marchands assaillent. Cartes SIM et crédit téléphonique, changeurs d’argent
(qui change quoi, entre deux pays de la zone CFA ?), eau fraîche, quelques
grignotages. Pendant ce temps, le personnel du bus – ils sont au moins cinq,
dont deux chauffeurs – est attablé devant un gros plat de riz sauce graine. Ils
ont leur coin, réservé. Rien de tel pour les passagers. On réembarque pour
aller de l’autre côté, malien. Même topo, ramassage des pièces, regroupement et
appel nominal, obole. Moi, on se contente de me tamponner. Je n’ai pas eu droit
au même accueil qu’à mon précédent passage, voilà trois ans, quelques mois
après l’intervention française. On m’avait fait asseoir dans un fauteuil, l’officier
en personne était venu s’occuper de moi, et me dire la gratitude pour les avoir
préservé de l’invasion djihadiste. Touchant.
Ensuite, le passeport tamponné, il faut aller rejoindre les
autres et le bus, stationné sur l’aire des douanes. Quand j’arrive, les portes
des soutes sont relevées, un douanier bien en chair, entouré d’un essaim de
passagers, inspecte vaguement, désigne de sa baguette, ça discute, bruits de
voix au loin. Je
![]() |
| Le poste frontière |
Pour s’arrêter très peu après : un lieu au bord de la
route où abondent petits marchands de tas de choses. Faut se reposer et se
restaurer. J’achète pour 200CFA je crois de viande fumée coupée menu, très
savoureuse. De l’eau fraîche, un peu de thé. Je cause avec d’autres passagers,
sympathique. Mais l’heure tourne, le temps passe, se perd.
Etape suivante, après deux barrages et contrôle des papiers,
Sikasso. Le bus se fraie un chemin au cœur de la ville et parvient à manœuvrer au
millimètre pour se garer dans la cour de la compagnie. Et là c’est l’effervescence.
On débarque une très grande partie des colis chargés à Bouaké – en grand
nombre, et on comprend mieux les termes du débat sur la « cotisation ».
En effet, pourquoi ne fait-on pas payer, au départ, un supplément par bagage, pour
les frais « en route » ? Les passagers avec qui j’avais fait
causette nous quittent aussi : ils s’arrêtent là pour prendre un autre bus
vers Mopti. Bonne route ! Et on repart, déjà presque 22h.
Nouvel arrêt, à l’entrée de Bougouni. Un barrage. Une partie
du staff descend. Et on attend, le temps passe, plus d’une demi-heure, rien ne
bouge. Calme plat, dans la nuit bien avancée. Je m’impatiente et demande. C’est
la douane. On discute. Et ça dure encore. Tout à coup, les gens reviennent,
démarrage, ça repart. Pas pour longtemps car dans Bougouni voilà qu’on quitte
la route pour s’enfoncer par un chemin défoncé – le bus brinquebale, a des
hoquets, nous secoue de droite et de gauche – tout ça pour atteindre l’arrêt de
la compagnie. Encore 20mn d’arrêt. Pourquoi ? nul ou presque ne semble
être descendu, ni monté, mais bon…
Tous ou presque sommeillions, le bus allait bon train, sur
le dernier tronçon vers Bamako, quand grande secousse : le bus venait de
prendre un profond nid de poule à vive allure, et allait bientôt s’immobiliser,
un pneu crevé. Il était déjà près d’une heure du matin. On descend tous et dans
la nuit fraîche on se répartit le long de la route bordée de hautes herbes. Les
« spanner boys »(le nom est bien mérité) s’affairent, entourés d’un
groupe d’observateurs bruyants, qui conseillent. Quelques véhicules, camions,
bus, passent, de temps à autre. Le cric est installé, la roue crevée démontée, la
roue de secours est amenée mais, enfer et damnation ! quand on la
présente, le bus n’est pas assez soulevé pour qu’elle puisse se loger. Les voix
autour s’amplifient, chacun doit y aller de son conseil, de son yaka. Un camion
finit par s’arrêter. Discussion. Un autre cric est installé, tandis que le
camion est déjà reparti. La roue installée, on repart.
Un ou deux arrêts pour contrôles rapides encore, et nous
voilà arrivés à Bamako. Il est plus de 3h du matin. Fatigue et un peu d’énervement.
Mon voisin guinéen décide d’attendre 6h pour continuer vers Kankan. Je prends
un taxi pour rejoindre la chambre que j’avais pu retenir. Heureusement, on peut
y arriver à toute heure.
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